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Full text of "revue des deux mondes"

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REVUE 



DES 



DEUX MONDES 



XXV ANNÉE 

SSCONDB siRIK DX LA NOUTELLK piRIODK 



TOME ONZIÈME 




PARIS 

BUREAU DE LA REVUE DES DEUX MONDES 

>ui ■àiht-bihoIt, 90 

1855 



ISRAËL POTTER 



LÉGENDE DÉMOCRATIQUE AMÉRICAINE. 



Le peuple a besoin de grands hommes et de héros : il ne saiTrait 
s en passer non plus que de merveilleux et même de superstitions. Il 
faut que les amis des lumières en prennent leur parti. Les phéno- 
mènes du moyen âge se reproduisent parmi nous; seulement ils 
preoDent une nouvelle forme, qui nous abuse et nous fait croire à 
des nouveautés là où il n'y a souvent que des faits vieux comme le 
monde. On avait cru l'amour du surnaturel perdu pour toujours, 
et voUà que la démocratique Amérique invente les esprits frappeurs 
et les tables tournantes! voilà qu'elle rédige des journaux de ma^e 
noire, et donne à ses paysans yankees assemblés dans leurs granges 
le spectacle des mystères du mesmérisme et des extases somnam- 
buliques I De même que les peuples ont soif d'un merveilleux tou- 
jours présent, agissant dans le monde actuel, et d'un merveilleux 
révélateur des temps à venir, ils ont besoin d'un merveilleux histo- 
rique et légendaire. Llmagination populaire aime à transformer la 
réalité historique, à grandir ce qui était déjà grand par soi-même, 
à faire des héros d'hommes qui souvent n'ont rien eu d'extraordi- 
naire, et à transCgurer les héros en demi-dieux. On avait cru jus- 
qu'à présent qu'une certaine perspective historique était nécessaire 
pour que ce fait pût s'accomplir, on avait cru que le passé ne de- 
vait pas être trop près du présent. Les États-Unis, qui ont déjà 
donné tant de démentis aux opinions reçues, se sont encore char- 



O BETUE DES DEUX MONDES. 

gés de prouver le contraire. Chez eux, dirait M. Michelet, la légende 
a commencé de bonne heure. Nous ne plaisantons point. De plus 
en plus les Américains du Nord entourent d*une atmosphère mer- 
veilleuse des faits et des personnages qui sont très près de nous, 
et leur donnent un caractère différent de leur caractère historique. 
Les guerres et les acteurs de la révolution prennent sous leur plume 
ou dans leur bouche une grajideur gigantesque. Il n'est personne 
assurément, parmi ceux qui sont habiiués à la lecture des livres 
américains, qui n'ait été mille fois étonné de voir Franklin ou Was- 
hington transformés en géans. Vous irriteriez fort un Américain, si 
vous lui disiez que ces deux hommes sont de taille ordinaire, que 
Franklin fut un homme très fin, honnêtement rusé, professant une 
morale excellente sans doute, maïs à tout prendre trop souvent ca- 
suistique, n'aimant pas à se donner de peines inutiles et habile à se 
les épargner; que Washington fut tout simplement un honnête cœur 
et une conscience probe. Les personnages les moins poétiques de la 
terre tournent à la légende à une distance de moins de soixante ans. 
Les Américains d'aujourd'hui parlent de l'époque et des héros de 
leur révolution comme de la Grèce primitive et de ces générations 
de demi-dieux qui fondèrent les premiers états et élevèrent les pre- 
mières villes. 

dltte tendance n'est pas d'ailleurs particulière seulement à la 
foule démocratique, comme on pourrait le croire. On la retrouve 
chez les hommes les plus distingués de l'Amérique, et c'est au même 
sentiment que vient d'obéir M. Uerman Melville, l'ingénieux auteur 
de Tf/pee et Omoo, de Mardi et de le Baleine, en écrivant son der- 
BÎer livre (1). Le fond de son récit est historique; son héros est un 
obscur soldat de la révolution, qui assista à la bataille de Bunker- 
Hill, fut fait prisonnier, et resta quarante-huit aAS en Angleterre 
dans l'indigence et l'abandon. Ce ne fat qu'en 1824 que le consul 
américain à Londres, ayant entendu parler du pauvre exUé, lui pro- 
cura un passage à bord d'un vaisseau qui partait pour l'Aïuérique. 
Arrivé dans son pays, le scidni de Bunker-flill raconta ses aventures 
et les fit publier à Providence en un petit volume populaire du prix 
de trente et un eenU (2) , que les colporteurs répandirent dans les 
campagnes, et qui fit passer sans doute plus d'une heureuse soirée 
aux fermiers américains. Ce petit volume, imprimé dans le goût 
de notre Bibliothèque Bleue et de nos livres populaires, ne se ren- 
contre plus guère en Amérique, et c'est d'un vieil exemplaire en 
lambeaux que IL flerman Melville prétend avoir tiré son récit des 



'<1) Israël Potier : his flfty years of exile; 1 vol. New-York, Putnam 1855. 
(9) Un cent, la centième partie d^m dollar^ à pea près cinq centimes de France. 



JTSE LÉGEZa» DÉaOCIÂTIQUS AlfÉRIGAlNE. 7 

aventures d'Israël Poiter, dereira sous sa plume une sorte de légende 
à la fois démocratique et patriotique:. 

Depuis la préface, dédiée à scm îdtesse le montment de Bunker-lIiU, 
jusqa aux dernières pages, qui sont réeUement touchantes, ce livre 
semble en effet une tentative pour dé{doyer dans le cadre d'un récit 
populaire deux qualités essentielles de Tesprit américain , Tamour- 
propre démocratique et l'orgueil national. Pour ne parler que d« 
cadre d* abord , H. MelviUe a procédé comme tous les légendaires; 
chez lui comme chez eux, on retrouve l'amour du héros poussé ea 
quelque sorte jusqu'à la susceptibilité, la narration lente et détaillée, 
k calque fidèle et minutieux de la réalité, l'apothéose et la suhlimisa^ 
(ïoii, si nous pouvons ainsi parler, des faits les plus humbles. Comme 
les pieux conteurs qui faisaient souvent un saint d'un honnête ana- 
chorète, M. MelviUe transfigure un pauvre soldat de la guerre de 
l'indépendance, auquel il prête toutes les vertus de la génération ré- 
volutionnaire; il le présente comme le type de ces vertus sur la terre 
ennemie, comme le symbole de la démocratie dans un pays arist^ 
cratique. a Nous avons voulu, dit-il, payer un tribut de reconnais- 
sance à la mémoire de ce simple soldat, qui, pour prix de ses ser- 
vices et de ses longues souffrances, n'obtint pas même une pension du 
gouvernement, d Telle a été l'intention du spirituel biographe d'Is- 
raél Potter; mab ce qui doit nous frapper dans son récit, c'est moins 
encore Fheureuse application des procédés de la légende à une his- 
toire populaire que le naïf orgueil qui l'anime, et où se reconnaît; 
nous l'avons dit, la double influence de la démocratie et du patrio- 
tisme. L'esprit démocratique peut seul expliquer cette glorification 
d'un mort inconnu, humble soldat et simple citoyen, tombé dès le 
début de la lutte, condamné à souffrir dès les premiers pas de la pa- 
trie, mais dont les souffrances sont indissolublement unies, quelque 
obscures qu'elles soient, à la naissance des États-Unis. Quant au pa- 
triotisme, qui peut en méconnaître l'empreinte dans ce type où res- 
pire un si profond sentiment de ce qui fait la force de la société amé- 
ricaine? Les mêmes vertus qui soutinrent quarante ans l'exilé dans 
sa lutte contre la détresse sont aussi celles qui pendant ces mêmes 
quarante années décuplaient la population de l'Amérique du Nord, 
défrichaient les terres, creusaient des canaux, bâtissaient des villes, 
et élevaient ce pays au rang de puissance du premier ordre. Israël 
Potter, on en jugera par le récit qu'on va lire, représente le carao 
tère américain au moment où il était encore en formation , avant 
que cinquante années d'une prospérité inouie eussent transformé 
soo assurance énergique en un imperturbable aplomb, son indépen- 
dance républicaine en un dédain orgueilleux et menaçant. L'indiffé- 
leDce devant la souffrance et le danger, les habitudes démocratiques 



8 REYUE DES DEUX MONDES. 

de langage et d'esprit, rimpolitesse involontaire, l'impuissance de 
se plier aux coutumes les plus simples des pays étrangers, toutes 
ces particularités du tempérament d'Israël Potter se retrouvent et se 
retrouveront longtemps encore dans le tempérament américain. 

Le héros de M. Melville nous a rappelé un autre personnage non 
moins original, le Sam Slick de M. Halliburton. Entre ces deux types 
tracés, l'un par un patriote des États-Unis, Fautre par un tory de 
la Nouvelle-Ecosse, il n'y a que la naïveté en moins et l'arrogance 
en plus; mais cette différence est considérable et suffit pour mon- 
trer le chemin que les Américains ont parcouru depuis la révolu- 
tion. A notre avis, ils ont toujours les mêmes qualités, seulement 
sous une forme moins naïve et moins simple. Il y est entré de l'al- 
liage. Cette indépendance est devenue de l'orgueil, cet aplomb dans le 
danger est devenu souvent de la jactance, et pour tout dire, quoi- 
que les Américains n'aient rien perdu des vertus essentielles de leurs 
pères, ils ne les ont pas améliorées; ils les ont accusées de plus en 
plus, ils les ont exagérées, voilà tout. Loin de les perfectionner mo- 
ralement et d'en faire une force intellectuelle, ils en ont fait pour 
ainsi dire une force mécanique, qui agit fatalement comme la vapeur 
et l'électricité, si bien que dans ces vertus tout est pour ainsi dire 
matériel et de tempérament plutôt que moral et réellement humain. 
Pour notre part, nous préférons le caractère d'Israël et de ses com- 
pagnons d'armes à celui des énergiques know noihing et de ces aven- 
turiers toujours prêts à partir pour la conquête de Cuba ou des états 
du roi Kamehameha. 

I. 

Les touristes qui n'ont pu encore se plier à nos habitudes de voyage 
à la vapeur et qui aiment à jouir paisiblement de chaque pouce de 
terre qu'ils foulent, de chaque site pittoresque qui s'offre à leurs 
yeux , peuvent visiter la partie est du comté de Berkshire dans le 
Massachusetts. La physionomie singulière de cette contrée inconnue 
leur fournira d'amples sujets de rêveries poétiques. La route passe 
sur des hauteurs, et, pendant presque tout le voyage, il semble que 
l'on se promène sur quelque terrasse de la lune : vous perdez tout à 
fait le sentiment des vallées qui s'étendent à vos pieds et même pour 
ainsi dire le sentiment de la terre. Parfois, lorsque votre cheval galope 
sur un terrain uni et plat comme une table, et que votre œil parcourt 
les cimes des paysages au-dessus desquels vous passez, il vous sem- 
ble que vous êtes quelque constellation accomplissant sa course dans 
le ciel. Des bois et des pâturages coupés, à de rares intervalles, par 
quelques champs de pommes de terre composent tout ce pays, dont 



UNE LÉGENDE DÊMOGBATTQUE AMÉRICAINE. 9 

les chevaux, les bœufs et les moutons sont les principaux babitans; 
miis durant toute l'année de tièdes colonnes de fumée, s' élevant pa- 
resseusement des profondeurs de la forêt, témoignent de la pré- 
sence de ce demi-sauvage le charbonnier, et au commencement du 
printemps des ondulations de légère vapeur indiquent que le fabri- 
cant de sucre d'érable s'est mis à l'ouvrage. Quant à la profession de 
Uboureur, elle est presque inconnue dans cette contrée maigre et 
piem?use, dont toutes les parties arables ont été depuis longtemps 
épuisées. 

Cependant cette contrée n'a pas été toujours aussi abandonnée et 
aossi stérile. C'est là que s'établirent les premiers colons, qui pré- 
férèrent d'abord ces hauteurs salubres et pauvres aux vallées plus 
riches, mais remplies des miasmes et de l'humidité d'une nature 
primitive non transformée par la main de l'homme. Peu à peu ce- 
pendant ils désertèrent ces hauteurs et descendirent dans la val- 
lée; aussi ces villages de la montagne présentent-ils un aspect sin- 
gulier de désolation : on dirait qu'ils ont été visités par la peste ou 
la guerre. De loin en loin on rencontre une maison entièrement 
abandonnée. La solide charpente de ces anciennes habitations leur 
permet de résister aux ravages du temps. Tachées de gris et de 
vert par la pluie, ces habitations portent pour ainsi dire les couleurs 
du paysage environnant et ne font qu'un avec lui. Un de leurs 
caractères est l'immense cheminée en pierres grises qui s'élance 
du milieu du toit comme une cloche ou une tour. Les vestiges de 
l'ancienne activité sont encore visibles partout. La pierre abondant 
dans ces montagnes, les premiers colons remplacèrent les haies par 
des murailles épaisses et hautes. En vérité, quand on considère la 
hauteur et l'étendue de ces murs, les énormes blocs qui les com- 
posent, on croit voir une œuvre de titans. Que les premiers colons 
aient pris d'aussi rudes peines pour enclore un sol aussi ingrat, cela 
indique assez de quelle trempe solide était le caractère des hommes 
de la révolution. Aujourd'hui encore les meilleurs maçons viennent 
de ces contrées montagneuses. 

Cest au milieu de ce paysage que naquit Israël Potter, qui certes, 
à Tépoque où il menait paître les bestiaux de son père sur les col- 
lines de la Nouvelle-Angleterre, ne songeait pas qu'il viendrait un 
jour où il serait traqué comme rebelle fugitif à travers une moitié de 
la vieille Angleterre, qu'il échangerait les fraîches vapeurs de ses 
montagnes pour le fog épais de Londres, et que lui, l'enfant né sur 
les bords de l'étincelant et pur Housaton , irait passer la meilleure 
partie de sa vie, pauvre et mendiant, sur les bords de la Tamise. 

La vie errante d'Israël Potter commença de bonne heure. A dix- 
boit ans, il s'émancipa du joug paternel. 11 s'était pris d'amour pour 



10 REVUE DGS Deux liONI^S. 

la fille d'un fermier voisin que le père Potter considérait comme un 
parti peu sortable pour son fils. Poussé au désespoir par la résolu- 
tion de son pèra, le pauvre garçon prit la détermination de s'évader 
secrètement et d'aller chercher une autre demeure et d'autres amis. 
Un dimanche matin, pendant que toute la famille était à l'église, il 
fit un petit paquet de ses hardes, le cacha dans un bois qui s éten- 
dait par derrière la maison, et le soir, par une chaude nuit de juillet, 
il mit son projet à exécution. Il se coucha au pied d'un pin afin de 
se reposer jusqu'à l'aurore. Lorsqu'il se réveilla et qu'il entendit le 
murmure si triste du pin au-<lessus de sa tète, toutes les fibres de 
son cœur tremblèrent, et des larmes coulèrent de ses yeux ; mais 
il pensa à la tyrannie de son père, à ses amours déçues, et alors il 
plaça résolument son paquet sur son épaule, puis se mit en marche. 

L'intention d'Israël était de se rendre dans la contrée nord-ouest 
skuée entre les colonies holLindaises des bords de l'Hudson et les 
colonies yankees de l'Housaton, afin d'éviter toute recherche. Il y ar- 
riva sans av^itures, se mit aux gages d'un fermier pour trois mois, 
le temps de la moisson, et puis passa sur les bords du ConnecticuL 
lA il loua son travail pour trois mois encore, moyennant un salaire 
de deux cents acres de terre situées dans le New-Hampshire. Le bon 
marché de cette terre provenait non-seulement de son état inculte, 
mais des périls qui l'environnaient. Les rares hakitans de cette con- 
trée craignaient à chaque instant d'être assaillis, tués ou faits pri- 
sonniers par les sauvages du Canada, qui, depuis la guerre avec la 
France, ne manquaient pas une occasion de faire irn^tion dans ce 
pays sans défense. 

Trompé par son maître et n'ayant en main aucun moyen légal 
de se faire rendre des comptes, Israël s'engagea en qualité d'aide 
parmi les arpenteurs royaux qui, à cette époque, dressaient le ca- 
dastre des terres qui s'étendent tout le long du Connecticut. Après 
avoir réuni une petite somme, Israël se fit chasseur- Daims et castors 
abondaient, et au bout de quelques mois notre béros avait une assez 
jolie provision de fourrures à vendre. Avec le produit de ses four- 
rures, il acheta cent acres de ierre et se bâtit une cabane; en deux 
ans, il défricha et mit en plein rapport trente acres de* sa petite pro- 
priété. Les travaux agricoles »e l'occupaient que pendant l'été; l'hi- 
ver il cbassait. A la fin des deux ans, il revendit sa terre à un assez 
bon prix, se mit à faire le conunerce avec les sauvages, et traversa 
le Canada en qualité de colporteur. Ce voyage fut lucratif. Content et 
la poche pleine, Israël eut l'envie de visiter sa fiancée et ses parens, 
dont, depuis trois ans, il n'avait pas de nouvelles. Ses parens furent 
joyeux et étonnés de le revoir, car ils l'avaient cru mort; mais le père 
Potter n'avait pas cba ngé de résolution et se montra aussi inflexible 



UNE LÉGEHIIE hÈÈÊOQUmqVE ÂMÉRIGAmE. 11 

fi'iotrefois. Israël céda donlotireusement à la fatalité et se décida 
iifaitter de nouveau ses belles collines, mais cette fois pour les 
focs bleas de l'Océan, car si un ermitage dans une forêt est la r^ 
taite favorite d'im misanthrope à Tesprit étroit, un bamac sur 
FOcéan est l'asile des cœurs braves et malheureux. L'Océan déborde 
poar ainsi dire de tragédies et de plaintes, et dans cette immen- 
sité de terreur les chagrins particuliers d'un homme se perdent 
cwmne une goutte d'eau. 

Israël se rendit à pied jusqu'à Providence (Rhode-Island) et s'em- 
barqua à bord d'un sloop chargé de chaux qui partait pour les An- 
tlDes. Dix jours après, le bâtiment prit feu, et il fut impossible 
d'éteindre les flammes. Les hommes de l'équipage, au nombre de huit, 
L eurent que le temps de se jeter dans le bateau, et pendant deux 
jours errèrent abandonnés au hasard des ragues. Ils furent enfin re- 
cueillis par un vaisseau hollandais qui faisait route pour l'Europe 
et où ils furent humainement traités* Après une semaine, tandis 
qœ le naïf Israël s'adressait mentalement mille questions sur la 
Hollande et se demandâût s'il y avait moyen d'y faire la chasse au 
daim et au castor, un brick américain apparut tout à coup. De nou- 
veau recueilli sur ce bâtiment national , Israël parcourut quelque 
temps les mers, visita la côte d'Afrique et se fit même un moment 
baleinier. Dans cette dernière carrière, il put expérimenter par lui- 
même tous les périls et toutes les privations du baleinier jeté sur des 
mers éloignées et barbares, périls et privations qui, grâce aux efforts 
de la science, n'existent plus en grande partie. Puis, fatigué bientôt 
de rOcéan et soupirant après la terre, Israël reprit le chemin de 
ses montagnes. 

L'espoir de revoir sa fiancée hâta son retour; mais, hélas I cet 
espoir devait être déçu : l'infidèle jeune fille appartenait à un autre^ 
Israël essaya de tromper ses peines par le travail. Le travail des 
champs guérit l'homme de ses chagrins. Ces tranquilles occupations 
exigent un esprit tranquille. Là, dans cette bonne mère, la terre,, 
TOUS pouvez semer et moissonner en toute sécurité, sans craindi*e 
de voir votre semence déracinée comme dans les cœurs humains, où 
nous jetons follement tant de germes précieux. Mais si le désert, 
rOcéan et la forêt , si la chasse au daim et la pêche à la baleine 
n'avûent pas été assez forts pour guérir le pauvre Israël de son 
iinoursans espoir, d'autres événemens se préparaient, assez puis- 
Kuispour accomplir cette cure délicate. 

Qd était en 1774. Les diflftcultés longtemps pendantes entre les 
coIoDies et l'Angleterre étaient arrivées à une crise décisive. Les 
''^^lités étaient certaines. Des compagnies se formèrent dans toutes 
b villes de la Nourelle-Angleterre et se tinrent prêtes à marcher. 



12 BEYUB DES DEUX MONDES. 

Israël s'enrôla dans le régiment du colonel John Patterson. La ba- 
taille de Lexington fut livrée le 18 avril 1775, et la nouvelle en arriva 
dans le comté de Berkshire le 20, à midi. Cette nouvelle surprit 
Israël à sa charrue; un demi-acre de terre restait encore à labourer. 
Le brave colon termina ce travail, prit son havresac, mit son fusil 
sur l'épaule, et se dirigea sur Boston avec le régiment de Patter- 
son. Le régiment resta campé plusieurs jours aux environs de Char- 
leston (Massachusetts). Le 17 juin, un millier d'hommes furent 
employés à fortifier Bunker-Hill. Commencée à la tombée de la nuit, 
la redoute était achevée au lever de l'aurore. On connaît les détails 
de cette célèbre bataille. Pleins d'aristocratique dédain pour leurs 
ennemis, les grenadiers anglais montent à l'assaut avec une lenteur 
impassible, et le feu des colons, chasseurs habiles et habitués à ne 
pas perdre inutilement leur poudre, éclaircit rapidement leurs rangs; 
mais bientôt les munitions viennent à manquer, on va se rencontrer 
corps à corps. Il n'y avait pas, du côté des Américains, un fusil sur 
vingt qui fût pourvu d'une baïonnette. La tète nue et les manches 
retroussées, les terribles fermiers, en frappant à droite et à gauche, 
s'ouvrent un chemin à travers les grenadiers. Au milieu de la mêlée, 
Israël vit tout à coup une épée dirigée vers ses pieds. Pensant que 
c'était quelque ennemi à terre qui cherchait à frapper encore un 
dernier coup, il écarte le fer avec la crosse de son fusil; mais la 
main qui tenait l'épée était glacée par la mort et la serrait encore 
vigoureusement, comme si elle eût refusé de la rendre. En ce même 
moment, une autre épée se dirigeait vers sa tète, et l'assaillant 
tombait sous les coups d'un camarade d'Israël. Cependant Potter 
n'échappa pas intact à cette bataille meurtrière; il y reçut quatre 
blessures : une blessure au coude, une à la poitrine, plus deux 
balles logées, l'une dans la hanche, l'autre près de la cheville. Le 
soldat fut transporté à l'hôpital de Cambridge, guérit de ses bles- 
sures et rejoignit bientôt son régiment. 

Le 3 juillet, Washington vint du sud prendre le commandement 
de l'armée rebelle. Les Anglais qui composaient la garnison de Boston 
souifraient beaucoup du manque d'approvisionnemens. Washington 
prit toutes les précautions nécessaires pour les empêcher de se ra- 
vitailler. Il équipa trois vaisseaux armés pour intercepter tous les 
corsaires. L'un de ces vaisseaux était le brigantin le Washington, 
de dix canons, commandé par le capitaine Martindale. 11 était fort 
difficile de se procurer des marins, et on demanda des volontaires 
parmi les soldats. Israël fut un de ceux qui se présentèrent. Trois 
jours après son départ de Boston, le brigantin fut pris par un vais- 
seau anglais de vingt canons. Fait prisonnier avec le reste de 1* équi- 
page, Israël fut déposé à bord de la frégate le Tartare, qui reçut 



UlfE LÉGENDE DÉMOCRATIQUE AMÉRICAINE. 18 

Tordre de partir immédiatement pour rAngletenre, Les prisonniers 
étaient au nombre de soixante-douze; Israël les excita à la révolte 
et forma avec eux le projet de s'emparer du vaisseau, mais ils furent 
trahis par un déserteur anglais, deux fois renégat, qui avait aban- 
donné son drapeau pour passer du côté des Américains. Israël fut 
mbaux fers, et y resta jusqu'à l'arrivée de la frégate à Portsmoutb, 
Pendant la traversée, la petite-vérole avait enlevé environ un tiers 
des captifs. Les survivans furent dirigés sur Spithead et jetés à 
bord d'an ponton. Là, enfoui dans l'intérieur du bâtiment, Israël 
vécut tout un mois comme Jonas dans le ventre de la baleine; mais 
un beau matin un des canotiers du bateau du commandant tomba 
malade, et Israël fut désigné pour le remplacer. Les officiers étant 
allés à terre, c[uelques-uns des hommes de l'équipage, en joyeux 
Anglais, proposèrent d'aller à un cabaret du voisinage pour y boire 
ensenible quelques pots d'ale. Ils partent, et Israël avec eux. En 
entrant dans le cabaret, Israël trouve un prétexte spécieux de lais- 
:^r là ses camarades; prenant ses jambes à son cou, il fuit comme 
un daim, et franchit sans s'arrêter un espace de quatre milles. 
11 se dirigeait sur Londres, pensant sagement qu'au milieu de cette 
fourmilière il serait impossible de le découvrir. A une distance de 
dix milles, au moment où, se croyant en sûreté, il passait près d'un 
petit cabaret de village, il s'entend interpeller. 

— Eh! arrêtez! 

— Si vous voulez vous mêler de vos affaires, j'arrangerai les 
miennes tout seul et de mon mieux, répond froidement Israël, et il 
se remet à courir avec une vitesse de trente milles à l'heure; mais les 
cris deviennent de plus en plus nombreux : — Arrêtez le voleur! 
arrêtez! — Au bout de quelques minutes, Tagile cerf, essoufflé et ha- 
letant, est saisi. Voyant qu'il ne servirait à rien de mentir, Israël 
se déclara franchement prisonnier de guerre. L'officier qui l'avait 
arrêté le fit conduire à l'auberge. Deux soldats furent chargés de 
garder Israël, qui se trouva subitement le lion de la localité. Pen- 
dant toute la soirée, l'auberge fut remplie d'étrangers accourus pour 
voir le rebelle Yankee, qu'ils se représentaient comme une sorte d'ani- 
mal curieux et jusqu'alors inconnu. Israël se montrait très affable 
avec eux. Xi leurs plaisanteries, ni leurs insultes n'avaient le don de 
l'émouvoir; il était absorbé dans une seule pensée, l'évasion. 

L'ofBcier, qui était un homme de bonne composition, donna Tordre 
de servh- pour cette soirée à Israël toutes les liqueurs qu'il pourrait 
désirer. Israël profita de la permission pour inviter les deux soldats 
à boire avec lui. Un farceur de la bande proposa qu'Israël divertît 
I^ société en exécutant une danse; il avait entendu dire que les lan- 
'^ étaient des danseurs fort habiles. On apporte un violon, et Israël, 



là BEVUE DES DEUX MONDES. 

blessé de voir ses ennemis se conduire aussi peu délicatement en- 
vers un malheureux prisonnier, mais toujours ahsorbépar son unique 
pensée, consent à danser, en se promettant de leur exécuter certains 
pas yankees de son invention. Les habitués de l'auberge ne lui per- 
mirent de s'arrêter que lorsque le souffle lui manqua et que la sueur 
ruissela de ses membres. Enfin ils se retirèrent. On mit les menottes 
au prisonnier, et on étendit une couverture auprès du lit de ses 
gardiens afin qu'il pût reposer. Quelques heures se passèrent dans 
un parfait silence. Le moment d'exécuter ses plans était venu, ou 
jamais. Les deux soldats étaient sous Tinfluence des liqueurs qu'ils 
avaient bues. Malheureusement Israël était garrotté. Conmient faire? 
D se décida à employer la ruse et à réserver la force comme dernière 
ressource. Un murmure se fit entendre; Israël prêta l'oreille : c'était 
un des soldats qui parlait dans son sommeiL — Empoignez-les I di- 
sait-il, saisissez-les ! ah I ah ! de grands sabres I Attrape ça, déserteur! 

— Qu'avez-vous donc, Phil? répondit d'une voix coupée par le 
hoquet son camarade, qui n'était pas encore endormi. Tenez-vous 
tranquille, s'il vous platt. 

— Je vous dis que c'est un prisonnier évadé ! Attrapez-le, attra- 
pez-le ! 

— Allez au diable avec vos rêves d'ivrogne, dit encore son cama- 
rade. Voilà ce que c'est que de trop boire. 

Quelques minutes après, le rêveur dormait profondément, et ron- 
flait d'une manière retentissante. Quant à celui qui était éveillé, le 
bruit particulier de sa respiration avertit Israël que son insomnie 
était due aux mêmes causes que les rêves de son camarade. Il déli- 
béra un instant pour savoir ce qu'il avait à faire. Enfin, appelant les 
deux soldats, il leur dit qu'une nécessité pressante l'obligeait de 
sortir. 

— Allons, debout, Phil, cria le soldat qui était éveillé; notre homme 
a besoin de sortir. Dieu damne ces Yankees I quelle mauvaise éduca- 
tion 1 Diable d* Yankee, ne pourriez-vous pas être plus convenable? 

Ils se levèrent tout en grommelant, et, saisissant Israël chacun 
par un bras, l'accompagnèrent au bas de l'escalier. La porte ne fut 
pas plus tôt ouverte, que le prisonnier, prompt comme l'éclair, se 
débarrassa de ses deux gardiens et s'élança au milieu des ténèbres. 
Le jardin n'avait pas d'issue, mais un arbre s'élevait le long du mur : 
Israël grimpe en dépit de ses menottes, se laisse couler en dehors 
du clos et fuit à toutes jambes, pendant que les deux soldats errant 
dans les allées poussaient le cri d'alarme. 

Après avoir couru l'espace de deux ou trois milles, Israël s'arrêta 
pour se débarrasser de ses menottes, ce qu'il ne fit pas sans de grandes 
difficultés. L'aurore se leva, et il se trouva. dans une belle campagne 



XIÏŒ I±GE1I1>B DÉMOGlAn(}DE AMtlICAIlW* IS 

bien peignée, coupée de haies, et toute colorée des fraîches teintes 
du printemps de 1776. — Dieu me protège ! pensa-t-il, je vais cer- 

Uinement être pris; je suis dans le parc de quelque gentilhomme. 

11 marcha en avant, et, arrivant près d'une route, il s'aperçut alors 
que ce qu'U avsât pris pour un parc n'était que la campagne an- 
glaise, grand et magnifique parc en effet, enclos par les vagues 
de la mer. En passant prte d'un champ, il aperçut deux êtres hu- 
mûns qui travadUaient. Ces deux personnages aux joues rosées, 
aux jambes muscoleuses, montrant un bas bleu tiré jusqu'au genou^ 
étaient vêtus de longues tuniques blanches d'étoffe grossière, et por- 
taient des chapeaux de paille à larges bords. Israël ne les voyait que 
de proQl. 

— Pardon, mesdames, dit-il en dtant son chapeau, cette route 
inëne-t-elle à Londres? 

A cette interpellation, les deux personnages se retournèrent et 
regardèrent avec une sorte d'étonnement stupide Israël, qui de son 
côté fat aussi surpris qu'ils avaient pu l'être, en s'apercevant que 
c'étaient des hommes et non des femmes, 

— Cette route conduit^Ue à Londres, messieurs? 

— Messieurs I Jolis messieurs, ma foi ! dit l'un des deux. 

— lolis messieurs en effet ! répéta le second. 

Les deux paysans posèrent leurs outils, regardèrent curieusement 
Israël et secouèrent la tête. 

— Cette route conduit-elle à Londres, messieurs? Soyez assez 
bons pour répondre à un malheureux, je vous prie. 

— Oh! vous allez à Londres? Oui, c'est la route, tout droit, tout 
droit devant vous. 

Et sans ajouter un seul mot, les deux taureaux humains, après 
avoir satisfait leur curiosité, se retournèrent avec un flegme extrar- 
ordinaire, reprirent leurs outils, et se remirent au travail. 

Israël, l'instant d'après, entra dans un village tout enveloppé par 
le s'dence du matin. Il jeta un coup d'œil à travers les fenêtres d'un 
cabaret calme en ce moment, et y aperçut les traces des scènes 
bruyantes de la veille, des bouteilles vides et des pipes éteintes, 
dont quelques-unes étaient cassées. Il passa, et remarqua les yeux 
d'un homme fixés curieusement sur lui. Aussitôt il se rappela qu'il 
portait le costume de matelot anglais, et que c'était là probable- 
ment ce qui avait attiré l'attention de cet homme. Il s'éloigna donc 
en toute hâte, bien résolu à saisir la première occasion de changer de 
vêtemens. A un mille du village, dans un endroit écarté, il rencon- 
tra un vieux terrassier qui succombait presque sous le poids de la 
pioche et de la pelle qu'il portait sur son épaule. C'était une image 
vivante de la pauvreté, du travail et de la détresse. Israël s'approcha 
du vieillard, et Im offiit de changer d'habits avec lui. Le marché 



16 BEVUE DES DEUX MONDES. 

fut conclu. Le terrassier revêtit l'uniforme de marin, et passa ses 
membres grêles dans les larges pantalons et la large jaquette. Le 
pauvre Israël endossa de son côté la livrée de la misère, emblème vé- 
ritable des privations qu'il allait avoir à endurer. L'habit était com- 
posé de pièces et de morceaux de'couleurs différentes; les pantalons 
bâillaient au genou, pareils à la gueule entr'ouverte d'un chien; les 
talons des longs bas de laine s'ouvraient comme une tirelire. Ainsi 
accoutré, Israël paraissait avoir quatre-vingts ans, car l'adversité pe- 
sait sur lui, et l'adversité, qu'elle vienne à dix-huit ou à quatre-vingts 
ans, est la véritable vieillesse de l'homme. Son nouvel habit était en 
parfait accord avec sa nouvelle destinée. 

Le vieillard lui indiqua la route qu'il devait suivre pour aller à 
Londres, dont il était éloigné de soixante à soixante-dix milles; il 
lui apprit aussi que toute la campagne était couverte de soldats à la 
recherche des déserteurs de l'armée et de la marine. Après avoir so- 
lennellement enjoint au terrassier de ne pas prononcer un mot sur sa 
personne, Israël se remit en marche, et fit environ trente milles dans 
cette journée. Lorsque la nuit fut venue, il se glissa dans une grange, 
espérant y trouver du foin et de la paille pour se reposer; mais on 
était au printemps, et depuis longtemps paille et foin étaient épui- 
sés. Israël dut donc se contenter d'une peau de mouton qu'il ren- 
contra dans la grange, et sur laquelle il dormit jusqu'à l'aurore 
d'un sommeil agité et interrompu. 

Au point du jour, il reprit sa marche et se trouva bientôt dans les 
rues d'un village considérable. Pour mieux se déguiser, il se confec- 
tionna une grossière béquille et feignit de boiter. Un roquet taquin 
l'accompagna pendant tout le trajet d'un jappement continuel, irri- 
tant, propre à faire naître le soupçon, si bien que le pauvre Israël 
eut bonne envie de lui imposer silence avec sa béquille; mais il se 
retint en réfléchissant que peut-être n'entrait-il pas dans le rôle 
d'un pauvre mendiant boiteux d'être aussi susceptible. 

A quelques milles de là, il arriva dans un second village, et pen- 
dant qu'il le traversait, il fut soudainement accosté par un véritable, 
boiteux, tout en haillons, qui lui demanda d'un air sympathique la 
cause de son infirmité. 

— Une sueur froide, dit Israël. 

— Juste mon cas, répondit l'autre; mais vous êtes plus boiteux que 
moi, ajouta-t-il avec un air de satisfaction, en examinant la démar- 
che d'Israël, qui s'éloignait au plus vite. Qu'est-ce qui vous presse 
donc, et où allez-vous ? 

— A Londres, répondit Israël en se retournant et en envoyant du 
fond de l'âme son interlocuteur à tous les diables. 

— Vous allez mendier à Londres?... Eh bien! bonne chance. 

— Je vous en souhaite autant, répondit poliment Israël. 



UNE LÉGENDE DÉlfOGBATIQUE AMÉRICAINE. 17 

A l'autre extrémité du village, il rencontra un chariot vide qui se 
rendait précisément à Londres. Israël supplia le charretier de per- 
mettre à un pauvre boiteux de profiter de sa voiture; il monta, mais 
au bout de quelques minutes, trouvant que la voiture allait avec une 
déplorable lenteur, il demanda à descendre, jeta sa béquille, et s'é- 
loigna rapidement à la grande stupéfaction de son naïf ami le char- 
retier. 

A la tombée de la nuit, après son troisième jour de marche, Israël 
chercha de nouveau un asile dans une grange, dormit passablement 
et se leva de bon matin dans l'espoir d'arriver avant midi au lieu de 
sa destination. En se voyant si près du terme de son voyage, Israël 
oublia un peu la prudence dont jusqu'alors il avait fait preuve. 
Mal lui en prit. Vers dix heures du matin, en passant par la petite 
ville de Staines, il se trouva subitement en face de trois soldats. Mal- 
heureusement, lorsqu'il avait changé d'habits avec le vieux terras- 
sier, il n'avait pu se décider à comprendre dans le troc sa che- 
mise, laquelle portait la marque de la marine anglaise; il avait 
bien caché le collet, pas si bien pourtant qu'il ne fût encore trop 
apparent. Ces soldats, possédés de l'idée fixe de trouver des déser- 
teurs et de gagner la récompense promise, avaient l'esprit d'obser- 
vation très aiguisé, et avec un coup d'œil de lynx ils aperçurent le 
fatal collet. 

— Ah ! mon garçon, dit l'un d'eux, vous êtes un des marins de sa 
majesté, \enez avec nous. 

Incapable de donner aucune bonne raison, Israël fut déposé dans 
la prison réservée aux déserteurs et aux détenus coupables de sim- 
ples délits. 11 y passa toute la journée sans prendre aucune nourri- 
ture, et pourtant, depuis trois jours, il n'avait mangé qu'un pain 
de deux sous. Les tortures de la faim devinrent de plus en plus 
vives, et le courage allait l'abandonner, quand il fit sur lui-même 
un dernier effort, et songea sérieusement aux moyens de se tirer de 
cette mauvaise situation. Après avoir frotté pendant deux heures ses 
menottes contre les barreaux de la fenêtre, il parvint à s'en dé- 
barrasser. La porte n'était pas soigneusement fermée, il l'ouvrit 
sans grande peine, et vers trois heures du matin il était de nouveau 
en liberté. 

Peu de temps après le lever du soleil, il passa près de Brentford, 
situé à six ou sept milles de la capitale. Mourant de faim, il cueillit 
de l'herbe et la mangea. Lorsqu'il s'était échappé du ponton, il pos- 
sédait pour toute fortune six pennies (1). Il en avait employé deux à 

(1) Idiotisme américain sans doute, le mot anglais penny (deux sous de France) fai- 
sant pencê an plurieL 

Ton zi. ^ 



18 lETUE DES DEUX SONDES. 

acheter un pain le jour qui suivit son évasion de l'auberge : les 
quatre autres lui restaient encore, l'occasion de les employer ne 
s' étant pas présentée. Il déchira le collet de sa chemise, le jeta dans 
une haie, et se hasarda à accoster un charpentier qui travaillait à 
une palissade pour lui demander de Touvrage. Le charpentier n'avait 
pas besoin d'aide; mais il lui dit que, s'il entendait les travaux des 
champs ou du jardinage, sir John Millet, dont l'habitation n'était 
pas très éloignée; pourrait lui procurer peut-être du travail. Il avait 
d'autant plus de chances d'en trouver là qu'à cette époque de Tan- 
née le baronnet employait beaucoop de monde. 

Encouragé par la perspective de ne pas mourir de faim, Israël se 
mit à la recherche de l'habitation du gentilhomme. 11 se trompa de 
chemin, et, en longeant une belle allée bien sablée, fut saisi de ter- 
reur à la vue d'un assez grand nombre de soldats réunis dans un jar- 
din voisin. 11 battit en retraite avant d'avoir été vu. Urte bête fauve 
des solitudes américaines n'aurait pas ressenti plus d'émotion au 
bruit d'une arme à feu qu'Israël à l'aspect d'un habit rouge. Il 
apprit plus tard que ce jardin appartenait à la princesse Amélie. 

Le fugitif prit un autre chemin et rencontra bientôt des ouvriers 
qui charriaient du sable : c'étaient les gens de sir John Millet. Ils 
lui indiquèrent la maison , où on lui montra le squire se promenant 
tête nue dans son parc avec quelques hôtes. Israël avait entendu 
parler de la fierté des nobles anglais; aussi son émotion fut-elle 
grande au moment de s'approcher de cet imposant étranger. Néan- 
moins il rassembla tout son courage et s'avança, tandis que les gen- 
tlemefiy voyant venir à eux un homme couvert de guenilles, atten- 
daient avec un certain étonnement. 

— Monsieur Millet? dit Israël en s'inclinant devant le gentil- 
homme. 

— Eh bien I qui êtes-vous, je vous prie? 

— Un pauvre homme qui a besoin d'ouvrage, monsienr. 

— Et d'une garderobe aussi certainement, dit un des hôtes, jeune 
homme d'un aspect élégant, satisfait de lui-même et content de la vie. 

— Où est votre houe? dit sir John. 

— Je n'en ai pas, monsieur. 

— Ni d'argent pour en acheter? 

— Quatre /Hrnnjc^ angffta?* seulement, monsieur. 

— Pennies anglais! Et de quel pays voulez-vous qu'ils soient? 

— Des pennies chinois peut-être, dit en riant le jeune gentil- 
homme qui avait déjà parlé* Voyez sa longue queue de cheveux 
roux; il a l'air d'un Chinois vraiment. Quelque mandarin ruiné, je 
parie. 

— Voulez-vous m' employer, monsieur Millet? dit Israël. 



UNE LÉGEMDB DÉMOCRATIQUE AMÉRICAINE. 19 

-Oh! c'est par trop étrange, dit le baronnet» Encore monsieur! 
-Eh! l'ami, dit viTement un domei^iqne en a'approcfaant, le 
gentilhomme s'appelle sir John Millet 
Le bon baronnet Déanmoins sembla prendre pitié du pauvre jeune 
liommef et répondit à Israël que, s'il voulait revenir le lendemain^ 
il lai foomirait une houe et lui donnerait de l'ouvrage. Encouragé 
par cette promesse, Israël se rendit à la boutique d'un boulangeri 
bien résolu à dépenser sans compter le peu d'argent qui lui restait pour 
satisfaire sa faim. 11 déposa donc hardiment ses quatre pennies sur 
le comptoir, et demanda du pain. Il avait eu d'abord Tintention de 
De manger qu'un de ses deux pains, et de réserver l'autre pour le 
lendemain; mais lorsqu'il eut dévoré le premier, son appétit se trouva 
tellement aiguisé, qu'il perdit toute prudence, et engloutit aussi le 
second; puis, ce repas terminé, il alla passer la nuit sur le sol nu 
d'one remise. Aussitôt que le jour parut, Israël se leva. Accoutumé 
à devancer le réveil de l'alouette, il fut très surpris « en appro- 
chant de la maison de sir John Millet, de voir que personne n'était 
encore debout. Il ét^t quatre heures; il se promena longtemps do- 
rant la maison. Enfin un domestique parut, et lui apprit que les 
ouvriers ne se mettaient à l'ouvrage qu'à sept heures. 11 se coucha 
sur un tas de paille, et dormit jusqu'au moment où le reroue-ménage 
de raclivité humaine, toujours si alerte au réveil, vint l'avertir qu il 
était temps de mêler son bourdonnement à celui des autres abeilles 
de cette ruche. — L'intendant lui donna une houe et une fourche; 
mais Israël était si faible, qu'il pouvait à peine tenir ses outils. Il 
fit tous ses elTorts pour cacher sa faiblesse, et finit par être obligé 
de confesser sa situation. Ses compagnons se montrèrent compatis- 
sans et l'exemptèrent du travail le plus rude. Vers midi, le baronnet 
visiu ses ouvriers; remarquant qu'Israël faisait peu d'ouvrage, il 
lui dit que, quoiqu'il eût de larges épaules et de longs bras, il n'ai- 
mait guère le travail. Un des ouvriers vint au secours d'Israël, et 
raconta tout au gentilhomme, qui immédiatement ordonna qu'on 
allât à Tauberge la plus voisine, et qu'on achetât un pain et un pot 
de bière. Ainsi restauré, Israël travailla jusqu'au soir avec ses com- 
pagnons. 

Au retour des ouvriers, sir John recommanda qu'un souper fût 
apprêté pour Israël, et qu'un lit fût préparé pour lui dans la grange, 
û lendemain il lui permit de dormir la grasse matinée, afin de re- 
tire ses forces et d*être mieux en état de reprendre son travail. 

Ce même jour, vers midi, Israël trouva sir John qui se promenait 
seul dans le jardin. Craignant d'être indiscret, il allait se retirer; 
œais le baronnet lui fit signe d'avancer et fixa sur lui un regard si 
P^traDt, que le pauvre Isiaël trembla de tous ses membres. Ses 



20 BEVUE DES DEUX MONDES. 

craintes augmentèrent encore, lorsqu'il entendit le baronnet appe- 
ler un domestique. Il était sur le point de s'enfuir à toutes jambes. 
Heureusement ses craintes furent apaisées par ces mots du baronnet 
au domestique qui s'avançait : — Apportez du vin. 

— Mon pauvre garçon, dit sir John en remplissant un verre de 
vin et en le présentant à Israël, je m'aperçois que vous êtes un Amé- 
ricain et, si je ne me trompe, un prisonnier de guerre fugitif; mais 
n'ayez point peur, buvez. 

— Monsieur Millet, dit Israël en pleurant, monsieur Millet, je... 

— Voilà encore monsieur Millet. Pourquoi ne dites-vous pas sir 
John, comme tout le monde? 

— Je vous demande pardon, monsîeur<je jne puis pas; j'ai essayé, 
et cela m'est impossible. Vous ne me trahirez pas pour cela? 

— Vous trahir!... pauvre garçon. Écoutez, votre histoire est sans 
doute un secret que vous ne désirez pas divulguer à un étranger; 
mais, quoi qu'il vous arrive, je m'engage à ne jamais vous trahir. 

— Dieu vous bénisse pour cela, monsieur Millet! 

— Appelez-moi donc de mon vrai nom ; je ne m'appelle pas 
M. Millet. Vous m'avez déjà dit str; vous avez dit John bien souvent 
à d'autres. Ne pouvez-vous donc pas accoupler les deux mots? 
Voyons, essayez : sir d'abord et John ensuite; sir John, voilà tout. 

— John, — je ne puis pas, — parJon, monsieur, pardon! — je ne 
puis pas m'habituer à cela. 

— Mon bon ami, dit le baronnet en regardant fixement Israël, 
est-ce que tous vos concitoyens vous ressemblent? Dans ce cas, il 
est inutile de les combattre. J'écrirai moi-même à sa majesté à ce 
sujet. Bien, je vous dispense de me donner mon titre; mais, dites- 
moi la vérité, n'êtes-vous pas prisonnier de guerre? . 

Israël raconta franchement toute son histoire. Le baronnet l' écouta 
avec intérêt et lui recommanda de prendre garde aux soldats, les 
habits rouges affluant dans les environs, à cause du voisinage de 
diverses résidences appartenant à des membres de la famille royale. 
— Maintenant, lui dit-il en terminant, venez avec moi à la maison; 
puisque vous me dites que vous avez fait déjà un échange d'habits, 
vous en ferez bien un second avec moi. Qu'en dites-vous? Je vous 
propose un habit et des culottes en échange de vos haillons. 

Bien nourri, bien choyé, rassuré par la bienveillance du baronnet, 
Israël prit un tel embonpoint qu'au bout de deux ou trois semaines 
il remplissait entièrement les vieilles culottes de sir John, qui d'abord 
étaient trop larges pour lui. On lui donna des occupations qui le dis- 
pensèrent de la dangereuse fréquentation des autres travailleurs. 
Six mois se passèrent ainsi, et au bout de ce temps sir John fit don- 
ner à Israël ime bonne place dans le jardin de la princesse Amélie. 



UNE LÉGENDE DÉIIOCBÂTIQUE AMÉRICAINE. 21 

Cbex le baronnet, personne ne l'avait soupçonné de n'être pas 
iiçlais; mais chez la princesse Amélie il était obligé de travailler 
arec les autres ouvriers. La guerre était souvent le sujet de la con- 
rersation, et les enragés Yankees^ le sujet de remarques déplaisantes 
pour une oreille américaine. Israël faisait tous ses efforts pour ne pas 
éclater, et plus d'une fois dans son indignation il dépassa les limites 
de la prudence. En outre le surveillant du jardin était un homme 
rade et impoli. Les ouvriers supportaient humblement ses injures; 
mais Israël, habitué dès son enfance à respirer un air libre, ne pou- 
vait s'empêcher de répondre aux insolences de son supérieur. Aussi, 
moins de deux mois après, il se vit obligé de quitter le service de la 
princesse et d'aller se mettre aux gages d'un fermier de Brentford. 
Uny était pas depuis trois semaines, que la rumeur qu'il était un 
prw}onier de guerre yankee se répandit. Les soldats se mirent snr- 
Wamp à sa recherche; Israël fut averti à temps, mais il fut pour- 
chassé avec une ténacité impitoyable, et fut bien souvent sur le point 
d'être pris. Il échappa grâce à la bienveillance de différentes per- 
sonnes qui secrètement avaient de la sympathie pour la cause amé- 
ricaine sans oser r avouer ouvertement. Traqué jour et nuit, harassé, 
fatigué de ne pouvoir prendre un repas paisible ni une heure de som- 
meil tranquille, Israël suivit alors le conseil qu'on lui donna, de se 
recommander de sir John Millet pour obtenir une place dans le jardin 
royal de Kew. Il lui parut plaisant de chercher un asile contre les 
agensdu roi précisément dans les propriétés du roi lui-même. En con- 
séquence, présenté au jardinier en chef et armé d'une lettre de sir 
John, il entra comme jardinier au service du roi George 111. 

George III venait souvent à Kew-Gardens, une de ses résidences 
favorites, et plus d'une fois, en sablant les allées, Israël aperçut le 
monarque qui se promenait sous les ombrages du parc, seul et 
taciturne. Plus d'une fois aussi, quand l'Américain pensait aux souf- 
frances de son pays et à ses propres souffrances, d'horribles pen- 
sées vinrent l'assaillir; mais il les vainquit, et elles ne se présentè- 
rent jamais plus à lui après l'unique conversation qu'il eut par hasard 
avec le monarque, et que nous allons rapporter. 

Cn jour, comme il était occupé à sabler une petite allée, le roi 
sortit soudain de derrière un buisson et passa devant Israël, qui mit 
la main à son chapeau (sans l'ôter de sa tête toutefois) et s'inclina. 
Cette particularité peut-être arrêta l'attention du roi; il s'approcha 
tflsraéletlui dit : — Vous n'êtes pas Anglais! — pas Anglais! — non, 
ood! 

Pâle comme la mort, Israël essaya de répondre; mais, ne sachant 
T^ dire, il resta muet et comme pétrifié. 

— Vous êtes un Yankee, un Yankee, dit le roi avec ce bredonille- 
^t rapide qui lui était pairticulier. 



22 BEVUE DES DEUX MONDES. 

Israël essaya encore de répondre, mais il ne put. Que pouvait-il 
dire? Pouvait-il mentir au roi? 

— Oui, oui, vous appartenez à cette race obstinée, très obstinée, 
très obstinée. Qui vous a conduit ici? 

— La fortune de la guerre, monsieur* 

— Que votre majesté me pardonne I dit une voix ; cet homme se 
trouve là contre les ordres donnés; il y a sans doute quelque méprise. 
Allez-vous-en, imbécile I 

C'était un des jardiniers qui parlait ainsi. Il parait qu'Israël avait 
mal compris ce matin-là les ordres qui lui avaient été donnés. 

— Allez-vous-en doncl cria de nouveau le jardinier. C'est une mé- 
prise certainement, je l'assure à votre majesté. 

— Allez-vous-en, allez-vous-en vous-même, reprit le roi, et lais- 
sez-moi avec cet homme. 

Le roi attendit un instant que le jardinier fût parti, et se tournant 
de nouveau vers Israël : — Vous étiez à Bunker-Hill? ce sanglant 
Bunker-mu I— Eh! eh I 

— Oui, monsieur. 

— Et vous vous êtes battu comme un diable, comme un véritable 
diable, je suppose? 

— Oui, monsieur. 

— Et vous avez aidé à tuer mes soldats, eh ? 

— Oui, monsieur, mais avec bien de la douleur. 

— Eh ! — eh ! — Comment cela ? 

— Je considérais cela comme mon triste devoir, monsieur. 

— Vous vous êtes trompé, grandement trompé. Pourquoi m'appe- 
lez-vous monsieur? Je suis votre roi, votre roi! 

— Monsieur^ dit fièrement Israël, mais avec un profond respect, 
je n'ai pas de roi. 

Le roi lui lança un regard furieux, mais Israël resta immobile et 
dans une attitude de silencieux respect. Le roi s'éloigna, puis reve- 
nant brusquement sur ses pas : — On dit que vous êtes un espion, 
— un espion ou quelque chose d'approchant; est-ce vrai? Non, je 
sais que vous ne Têtes pas. Vous êtes un prisonnier de guerre évadé, 
et vous avez cherché ce lieu-ci comme l'asile le plus sur contre les 
poursuites, eh ! eh I N'est-ce pas vrai? eh ! eh I eh I 

— Cela est vrai, monsieur. 

— Bien, vous êtes un honnête rebelle, — rebelle, oui, rebelle : 
écoutez un peu, écoutez, ne parlez à personne de notre conversation. 
Écoutez encore. Aussi longtemps que vous resterez à Kew, j'aursû 
soin que vous y soyez en sûreté, en sûreté. 

— Dieu bénisse votre majesté 1 

— Eh? 

— Dieu bénisse votre noble majesté! 



UNE LÉGENDE DÉMOGBATIQUE AMÉaiCAINE. 23 

-* Ken, biefi, dit le roi avec un sourire de satisfactioD. Je vous 
niûcrai, je vous vaûicraL 

— Ce n'est pas le roi, mais h bonté du roi gui joa'a vaincu, s'il 
plaie à votre majesté. 

— Entrez daos UKin armée, dans mon armée. 

Isdéi baissa tristement les yeux et secoua silencieusement la tête* 

— Vous ne voulez pas? eh bien ! sablez l'allée, sablez, sablez. Cne 
nce très ohstiaée, — très obstinée en vérité. — Et le roi s'éloigna. 

Oo peut voir par cette anecdote quelle magie merveilleuse et 
étrange possède une couronne, et avec quelle subtilité cette magna- 
ûimité facile aux rois peut agir sur des âmes bonnes et infortunées. 
Si le patrîotissie de T Américain a'avait pas été aussi désintéressé, s'il 
y fût entré un grain d'ambition ou d'égoïsrae, Israël aurait porté 
rhabit rouge, et peut-être, grâce au patronage du roi, aurait avancé 
npideoient dans l'armée anglaise. Dans ce cas, nous n'aurions pas 
en à le suivre, comme nous le faisons, à travers de longues années 
d'obscurité, de misère et de vagabondage. 

IL 

La saison vint où les travaux du jardinage exigèrent un moins 
grand nombre d'employés; Israël fut congédié et s'engagea cbez un 
fermier du voisinage. Il y était à peine depuis une semaine, que le 
bruit qa*il était un rebelle, un déserteur ou un espion, circula sour- 
dement de nouveau. Les soldats se remirent à sa recherche, les mai- 
sons où il se cachait furent souvent visitées; mais grâce à l'honnêteté 
de ses hôtes et à sa propre vigilance, le renard traqué parvint à 
échapper. Cependant ces poursuites incessantes l'avaient tellement 
lassé, qu'il était prêt à se rendre, lorsque la Providence sembla 
vouloir s'interpoaer entre lui et ses ennemis. — Une nuit, pendant 
qu'il était couché dans le grenier d'une ferme, Israël vit un homme 
s approcher de lui, une lanterne à la main. 11 allait fuir lorsqu'une 
voix bien connue, celle du fermier lui-même, le rassura. Le feimier 
était venu transmettre à Israël le message d'un gentilhomme qui le 
priait de se rendre à sa demeure dans la soirée du lendemain. D'a- 
bord Israël pensa que le fermier le trahissait, ou qu'on avait surpris 
sa bonne foi; mais le nom du gentilhomme qui le mandait le tira 
^tàl d'inquiétude : c'était un certain squire Woodcock, de Brent- 
ford, dont Ja fidélité au roi avait déjà été soupçonnée. Le lendemain, 
i là tombée de la nuit, Israël se rendit à la demeure du squire, qui ou- 
^nt la porte lui-raème et le conduisit sur le derrière de la maison, 
^ un appartement retiré où se trouvaient déjà deux autres gentils- 
^mes vêtus selon la mode du temps, en longs habits brodés et en 
*<^Qfers à boucles. 



24 REVUE DE3 DEUX MONDES. 

— Je suis John Woodcock, dit le squire^ et ces deux messieurs se 
nomment Horne Tooke (1) et James Bridges. Nous sommes tous trois 
des amis de l'Amérique; nous avons entendu parler de vous et nous 
avons l'intention de vous charger d'une mission qui ne pourra vous 
déplaire, car assurément, quoique exilé, vous désirez encore servir 
votre pays, et vous le pouvez, sinon comme marin ou comme soldat, 
au moins comme voyageur. 

— Dites-moi ce que je dois faire, demanda Israël, qui ne se sentait 
pas parfaitement rassuré. - 

— Vous le saurez plus tard, répondit le squire; pour le moment, 
je ne vous poserai qu'une question. Vous fiez-vous à ma parole î 

Israël regarda le squire^ puis ses compagnons, et rencontrant l'ex- 
pressive, enthousiaste et candide physionomie d'Home Tooke, qui 
était alors dans tout le feu de ses débuts politiques, il n'hésita plus. 
— Monsieur, reprit-il en se tournant vers le squire^ je crois à ce que 
vous me dites. Maintenant que dois-je faire? 

— Oh! il n'y a rien à faire de ce soir, ni peut-être de plusieurs 
jours. Nous voulions seulement vous avertir. 

Le squire fit entrevoir vaguement son intention, et pria Israël de 
leur raconter ses aventures. L'exilé s'y prêta volontiers, sachant que 
tous les hommes aiment à entendre le récit de souffrances subies pour 
une cause juste. Avant qu'il eût commencé son histoire, le squire lui 
versa un verre de poiré et renouvela trois fois la dose pendant tout 
le cours de la narration; mais après le second verre Israël refusa de 
boire davantage, car il avait remarqué que ses hôtes le pressaient 
de questions, et il se tint sur la défensive. Le squire et ses amis fu- 
rent enchantés de cette réserve; ils avaient trouvé un homme à qui 
ils pouvaient se fier. En conséquence ils lui exposèrent leur plan. 
Israël voulait-il se charger de porter à Paris un message au doc- 
teur Franklin, qui se trouvait dans cette capitale? — Toutes vos 
dépenses seront payées, sans compter l'immunité à laquelle vous 
aurez droit, dit le squire. Voulez-vous partir? — J'y penserai, ré- 
pondit Israël, qui n'était pas encore parfaitement rassuré; mais il 
rencontra de nouveau le regard d'Horne Tooke, et toutes ses irréso- 
lutions s'évanouirent. — Le squire lui enjoignit alors de changer de 
demeure jusqu'à son départ, afin d'éviter tout soupçon, et lui mit 
une guinée dans la main avec une lettre pour un gentilhomme de 
Vi^hite-Vi^haltam, chez lequel il devait loger en attendant des ordres 
ultérieurs. Ces instructions une fois données, le squire le pria de 
lui tendre son pied droit. 

— Pourquoi faire? dit Israël.' 

(1) Home Tooke, célèbre politique et philologue anglais, qui, à l'époque de la révolu- 
tion, se montra chaud partisan de la cause américaine. 



UNE LÉGENDE DÉMOGBATIQUE AMÉRICAINE. 25 

— fDC paire de bottes neuves pour le voyage vous déplairait-elle 
(kscMui dit en souriant Home Tooke. 

— >on certes. 

—Eh bien ! alors, laissez le cordonnier vous prendre mesure. 

Israël se rendit à White-Whaltam et y logea dans la maison du 
gentilhomme auquel le sf/uire Tavait recommandé. Un nouveau mes- 
sage lui ayant enjoint de revenir à Brentford, il s*y rendit de nuit 
et trouva les trois gentilshommes assis dans la même chambre. 

— Le temps est maintenant venu, dit le squire; vous partirez ce 
matin pour Paris. Otez vos souliers. 

— Mais est-ce que je dois aller pieds nus à Paris? dit facétièuse- 
oent Israël, à qui la bonne chère de White-Whaltam avait rendu 
toute sa joyeuse humeur. 

— Oh! non, répondit Home Tooke. Nous avons pour vous des 
b)ttes de sept lieues. Ne vous rappelez-vous pas que nous vous avons 
pris mesure? 

Le îquire tira d'un cabinet voisin une paire de bottes neuves, pour- 
fues de talons hauts et creux, les dévissa, et montra à Israël les pa- 
piers qui y étaient cachés. 

— Marchez un peu, dit-il lorsqu'Israêl les eut mises à ses pieds. 

— Assurément il sera découvert, dit Home Tooke. Entendez-vous 
comme elles craquent ? 

— Allons, allons, ne plaisantons pas, c'est une affaire trop sé- 
rieuse, répondit le squire. Maintenant, mon bon ami, soyez prudent, 
sobre, vigilant et prompt par-dessus tout. 

Israël, bien muni d'instmctions et d'argent, prit le chemin de la 
France, où il arriva en sûieté, et où, grâce à sa qualité d'Américain 
et aux relations amicales qui existaient alors entre les deux peuples, 
il fut reçu partout avec la plus grande bienveillance. Une fois à Pa- 
ris, Potter se fit indiquer le domicile du docteur Franklin, et il 
eat rien de plus pressé que de s'y rendre. Comme il traversait le 
Pont-Neuf, il fut arrêté par un homme qui se tenait juste au-dessous 
de la statue de Henri IV. Une sale petite boîte contenant un pot de 
cirage et des brosses à souliers était étalée par terre devant lui; il 
inait à la main une autre boite qu'il brandissait gracieusement, 
comme pour unir la pantomime aux paroles. 

— Que voulez-vous, mon ami? dit Israël quelque peu étonné. 

— Ah ! monsieur, s*écria-t-il, et il lâcha un torrent de phrases 
françaises au nez du pauvre Israël, qui n'y aurait vu que du grec, si 
le geste ne l'eût aidé à pénétrer le sens de ces mystérieuses paroles* 
Montrant la boue qui couvrait le pont, fes pieds du voyageur et puis 
«brosse, le décrotteur paraissait regretter qu'un gentleman d'une 
^ttssi imposante apparence qu'Israël fût rencontré dans la rue avec 



26 REVUE DE9 DEUX MOIIDE». 

des bottes malpropres. —Ah! monsieur, monsieur, cria-t-il en pous- 
sant Israël du côté de sa boîte, et en prenant de force le pied droit 
de notre héros; mais celui-ci, illuminé par un soupçon subit, donna 
à la pauvre boîte un grand coup de pied, et s'enfuît à toutes jambes 
sans s'inquiéter des cris que poussait derrière lui le décrotteur. 

Arrivé à la maison qu'on lui avait désignée, Israël frappa et fut fort 
étonné de voir la porte s'ouvrir devant lui comme par enchantement. 
Il entra sous un petit passage qui conduisait à une cour intérieure, 
et il y erra un moment, fort surpris de ne voir apparaître personne, 
lorsqu'un bruit de voix le conduisit près d'une petite fenêtre, devant 
laquelle étaient assis un vieillard occupé à raccommoder des sou- 
liers et une vieille femme. Celle-ci, au nom du docteur Franklin, 
prononcé par Israël, se leva, sortit, et accompagna le visiteur jus^- 
qu'au troisième étage. — Entrez , dit alors une voix , et immédiate- 
ment Israël se trouva en présence du docteur Franklin. Le vénérable 
vieillard, revêtu d'une riche robe de chambre, curieusement brodée 
de figures algébriques comme une robe de magicien, présent d'une 
riche marquise, était assis devant une large table couverte de p^^- 
piers imprimés ou manuscrits, de livres et de journaux. Les murs de 
l'appartement avaient pour le pauvre Israël une apparence féerique; 
ils étaient couverts de baromètres de tous genres, de cartes des pays 
du Nouveau-Monde, presque blanches et marquées çà et là des six 
lettres du mot désert^ et de cartes des pays européens, toutes au 
contraire peuplées de noms, de signes, et bariolées de couleurs. 

— Comment allez-vous, docteur Franklin? dit Israël au vieillard, 
qui ne s'était pas retourné à son entrée. 

— Oh ! je sens Fodeur des champs américains, répondit le docteur 
en se retournant rapidement. Un compatriote! Asseyez-vous, mon 
cher monsieur. Eh bien? quelles nouvelles? un message particulier? 

— Attendez une minute, docteur, dit Israël en traversant la cham- 
bre pour aller chercher une chaise. Comme il n'y avait pas de tapis 
sur le parquet, composé de pièces de bois rangées en forme de lo- 
sanges et soigneusement frottées et cirées selon la mode française, 
Israël glissa sur le parquet comme sur de la glace et faillit tomber. 

— Oh I oh I il me semble que vos bottes ont des talons bien 
hauts, dit le grave utilitaire. Ne savez-vous donc pas que cette mode 
a deux inconvéniens, d'abord celui d'employer inutilement du cuir, 
ensuite celui de vous exposer à vous casser une jambe? Mais je vous 
prie, que faites-vous donc ? est-ce que vos bottes vous gênent? Quelle 
folie que de porter des bottes trop étroites! Si tel avait été le dessein 
de la nature, elle eût composé te pied d'os seulement ou même de 
fer, au lieu de le composer d'os, de chair et de muscles. Ah 1 mais 
je vois, donnez. 



28 BETUE DES DEUX MONDES. 

— Je pense que dans deux ou trois jours je pourrai vous renvoyer 
en Angleterre avec de nouveaux papiers. Dans ce cas, vous aurez 
encore à faire un nouveau voyage, et alors nous verrons s'il y a 
moyen de vous renvoyer en Amérique. 

Israël se répandit en expressions de reconnaissance que le docteur 
interrompit. 

— On ne peut avoir trop de reconnaissance envers Dieu, mon 
ami; mais notre reconnaissance envers les hommes doit être limitée. 
Un homme ne peut servir son semblable avec tant d'efficacité qu'on 
lui doive une reconnaissance sans bornes. Si je puis vous procurer le 
moyen de retourner en Amérique, je n'aurai fait qu'une partie de 
mon devoir, comme agent de notre commune patrie. Pour le quart 
d'heure, vous ne me devez rien que ces trois petites pièces d'argent 
que je viens de vous donner. Au lieu de me les rendre, lorsque vous 
serez de retour au pays, vous les donnerez à la première veuve de 
soldat que vous rencontrerez. Ne l'oubliez pas : c'est une dette. Ces 
trois petites pièces valent environ un quart de dollar en monnaie 
américaine, un quart de dollar, souvenez-vous-en bien. Dans les 
affaires d'argent, mon ami, soyez toujours exact : peu importe à qui 
vous deviez, parent ou étranger, paysan ou roi. 

— Bien, docteur; puisque l'exactitude en ces matières est si né- 
cessaire, laissez-moi vous rendre l'argent. Grâce à mes amis de 
Brentford, j'en ai assez en ma possession pour pouvoir réparer le 
petit dommage que j'ai causé. Je n'avais pris cet argent que parce 
que je pensais qu'il ne serait pas bien de le refuser lorsque vous me 
l'offriez d'une manière si amicale. 

— Mon honnête ami, dit le docteur, j'aime votre franchise. Je re- 
prendrai l'argent. 

— Sans intérêt, docteur, j'espère, dit Israël. ' 

— Mon bon ami, ne vous permettez jamais de plaisanter en ma- 
tière d'argent. Ne plaisantez jamais aux enterremens et pendant que 
TOUS faites des affaires. La question entre nous est une bagatelle^ 
mais des principes importans peuvent être contenus dans des baga- 
telles. Allez sans retard régler vos comptes avec le décrotteur, et 
puis revenez immédiatement ici, où vous trouverez une chambre 
que vous habiterez pendant votre séjour à Paris. 

— Mais j'aurais bien voulu jeter un coup d'œil sur la ville avant 
de retourner en Angleterre. 

— Les affaires avant les plaisirs, mon ami. Il faut que vous res- 
tiez dans votre chambre comme si vous étiez mon prisonnier jusqu'à 
votre départ. Maintenant allez trouver le décrotteur. Attendez. Avez- 
Yous la somme exacte que vous devez lui donner en petite monnaie? 
Ne tirez pas tout votre argent de votre poche en pleine rue; comp- 



UflE LÉGENDE DÉMOCRATIQUE AMÉRICAINE. 29 

tez Totre monnaie; c'est en argent français et non anglais que vous 
derez le payer. Bien; ces trois petites pièces suffiront. 

-Puis-je m* arrêter pour prendre quelque cliose en chemin, 
àûoeurl 

— Non; c'est toujours une mauvaise affaire de dîner dehors lors- 
qu'on peut dîner chez soi. Revenez immédiatement, et vous dînerez 
mec moi. 

Israël revint quelque temps après et s'assit à la table du docteur. 
Le repas fut frugal. Il se composait d'agneau bouilli accompagné de 
petits pois. Ene bouteille remplie d'un breuvage incolore était pla- 
cée à côté du vénérable ambassadeur. 

— Laissez-moi remplir votre verre, dit le docteur. 

— Dieu me pardonne I c'est de l'eau claire, dit Israël en goûtant. 

— L'eau pure est un bon breuvage pour des hommes simples. 

— Oui; mais le s(/uire Woodcock m'a donné à boire du poiré, et 
k gentilhomme de White-Whaltam m'a offert du vin et de l'eau-de- 
lie. 

— Très bien, mon honnête ami; mais si vous aimez le poiré, le 
nn et l'eau-de-vie, vous attendrez pour en boire que vous soyez re- 
tourné en Angleterre. Avec moi, vous ne boirez que de l'eau claire» 

C'est ainsi qu'Israël passa le temps de son séjour à Paris. Grâce à 
U compagnie du docteur Franklin, Israël se trouva au milieu de cette 
lille plus surveillé que ne le fut jamais le bon Sancho Pança dans 
son Ile de Barataria. En vain l'hôtesse chargea-t-elle la table de toi- 
lette d*Israêl de savons parfumés, d'essences et d'eaux de Cologne, 
délices inconnues à notre héros : le docteur Franklin apposait son veto 
sur ces objets convoités et les faisait disparaître comme par enchan- 
tement. Il prémunissait même le rustique Américain contre les arti- 
fices de la fille de chambre. Chacun de ses pas était surveillé, et 
chacune de ses actions accompagnée d'une sentence morale. Le 
pauvre Israël dut mener, quelquefois en rechignant, la vie du bon- 
Iiomme Richard. 

Un soir, comme il conversait avec le docteur Franklin, la fille de 
cbambre entra et annonça qu'un gentilhomme très impertinent dési- 
nit parler au docteur Franklin. 

— Très impertinent ! dit le sage en regardant fixement la fille de 
chambre; cela veut dire sans doute un très beau gentilhomme qui 
^0Q3 a gratifié de quelque compliment énergique. Laissez-le entrer. 

Quelques instans après entra dans la chambre un petit homme 
*plc, nerveux et bruni par le soleil, tout semblable à un chef indien 
ASpooiUé de son royaume et revêtu d'habits européens. Une invin- 
cible audace brillait dans son œil sauvage. Son costume était d'une 
otrava^ante élégance, et il le portait à demi comme un barbare, à 



30 RETUE DES DEUX MONDES. 

demi comme un dandy parisien. Sa joue hâlée avait la couleur d'un 
fruit du tropique; une intrépidité froide régnait sur ses lèvres; son 
regard était celui d'un homme qui n'a jamais été, qui ne sera jamais 
un subordonné. Une certaine atmosphère d'orgueilleux isolement 
l'entourait. Bref, il y avait en lui quelque chose du poète et en même 
temps du bandit. 

Israël resta longtemps dans la contemplation de l'étranger. Il 
n'avait rien vu de comparable à cet homme, qui, quoique habillé à 
la mode, n'avait pas la tournure d'un être civilisé. Lorsqu' enfin il 
sortit de sa contemplation, il entendit l'inconnu dire avec chaleur 
au docteur : 

— Bien; faites comme il vous plaira; je ne solliciterai pas plus 
longtemps. Le congrès m'a donné à entendre qu'aussitôt après mon 
arrivée je prendrais le commandement de l'Indien^ et maintenant, 
sans que je puisse savoir pourquoi, vos commissaires ont offert 
cette frégate au roi de France. Qu'a besoin le roi de France de cette 
frégate? et que ne puis-je accomplir avec elle I Donnez-moi l'Indien, 
et dans un mois vous apprendrez des nouvelles de Paul Jones (1). 

— Voyons, voyons, capitaine, dit avec douceur le docteur Fran- 
klin, dites-moi, que feriez-vous de cette frégate, si vous en aviez le 
commandement? 

— J'apprendrais aux Anglais que Paul Jones, quoique né dans la 
Grande-Bretagne, n'est pas un sujet du roi d'Angleterre, mais un 
libre citoyen de l'univers. Je leur ferais voir que, s'ils peuvent rava- 
ger les côtes de l'Amérique, les leurs sont aussi vulnérables que 
celles de la Nouvelle-Hollande. Donnez-moi le commandement de 
V Indien, et je ferai pleuvoir sur la misérable Angleterre un feu com- 
parable à celui qui engloutit Sodome. 

Le regard du capitaine brillait comme le reflet d'une torche incen- 
^aire. Le docteur approcha sa chaise de celle de son visiteur, ap- 
puya familièrement une main sur ses genoux, et se disposa à faire 
son métier de dompteur de bêtes et d'homme politique. 

— Ne pensez plus pour le moment à l'affaire de f Indien, capi- 
taine; mais les corsaires anglais nous font un grand mal en inter- 
ceptant nos approvisionnemens. On m'a dit qu'avec un petit vaisseau, 
celui que vous commandez par exemple, tAmphitrite, vous pourriez 
suivre ces corsaires là où les grands vaisseaux ne peuvent s'aven- 
turer. Au besoin, on pourrait vous adjoindre quelques frégates fran- 
çaises qui se tiendraient toujours prêtes à capturer les navires aux- 
quels vous donneriez la chasse. 

(1) Paul Joncs, le plus étrange des nombreux citoyens du monde wa xyiii* siècle, après 
Anacharsis Gootz cependant. Écossais de naissance, Paul Jones prit le parti des Améri- 
cains et ravagea à leur profit les cOtes des trois xoyamnes. 



UNE LÉGENDE DÉMOCRATIQUE AMÉRICAINE. 31 

—Faire la chasse aa profit des frégates françaises, bel emploi 
Traiseot! Docteur, quoi qu'il fasse pour la cause de rAmérique, 
M Joues doit avoir un pouvoir suprême et distinct. Il ne veut d'au- 
tre chef et d'autre conseiller que lui-même. Je ne vis que pour Thon- 
leur et pour la gloire. Donnez-moi le moyen de faire quelque chose 
de glorieux, donnez^moi l'Indien t — Le docteur secoua gravement 
la tête. — C'est ainsi, reprit le capitaine, que par trop de timidité, 
iuissement appelée prudence, on perd les plus belles chances de 
succès. Ah ! pourquoi ne suis-)e pas né tsar? 

~ Américain plutôt» répondit le docteur, qui, désireux de changer 
U coDversatioiL, s'apprêtait à lui expliquer le mécanisme de divers 
modèles de vaisseaux confectionnés par lui, lorsque la fille de cham- 
ke entra de nouveau, annonçant le duc de Chartres et le comte 
d'Estiing. 

— Capitaine, cette visite vous concerne indirectement. Le comte 
a parlé au roi de l'expédition secrète dont vous aviez eu la pensée. 
Tenez demain, et je vous informerai du résultat de la conversation. 

— Il est bien tard. Ne pourrais-je passer la nuit ici? y a-t-il une 
chambre convenable? 

— Yite, dépêcbez-voos, 3 ne serait pas bon qu'on vous vît en cet 
ÎDstant chez moi; notre ami partagera sa chambre avec vous. Vite, 
hraél, accompagnez le cajûtaine. 

— Allons, dit le capitaine en entrant dans la chambre d'Israël, 
ooucbe^vous, je ne veux pas vous priver de votre lit. Je vais dormir 
là, sur cette chaise. 

— Pourquoi ne point vous coucher? dit Israël. Voyez, le lit est 
assez large; mais peut-être votre compagnon de lit vous déplorait- 
il, C2q)itaine ? 

— Non certes^ je ne suis pas très scrupuleux à cet endroit : dans 
ma jeunesse, j'ai eu pour compagnon de hamac un nègre du plus pur 
sang du Congo pendant toute une traversée; mais j'aime mieux dor- 
mir ainsi. Laissez brûler la lampe, j'en prendrai soin. 

Israël obéit et se mit au lit. Ne pouvant dormir, il ferma les yeux à 
demi et s'amusaà épier le capitaine Paul Jones. Celui-ci tira ses bottes, 
fe lera^ et se mit à marcher ipieds nus et avec une singulière vivacité 
totour de la chamlnre» Tout son visage respirait l'ardeur martiale et 
k commandement; son bras droit était collé à son côté comme celui 
im bomme qui tient un sabre. 11 marchait d'un pas militaire. Pas^ 
m devant la glace qui décorait la cheminée, Paul s'arrêta et se re- 
garda complaisamment, avec un air de sauvage satisfaction mêlée 
d^ime forte dose de iatuîté, puis il retroussa sa manche et regarda 
n bras dans le miroir. Israâ tressaillit en voyant les tatouages 
mystérieux qui le recourraient presque entièrement : c'étaient des 



32 REVUE DES DEUX MONDES. 

ancres, des câbles, des cœurs à Tinfinî. Israël se souvînt d'avoir 
vu dans un de ses voyages des dessins semblables sur le bras d'un 
guerrier de la Nouvelle-Zélande. Lorsque le capitaine eut assez long- 
temps contemplé ces bizarres figures, objets de son orgueil, il re- 
garda ironiquement sa main toute chargée de bijoux et d'anneaux, 
emblèmes d'amour et de galanterie. Ainsi, à l'heure de minuit, au 
sein de la métropole de la civilisation moderne, errait ce barbare en 
habit civilisé, comme une sorte de fantôme prophétique des scènes 
tragiques de la révolution française, où l'exquis raffinement de la vie 
parisienne devait disparaître pour faire place à la sanguinaire férocité 
des naturels de Bornéo, et comme pour montrer que les bijoux et 
les bagues, tout aussi bien que le tatouage et les anneaux portés au 
nez, sont des signes de cette sauvagerie primitive qui sommeille tou- 
jours dans l'esprit humain. 



m. 



Trois jours après l'arrivée d'Israël à Paris, le docteur Franklin 
entra dans sa chambre un petit paquet de papiers à la main. Son re- 
gard parlait de départ immédiat avec une telle éloquence, qu'Israël 
se leva, mit ses bottes, et se tint dans l'attitude d'un homme qui va 
partir. 

— Très bien, mon cher ami, dit le docteur; vous avez sans doute 
les papiers dans vos bottes? 

Israël se déchaussa rapidement et aida le docteur à cacher les pa- 
piers. 

— Il est maintenant dix heures et demie, dit le docteur. A onze 
heures, la diligence pour Calais part de la place du Carrousel. Par- 
tez immédiatement. Voici quelques provisions pour le voyage. Songez 
bien que si vous êtes pris sur le territoire anglais avec ces papiers, 
vous vous perdrez et vous perdrez vos amis de Brentford. Vous ne 
pouvez donc être trop prudent; cependant ne soyez pas trop soup- 
çonneux. Que Dieu vous bénisse, mon honnête ami! Partez. 

Israël, arrivé à Calais, prit le paquebot. Pendant la traversée, 
ayant cédé au sommeil à côté de deux hommes occupés à fumer 
dans le gaillard d'avant, il eut un réveil assez désagréable. Un de 
ces hommes essayait de retirer doucement une de ses précieuses 
bottes; l'autre était déjà à terre à côté de lui. Israël se rappela l'aven- 
ture du Pont-Neuf et les conseils du docteur Franklin; il se contint 
et dit poliment : — Monsieur, je vous remercie de m' avoir déjà débar- 
rassé d'une botte. Quant à l'autre, laissez-la où elle est, je vous prie. 

— Excusez-moi, dit le drôle, praticien accompli dans l'art de 



VKE LÉGEIVDE DÉMOCRATIQUE AMÉRICAINE. 33 

voler, j'ai jugé que vos bottes vous gênaient peut-être, et je désirais 
?ous mettre à Taise. 

—Je vous suis bien obligé de votre bonté, monsieur, elles ne me 
gêoent pas du tout. Je suppose toutefois que vous pensiez qu'elles 
Devons gêneraient pas, vous avez le pied très petit vraiment. Est-ce 
que vous alliez vous disposer à les essayer? 

— Non, répondit le voleur avec un sérieux imperturbable; mais 
avec votre permission, je les essaierais volontiers lorsque nous se- 
nms arrivés i Douvres. 

— Tout bien examiné, dit Israël, il vaut mieux que vous ne les 
essayiez pas. Je suis un esprit fort excentrique, à ce qu'on dit du 
noios, et je n*aime pas à perdre mes bottes de vue. 

Israël atteignit Douvres sans autre aventure, et le lepdemain de 
«on arrivée il frappait à la porte du squire Woodcock. Le squire le 
fôidta du succès de sa mission, et lui dit que, par suite de certains 
symptômes alarmans qui s'étaient manifestés dans le voisinage, il 
Id faudrait rester caché dans la maison un jour ou deux, jusqu'à ce 
qu'oo pût expédier une réponse à Paris. 

—Ma femme a ici un grand nombre d'invités qui errent de salle en 
ade : je suis donc obligé de vous cacher très soigneusement pour 
éviter tout accident. — En parlant ainsi, le squire toucha un ressort 
près du foyer. Une des plaques delà cheminée céda à cette pression, 
pareille à une tombe de marbre qui s'entr'ouvre. — Vite, entrez, dit 
le tfvire à Israël. 

— Est-ce que je dois ramoner la cheminée? dît Israël. Je n'y en- 
tends rien. 

— C'est votre cachette. Allons, venez. 

— Mais où cela conduit-il? Je n'aime guère l'aspect de cette entrée. 

— Suivez-moi, je vais vous précéder. 

Le squire descendit un étroit escalier de pierre, à peine large de 
deux pieds, qui conduisait à une petite cellule pratiquée dans les murs 
épais du château, aérée et éclairée par deux petites fentes ingénieu- 
sement cachées à l'extérieur sous la forme de deux bouches de grif- 
foD taillées dans une grande pierre. Un matelas était étendu dans un 
coin de la cellule. A terre étaient posés une cruche d' eau , une large bou- 
trille de vin, et un plat en bois contenant du pain et du bœuf froid. 

— Est-ce que je vais être enseveli tout vivant? demanda Israël en 
regardant autour de lui avec inquiétude. 

— La résurrection suivra de près votre mort. Dans trois jours au 
plus tard, dit le squire. 

— Quoique je fusse pour ainsi dire prisonnier à Paris, j'étais ce- 
pendant mieux logé que cela. 

— Mais vous étiez en France, c'est-à-dire dans un pays ami, tan- 



Zà BEVUE DES DEUX MONDES. 

dis que vous êtes en Angleterre. Si vous étiez découvert ici, il m'en 
arriverait malheur. 

— Par amour pour vous, je resterai là où vous me mettrez. Seu- 
lement je voudrais bien des bouquets et un miroir, comme à Paris; 
cela me réjouirait et me tiendrait compagnie, surtout la contempla- 
tion de mon individu. 

— Eh bien ! restez ici, je reviens dans dix minutes. 

Bien avant l'expiration de ce court délai, le squire revint tout 
essoufflé avec un grand bouquet de fleurs et un petit miroir. — 
Voici les objets demandés, dit-il; maintenant restez parfaitement 
tranquille, évitez de faire aucun bruit, et ne montez l'escalier sous 
aucun prétexte jusqu'à ce que je vienne. 

— Mais quand reviendrez-vous? 

— Je tâcherai de revenir deux fois par jour pendant tout le temps 
que vous passerez ici; mais on ne peut savoir ce qui arrivera. Si je 
ne viens vous voir que lorsque je vous délivrerai, soit dans deuXf 
soit dans trois jours, n'en soyez pas surpris, mon ami. Vous avez 
assez de provisions pour tout ce temps-là. Adieu. 

Israël resta un moment pensif. Il monta sur son matelas, et 
regarda à travers les fentes; mais il n'aperçut rien qu'un coin de 
ciel bleu et le feuillage d'un arbre, aussi ancien que la maison, qjd 
s'élevait en face de la porte. « La pauvreté et la liberté, ou l'opulence 
et la prison, c'est ainsi, paraît-il, que je dois passer ma vie, » se 
dit-il. « Regardons notre physionomie. Quelle bêtise de n'avoir pas 
demandé du savon et un rasoir I Je me serais fait la barbe; cela m'au- 
rait aidé à tuer le temps. Si j'avais un rasoir et un peigne, je ferais 
une toilette continuelle. Lorsque je sortirais, je serais éveillé comme 
un oiseau et frais comme une rose. Que fait maintenant le docteur 
Franklin? Et le capitaine Paul Jones? Ah I voilà un oiseau qui chante 
dans les feuilles; c'est la cloche qui m'annonce l'heure du dîner. » 
Et, pour passer le temps, il se mit à attaquer ses provisions. Ainsi 
s'écoula la première journée. La nuit vint, et les ténèbres s'éten- 
dirent autour de lui. Pas de squire. 

Il passa une nuit très inquiète. Au point du jour, il se leva et ap- 
pliqua ses lèvres contre une des bouches des griffons. Il poussa un 
petit sifllement qui fut suivi d'un petit murmure dans les feuilles. 
Un oiseau gazouilla, et trois minutes après tout l'orchestre du matin 
était éveillé. «J'ai réveillé le premier oiseau, se dit Israël, etilâ 
éveillé tous les autres; déjeunons. » Les heures passèrent; midi ar- 
riva, pas de squire. 

(( Il est allé à la chasse avant déjeuner, et il est rentré fatigué, » 
pensa Israël. Les ombres du soir s'allongèrent dans la cellule » k 
nuit vint, pas de squire. 

Nouvelle nuit sans sommeil* Le second jour se passa comme le 



mœ LÉGEIVDE DtMOGRATIQtE AMÉRICAINE. 35 

premier. Le troisième jour, les fleurs qui ornaient la cellule étaient 
déjàfaDées. D'énormes gouttes d'eau tombèrent à travers les bou- 
che? des griffons. Un orage épouvantable éclata. Israël put occuper 
SPD temps à écouter les clapotemens de la pluie et les grondemens 
daïonoerre. « Nous voîlà au troisième jour, pensa- t-il; il a dit qu'il 
TOidrail me chercher dans trois jours au plus tard. Patientons en- 
core.'» La journée passa, toujours pas de squire. 
Israël entra alors dans un état de frayeur extraordinaire. Le sen- 
timent de son emprisonnement s'empara de plus en plus de son es- 
prit, et pesa sur lui comme un mur de pierre, ou comme une des 
risioD? da cauchemar. 11 erra convulsivement à travers sa cellule. 
Derieilles histoires d'hommes enterrés vivans se présentèrent à sa 
inémoire. Cette cellule avait jadis appartenu à un couvent de tem- 
pBen, sur remplacement duquel la maison du squire avait été bâtie. 
Là antrefois des cœurs humains aussi forts que le sien avaient suc- 
conbé sous le désespoir. La nuit se passa ainsi en imprécations 
Bwttes et en terreurs; enfin le matin arriva. Cette fois le squire ne 
pouvait manquer de venir le délivrer. Cependant Israël se mit à ré- 
Ifcinr. Peut-être était-il arrivé quelque malheur. Le squire avait 
peut-être été arrêté, arrêté sans avoir eu le temps d'informer un de 
«s amis qu'un homme était caché dans sa maison. Si cela était, 
Israël devait chercher par tous les moyens à sortir de sa prison, 
n s'avança donc à tâtons, et chercha le ressort qui devait ouvrir la 
porte mystérieuse. H avait déjà cherché longtemps et allait se laisser 
afler au désespoir, lorsqu'il entendit un léger craquement et vit un 
rayon de lumière. Son pied avait touché par hasard le ressort cher- 
ché; il poussa la porte et se trouva dans le cabinet du squire. 

L'appartement avait un aspect funèbre. Les rideaux étaient cou- 

wts de crêpe; partout des noeuds de crêpe et des tentures noires. 

Israël soupçonna aussitôt la vérité. Évidemment le squire était mort, 

Wfft subitement selon toute probabilité, et sans avoir eu le temps 

'annoncer qu'un étranger était muré dans sa maison. Tout le monde 

ipwrait sa présence sous le toit du squire. S'il était surpris, quelle 

làon donner? Dirait-il la vérité? Il s'avouait coupable alors d'actes 

<pi te faisaient tomber sous le coup des lois anglaises, et il com- 

|«»ettaît la mémoire du bon squire Woodcock. Pendant qu'il était 

jioBgé dans ces réflexions, il entendit un pas qui s'approchait. 11 

|M&a immédiatement la porte secrète et chercha ifh refuge dans 

» cdde. Grâce à sa précipitation , la porte se referma avec un 

''HDtsoard et singulier; lui-même tomba et fit rendre à la muraille 

n retentissement mystérieux qui effraya si fort la personne qui était 

*Wc inopinément dans la chambre, qu'elle poussa un cri. D'au- 

tasvwx vinrent bientôt se mêler à la première et apprirent à Israël 

Vs te hrmt causé p^r sa chute provoquait mille conjectures. Une 



36 REYUE DES DEUX MONDES. 

pensée se présenta alors à son esprit. La servante qui était entrée 
avait sans doute cru entendre Tâme du squire Woodcock. — Profitons 
de cette crédulité pour nous échapper, se dit Israël. 

Lorsque le soir fut venu, Israël agit en conséquence; il ouvrit la 
garde-robe du squire et revêtit le costume que portait son jovial 
an)i la dernière fois qu'il Tavait vu. Il attendit que minuit eût sonné, 
et alors, la canne à pomme d'argent du squire en main, il ouvrit la 
porte et traversa le corridor. Attirées par ce bruit inattendu, plusieurs 
personnes parurent sur le seuil de leurs appartemens, une lumière k 
la main, et le regardèrent s'avancer d'un pas lent et solennel avec une 
terreur profonde. « Le squire! le squire In murmuraient-elles à voix 
basse et comme frappées d'immobilité. Une vieille dame en deuil, 
près de laquelle il passa, tomba sans connaissance devant lui; mais 
Israël ne se laissa point troubler et marcba d'un pas ferme et déli- 
béré. Il ouvrit la porte de la rue et traversa lentement les terrains 
qui environnaient la maison. Lorsqu'il fut à quelque distance, il se 
retourna, vit trois fenêtres ouvertes, et à ces trois fenêtres trois 
figures effrayées qui le regardaient s'en aller; bientôt il disparut à 
tous les yeux. Alors il s'arrêta. Il s'était évadé; mais le jour allait 
poindre, et le déguisement qui l'avait servi pouvait le trahir. 11 se 
repentit alors de n'avoir pas songé à garder ses habits par-dessous 
son costume d'emprunt. Pendant qu'il réfléchissait à cette difficulté, 
il vit à quelques pas devant lui, dans un champ d'orge ou d'avoine, 
un homme en habit noir, immobile, un bras étendu et montrant la 
maison du squire. Israël marcba droit à l'apparition : c'était un man- 
nequin habillé, destiné à protéger la moisson contre les dépréda- 
tions des oiseaux. Le fugitif eut l'idée de changer d'habits avec le 
mannequin. Le costume qu'il allait revêtir n'était pas brillant, mais il 
n'était guère en plus mauvais état que celui qu'il avait acquis jadis 
du vieux terrassier. D'sdlleurs, pour un homme qui veut ne pas atti- 
rer l'attention des passans, les haillons les plus déchirés sont les 
meilleurs. Qui n'évite pas la rencontre de la pauvreté en chapeau 
défoncé et en habit déguenillé? 

Cet échange fait, Israël s'étendit à terre et dormit d'un profond 
sommeil. Lorsque le jour parut, il vit un paysan armé d'une fourche 
qui se dirigeait de son côté. La pensée lui vint que cet homme con- 
naissait peut-être familièrement le mannequin. Pour éviter toute 
observation malencontreuse, Israël se mit à la place du mannequin 
et se tint comme lui immobile, le bras étendu.vers la demeure du 
squire. L'homme passa et jeta sur le faux mannequin un coup d'œil 
curieux. Lorsqu'il se fut éloigné, Israël abandonna sa position et se 
mit en marche; mais il n'était pas sorti du champ, qu'il eut l'idée de 
se retourner. Sa consternation fut grande en voyant le paysan re- 
venir à grands pas vers lui. Israël s'arrêta et reprit sa position de' 



S8 BETOE DBS VEVX MONDES. 

cnlottesde son mari. — Vons voyez combien j'en ai besoin; ponr 
l-amoiir de Dieu, secourez-moi. — Allez-vous-en 1 répéta la femme. 
— Les culottes, les culottes... voici l'argent, répéta Israël à demi 
fM de fureur. La fenêtre se ferma aussitôt, et le chien de garde, 
indigné sans doute de voir troubler la paix d'une famille paisible, se 
précipita sur les basques de l'habit d'Israël, qu'il réduisit à l'état 
de veste, et sur son chapeau, qu'il défonça complètement. 

— Ahl voilà donc la récompense d'un patriote! dit tristement 
lanéi en s' éloignant. Il fit une dernière tentative et se rendit chez 
une antre connaissance, qui heureusement fut plus charitable que 
les précédentes. Israël raconta à cet homme tout ce qu'il pouvait 
déveiler sans indiscrétion, et lui proposa de lui acheter un habit 
et des culottes, marché que la vue de l'or du squire fit conclure sans 
difficulté. 

— Maintenant, demanda Israël, pourriez-vous me dire où demeu- 
rent H(Nme Tooke et James Bridges? 

— Horne Tooke? que diable avez-vous à faire avec lui? dit le fer- 
nrier. N'était-ce pas un ami du squire Woodcock? Pauvre squire! 
qui aurait cru qu'il dût mourir aussi subitement? Mais l'apoplexie 
arrive comme un boulet de canon. 

— Je ne m'étais pas trompé, pensa Israël. Ne pourriez-vous donc 
me dire, reprit-il, où demeure Horne Tooke? 

— Il demeurait autrefois à Brentford, où il portait la soutane; maïs, 
à ce qu'on m'a dit, il a vendu son bénéfice et est allé étudier le droit 
à Londres, où vous le trouverez probablement. 

— Quelle rue et quel numéro? 

— Je ne sais pas. Il s'agit pour vous de trouver une aiguille dans 
une meule de foin. 

— Et savez-vous où demeure M. Bridges? 

— Je n'ai jamais entendu parler d'aucun Bridges, sauf d'une cer- 
taine Molly Bridges, qui demeure dans Bridewell. 

Que devait faire Israël ? Il compta son argent et conclut qu'il en 
avait assez pour aller trouver à Paris le docteur Franklin. 11 se ren- 
dit à Londres et de là prit la diligence pour Douvres, où il arriva 
juste à temps pour apprendre que cette même diligence qui l'ame- 
nait apportait aux autorités la nouvelle de la suspension indéfinie 
des relations entre les deux pays. Tout espoir était donc perdu, et 
la perspective qui se déroulait devant Israël était une perspective de 
misère et de douleurs. Mourir de faim ou entrer en prison, il n' avait- 
plus d'autre alternative. Pendant qu'assis sur le rivage, les yeur 
fixés sur la côte lointaine de la France, il était 2d)sorbé dans se»- 
pénibles réflexions, un étranger en habit de marin et d'apparence 
joviale l'accosta familièrement, et, après une courte conversation, 
l'invita à venir se rafratcMr à une auberge voisine. .Le maihencrrad' 



40 REVUE DES DEUX MONDES. 

la même intention que lui. Le bateau fut amené, Israël sauta dedans, 
et neuf autres matelots avec lui. 

— Prenez celui qui vous plaira, dit le lieutenant à Tofficier du 
cutfer. Vite, choisissez. Asseyez-vous, dit-il en s'aidressant aux mate- 
lots. Vous êtes bien pressés de vous débarrasser du service du roi. 
Voyons, avez-vous choisi votre homme? 

— Je prends Thomme à la chevelure rousse, dit rofficier en mon- 
trant Israël. 

Les neuf camarades d'Israël deyinrent pâles de désappointement, 
et avant qu'il eût eu le temps de se lever tout à fait, il sentit un vio- 
lent coup de pied que lui envoyait un des matelots refusés. 

Le cutter s'éloigna, emportant Israël, et un instant après on avait 
perdu de vue le vaisseau de guerre. Les officiers du cutter ét^dent 
des personnes d'une médiocre amabilité; l'un envoyait au pauvre 
Israël de solides coups de pied, et l'autre lui distribuait d'abondans 
soufflets; le troisième usait généreusement de ses poings à son égard. 
Irrité déjà par ses malheurs récens, Israël perdit patience. Voyant 
qu'il n'avait affaire qu'à trois hommes (deux officiers et le capitaine), 
il renversa le capitaine, et s'apprêtait à terrasser un des officiers, 
lorsque le capitaine, se relevant, saisit Israël par sa longue che- 
velure rousse, en jurant qu'il allait le tuer. Le cutter^ pendant ce 
temps, filait à toutes voiles sur la mer, comme s'il eût été trans- 
porté de joie du tapage qui se faisait sur le pont. Au moment où le 
tumulte était à son comble, un autre navire apparut subitement dans 
le lointain, et une voix retentissante s'écria : — Mettez en panne et 
envoyez un bateau à bord. 

— C'est un vaisseau de guerre, dit le commandant du cutter très 
alarmé, mais ce n'est pas un compatriote. 

— Amenez un bateau à bord, ou je vous coule à fond, cria de nou- 
veau l'étranger, et un boulet qui fendit les vagues à peu de distance 
du cutter accompagna ces paroles. 

— Au nom de Dieu, ne tirez pas. Je n'ai pas assez d'hommes dans 
mon équipage pour envoyer un bateau, répliqua le capitaine an- 
glais. Qui êtes-vous ? 

— Attendez que j'envoie un bateau qui vous portera ma réponse, 
dit l'étranger. 

— C'est un ennemi à coup sûr, dit le capitaine; nous ne sommes 
pas en guerre ouverte avec la France, c'est donc un pirate. Si nous 
essayions de lui échapper en faisant force de voiles? dit le capitaine 
aux officiers, qui applaudirent à ces paroles. Mais Israël resta îm- 
tnobile, en proie à une violente fièvre d'émotion. Il lui semblait re- 
connaître la voix qui partait du vaisseau de guerre. Le vaisseau se 
rapprochait, et ses canons envoyaient leurs boulets de plus en plus 
près du cutter. Cependant ce dernier pouvait encore échapper. A ce 



UHS LÉGEUDE DÉMOCIATIQUE AMÉRIGAINB. ^1 

moment critique, Israël, qui n'avsdt pas bougé malgré les ordres 
répétés des officiers, s* élança vers le capitaine, et, se dressant de- 
fuiloi, s'écria : 

-Regardez-moi bien, je suis un Yankee, un rebelle, un ennemi! 

-Aa secours! au secours! cria le capitaine. Un traître parmi 
lOQs, no traître ! 

Ces mots étaient à peine prononcés, que la mort avait fermé la 
boQche du uialheureux capitaine. Réunissant toute sa force phy- 
flque, Israël l'avait précipité d'un seul coup dans la mer. Un des 
(Aciers se jeta sur Israël, tandis que le second courait au gou- 
fenailpour eoipôcher le navire de chavirer; l'officier glissa et tomba 
pris des barres de fer des écoutilles. Israël lui brisa la tête contre le 
fer, pais courut à l'officier qui se tenait au gouvernail, et qui igno- 
rait l'asoe de la dernière lutte. Il le saisit dans une étreinte sauvage, 
et après l'avoir serré jusqu'à l'étouffer, le lança contre les rebords 
do vaisseau. En ce moment, la voix du vaisseau de guerre Ée fit en- 
tedre de nouveau, a J'ai fort envie de vous couler bas, pour vous 
bat payer votre fourberie. Enlevez-moi ce cbiffon de drapeau, en- 
iBidez-vous? » 

Co bateau arriva an bout de quelques minutes. Lorsque son com- 
modant s'arrêta sur le i)ont du cullery il se beurta contre le cadavre 
da premier officier, et en même temps les râlemens d'agonie du 
aecood frappèrent son oreille. — Qu'est-ce que cela veut dire? de- 
■anda-t-il à Israël. 

— Cela veut dire que je suis un Yankee pris de force pour le ser- 
fioe du roi, et que, pour les récompenser de leurs peines, à mon 
tour f ai pris le culter. 

Saisi de surprise, le commandant régarda le corps agonisant du 
moDd officier et dit : — Cet homme ne vaut guère mieux que s'il 
teit mort; mais nous l'emmènerons cependant au capitaine Paul, 
oonme témoin à notre décharge. 

— Le capiuioe Paul Jones I s'écria Israël. 

— Lui-même. 

— U me semblût bien avoir reconnu sa voix. C'est cette voix qui 
m'aeocoaragé et m'a donné la force de faire ce que j'ai fait. 

— Oui, le capitaine Paul s'entend assez bien à changer les hommes 
otigres. 

Ib prirent avec eux l'officier agonisant, mais avant qu'ils eussent 
sbariè au vaisseau de guerre, l'officier avait déjà rendu l'âme. 
Ukm sur le pont du vaisseau, se tenait un petit homme à phy- 
Mone de pirate, coiffé d'un bonnet écossais orné d'un galon d'or. 

— BilMaiI drôle, pourquoi votre mauvais bateau m'a-t-il donné 
Utt de mal 7 Où est le reste de l'équipage? 

-Captaine FMI» dit brafil, vous souvenes-vous de moi? Je crois 



AS R£yUE DBS DEUX. IIOia)B6. 

VOUS avoir offert mon lit à Paris il y a quelques mois. Comment va 
le bonhomme Richard? 

— Tiens, vous êtes le courrier yankee? Comment vous trouvez- 
vous maintenant dans un cuUer anglais? 

— Saisi par la presse, capitaine; voilà l'histoire. 

A partir de ce jour, Israël fut un des auxiliaires dévoués du capi- 
taine Paul. Ensemble ils naviguèrent sur toutes les eaux anglaises, 
ensemble ils touchèrent à tous les ports de FÉcosse et de l'Irlande, 
ravageant, incendiant, surprenant et capturant les vaisseaux de l'en- 
nemi. Ce fut Israël qui, au milieu de la nuit, descendit à terre cher- 
cher l'étincelle avec laquelle furent incendiés les vaisseaux réunis 
dans le port de Whitehaven. De toutes leurs expéditions cependant, 
la plus singulière fut celle qu'ils flrent sur les domaines du comte de 
Selkirk, conseiller privé et ami particulier de George III. Le plan de 
Paul Jones était d'enlever le comte et de le remettre comme otage 
entre les mains des Américains. Paul Jones était très navré d'ôtre 
obligé de se contenter d'un grand seigneur; il aurait préféré, ainsi 
qu'il l'avoua à Israël, enlever le roi lui-même. George III servant 
d'otage à la liberté américaine, cela eût été plus piquant et en même 
temps plus décisif. 

Le Ranger^ vaisseau de Paul Jones, aborda donc sur la côte d*Écosse 
à l'île de Sainte-Marie, un des domaines du comte de Selkirk. Paul 
débarqua avec Israël et deux de ses officiers, et s'avança vers la mai- 
son du comte. Le silence et la solitude qui régnaient dans les envi- 
rons lui semblèrent d'un mauvais augure. 11 laissa ses hommes à 
quelque distance, et, accompagné d'Israël, frappa à la porte du châ- 
teau. Un vieux domestique à chevelure grisonnante se présenta. 

— Le comte est-il chez lui? 

— Non, monsieur, il est à Edimbourg. 
— Ah! Et la comtesse? 

— Elle est ici , monsieur. Qui annoncerai-je? 

— Un gentilhomme qui désire lui présenter aes respects. Voici 
ma carte. 

Israël attendit dans la salle, tandis que le domestique conduisait 
Paul dans un appartement voisin. La comtesse parut bientôt devant 
le capitaine. — Charmante dame, dit le galant Paul Jones, je vous 
souhaite le bonjour. 

— A qui ai-je l'honneur de parler, monsieur? dit la dame d'un 
ton sévère et en reculant effarouchée par la brusque galanterie de 
l'étranger. 

— Madame, je vous ai envoyé ma carte... 

— Qui me laisse dans une complète ignorance, dit froidement la 
comtesse. 

— Ua counrier enmyÀ à. Whitehaven pourrEut vous donner des 



wnuieiles très circonstaiiciôes concemaat l'hoiume qui a rhoimeur 
d'èlretoire visiteur. 

Xecoiaprenaiit pas le sens de ces paroles, la dame^ quelque peu 
embarrassée d'ailleurs par la singulière effronterie de Paul, répoiH* 
dil que ai le gentilhomme était venu pour visiter l'Ile, il avait toute 
liberté de le faire. Elle se retirait et allait lui envoyer un guide. — 
Comtesse de Selkirk, ditPwl en avançant d'un pas, j'ai besoin de 
loir le comte pour des affaires d'une importance urgente. 

— Le comte est à Edimbourg, répondit la comtesse avec embarraa 
^ en faisant de ninxveau quelques pas pour se retirer. 

— Vous me donnez votre pasole de femme de gentilhomme que 
?OQB dîtes la vérilié? — La comtesse jeta sur M un regard plein de 
colère et d'élûnnement. — PardonnezHnoi, madame, je ne voudrais 
pas douter un instant de votre parole; mais je supposais que vous 
ponriez soupçonner l'eJojet de ma visite, et dans ce cas ce serait pour 
TOUS la chose la plus ejunisable du monde que de chercher à me. 
cacher la présence du comte dans l'île. 

— Je ne comprends pas du tout ce que vous voulez dire, répondit 
la comtesse très décidément alarmée cette fois et se retirant vers la 
porte, tout en conservant courageusement sa dignité au milieu de 
soneUxoL 

— Madame, — dit Paul en faisant un geste suppliant et en jouant 
avec scm bonnet à galon d'or, tandis qu'une poétique expression 
de tristesse et de sentimentalité se répandait sur sa figure brunie, -^ 
il est dur à im homme engagé dans la profession des armes d'être 
parfois obligé à des actions que son cœur réprouve : cette dure cou* 
dition est la mienne. Vous me dites que le comte est absent; je crois 
à votre parole; loin de moi la pensée de regarder comme un men- 
songe les paroles qui sont tombées d'une bouche aussi parfaite I 

La comtesse le regarda; des émotions très diverses l'agitaient; 
cependant son effroi s'apaisa en partie quand elle vit que, malgré la 
galanterie extravagante de Paul et ses gestes hyperboliques, il ne 
s'écartait en aucune façon des convenances et du respect auquel elle 
avait droit. Paul continua : — Le comte étant absent et sa personne 
élant Tunique objet de ma visite, vous n'aurez rien à craindre pour 
vous, madame, lorsque vous saurez que j'ai l'honneur d'être officier 
de la flotte américaine, et que j'ai débarqué dans cette lie avec l'in- 
tention d'enlever le comte de Selkirk comme otage de guerre. Je ne 
legretie pas mon désappointement, puisqu'il a servi à prolonger mon 
oitrevue avec la noble dame ici présente, et qu'il aura pour résultat 
de ne point troubler sa tranquillité domestique. 

— Dites-vous réellement la vérité? demanda la comtesse boule- 
versée d'étonnement. 

—Madame, ai ysna youlez jeter lun regard par laienÊtjre, vous 



Ai REVUE DES DEUX MONDES. 

pourrez apercevoir le vaisseau américain le Ranger, que j'ai Thon- 
neur de commander. Présentez mes respects au comte, ainsi que 
mes sincères regrets de ne pas l'avoir rencontré chez lui. Permettez- 
moi de vous saluer et de me retirer. 

Le capitaine s'inclina, sortit, et trouva Israël en contemplation 
devant une claymore de highlander. — Partons, mon lion, partons, 
dit-il; tout est perdu. Le vieux coq est parti laissant derrière lui 
dans le nid une belle poule, ma foi; mais il faut nous en retourner 
les mains vides. 

— Monsieur Selkirk n'est donc pas chez lui? demanda Israël. 

— Monsieur Selkirk? C'est peut-être du matelot Alexandre Sel- 
kirk que vous voulez parler. Non; il n'est pas dans l'île de Sainte- 
Marie; il est bien plus loin, dans l'Ile de Juan Femandez, où il vit 
tout seul, comme un ermite. Partons. 

A la porte, Paul et Israël rencontrèrent les deux officiers qu'ils 
avaient laissés. Paul les informa de son désappointement et ajouta 
qu'il ne restait plus qu'à partir immédiatement. 

— Et rien pour nos peines? murmurèrent les deux officiers. 

— Que voulez-vous avoir, je vous prie? 

— Eh ! mais un peu de pillage, quelque argenterie. 

— C'est honteux. Je croyais que vous étiez des gentilshommes. 

— Les officiers anglais, en Amérique sont aussi des gentilshommes, 
et. cela ne les empêche pas de s'emparer de l'argenterie de l'ennemi 
quand ils peuvent mettre la main dessus. 

— Allons, allons, pas de scandale. Les officiers dont vous parlez 
ne sont pas deux sur vingt, et ces deux, ce sont de purs filous, de 
petits gentilshommes aux doigts crochus, qui se servent de l'uni- 
forme du roi pour exercer un métier infâme avec plus de sécurité; 
les autres sont des hommes d'honneur. 

Capitaine Paul, répondirent les deux officiers, nous vous avons 

suivi dans votre expédition sans attendre une solde régulière; nous 
comptionsjen revanche sur un peu de pillage honorable. 

^Pillage honorable ! voilà quelque chose de nouveau! 

Mais les officiers n'étaient pas faciles à persuader. Ils étaient les 
plus habiles |du vaisseau, et Paul, de crainte de les irriter, fut par 
politique obligé de céder. Quant à lui, il ne voulut se mêler en rien 
de cette affaire. Il ordonna aux officiers d'interdire à leurs hommes 
l'entrée de la maison, et de ne rien prendre eux-mêmes que ce que 
la comtesse voudrait bien leur donner. La comtesse ne fut pas peu 
déconcertée en recevant les officiers. Ceux-ci exposèrent leur de- 
mande avec une froide détermination. Il n'y avait pas moyen d'é- 
chapper. La comtesse se retira, et quelques instans après l'argenterie 
et d'autres objets de grande valeur furent déposés silencieusement 
devant les officiers, qui partirent chargés du butin. Arrivés à la porte, 



VNE LÉGENDE DÉMOCRATIQUE AMÉRICAINE. A6 

ils rencootrèrent une fille à Taîr mutin et aux joues rosées qui leur 
préseatales complimens de sa maîtresse, et les pria d'ajouter à leur 
bagapdeux petits hochets d*enfant en corail et en argent. Des deux 
offiocrs, Ton était Français et l'autre Espagnol. L'Espagnol jeta avec 
cdéTBSon bochet contre terre et le foula aux pieds; mais le Français 
kprit gaiement, et le baisa en disant à la jeune fille qu'il conserverait 
iûtgtemps ce fragment de corail comme souvenir de ses joues rosées. 
Lorsqu'ils arrivèrent sur la plage, ils trouvèrent le capitaine occupé 
i écrire un billet au crayon. Lorsque Paul Jones eut terminé, il jeta 
unr^ard de reproche aux officiers, et tendit le billet à Israël en lui 
recommandant de le porter en toute hâte au château et de le remettre 
entr^ lesmsdns de la comtesse de Selkirk. Ce billet contenait les ex- 
cuses du capitaine pour le pillage qu'il n'avait pu empêcher. « Du 
fond de mon cœur, disait Paul Jones, je déplore cette cruelle né- 
cessité. Tai été obligé de céder. Laissez-moi vous donner l'assurance 
que, lorsque 1* argenterie sera vendue, je ferai en sorte d'en être 
facheteur, et je me ferai un vrai plaisir de vous la renvoyer et de 
TOUS faire rentrer ainsi dans votre propriété. Je pars, madame, pour 
aller attaquer demain matin le vaisseau Drahe^ de vingt canons, qui 
se trouve près de Carrickfergus. Je me sentirais invincible comme 
lars, si j^osais seulement rêver que dans quelqu'une des vertes re- 
traites de son charmant domaine, la comtesse de Selkirk adresse 
à Diea une charitable prière pour un homme qui, étant venu pour 
faire on captif, a été lui-même captivé. » Et le capitaine signait cette 
galante missive a l'ennemi adorateur de votre seigneurie ! » 

Paul Jones fut invincible en effet; il prit le vaisseau Drahe malgré 
la supériorité de son artillerie et de son équipage, puis se rendit en 
Fraoce avec Israël. Il jeta l'ancre devant Brest. Trois mois après, il 
fit partie d'une expédition envoyée par la France sur les côtes de la 
Grade-Bretagne. Paul Jones commandait le vaisseau le Duras, vieux 
navire de forme antique qui avait fait souvent le voyage des Indes 
et qui en avait rapporté une forte odeur d'épices. — Le Duras, je 
n*aime pas ce nom, dit un soir Israël à Paul Jones; si nous le chan- 
gions : si nous l'appelions le Bonhomme-Richard? Ce nom fut adopté, 
ttil est resté célèbre, car l'événement le plus remarquable de cette 
expédition fut le combat du Bonhomme-Richard contre le vaisseau 
>D0*« le Serapis. Ce combat, qui fut la première collision remar- 
fttUe sur mer entre les Anglais et les Américains, pouvait être re- 
S>rié comme une prophétie des destinées de cette Amérique, intré- 
pvk, sans souci des principes, téméraire, pillarde, aux ambitions 
^^1^, dvilisée à rextérieur seulement, sauvage au fond de l'âme, 
fn est et qui peut-être sera longtemps encore le Paul Jones des na- 
^ Peu de combats sur mer ont été plus énergiques, plus obstinés. 



A6 REYUS DES DEUX MONDES* 

plus furieux, et il serait curieux d'en retracer l'histoire, si elle se 
rapportait plus directement à l'histoire d'Israël Potter. 

Après cette victoire, Paul et Israël, tous deux désireux de revoir 
l'Amérique, partirent sur le vaisseau de guerre l'Ariel, Paul comme 
commandant et Israël comme quartier-maître. Deux semaines s'étaient 
passées, quand ils rencontrèrent de nuit une frégate qu'ils pouvaient 
supposer ennemie. Les deux navires s'approchèrent l'un de l'autre. 
Tous deux portaient les couleurs anglaises : Paul Jones les avait 
adoptées pour mieux tromper l'ennemi. Pendant une heure, les capi- 
taines des deux navires conversèrent à travers leur porte-voix. Ce 
fut une conversation réservée, adroite, évasive, diplomatique. Enfin 
Paul, exprimant quelque incrédulité relativement aux assertions de 
l'étranger, manifesta le désir que le commandant envoyât un bateau 
à bord et exhibât ses pouvoirs. L'étranger soutint que son bateau 
faisait eau de toutes parts. Paul, toujours poli, le supplia de consi- 
dérer le danger auquel il s'exposait par un refus, et son interlocu- 
teur lui objecta qu'il pouvait répondre par la bouche de vingt ca- 
nons, et que lui et les gens de son équipage étaient de solides An- 
glais. Paul lui accorda cinq minutes pour se décider, et, ce délai 
passé, il fit hisser les couleurs américaines et courut sus au navire 
étranger. U était huit heures du soir lorsque cette étrange querelle 
s'engagea au milieu de l'Océan. 

Au bout de dix minutes de canonnade, le vaisseau étranger cria 
d'arrêter, qu'il se rendait, et que la moitié de ses hommes était 
tuée. L'Ariel poussa un hourra l et son équipage s'apprêta à prendre 
possession du vaisseau, qui en ce moment, changeant de position, 
se trouva tout près de l'Ariel Israël, qui était là, sauta sur l'espars, 
pensant qu'il serait immédiatement suivi par ses compagnons; mais 
tout à coup les voiles du navire s'enflèrent, et Israël fut séparé de 
I^Ariel par un espace impossible à franchir. Le compagnon de Paul 
Jones monta alors sur le pont afin de ne donner aucun soupçon, et 
se vit au milieu de deux cents marins composant l'équipage d'un 
vaisseau corsaire. Le vaisseau fuyait à toutes voiles; les ordres 
retentissaient de toutes parts, et Israël, craignant d'être découvert, 
se montrait aussi empressé à les exécuter que les autres. 11 réflé- 
chit ensuite à ce qu'il devait faire. Pendant cette nuit, grâce à la 
ressemblance de ses vêtemens, il pouvait échapper; mais le lende- 
main il serait inévitablement découvert. Il remarqua cependant que 
les matelots n'avaient point d'uniforme, n'appartenant pas à la ma- 
rine régulière, et que sa jaquette était le seul de ses vêtemens qui pût 
le dénoncer : il la dépouilla et la jeta à la mer. Cela fait, il s'en alla 
tranquillement vers la grande-hune, et, s' asseyant à côté d'un groupe 
de huit ou dix matelots, demanda à l'un d'eux une pincée de tabac. 



UNE LÉGENDE DÉIIOGBATlQtJE AMÉRICAINE. £7 

— tne chîque, Tami, s'il vous plaît I 

— ELI qui êtes-vous? répondit le marin. Les matelots de la hune 
de misaine et de l'artimon ne veulent pas que nous allions nous 
wêîeikeux. Allons, filez. 

— Vous êtes aveugle ou fbu, mon vieux, répondit Israël; je suis 
Toire camarade, n'est-ce pas, les amis? ajouta-t-il en s' adressant 
an autres } 

— !?ous ne sommes que dix dans notre service; si vous en êtes 
DD, nous serons onze, dit un second matelot. Allons, filons vite. 

— C'est bien mal, camarades, de traiter ainsi un vieux compa- 
gnon. Allons, allons, vous êtes fous. Donnez une chique. — Et il s'a- 
dressa de nouveau avec beaucoup de politesse au matelot le plus 
npproché de lui. 

— Écoutez bien, répondît celui-ci; si vous ne partez au plus vite, 
vous, espion de T artimon, nous allons vous jeter par dessus le pont 
inuDédiatement. 

Israël affecta de prendre la chose en plaisanterie et s'en alla. Pour 
n'être pas découvert, il avait besoin, d'une manière ou d'une autre, 
de se faufiler dans les rangs de quelqu'un des groupes de l'équipage; 
là était son seul espoir. Descendant sur le gaillard d'avant, Israël 
se mêla aux matelots employés au service de l'ancre de sûreté. Ceux- 
ci étaient à discuter sur la dernière rencontre, et exprimaient l'opi- 
oioD qu'avant l'aurore le vaisseau serait hors de la vue de l'ennemi. 

— Eh! Tavons-nous bien poivrée, cette vieille carcasse, amis? 
dit Israël. Donnez-moi une chique, quelqu'un d'entre vous. Combien 
avons-nous de blessés, savez-vous? Personne de tué, à ce qu'on m'a 
dit? N'est-ce pas un bon tour que nous leur avons joué? 

— Jack Jewboy, répondît un des marins, vient de me dire qu'il 
n'y a eu que sept hommes blessés, et que personne n'a été tué. 

*— Eh! les amis, les bons amis! cria Israël en s'avançant vers un 
des affûts de canon où trois ou quatre hommes étaient assis, pres- 
sez-vous, pressez-vous un peu et faites place à un camarade. 

— Toutes les places sont prises, mon garçon; regardez à l'autre 

— Les enfansi une place icil s'écria Israël en s'avançant comme 
qoelqa'un de la famille. 

— Qui diable êtes-vous donc, vous qui faites ici tant de tapage? 
fenanda le quartier-maître du gaillard d'avant. Étes-vous un des 
koaunes du gaillard d'avant? Voyons un peu. — Et avant qu'Israël 
«fit pa échapper à l'examen, le vieux vétéran saisit une lanterne et 
rapprocha de son visage. — Attrapez cela, dit l'officier en donnant 
i Israël une poussée terrible et en le chassant ignominieusement du 
pillard d'avant, comme im indiscret étranger venu des régions les 
Pbs éloignées du vaisseau. 



AS BEVUE DES DEUX MONDES. 

Israél essaya de se glisser parmi d'autres groupes, toujours avec 
la même persévérance d'effronterie, mais toujours aussi avec le 
même insuccès. Partout repoussé, il chercha un refuge parmi les ma- 
telots de la cale. Plusieurs d'entre eux, plongés dans les noires en- 
trailles du vaisseau, étaient assis autoiu* d'une lanterne, pareils à 
un groupe de charbonniers dans une forêt de pins, à minuit. — 
£h bien! les amis! quel est le mot pour rire? dit Israël en s' avan- 
çant, mais toutefois en se tenant autant que possible dans l'ombre. 

— Le mot pour rire, c'est que vous feriez mieux d'aller là où vous 
devriez être, au lieu de vous faufiler là où vous n'avez rien à faire. 
C'est sans doute ainsi que vous vous êtes esquivé pendant le combat. 
Sortez d'ici. Sur le pont, vite! ou j'appelle le capitaine d'armes. 

Israël décampa. Chassé de partout, il retourna, découragé, sur le 
pont. Il se coucha dans un hamac vide, et le lendemain essaya de 
renouveler ses offres de service aux divers groupes de marins, qui 
le repoussèrent comme la veille. Enfin un matelot irascible, dont 
notre aventurier avait en vain essayé de gagner les bonnes grâces, 
remarquant en lui quelque chose d'étrange, le pressa de s'expliquer 
formellement et de dire ce qu'il était. Les réponses d'Israël accrurent 
ses soupçons. Un groupe se forma. Les matelots éloignés, attirés par le 
bruit de la dispute, s'approchèrent, et tous déclarèrent qu'ils avaient 
déjà été ennuyés par un vagabond réclamant une place parmi eux. 
Le capitaine d'armes parut, prit Israël par le collet et le conduisit 
à l'officier du pont, qui, après avoir examiné l'Américain avec beau- 
coup d'étonnement, procéda à un interrogatoire en règle. Israël fut 
sommé de dire son nom et déclara s'appeler Peter Perkins. 

— Vraiment, je n'ai jamais entendu ce nom, reprit l'officier. Voyez, 
je vous prie, si Peter Perkins est inscrit sur le registre, dit-il à un 
midshipman. 

On parcourut le registre, ce nom ne s'y trouvait pas. — Vous n'êtes 
pas inscrit, monsieur. Il n'y a pas ici de Peter Perkins. Dites-moi 
tout de suite qui vous êtes. 

— Peut-être, monsieur, dit gravement Israël, que m'étant enrôlé 
dans un moment où j'étais gris, j'aurai donné le nom d'une autre 
personne au lieu du mien, sans y songer. 

— Soit. Sous quel nom êtes-vous connu parmi vos camarades de- 
puis que vous êtes ici? 

— Peter Perkins, monsieur. 

L'officier se tourna vers les matelots et leur demanda s'ils connais- 
saient un camarade de ce nom. Us répondirent tous négativement. 

— Mauvaise défaite, monsieur, mauvaise défaite I vous voyez. Qui 
êtes-vous? 

— Un pauvre homme persécuté, à votre service, monsieur. 

— Qui vous persécute? 



UHE LÉGENDE DÉMOCBATIQUE AMÉRICAINE. £9 

--Tootle monde, monsieur. Tout le monde semble être contre 
mu, peisonne ne veut me reconnaître. 

—Dites-moi, demanda l'officier, vous souvenez-vous d'hier matin? 
Ubatqoe vous deviez l'existence à quelque combustion spontanée, 
ftot-étre même l'ennemi vous a-t-il lancé ici dans une cartouche? 
Fous souvenez- vous d'hier? Voyons, puisque vous prétendez que ces 
i»j?iDes sont vos camarades, quels sont leurs noms? 

— Oh ! monsieur, je suis si intime avec eux que je ne les appelle 
pmais par leur vrai nom, mais seulement par leurs sobriquets; 
lossi, n'employant jamais leurs noms, je les ai oubliés. Quant aux 
sobriquets sous lesquels je les connab, ce sont Towser, Bowser, 
ioitter, Snowser. 

— Assez. Il est fou, complètement fou; emmenez-le. Arrêtez, dit 
eocore l'officier, qu'une étrange fascination semblait attacher à cette 
infesdgation sans résultat. Quel est mon nom? 

— Eh ! monsieur, un de mes camarades vient de vous nommer le 
Seotenant Williamson, et je ne vous ai jamais entendu appeler au- 
trement 

— Et quel est le nom du capitaine? 

— Lorsque nous parlâmes à l'ennemi la nuit dernière, je l'en- 
tends lui-même dire par son porte -voix qu'il était le capitaine 
IMer, et probablement il sait son nom. 

— Je vous y prends. Ce n'est pas le vrai nom du capitaine. 

— n est le meilleur juge, je pense, dans cette question, monsieur* 

— Si une telle supposition n'était pas absurde, dit l'officier, je 
conclurais que cet homme est, par un moyen quelconque, venu du 
bâtiment ennemi. 

— Msds en supposant que cela fût, dit un second officier, et cela 
est impossible, quel motif aurait pu le pousser à venir volontairement 
farmi des ennemis ? 

— Je n'en sais rien; qu'il réponde lui-même. Pourquoi avez-vous 
santé du vaisseau ennemi dans celui-ci la nuit dernière? 

— Moi, sauter du vaisseau ennemi, monsieur! ma place au quar- 
tier-général est au canon n* 3 du premier pont. 

— n est fou, ou c'est moi qui le suis, ou tout le monde l'est de- 
veou. Emmenez-le. 

— Hais où vais-je l'enunener, monsieur, dit le capitidne d' aimes, 
n oe semble appartenir à aucun service. 

— Emmenez-le, dit l'officier, que ses propres perplexités rendaient 
firiem. Emmenez-le, vous dis-je. 

— Allons, venez, mon fantôme, dit le capitaine d'armes, et, lui 
ttUaot la main au collet, il le promena dans tout le vaûsseau, ici et 
k 06 sachant pas exactement que fsdre de son prisonnier. Un quart 



60 REVUE DES DEUX MONDES. 

d'heure après environ, le capitaine du vaisseau sortit de sa cabine, 
il remarqua les promenades indéfinies qu'on faisait subir à Israël, et 
en demanda la cause, ajoutant qu'il avait défendu expressément d'in- 
fliger à ses hommes des punitions dégradantes. L'officier du pont ra- 
conta toute l'histoire, au grand étonnement du capitaine, qui apos- 
tropha rudement Israël. — Drôle, n'essayez pas de me tromper. Qui 
êtes-vous, et d'où ètes-vous venu? 

— Monsieur, mon nom est Peter Perkins, et je viens du gaillard 
d'avant, où le capitaine d'armes m'a conduit avant de m' amener ici. 

— Auriez-vous le front de me dire que vous êtes matelot à bord 
de ce vaisseau depuis qu'il a quitté Falmouth, il y a dix mois? 

— Monsieur, désireux de servir sous un aussi bon capitaine, j'ai 
été des premiers à m'enrôlér. 

— A quels ports avons-nous touché, monsieur? dit le capitaine, 
adouci par le compliment. 

Israël se gratta la tête. — D'abord, monsieur, à Boston. 

— Vrai, murmura im midshipman. 

— Et ensuite? 

— Eh bien ! monsieur, j'ai dit que Boston était le premier port, 
n*est-ce pas? et... 

— Le second port, c^est ce que je vous demande. 

— Eh bien I New- York. 

— Vrai encore, murmura le midshipman. 

— Quand avons-nous tiré le canon pour là première fois? 

— Eh mais! quand nous avons quitté Falmouth, il y a dix mois. 

— Dans quel combat avons-nous tiré le premier coup de canon, 
voilà ce que je vous demande, et quel est le nom du corsaire que 
nous avons pris alors? 

— n me semble, monsieur, que j'étais malade alors. Oui, mon- 
sieur, ce doit avoir été à cette époque. J'avais la fièvre cérébrale, et 
j'en ai perdu la mémoire quelque temps. 

Jugeant inutile de pousser plus loin l'interrogatoire, le capitaine 
laissa sa liberté à Israël, qui se montra si bon marin et si empressé 
à la manœuvre, qu'il finit par gagner le cœur de tout le monde; 
l'officier de la grande hune le réclama pour son service, et c'est 
ainsi que l'exilé fugitif acheva son voyage. 

Un jour l'officier du pont, jetant les yeux sur la grande hune, aper- 
çut Israël appuyé tranquillement sur la lisse et regardant en bas : — 
Eh bien I Peter Perkins, vous semblez ea effet appartenir à la grande 
hune. 

— Je vous Tai toujours dit, répliqua Israël en souriant, et cepen- 
dant vous vous le rappelez, monsieur, d'abord vous n'avez pas voulu 
me croire. 

Enfin le vaisseau atteignit Faknoutb. Au moment où il entrait dans 



UNE LÉGENUE DÉIIOGBATIQUE AMÉRICAINE. 51 

k port, Israël vit une grande foule se presser ^sur le rivage, tandis que 
ksfe&ètres des maisons voisines étaient encombrées de spectateurs. 
Cd vaisseau de guerre débarquait son équipage, parmi lequel se trou- 
laiait plusieurs ofiSciers de Tannée, outre les officiers de marine. La 
finie se rangea sur deux baies, et alors, entre deux soldats armés 
jii9qa*aax dents, apparut un captif de taille patagonienne, et qui 
s'hait aatant au-dessus de ses gardiens que le dôme de Saint-Paul 
M-dessus des clocbers qui fentom^ent. La foule poussa une accla- 
BatioB; les cris : au château I au château I se firent entendre de toutes 
ptrts, et le cortège prit la route du château de Pendennis. 

Le lend^uaûn était un dimanche, et Israël obtint, avec quelques- 
ras de ses camarades, la permission d'aller à terre. Il se dirigea 
fers le chàieau, où, sekHi toute probabilité, était renfermé le géant 
({QÎ excitait la veille les acclamations de la foule. Du dehors on en- 
tendait la voix retenti^aate du prisonnier. « Ne t'enorgueillis plus, 
Angleterre, et considère que tu n'es qu'une petite île, disait cette 
foii. Fais revenir tes bataillons décimés, et couvre-toi la tête de 
cendres. Assez longtemps tes tories à l'âme vénale ont oublié leur 
Kco et se sont cocurbés jusqu'à terre devant Howe et l'Allemand Kni- 
pbiiisen. Je vous montrerai , coquins, comment im vrai gentleman 
et un vrai chrétien sait se conduire dans l'adversité. Arrière, chiens! 
respectez un genlleina» et un chrétien , quoiqu'il soit en haillons et 
sente l'eau de la cale. » 

Frappé d'étonnement, Israël entra dans l'mtérieur du château, et 
là, dans une cour, assis sur le gazon, il vit le géant les fers aux 
mains, revêtu d'un costume mi-partie de chef indien et de chasseur 
canadien, entouré de spectateurs curieux. Sa voix ne cessait de gron- 
da* comme un toimerre et de lancer à ses ennemis des imprécations 
en langage biblique entremêlé de jargon de caserne. « Oh I oui , co- 
qoiiis, vous pouvez bien trembler devant Ethan Allen, le vainqueur 
de Ticonderoga, le soldat invincible. Vous, Turcs, jusqu'à ce jour 
voos n'avez jamais connu un chrétien. C'est moi, moi qui lorsque 
Totre lord Howe essaya de me corrompre par l'offre d'une place de 
najor-général et cinq mille acres de terre choisie dans le vieux Ver- 
BODt (ah ! trois hourras pour le glorieux Vermont et les enfans de 
los vertes mtootagoes! ), c'est moi qui répondis à votre lord Howe : 
Vous, voos m'offrez ikolre terre! vous êtes comme le diable de l'Ecri- 
tiffe, qui offrait tous les royaumes de l'univers, tandis que le drôle 
i'a?ait pas à lui un seul pouce de terrain. » 

Ce prisonnier broyant, hautain et tapageur était en effet Ethan 

tifen (1), un des vainqueurs de Ticonderoga, héros bizarre ta'dlé en 
BciCQle, boo vivant» joyeux compagnon, et qui, quoique né dans la 

ALeiolood gi h^^ ADea avait été fait prisonnier deinuiiMoDtréaL 



62 REVUE DES DEUX MONDES. 

Nouvelle-Angleterre, n*avait rien de son esprit puritain. Pendant son 
séjour en Angleterre, il trouvait un sauvage plaisir à insulter ses en- 
nemis, par exemple, à leur jeter à la face le nom de Ticonderoga, 
qui rappelait une défaite singulièrement humiliante pour l'orgueil 
anglais. Les fureurs d'Allen pouvaient s'expliquer par le ressenti- 
ment qu'avaient dû causer à une nature violente les mauvais trsd- 
temens de ses ennemis. Fait prisonnier, il avait dû supporter le coup 
de canne qu'un certain colonel Mac-Cloud lui avait administré sur 
la tète en lui promettant une bonne pendaison à Tybum. Durant la 
traversée, il avait été mis aux fers à fond de cale par un tory impla- 
cable, le colonel Guy Johnson. Peut-être aussi, redoutant les vio- 
lences et craignant d'encourager la férocité de ses geôliers s'il se 
montrait tranquille et stoïque, Allen avait-il voulu prendre les devans 
et effaroucher ses ennemis. Cette tactique lui réussit d'ailleurs parfai- 
tement. Ses bruyantes imprécations eurent du retentissement, et on 
les fit cesser en, l'échangeant contre des prisonniers anglais. 

Il y avait au château de Pendennis d'autres captifs moins illustres 
et moins bruyans que le colonel Ethan Allen; c'étaient de pauvres 
fermiers, des paysans yankees^ de simples marchands patriotes. 
Israël voulut jeter un coup d'œil sur ces compagnons d'infortune. 
Il regarda à travers une fenêtre grillée, et fut fort étonné d'entendre 
ces mots tout à coup prononcés : a Est-ce vous, Potter? Au nom de 
Dieu, comment ètes-vous venu ici? » Une sentinelle entendit ces 
mots et arrêta immédiatement Israël. On l'amena en présence des 
quarante prisonniers américains, et parmi eux il reconnut un certain 
Singles, maintenant le sergent Singles, l'homme qu'il avait, à son 
retour de la pèche à la baleine, trouvé marié à la jeune fille qu'il ai- 
mait. Us s'étaient toujours haïs comme peuvent se haïr deux rivaux; 
mais alors, courbés sous le même malheur, ils ne se souvenaient plus 
du passé, et leurs âmes étaient confondues dans un même sentiment. 

Israël, transformant son étonnement réel en surprise affectée, dé- 
clara qu'une ressemblance singulière avait sans doute égaré le pri- 
sonnier, qu'il n'était pas un rebelle yankee, mais, grâce à Dieu, un 
honnête Anglais, fidèle à son roi, né dans le Kent, et servant à bord 
d'un vaisseau porteur de lettres de marque actuellement dans le port 
Le prisonnier parut surpris; mais les signes d'intelligence que lui fit 
Israël le décidèrent à s'excuser et à se contredire. Après plusieurs 
examens devant les comités militaires, notre aventurier fut laissé en 
complète liberté. Le lendemain cependant le bruit se répandit que le 
vaisseau de guerre, pour se recruter, allait prendre un tiers de l'é- 
quipage de la lettre de marque. La résolution d'Israël fut arrêtée 
immédiatement. Il ne voulait point servir les ennemis de sa patrie, 
mieux valait recommencer sa vie de vagabondage et de misère. Il 
s'échappa donc du navire pendant la nuit, gagna la terre à la nage, 



UNE LÉGENDE DtMOGBlTIQUE AMÉRIGAIHE. 63 

c( après avoir fait quelques milles à pied, il s'arrêta pour échanger 
ses TMemens de marin contre des guenilles abandonnées qu'il ren- 
eonn snf son chemin; puis, ayant revêtu de nouveau la robe du 
Modiant, il se dirigea vers Londres avec cet instinct qui pousse vers 
bflfitode te renard traqué, car les grandes foules sont précisément 
k réritabte désert où 1* homme persécuté est le plos en sûreté. 

A une distance de dix ou quinze milles de Londres, le pauvre 
proscrit, mourant de faim et épuisé de fatigue, arriva devant une 
Buolactare de briques, et s'engagea à raison de six shillings par se- 
mioe. Pendant quinze mortelles semaines, Israël mena la dure exis- 
taœ d'un ouvrier en briques, et à la fm, grâce à ses sueurs, se trou- 
nnt muni d*un costume un peu plus convenable et possesseur de 
(pdqœs gros sous, il reprit sa route pour la capitale, oCi il entra, 
cooDe les rois qui viennent de Windsor, par le côté du Surrey, 
Cétait un lundi matin, 6 novembre, le jour de l'anniversaire de 
Gvj Fawkes. Londres était plein de bruit, de brouillard et d'odeiu* 
de poudre. H devait y rester encore quarante-cinq ans sans que le 
Bilbeor cessât de peser sur lui. 

Ces quarante-cinq années eurent la monotonie du malheur et por- 
tent la grise livrée de la misère. On peut dire pour les misérables ce 
que l'on a dit des peuples heureux : ils n'ont pas d'histoire. D'abord 
Israél fut assez prospère, et même rassembla assez d* argent pour 
payer son passage en Amérique; mais le malheur voulut qu'étant 
traité avec beaucoup de bonté dans une boulangerie où il était em- 
pbf é, Q tomba amoureux de la fille de boutique. Il crut ne pouvoir 
témoigner sa reconnaissance que par un mariage. Lorsque la paix fut 
coodoe, ses épargnes s'étaient évanouies, et lorsque plus tard un 
coDsol américain établi à Londres eût été en mesure de lui procurer 
m passage gratuit, il ne put naturellement se résoudre à abandonner 
a femme et son enfant. 

Jusqu'alors Israël avait gagné péniblement sa vie. La conclusion 
delà paux fut suivie par malheur d'un encombrement des métiers et 
faoe baisse des salaires, provoqués par l'aflluence des soldats licen- 
ôés. En même temps, selon une règle fort énigmatique, mais bien 
coDxnie et tout à fait malthusienne, la famille d'Israël augmentait à 
nesore que ses ressources diminuaient. Onze enfans lui vinrent au 
Bonde dans un grenier de Moorfiels. Dieu lui fit la grâce d'en rappe- 
ler dix à lui. Israël essaya de gagner sa vie en se faisant rempailleur 
fcciuûses, et bientôt ce métier ne lui offrant plus de ressources, 

3 fit et vendit des allumettes; mais la pente de la misère est fatale, 
^si triste industrie ne lui réussissant pas encore, Israël fut réduit 
« métier de chiffonnier. 

I^ guerre se ralliuna, la grande guerre de 03, et de nouveau les 
^'^ se mirent en marche. La concurrence étant moindre, Israël 



bà A&VUB DES JMUIX tfONDSS. 

put reprendre le métier de rempaiUeiir de chaises. Sa femme était 
morte et l'avait laîsaé seul avec im enfant qui aidait son père dans 
ses travaux. En 1817, la paix étant conclue, les soldats congédiés, 
comme autant de harpies, vinrent de nouveau retrancher chaque jour 
aux ouvriers des villes une bouchée de paia, et néanmoins, trait ca- 
ractéristique de la nature américaine, malgré toutes ses soullranoes, 
Israël ne tomba jamais à la condition de mendiant. Heureusement 
pour lui, il avait un enfant qui le soutenait dans samiaëce, et qui le 
berçait des rôves d*un retour à la terre natale. Par ses efforts persé- 
vérons, Tenfant parvint à £aire connaître au consul américain This- 
toire de son père, et le consul les fit embarquer tous deux pour Bos- 
ton. C'était en Tannée 1826; juste un demi*siècle s* était écoulé depuis 
le jour où Israël avait été conduit en Angleterre. 

Le navire arriva à Boston le à juillet. La ville était en grande fête; 
le vieillard eut en débarquant la joie de voir écrits sur une bannière 
flottante, portée sur un char de triomphe, ces mots : Bunker-HiU, 
177&» Gloire aux héroi qui ont combattu dans celle journée. — Il con- 
templa silencieusement ce spectacle, et reprit, les larmes aux yeux, 
le chemin de ses montagnes; mais son retour n'était pas un re- 
tour: c'était une résurrection d'entre les morts. Personne ne le con- 
naissait et n'avait entendu parler de lui. Le dernier survivant de sa 
famille, suivant l'exemple de ses voisins, avait vendu ses propriétés, 
et s'était retiré dans l'ouest . • oii? — On ne le savait pas précisément 
Israël chercha la demeure de son père, elle avait été incendiée il y 
avait longtemps. Il chercha l'emplacement sur lequel elle s'élevait, 
les routes avaient été changées. Sur l'ancienne route paissaient main- 
tenant de paisibles troupeaux. Enfin, en avançant, le vieillard arriva 
avec son fils auprès d'un petit tas de pierres noircies par le feu et 
tachetées cependant de mousses vertes. Un étranger labourait près 
de là, et s'arrêta tout à coup; sa charrue avait rencontré une pierre 
enfoncée dans la terre. 

— Voilà vingt ans déjà que ma charrue frappe cette vieille plaque 
de foyer ! Oh ! une journée étouffante, vieil ami! dit-il à IsraeL 

— A qui était cette maison, l'ami? dit le fugitif, touchant de son 
bâton la pierre à demi enfouie. 

— Je ne sais, j'ai oublié le nom. Ils sont allés dans l'ouest, je crois. 
Vous les connaissiez? 

Mais le fugitif ne répondit pas; son œil était fixé sur la pierre. 

— Que regardez-vous, père? dit son fils. 

— Père ! Oui, ici, dit-il en montrant la place avec son bâton, ici 
s'asseyait mon père, et ici ma mère, et moi, petit enfant, je courais 
entre leurs jambes à cette même place où je me traîne maintenant, 
nuds à l'air libre et sans un toit sur ma tête. Continuez à labourer, 
rami.,.*,.» 



UHE LÉGENDE DÉMOGBATIQUE AMÉRICAINE. 55 

Uâenmr reoseignement qn'on ait recueilli sur Israël Potier est 
ithûf iune peDsioa militaire que le vieux soldat sollicita du gouvesh 
t américain, et que certains caprices de la législature lui refih 
Ain^ il fut jusqu'à la fin le représentant de ces foules incoi^ 
et oubliées qui poursuivent leurs efforts sans en attendre le 
piix^etcpii présentent par cela, même le modèle du désintéresse* 
DCit Honoeiir à ces foules^ car eUe» nous donnent une grande le- 
çon, très coQsolaate et pleine d'optimisme : elles nou&enseignent com- 
Ikd la varta est naturelle à l'homme. Elles n'ont pas de renommée, 
jmée récompense à espérer; elles doivent être forcément désintéres- 
sées, et eUes le sont. Le renoncement, le sacrifice de soi-même a été 
de tout temps regardé comme le dernier terme de la perfection chrè- 
âame, coaune le suprême triomphe de l'homme sur ses instincts, et 
cependant ce miracle s'accomplit tous les jours, et ceux qui Taccom- 
pfesDt ne sont pas des grands hommes : ce sont des êtres humbles 
et su» facultés hîen éminentes. C'est de la poussière de ces millions 
d'êtres humains qu'est fait le sol de la patrie, ce sont leurs cendres 
que nous foulons aux pieds, et quand nous contemplons avec orgueil 
ks quelques monumens épars sur ce sol, et qui rappellent un fait 
impérissable ou un grand homme immortel, n'oublions pas que ce 
flODt ces hommes ignorés qui en ont fourni les pierres et le ciment 
Or, de tous les pays du monde, aucun ne doit plus de reconnaissance 
i ces foules anonymes que les États-Unis. Là le petit nombre d'in- 
diridualiiés qui se sont élevées au-dessus des masses n'ont pas été 
leurs généraux ou leurs souverains, elles n'ont été que leurs capo*- 
nox et leurs sergens. Là ces individualités n'ont pas déterminé la 
destinée des multitudes., ce sont celles-ci, au contraire, qui leur ont 
enseigné leur devoir. Aussi la révolution américaine a-t-elle été re- 
gaidée à juste titre comme le véritable avènement de la démocratie 
sur la scène du monde. 

Oui, le yrai, le seul héros de la révolution américaine, c'est la 
foule; c'est à d'obscurs fermiers, à d'humbles paysans que les États* 
Ijais doivent leinr kidépendance. Quoi d'étonnant si l'Amérique a 
pour eux une grande reconnaissance, et si elle restitue avec em- 
pressement à un simple soldat de Bunker-HiU ou de Saratoga la part 
de gloire qui lui appartient dans la fondation de la. république? 
Dos d'autres pays, la gloire des grands événemens revient presque 
^t esaûére aux grands hommes; mais dans la révolution améri- 
^e il n'en est pas ainsi, et les milliers d'Israël Potter qui combat- 
^ot alors ont contribué chMun pour sa part à la victoire* C'est 
^^ pensée qui se fait jour dans le récit de M. Melville. Israël Pot- 
^est, nous le répétons, la personnification des vertus qui assu- 
^t le triompha ^^ l'Amérique. Captif sur la terre de l'ennemi. 



56 RETUE D£8 DEUX MONDES. 

il bal encore l'ennemi; prisonnier, il trouve encore le moyen d'être 
libre; vaincu, il déconcerte l'ennemi et a toujours le dernier mot. Si 
misérable qu'il soit, Israël a confiance en lui et pour ainsi dire bonne 
opinion de lui-même. Quoique prisonnier et mis aux fers, il refusera 
de se croire esclave; il résistera à l'évidence de sa situation, et sou- 
tiendra encore à la face de l'Angleterre qu'il est entièrement libre, 
qu'il est un Yankee. Sa majesté George III ne serait pas capable de 
lui imposer obéissance, et même, poussé à l'absurde comme dans 
l'bistoire du vaisseau corsaii*e, l'évidence, devant laquelle tous les 
hommes s'arrêtent, n'est pas capable de le désarçonner. La misère, 
le besoin, qui sont le fléau des foules, ne peuvent avoir aucun em- 
pire sur lui; ce n'est à ses yeux qu'un des mille détails de la vie, et 
Israël ne se courbe pas plus sous la tyrannie de la fatalité que sous 
la. tyrannie de l'Angleterre. 

C'est là ce qui constitue en effet la démocratie véritable, c'est de 
nier hautement l'existence de la tyrannie en face de la tyrannie 
même et de se conduire comme si elle n'était pas. Jadis cette ma- 
nière de penser et d'agir n'était connue que des grandes individuali- 
tés. Tous les hommes éclairés, instruits, moralises, tous ceux en un 
mot qui se sont élevés à Y individualité savent par expérience que les 
plus grands malheurs et les plus grands maux n'ont pas la réalité 
que leur attribuent les masses superstitieuses et ignorantes, que mal- 
heur, fatalité, tyrannie, ne sont guère que des fantômes qui viennent 
à certains momens hanter notre esprit et obscurcir la lumière du 
jour, mais qui passent vite, et contre lesquels il existe des formules 
de conjuration. Eh bien ! Israël Potter, le paysan yankee, eut en par- 
tie cette connaissance; il représente, ce soldat de Bunker-Hill, le 
moment de l'histoire où la foule a perdu son antique caractère, et où 
les êtres qui la composent ont senti naître en eux une individualité^ 
où ils ont compris qu'ils existaient réellement, plus réeUement que 
tous les fléaux qui ont fait peur et qui font encore peur au monde. 
Ce qui distingue essentiellement l'homme libre, c'est l'absence de 
crainte et la certitude qu'en lui seul sont tous les dangers. Ne rien 
craindre et être toujours prêt à tout, c'est là l'essence de Yindivi-^ 
dualité, et l'humble prisonnier de guerre sait cela. Dès lors qu'a-t-il 
besoin de récompense et de célébrité? Il peut rester obscur et ignoré, 
car il existe et il a le sentiment de son existence. La grande récom- 
pense de nos actions, ce n'est pas le nom que nous portons, ni la 
célébrité que nous acquérons; c'est la certitude d'être quelqu'un^ c'est 
l'estime que nous avons de nous-mêmes. 

Ém. H0MTÉ6UT. 



CARDINAL 



DE MAZARIN 



riB. < 



I. 



Mazarin avait repris le pouvoir que venaient de lui rendre les 
botes de ses ennemis, et sa persévérance avait vaincu leur mobilité. 
S k conscience avadt tenu dans les troubles de la fronde une très 
petite place, la part de l'esprit n*y avait certainement pas été moindre 
<{K dans les troubles de la ligue. Dans la rage avec laquelle les 
pamphlétaires poursuivaient le cardinal, l'œil perspicace de celui-ci 
croyait entrevoir quelque chose de famélique; aussi Tun de ses pre- 
niers soins après sa rentrée à Paris fut-il de faire donner aux gens 
ie lettres portés sur les états de pension Tavis d'envoyer leurs quit- 
tances, pour être payés sur-le-champ de ce qui leur restait dû (2). 
Us intéressés ne considérèrent point comme une épigramme cet 
tBpressement, qu'ils prirent sans doute pour un homm<ige à leur 
pwance, et depuis ce jour-là Mazarin put compter, non sur des 
^vipathies, qu'il ne recherchait point, mais sur un silence qui suf- 
^ i sa politique. 
Coe silencieuse résignation était aussi tout ce qu'il pouvait at- 

^) Vofo les lirraisons du i*^ et du 15 Juin. 
% Aiibery, Butoirs du roi Louis XIV. 



58 REYUE DES DEUX MONDES. 

tendre de la magistrature, compromise par ses alliés, désertée par 
l'opinion, et contrainte de dissimuler durant plus d'un siècle des es- 
pérances si amèrement déçues. Le parlement, après une courte trans- 
lation à Pontoise, avait été rappelé à Paris par le roi, et les particu- 
liers composant sa cour de justice avaient été cités par devers lui, 
moins une dizaine de conseillers auxquels, de son autorité souve- 
raine, il avait infligé la prison ou l'exil. Ceux-ci n'avaient été frappés 
d'ailleurs ni par un sentiment de vengeance, ni encore moins par 
un sentiment d'appréhension. Le jeune roi, majeur désormais, et 
moins émancipé par son âge que par sa victoire, avait entendu, en 
atteignant au sein du parlement les hommes les plus engagés dans 
les luttes précédentes, constater aux yeux des peuples l'impuissance, 
et, s'il est permis de le dire, le désarmement définitif de ce grand 
corps. Ce fut donc sans aucune protestation que la cour enregistra 
la déclaration qui établissait en même temps et la vanité de ses pré- 
tentions politiques et le dangereux triomphe obtenu par le pouvoir 
absolu dans le pays le moins disposé à le supporter, en même temps 
que le plus incapable de le restreindre. « Toute autorité nous appar- 
tient, disait le monarque adolescent; nous la tenons de Dieu seul, 
sans qu'aucune personne, de quelque condition que ce soit, puisse y 
prétendre... Les fonctions de la justice, des armes et des finances 
doivent toujours être distinctes et séparées. Les officiers du parle- 
ment n'ont d'autre pouvoir que celui que nous avons daigné leur 
conférer, pour rendre la justice à nos autres sujets. Ils n'ont pas plus 
le droit d'ordonner et de prendre connaissance de ce qui n'est pas 
de leur juridiction, que les officiers de nos armées et de nos finances 
n'en auraient de rendre la justice ou d'établir des présidens et des 
conseillers pour l'exécuter... La postérité pourra-t-elle croire que 
les officiers de justice ont prétendu au gouvernement général de 
notre royaume, former des conseils et percevoir les impôts, s'arroger 
enfin la plénitude d'une puissance qui n'est due qu'à nous (1)1» 

£n ceci la royauté avait raison sans doute contre les magistrats, 
dont les prétentions administratives et politiques touchaient au 
ridicule; mais ceux-ci avaient raison à leur toiu* contre le pouvoir, 
lorsqu'ils trouvaient mauvais un régime qui plaçait vingt-quatre 
millions d'hommes à la merci d'un étranger, en attendant que le 
progrès, plus rapide encore dans le mal que dans le bien, substituât 
l'omnipotence des maîtresses à celle des premiers ministres, et le 
gouvernement de M™' de Pompadour à celui du cardinal Mazarin. 
Quoi qu'il en soit, à partir de ce jour, le parlement disparut de la 
scène. Si les souvenirs de son ancienne puissance venaient parfois 

(1) Lettres patentes adressées au parlement de Pantoise. 



LE GARBINAL DE HAZABIN. 60 

réflwrwr encore, cette émotion n'était que le dernier souffle (Tune 

tHBpf»déjà lointaine. Lorsque le nouveau surintendant Fouquet 

ewréiuné la vérification de ses édits, et que cette compagnie eut 

élWpottrla dernière fois sous ce long règne la prétention de les 

(fermer, on sait dans quel appareil Louis XIV accourut à Vincennes 

pwr lui intimer Tordre de les enregistrer sans délai et sans examen. 

Cw'étiit devenu tellement naturel en 1665, que les contemporains 

itûiomeni probablement témoigné nul étonnement, sans l'étrange 

OBteme et les paroles très inattendues par lesquelles un prince de 

dirsept ans révélait au monde étonné sa personnalité royale. 

Le parti des princes disparut plus complètement encore d'im 

tUitreque la royauté allait désormais occuper seule. La facilité que 

leacoBtra Mazarin pour réduire ses adversaires constata d'une ma- 

■ht à là fois péremptoire et déplorable l'inaptitude politique de 

r«istDcratie française. Afin de triompher des dernières résistances 

e*«ena€9 par le prince de Gondé dans les provinces méridionales, 

IttiriD employa simultanément les négociations et les armes, le 

iw»er moyen lui réussissant d'ailleurs beaucoup trop bien pour 

fa'Oeûtàfaire un emploi sérieux du second. 

btre les personnages qui avaient si vainement troublé l'état, un 

ftolne fat point admis à profiter de la politique dont le cardinal avait 

eœpnmté les secrets à Henri IV victorieux et aux registres de Sully, 

ctojétfen acquitter les frais : le cardinal de Retz, arrêté au Palais- 

hjal, comme l'avait été M. le Prince, le remplaça à Vincennes. 

hnféfé, quinze mois après, au château de Nantes, on sait qu'il en 

«lïtit ta risque de sa vie, et qu'il atteignit après mille périls cette 

fcme, étemelle patrie des proscrits, où il usa contre son heureux ri- 

^ dans des intrigues sans portée, la stérile activité que lui avait 

Itpvtie la nature. Homme étrange, qui, en maximant avec art les 

pratiques d'une vie toute de hasard, rencontra la gloire littéraire, 

tart il était peu touché, au lieu de la renommée politique qu'il avait 

pOBRiûvie avec passion ! Vindicative et hardie, Anne d'Autriche haïs- 

BÎiGoDdisans le craindre; Mazarin au contraire le craignait sans le 

k*, car ces deux hommes avaient constamment entretenu des re- 

l>fcw secrètes au plus fort de leurs luttes. Le ministre jugea qu'a- 

iMila lentrée de la cour à Paris, le coadjuteur était désormais le 

*ri personnage qui pût l'inquiéter par son influence sur le clergé et 

*k peuple, sur certains salons et sur quelques jeunes magistrats 

'^CBqoétes que le découragement général n'avait pas encore at- 

^ Les autres ne pouvaient en effet le préoccuper en aucune fa- 

f*i car à peine valaient-ils l'argent qu'il dépensait pour les acheter. 

^ duc d'Orléans acheva à Bloîs, dans la retraite, une existence 

f^ n'avait été qu'un long enchaînement de déceptions pour les au- 



60 BETUE DES DEUX MONDES. 

très comme pour lui-même. Le célibat fut la seule peine infligée à 
M"* de MoDtpensier; la vieillesse ne tarda pas à venger le cardinal 
de M*"** de iMontbazon, de Cbâtillon et de Chevreuse; déchu de sa 
royauté des halles et de sa popularité de carrefour, M. de Beaufort 
ne fut plus qu'un homme grossier, qui mourut transpercé par les 
épigrammes de Saint-Évremond. Si le prince de Conti ne fit pas une 
fin plus héroïque, il tira du moins un meilleur parti de sa position, 
et en sollicitant, après quatre années d'hostilités, la main et la dot 
de l'une des nièces du cardinal, l'ancien généralissime des Parisiens 
donna la mesure de l'esprit de la fronde et de la dignité personnelle 
de ses auteurs. A l'exemple de son second frère. M"** de Longueville 
s'accommoda avec la cour, puis, chose plus difficile, avec son époux» 
Cette princesse s'était jetée dans les troubles a par la croyance qu'elle 
passerait pour en avoir beaucoup plus d'esprit, qualité qui faisait sa 
passion dominante (1), » selon le témoignage d'une femme qui fut 
injuste peut-être envers elle, mais qui certainement la connaissait 
bien; elle en sortit avec une réputation flétrie, et comme noyée dans 
un océan de tristesse où son âme se retrempa pour la véritable 
grandeur. A l'exemple des ducs de Bouillon, de Bohan, d'Elbeuf et 
de tous les acteurs de cette pièce, La Rochefoucauld ne tarda pas 
à traiter de son côté avec le ministre, dont il était plus profitable 
d'avoir été l'adversaire que le serviteur. Entré dans la guerre civile 
par amour, comme il l'affirme, ou par calcul, comme l'ont prétendu 
des contemporains, il en sortit désabusé de tout, et se préparant 
à condenser les déceptions de sa vie dans des sentences, médaille3 
impérissables d'une époque dont l'étude décourageait de la liberté, 
de la vertu et presque de l'honneur. 

Dans cette cohue de femmes galantes et de vulgaires ambitieux, 
un seul homme s'était donc rencontré en face de Mazarin, et celui-là 
demeura longtemps encore debout et le front haut sur la scène où 
venaient de se succéder tant d'intrigues et tant de travestissemens. 
Si Condé ne fut pas un grand esprit politique, il eut du moins l'âme 
assez forte pour aller aux extrémités de ses haines. Durant six cam- 
pagnes, il prêta à l'ennemi de son pays et de sa race le double con- 
cours de son nom et de son épée : trahison consommée toutefois avec 
tant de hauteur et une sérénité de conscience tellement inexplicable 
qu'elle ne pénètre pas moins d'étonnement que de tristesse, et qu'elle 
provoque l'esprit aux plus sérieuses méditations. D'une part, en ef- 
fet, on voit Condé, descendu au rang de simple général espagnol Qt 
condamné à mort par un arrêt solennel du parlement (2) , a porter 

(t) Mémoires de la duchesse de Nemoui'S. Od sait que cette princesse, issue d'un pre- 
mier mariage de son père, était belle-fille de la duchesse de Longueville. 
(i) Le 27 mars 1653, le parlement de Paris arait déclaré le prince de Condé « con- 



UB CARDINAL DE MAZARIZI. 6i 

âloKD les avantages de la première maison de l'univers qu* il con- 
sent i peine à traiter avec l'archiduc, quoique frère et fils de tant 
d'empereurs, et que la maison de France garde son rang sur celle 
(Tiotriche jusque dans Bruxelles (1) ; » de Tautre, ce sont la plupart 
desrégiinens appartenant à sa maison, et dont refTectif, d'environ 
dii mille hommes, comprenait la meilleure noblesse du royaume, 
qui passent sans hésiter les frontières de la patrie et qui s'engagent 
dans une longue guerre contre la France pour ne point abandonner 
lepriDce auquel ils se considèrent comme liés par les devoirs de la 
fidélité militaire. Comment ne pas conclure d'une désertion aussi 
éclatante, provoquée par le prince le plus illustre de son temps, qu'à 
cette époque les traditions féodales survivaient, dans les rangs de la 
noblesse rollilaire, aux institutions abolies, et qu'après les grands 
coups portes par Richelieu la victoire de Mazarin était encore né- 
cessaire pour constituer enfin la nationalité française dans une unité 
sacrée pour toutes les consciences? 

Depuis le rétablissement de l'autorité monarchique jusqu'à l'ou- 
verture des négociations des Pyrénées, un grand spectacle fut donné 
aux hommes de guerre de tous les siècles. On vit s'engager cette ad- 
mirable lutte entre Turenne et Condé dans laquelle la prudence triom- 
pha presque toujours d'une impétuosité contrariée par la lenteur es- 
pagnole. La France reconquit une portion notable des places qu'elle 
avait perdues, soit parla complicité de l'insurrection avec l'étranger, 
soit par l'impuissance militaire qui en avait été la suite. Dans cet 
intervalle de six années, Mazarin gouverna avec la toute-puissance 
d'un vbir d'Orient. Toujours maître des affections d'Anne d'Autriche, 
encore qu*au dire de témoins oculaires il affichât pour elle, depuis 
son retour en France, une indifférence qu'on pouvait qualifier d'in- 
gratitude (2), il continuait à la dominer par l'irrésistible ascendant 
que l'habitude ajoute à la tendresse. Surintendant de Féducation du 
roi, il exerçait également sur celui-ci une autorité sans bornes, et la 

Tainca des crimes de lèse-majesté et félonie; comme tel^ déchu du nom de Bourbon et 
condamné à recevoir la mort en la forme qu'il plairait au roi. » 

(1) Bossuet, Oraison funèbr9 du prince de Condé. 

(S) « Le ministre triompha de tous ses ennemis, et il eût été le plus glorieux homme 
du monde s'il se fût contenté d'abattre ceux qui lui avaient résisté et de jouir paisible-' 
ment de l'excèf de grandeur où la fortune l'avait portée sans vouloir détruire la puis- 
sioce légitime de celle qui Tavait soutenue si hautemeut, comme il fit sitôt qu'U se vit 
r«taMi dans sa preoiière place, car il réunit t^ut d'un coup eu sa personne l'autorité de 
la mère et du fils, et se rendit le tyran de leur volonté plutôt que le maître. 11 devint la 
seule idole des courtisans^ il ne voulut plus que personne s'adressât à d'autres qu'à loi 
pour demander des grâces, et il s'appliqua avec soin à éloigner d'aupiès du roi tous 
ceux qui j avaient été mis par la reine sa mère. » (Mémoires de M"** de Motte ville, 
année 1657.) 



62 REYUE DES DEUX MONDES. 

déférence constante du jeune monarque fut le résultat spontané d'un 
respect tempéré par l'affection pour Thomme qui l'avait tenu sur les 
fonts de baptême (1). Il ne tenta jamais de se soustraire à l'influence 
du cardinal, quoique celui-ci n'achetât cet ascendant par aucune fai- 
blesse, peut-être même, pourrait-on dire, par aucune complaisance. 
L'éducation donnée à Louis XIV fut sévère presque jusqu'à la du- 
reté. En face de son ministre et de sa mère, le prince le plus fier et 
l6 plus ardent de son siècle se maintint toujours dans les voies de la 
modestie, pour ne pas dire de la timidité. Màzarin était tellement 
assuré de la filiale soumission de son maître, qu'il ne songea jamsds 
à le ménager dans ses faiblesses, et il arriva, chose étrange, que ce- 
lui-ci fut peut-être le seul homme de son royaume pour lequel le car- 
dinal ne se montra ni empressé ni facile. 

Ce fut en apprenant à obéir que Louis XIV apprit à commander. La 
direction donnée à son éducation par le cardinal fut généralement par- 
lant irréprochable, quoi qu'en aient pu dire les valets de chambre con- 
gédiés, encore que cette éducation ait été trop négligée sous le rapport 
des études classiques. Mazarin aimait peu les lettres, le marquis de 
Vîlleroy les aimait moins encore; mais toute la correspondance du car- 
dinal, qu'elle soit datée de Brtihl, lieu de son exil, ou écrite durant 
les longues conférences des Pyrénées, constate combien il se préoc- 
cupait du soin de former l'esprit du roi aux affaires, et témoigne de 
ses constans efforts pour lui en inspirer Fintelligence et le goût (2). 
Dans vingt lettres adressées au roi pour lui exposer les phases quo- 
tidiennes de ces négociations laborieuses, Mazarin insiste pour le 
préparer à diriger lui-même un jour les affaires de son état, sans 
l'intermédiaire d'un premier ministre. L'entretien fameux qui, après 
la mort du cardinal, étonna si fort les secrétaires d'état réunis pour 
la première fois en conseil, et la résolution exprimée par le jeune roi 
de gouverner désormais par lui-même, furent une suprôme inspira- 
tion du cardinal à laquelle il avait depuis longtemps préparé son royal 
élève, soit qu'il considérât comme utile d'ajouter à la force de la 
royauté le prestige de l'action personnelle du prince, soit qu'il vou- 
lût par-delà la tombe écarter tout successeur. Le ministre enten- 
dait laisser au roi MM. Letellier, de Lyonne, Fouquet et Colbert 
comme des instrumens utiles, et qu'il avait façonnés lui-même, mais 
îl n'admettait pas qu'aucun d'entre eux fût jamais en mesure de le 
remplacer. Le gouvernement direct par le roi était son vœu mani- 



(1) Le 21 ayril 1643^ le cardinal Mazarin avait tenn la place du pape au baptême du 
jenne dauphin. 

(î) Lettres du cardinal Mazarin pour la paix des Pyrénées, 2 vol. in-lî, Amster- 
dam 1745. 



LE CARDINAL DE MAZARIN. 63 

feste, et Hazarin dut mourir dans la ferme persuasion qu'il y avait 
disposé Louis XTV. 

En témoignage de ses efforts constans pour préparer le jeune 
prioce à prendre la direction personnelle des affaires, on pourrait 
cterpresque toutes les lettres de Mazarin. Je me borne à quelques 
l|^ extraites de celle qui ouvre sa correspondance avec le roi. «Je 
TOUS dirai sans exagération que j'ai lu votre lettre avec une extrême 
joie, car elle est fort bien écrite, et vous vous engagez d'une telle 
manière à vouloir vous appliquer aux affaires, et vous n'oubliez rien 
de ce que vous croyez nécessaire pour devenir un grand roi. Vous 
jugez aisément combien cela me touche, puisque vous savez en quels 
termes j'ai pris la liberté de vous parler si souvent là-dessus. Je 
TOUS réplique de nouveau qu'il ne dépendra que de vous seul d'être 
kplas glorieux roi qui ait jamais été, Dieu vous ayant donné toutes 
k qualités pour cela, et n'étant à présent besoin d'autre chose que 
de les mettre en usage, ce que vous ferez avec facilité et toujours de 
iHen en mieux, acquérant par l'application aux affaires la connais- 
sance et rexpérience qui vous est nécessaire. J'ai tâché de vous bien 
servir, au moins j'y ai employé mes petits talens, et il a plu à Dieu 
de bénir ma conduite par la bonté qu'il a pour votre personne sa- 
crée et poiur le royaume qu'il vous a soumis. Si une fois vous pre- 
Kzle gouvernail, vous ferez plus en un jour qu'un plus habile que 
moi en six mois; car est d'un autre poids et fait un autre éclat et 
impression ce qu'un roi fait de droit fil, que ce que fait un ministre, 
quelque autorisé qu'il puisse être. Je serai le plus heureux des 
hommes si je vous vois, comme je n'en doute pas, exécuter la réso- 
htion que vous avez prise, et je mourrai très satisfait et content à 
finstant que je vous verrai en état de gouverner de vous-même, ne 
TOUS servant de vos ministres que pour entendre leurs avis, en pro- 
fiter de la manière qu'il vous plaira, et leur donner après les ordres 
sur ce qu'ils auront à faire (1) . » 

La lecture de cette correspondance suffit pour démontrer ce qu'il 
jade mal fondé dans l'opinion trop généralement entretenue sur 
fignorance politique où ce ministre se serait efforcé de maintenir 
Louis XIV. Le peu de goût que le jeune monarque témoigne quelque- 
fois pour les affaires y devient l'occasion de reproches journaliers; 
les obstacles qu'il menace de créer par sa conduite et par sa fai- 
Uesse aux négociations importantes ouvertes pour son mariage et 
jour le rétablissement de la paix générale provoquent chaque jour 
fc plaintes bien plus amères encore, et le ministre les exprime avec 
loe telle radesse de langage, qu'elle a fait de nos jours soupçonner la 

(1} U caidinal llaxarin au toL De Notie-Dame-de-Cléry^ t9 juin 1669. 



6A REVUE DES DEUX MONDES. 

vérité de ces lettres, quoique Tauthenticité en soit démontrée jus- 
qu'à la dernière évidence. 

Ceci nous conduit au dramatique incident qui, aux dernières an- 
nées de la vie de Mazarin, vint mettre les devoirs de l'homme d*état 
en opposition avec les intérêts du chef de famille, en soumettant le 
cardinal à une épreuve qu'il sut traverser avec la plus honorable 
fermeté. Les relations journalières qu'entretenait le monarque avec 
les nièces du premier ministre avaient eu des conséquences impré- 
vues pour la sollicitude paternelle de celui-ci. Après un goût passa- 
ger pour Olympe Mancini, mariée depuis à un prince de Savoie, et 
qui fut la mère du prince Eugène, le roi s'était épris pour sa sœur 
cadette d'une passion d'autant plus sérieuse qu'elle était alors naïve 
et pure comme sa vie. Douée d'une beauté médiocre, mais pourvue 
d'un esprit entreprenant et résolu, Marie Mancini cultiva avec un 
art profond une tendresse à laquelle les promesses de l'astrologie 
judiciaire avaient rattaché l'espérance d'une couronne. Anne d'Au- 
triche et Mazarin ne virent d'abord qu'une distraction sans péril 
dans cet attachement dont ils n'avaient pas soupçonné le caractère; 
mais lorsqu'il fut question du mariage du roi avec l'infante d'Es- 
pagne, et que cette union fut devenue la condition fondamentale de 
la paix, dont les préliminaires venaient d'être arrêtés entre le car- 
dinal et les ministres espagnols, quand Louis XIV fut dans le cas de 
s'acheminer lui-même vers la frontière pour se préparer à cette 
alliance, on se trouva placé dans la situation la plus embarrassante. 

Les détails de la vie intime du Palais-Royal devinrent l'entretien de 
toutes les cours étrangères, les amis du prince de Condé ne man- 
quèrent pas de les transmettre avec force commentaires à Bruxelles 
et à Madrid, pendant que le roi, venant en aide à la malveillance par 
le redoublement de tendresse qu'il témoignait à Marie Mancini, lais- 
sait soupçonner des engagemens qui, si extravagans qu'ils pussent 
être, n'étaient pas moins à redouter de la part d'un prince auquel il 
était donné de mettre sa toute-puissance au ser\'ice de son amour. 
Mazarin comprit le péril et prit la résolution d'éloigner sa nièce. 
Marie partit pour La Rochelle, à peu près brouillée avec son oncle, 
et n'ayant au sein de sa famille que sa sœur Hortense pour appro- 
i^rice et pour confidente. Cet éloignement provoqua chez le roi 
un désespoir dont l'explosion publique présenta bientôt, pour les 
grands intérêts alors débattus entre le cardinal Mazarin et don Louis 
de Haro, des inconvéniens plus graves encore. Cédant à cette con- 
sidération et aux prières d'un roi de vingt et un ans, qui suppliait 
lorsqu'il pouvait lui prendre la tentation d'ordonner, la reine sa 
mère consentit à ce que les deux amans se revissent un seul jour 
dans la ville de Saint-Jean-d'Angély, où le roi passa en se diri- 



LE GABDINAL DE MAZARIN. 66 

put sur Bordeaux. L'eflTet de cette rencontre fut, comme il aurait 
étéutirdde le prévoir, de resserrer des liens que l'absence seule 
poDfiit rompre. A cette époque, Mazarin était déjà parti pour les 
fiïàiées, et ce fut à Saint-Jean-de-Luz qu'il apprit avec une vive 
iDiiété et la déplorable condescendance de la reine et les consé- 
focesqu'elle avait provoquées. Engagé depuis plusieurs mois dans 
WBégociation sur laquelle l'univers avait les yeux, il se pouvait 
wirciposèaa reproche d'avoir indignement joué la cour d'Espagne, 
iiec laquelle il aurait traité du mariage de son maître en entrete- 
Mt dans son cœur la pensée d'une infâme et égoïste trahison. Les 
kttresqa'il recevait chaque jour de la reine, de iM"* de Venel, gou- 
îeniante de ses nièces, du secrétaire d'état Letellier et de ses agens 
m dehors, et qui toutes portaient le témoignage de la passion du 
rai et de la pid>licité que celle-ci avait acquise, plongeaient le mi- 
nistre dans des tristesses qui plus d'une fois touchèrent au déses- 
poir, n n'est guère de page de sa volumineuse correspondance qui 
K retrace la saisissante peinture de ces douloureuses ]>erplexités. 

( Les lettres de Paris et de Flandre et d'autres endroits disent que 
fWB a'étes pas connaissable depuis mon départ, que vous êtes en 
des engagemens qui vous empêcheront de donner la paix à la chré- 
tienté et de rendre vos sujets et vos états heureux par le mariage, 
et que si, pour éviter un si grand préjudice, vous passez outre à le 
lairê, la personne que vous épouseriez sera très malheureuse, sans 
itre coupable. On dit que vous êtes toujours enfermé à écrire à la 
ffrsoMe, et que vous passez plus de temps à cela que vous ne fai- 
siez à lui parler quand elle était à la cour; on ajoute que j'en suis 
d'accord, et que je m'entends en secret avec vous, vous poussant 
ices choses pour satisfaire mon ambition et pour empêcher la paix. 
Od dit que vous êtes brouillé avec la reine, et ceux qui en écrivent 
ea termes plus doux disent que vous évitez, autant que vous pouvez, 
fc la voir. J'apprends aussi, par les avis que j'ai de La Rochelle, que 
TOUS n'oubliez rien pour engager tous les jours ]£l personne de plus 
toplus, l'assurant que vos intentions sont de faire des choses pour 
cfle<ioe vous savez qui ne se doivent pas, et qu'aucun homme de 
votre état ne pourrait en être d'avis, et enfin qui sont par plusieurs 
nisoDs entièrement impossibles. 

« Pldt à Dieu que, sans contester votre réputation, vous pussiez 
^«tt ouvrir de vos pensées à d'autres; car par ce qui vous serait dit 
*N8 le premier jusqu'au dernier de votre royaume, vous seriez 
•désespoir de les avoir eues, et je ne me verrais pas dans le plus 
t'^ibkéUi où j'aie jamais été, étant accablé de douleur, ne pou- 
^ iormir un seul moment et en un mot ne sachant ce que je 
^ ce qui est & ^^^^^ ^^^ P^^^^ 4^^* quand je voudrais passer sur 



66 RETUS DES DEUX MORDES. 

toutes sortes de considérations pour vous servir. Je n'aurais pas !'»• 
prit pour le faire en Tassiette qu*il est avec sujet, ni pour vous ren- 
dre ui) aussi bon compte de vos aflaires, comme j*ai fait jusqu'à 
présent. C'est pourquoi je vous dis hardiment qu*il n'est plus temps 
d'hésiter, et quoique vous soyez le maître, en certain sens, de faite 
ce que bon vous semble, néantmoins vous devez compte à Dieu de 
vos actions pour faiœ votre salut, et au monde pour le soutîeo de 
votre réputation; car quelque chose que vous fassiez, il en jugera» 
selon que vous lui en donnerez occasion (l). )> 

(( Je commencerai par vous dire, sur le point de votre lettre dtt 
treizième, qui regarde les bons senti mens que la personne a pour 
moi, et toutes les autres choses qu'il vous a plu me mander à mm 
avantage, que je ne suis pas surpris de la manière dont vous m'fQ 
parlez, puisque c'est la passion que vous avez poiu* elle qui vouf 
empêche de connaître ce qui en est, et je vous réponds que sans cette 
passion vous tomberiez d'accord que cette personne n'a nulle amidé 
pour moi, qu'elle a au contraire beaucoup d'aversion, parce que j/à 
ne la flatte pas dans ses folies, qu'elle a une ambition démesurée, 
un esprit de travers et emporté, un mépris pour tout le monde, 
nulle retenue dans sa conduite, qu'elle est plus folle qu'elle n'a 
jamais été depuis qu'elle a eu l'honneur de vous voir à Saint-Jeaa* 
d'Angély, et qu'au lieu de recevoir de vos lettres deux fois jmf 
semaine, elle en reçoit à présent tous les jours. Vous verriez enfi^ 
qu'elle a mille défauts et pas une qualité. Vous témoignez en votrqj 
lettre de croire que l'opinion que j'ai d'elle procède des mauvai^ 
oflBces qu'on lui rend; est-il possible que vous soyez persuadé que 
je sois habile et pénétrant dans les grandes aflaires, et que je ne voie 
goutte dans celles de ma famille?... Si je suis si malheureux qœ la 
passion que vous avez vous empêche de connaître la vérité, il ne me 
restera plus qu'à exécuter le dessein que je vous écrivis déjà de 
Cadillac et à quitter la France; car enfln il n'y a puissance qui me 
puisse ôter la libœ disposition que Dieu et les lois me donnent sur 
ma famille, outre que mon honneur, — Jésus-Christ, qui est le 
modèle de l'humilité, disait qu'il ne donnerait son honneur à per* 
sonne, honorem meum nemini dabo (2), — m'oblige à ne pas différer 
davantage à faire ce qu'il faut pour sa conservation... 11 est tempa 
de vous résoudre et de déclarer votre volonté, sans aucun déguise- 
ment; car il vaut mieux tout rompre et continuer la guerre, sans se 
mettre en peine des misères de la chrétienté, que d'eflectuer ce 

(1) Le cardinal Mazarin au roi. Lettre de Cadillac, 16 juillet 1659. 

(S) N*en déplaise an caidical, Jésns-Christ n'a jamais rien dit de pareil, et ceci eii 
sans doute une paraphrase plus que libre d'un texte d'Isale : Gtoriam meam allai nm 
éabo. 48, 11. 



I£ CABDINAL DE MAZÂRIN. 67 

miage, s'il n'a à produire que votre malheur et ensuite nécesssd- 
mnt celui de ce royaume. Pour moi, je vous proteste au surplus 
^rin n'est capable de m'empêcher de mourir de déplaisir, si je 
leequ'one personne qui m'appartient de si près vous cause plus 
^préjudice en ce moment que je ne vous ai rendu de services à 
loosetà votre état du premier jour que j'ai commencé à vous ser- 

On sait que Louis XIV ne tarda pas à comprendre tous les devoirs 
^i loi étaient rappelés avec tant de fermeté, et que la jeu ne infante 
lirie-Thérèse fit d'ailleurs sur lui une vive et douce impression. 
Miric Mancîni ne laissa pas même une trace dans ce cœur qu'al- 
hieni transformer les séductions de la toute-puissance. Quoi qu'il 
enaoït, Mazarin remplit sa tâche jusqu'au bout avec une persévé- 
rance demeurée rhonneur de sa vie. Sans prétendre en rien dimi- 
nuer cette gloire, il est juste toutefois de remarquer qu'une autre 
conduite aurait été moralement impossible dans les circonstances 
où venait de se dérouler ce petit drame. Le mariage de l'infante, 
désiré avec passion depuis plusieurs années par Anne d'Autriche et 
IhzarÎQ, était la base même du traité auquel ce ministre, enfin lassé 
tf une guerre qui lui avait été depuis quinze ans moins utile que nui- 
«blc, attachait alors l'éclat de son nom et le repos de ses derniers 
jours. M- de Lyonne, secrètement envoyé à Madrid deux ans aupara- 
not, en avait fait l'ouverture au nom du cardinal, et celui-ci venait 
d'engager solennellement sa parole à Lyon, à don Antonio Pimentel, 
feou dans cette ville pour offrir enfin la paix et la main de l'infante. 
lazarin avait fait plus : il venait de rompre loi-même une promesse. 
4e mariage donnée à la princesse Marguerite de Savoie, en arguant, 
pour adoucir la rudesse d'un tel procédé, de Fintérét sacré de la 
chrétienté. Oser dans une pareille situation donner les mains à une 
faiblesse qui aurait servi ses intérêts aux dépens de son honneur et 
probablement de sa sécurité, se poser en face de la France et de 
FEarope comme Fobstacle persormel à la conclusion de la paix, 
iosolter à la fois une petite-fille de Henri IV et une petite-fille de 
Cbarles-Quint pour faire monter la seule de ses nièces qu'il n'aimât 
point sur un trône au pied duquel se seraient agitées toutes les fac- 
fions, c'eût été là un crime et une faute, et lors méaie que Mazarin 
manquait d*élévation, il ne manquait jamais de sagacité. 

Hais si clairement que parlassent ses intérêts et ses devoirs, on 
peut bien croire cependant qu'il dut en coûter beaucoup au cardinal 
pour repousser une perspective qui aurait élevé sa famille à des hau- 
teurs inespérées. Grandir et enrichir celle-ci, créer aux siens, par 

f(L) Lettre an roi. De Saint-ieaii-de-Lia^ il aoit 1659. 



68 REYUE DES DEUX MONDES. 

raccumulation des honneurs et de la fortune, des situations quasi 
royales, telle fut durant les dernières années de Mazarin la constante 
préoccupation de sa pensée^ le principal souci de sa vie. Si au début 
de sa carrière il avait eu le bon esprit de subordonner ses intérêts 
d'argent à ses intérêts politiques, il se dédommagea amplement de 
ce retard sitôt quMl n'eut plus à s'inquiéter de ses ennemis. Depuis 
son retour au pouvoir jusqu'à la mort, il consacra tous ses soins à 
l'agrandissement de sa fortune; ne rencontrant point d'obstacles 
dans les institutions et se croyant autorisé par l'exemple de ses pré- 
décesseurs, il l'eut en quelques années élevée à un chiffre presque 
fabuleux. Cent millions de notre monnaie, des palais, des bibliothè- 
ques, des tableaux, des statues, des diamans d'un prix inestimable, 
vingt-trois abbayes dont le roi le laissa souverainement disposer^ un 
inventaire à effrayer l'imagination, tel fut le résultat d'une adminis- 
tration de huit années. 

En offrant au roi, par une disposition qu'il savait être dérisoire» 
cet amas de richesses qu'aucun sujet n'avait encore possédées, 
Mazarin crut-il en purifier la source? alla-t-il même jusqu'à pen- 
ser qu'une telle consécration fût nécessaire pour le repos de sa con- 
science? On peut en douter, si l'on tient compte des habitudes qui 
dominaient au sein de la haute administration dans ces temps où 
le contrôle de l'opinion publique ne s'exerçait ni par les lois ni 
par aucune sorte de publicité. C'est l'honneur de nos mœurs nou- 
velles d'avoir rendu dans les matières d'état et l'honnêteté plus 
stricte et l'opinion plus exigeante. En recevant un intérêt dans le 
produit de toutes les fermes et de tous les monopoles, en prenant 
ouvertement une part dans tous les marchés, en confondant enfin ses 
finances avec celles du royaume, à ce point que le roi, pour ses be- 
soins personnels, s'adressait plus souvent au cardinal qu'au surin- 
tendant, Mazarin agissait comme l'avaient fait presque toujours les 
premiers ministres, et l'on peut croire que M. Colbert, son agent, 
ne pensait point voler le public en enrichissant son maître. Le mons- 
trueux accroissement de la fortune du cardinal compromit gravement 
sans doute la réputation de Mazarin, mais ce fut sous le rappoi*t de 
l'avarice plus que sous celui de la probité, et durant sa vie l'homme 
d'état, que nous flétririons aujourd'hui comme concussionnaire, ne 
s'entendit guère reprocher que son avidité. 

En accumulant tant de trésors, Mazarin ne recherchait pas, on 
peut le croire, des jouissances raffmées pour la précoce vieillesse dont 
il sentait déjà les atteintes. Son but était d'assurer des établissemen» 
princiers aux belles jeunes filles qui formaient comme la couronne 
de ses cheveux blancs. Des deux nièces que lui avait conduites çn 
France la signora Martinozzi, sa sœur aînée, l'une eut l'honneur 



L£ CARDI^iAL DE MAZARIN. 09 

datrer dans la famille royale, et de sceller, par son mariage avec 
Uprioce de Conti, V humiliatioD de la fronde; l'autre fut admise dans 
Uplas grande maison souveraine d'Italie, en épousant Alphonse 
dLie, héritier du duché de Modëne. Les cinq filles de la signora 
Haflcini ne furent pas moins recherchées et moins grandement pour- 
roes. Laura, la première de ses nièces établie par Mazarin, avait 
été demandée, au plus fort de la guerre civile, par le duc de Mer- 
cœur, de la maison de Vendôme; le ministre avait fait revivre pour 
Flaire, en faveur du prince de Savoie, son époux, le titre éteint de la 
branche royale de Soissons; mariée au connétable Colonne, îlarie 
laoûoi alla, dans les grandeurs de Rome, écouler tristement une vie 
empoisonnée par les rêves de sa jeunesse; une autre sœur épousa 
le duc de Bouillon après la mort du cardinal, llortense enfin, la 
plus belle personne de son temps, vainement recherchée par le roi 
Charles 11 durant l'incertitude de sa fortune, fut destinée à perpé- 
tuer le nom du ministre en unissant son titre ducal à celui du duc de 
La Meilleraye, que Mazarin voulut faire l'héritier principal de ses 
grands biens, les plaçant ainsi, par un honorable sentiment de re- 
cooDaissance, dans la famille du cardinal de Richelieu. 

De ses trois neveux, l'un était mort bravement à la bataille du fau- 
bourg Saint-Antoine; l'autre, encore enfant, avait péri victime de la 
cruelle imprudence de ses condisciples; à celui qui survivait il laissa 
un legs considérable avec un établissement princier en Italie et le 
titre de duc de Nivernais créé pour lui. Il n'y eut pas jusqu'au frère 
de Mazarin, pauvre moine oublié au fond d'un cloître d'Italie, qui, 
sous le couvert de ce nom devant lequel s'abaissaient toutes les bar- 
rières, n'arrivât en France pour y devenir archevêque d'Aix et bien- 
tôt après cardinal. 

Le triomphe de Mazarin sur les deux factions qui lui disputèrent 
le pouvoir eut sans doute les plus importantes conséquences par la 
consolidation de la puissance monarchique; mais on reste dans les 
termes de la plus stricte vérité en maintenant que l'administration 
intérieure de ce ministre durant les dernières années de sa vie se 
réduisit à peu près à l'exploitation du royaume au profit de sa fa- 
mille. A quels résultats pratiques aboutit entre ses mains, dans la 
seconde période de sa carrière, le pouvoir le moins partagé et le 
moins disputé qui ait jamais été conféré au premier ministre d'iino 
grande monarchie? Quels jalons le cardinal a-t-il plantés sur cette 
route où il marcha neuf années sans qu'il s'élevât sur ses pas aucun 
obstacle? 11 ne s'occupait ni des finances, que Fouqiiet livrait de 
compte à demi à l'avidité des traitans, ni de la législation générale, 
dont il comptait bien ne plus entendre parler depuis qu'il avait fait 
taire messieurs du parlement; ce ministre ne parut pas soupçonner 



70 REVUE DES DEUX MONDES. 

que la France eût à se créer une marine, à élever son commerce, 
à rétablir son agriculture, à fonder des colonies, à développer son 
génie dans les sciences et dans les lettres (1), à cultiver enfin tant 
d'intérêts vitaux pour Tintelligence et pour la grandeur nationales, 
auxquels son prédécesseur n'avait pas consacré moins de soins qu*aiix 
plus délicates transactions diplomatiques. 

Cette partie du gouvernement de Mazarîn fut, à bien dire, sté- 
rile; il semblait n'en pas même soupçonner l'existence. Exclusi- 
vement préoccupé des négociations avec les cabinets étrangers et 
plus encore des négociations ouvertes avec ses adversaires person- 
nels, il n*avait de temps à donner ni aux réformes législatives qui 
servent les intérêts, ni aux réformes administratives qui développent 
la richesse. Distribuer des faveurs, des abbayes et des pensions, tel 
fut le souci principal de l'homme qui tenait sa mission pour accom- 
plie depuis qu'il avait triomphé. C'est à peine si l'on trouve durant 
ces années calmes et vides quelques traces de l'initiative du mi- 
nistre. Celle-ci n'apparaît avec quelque vivacité que dans sa persé- 
vérance à provoquer l'exécution de la bulle pontificale rendue contre 
les cinq propositions de Janséuius. Mazarin fit contre les jansénistes 
des efforts presque passionnés, qui contrastent avec ses choix épis- 
copaux trop souvent cyniques, et surtout avec ses antipathies bien 
connues contre la cour romaine. Toutefois il était en ceci très consé- 
quent avec lui-même, car l'une de ses appréhensions les plus vives 
était de voir un jour l'opposition politique renaître sous le couvert 
de l'opposition religieuse. 

II. 

Des discussions délicates avec les Suisses et les Hollandais, une 
négociation beaucoup plus importante avec Cromwell, remplirent les 
années dont je viens de signaler la stérilité sous le rapport adminis- 
tratif, et Mazarin déploya, comme il le faisait toujours en pareille 
matière, les éminentes qualités de son esprit. Les Suisses menaçaient 
de ne pas renouveler leurs capitulations, car on leur devait des 
sommes considérables que le trésor épuisé était dans l'impossibilité 
de leur payer, et Ton disait déjà : Point d'argent, point de Suisses. 
« Le cardinal, dit un de ses négociateurs, aurait bien voulu les sa- 
tisfaire, mais sans argent, car il regardait les trésors du roi comme 
lui appartenant, et il ne pouvait se résoudre à les dépenser, quelque 

(1) 11 ne faudrait point opposer à ce jugement la création du collège d^s Quatre-Na- 
tions et le don de la bibliothèque Mazariue^ que le caidinal n'opéra que par disposiUons 
testamentaires. 



I£ CAmOniAL DE MAZABM. 71 

motage qu'U en pût relî rer (1 ) . » Quoi qu'il en soit, secondé par les 
«pédieos du surintendant Fouquet, Mazarin satisfit nos vieux al- 
iklïsè résolut aussi , après des débats qui faillirent provoquer une 
roptore avec les états-générani, à payer aux Hollandais la rançon 
Sm quantité considérable de bâtimens marchands capturés par 
soscroiseurs, que la roalveillance prétendait être commandités par 
les fonds mêmes du ministre. Enfin Mazarin reprit avec le rude 
soldat qui venait de faire tomber la tète du gendre de notre 
Heori IV une négociation qui antérieurement avait été de sa part 
fobjct de tentatives réitérées, mais infructueuses. Depuis la pro- 
damadon de la république d'Angleterre, le cardinal entretenait à 
Londres des agens secrets dont Brienne nous a conservé les rap- 
ports, M. Gentillot et M. d'Estrade, hommes d'un vrai mérite, avaient 
vu leurs avances repoussées par le flegme hautain du protecteur 
etaTaient dû quitter le sol britannique; mais lorsque Cromwell se 
fiit pris à délibérer plus résolument avec lui-même sur la forme 
déGnitive à donner à sa puissance, quand il eut compris qu'il impor- 
tait de ne point s* isoler, et que son alliance était d'un prix égal pour 
h France et pour l'Espagne, il écouta avec plus de complaisance 
les flatteuses paroles qui lui arrivaient simultanément de Paris et de 
Madrid. 

Le cabinet de l'Escurial ofl'rait de faire rendre à l'Angleterre la 
fille de Calais, cette porte de la France qu'elle avait occupée si 
longtemps; celui du l^lais-Royal s'engagea à conquérir Dunkerque 
avec le concours des flottes anglaises, et à remettre à Cromwell 
cette possession tant convoitée, en ne retenant pour lui que Grave- 
lines. A cet appât, l'imagination de Mazarin joignit beaucoup d'au- 
tres séduisantes perspectives. « Nous nous prévalûmes, dit le com- 
missaire délégué par le cardinal pour cette négociation, du désir de 
la nation anglaise d avoir un pied dans les Indes, et lui faisant voir 
la facilité qu'elle avait d'y réussir, nous lui fîmes oublier l'étroite 
amitié dans laquelle elle avait vécu avec les Espagnols. Nous insi- 
nuâmes que l'espérance d'un bon commerce ne devait pas empê- 
cher les Anglais de songer à se rendre maîtres des richesses des 
Indes occidentales; ce qui fit impression sur l'esprit de Cromwell, 
d* autant plus qu'il voyait bien que si les Anglais n'étaient occupés, 
ils auraient peine à soufl^rir l'autorité qu'il prenait sur eux (2). » 

On voit qu'en diplomatie comme en guerre civile, le cardinal Ma- 
n.rin payait très cher le succès; peut-être même l'acheta-t-il a un pi ix 
exorbitant lorsque, pour obtenir le concours d'une flotte anglaise, il 

(1) Mémoires da comte de Brienne, deuxième partie, année 1655. 
(i) Ibid., année 1656. 



72 REVUE DES DEUX MONDES. 

abandonna une position telle qu'était celle de Dunkerqu3, en joignant 
à cela la perspective de la conquête des Indes occidentales. Il va 
sans dire d'ailleurs que les deux cours qui se disputaient alors Tal- 
liance de l'Angleterre, et par lesquelles Cromwell se faisait marchan- 
der tour à tour, protestaient d'une admiration égale pour le grand 
homme, et luttaient d'empressement à qui interdirait son territoire 
aux fils du monarque infortuné dont l'un versait alors pour la France 
l'auguste sang que lui avait transmis sa mère (1). 

Quoi qu'il en soit, Mazarin ne perdit ni le profit de ses avances ni 
celui de ses flatteries, et Cromwell consentit à être salué par le car- 
dinal-ministre des titres jusqu'alors réservés aux plus grands rois. 
Mazarin prit et livra Dunkerque en gardant Gravelines, et la guerre 
feite en commun par Louis XIV et par le protecteur fixa enfin la for- 
tune. L'Espagne comprit que cette alliance aggravait tous ses périls, 
et que les troubles qui l'avaient servie si longtemps étaient arrivés 
à leur terme. Elle se retrouvait donc, en 1658, dans une situation 
non moins critique que celle à laquelle la fronde l'avait si heureuse- 
ment arrachée dix années auparavant. De plus, Ferdinand III était 
mort, et la diplomatie française à Francfort avait fait introduire 
dans les capitulations acceptées par le nouvel empereur d'Allemagne 
l'engagement formel de ne seconder d'aucune manière la branche 
. espagnole de la maison d'Autriche. Pressée par la France et par 
. l'Angleterre, isolée de l'empire, ayant à cœur de retrouver la dispo- 
nibilité de toutes ses forces pour écraser le Portugal, qu'elle ne con- 
sidérait pas comme pouvant lui opposer une résistance sérieuse, la 
cour de Madrid en vint à désirer la paix aussi vivement qu'elle l'avait 
souhaitée à Munster avant les premiers troubles de Paris. 

Les pertes que ces troubles avaient fait essuyer à la France, en la 
contraignant de son côté à restreindre ses prétentions, écartaient 
d'avance des négociations les difficultés contre lesquelles elles avaient 
échoué si longtemps. L'Espagne, en effet, avait recouvré la Catalogne 
par la défection du comte de Marchin, l'un des adhérons du prince 
de Condé; elle avait pacifié la Sicile et reconquis le royaume de 
Naples, la guerre civile et la faiblesse de notre marine ayant con- 
traint ce royaume de limiter dans des bornes trop restreintes les 
secours donnés à l'insurrection dans laquelle le duc de Guise vint 
terminer par une page de roman la glorieuse histoire de sa maison. 
Le cabinet de Madrid comprenait d'ailleurs l'impossibilité de dispu- 
ter plus longtemps à la France les conquêtes faites en Artois, en 
. Flandre et dans le Luxembourg, et qui remontaient pour la plupart 

(l) I^ duc d'Yoïk était lieutenant- général dans Tarmée de M. de Turenne. Il a laissé 
des Mémoires d*un intérêt véritable, paiticuiièrement sur les opérations miUtaires de 
1654 à 1C57. 



JLE CARDINAL DE MAZARIN. 73 

vs\ premiers temps de la guerre déclarée par Louis XIII à Phi- 
lippe IT. II s'était aussi résigné à lui abandonner le Roussillon et les 
tcnriioires situés au-delà des Pyrénées, résignation commandée par 
(féridentes nécessités, puisque l'Espagne n'avait pu les recouvrer 
lofîqu'elle était servie par l'épée de Condé et par Témigration d'une 
siDonibreuse noblesse militaire. 

Les concessions auxquelles sa faiblesse conduisait cette cour 
étaient d'ailleurs adoucies pour elle par la perspective de donner une 
rené à la France. Le roi catholique avait aîors deux jeunes fils; l'u- 
nion de sa fille aînée avec le roi de France ne semblait donc pas 
devoir amener pour V avenir de complications politiques. La nation 
espagnole se faisait des illusions, que son gouvernement ne pou- 
vait partager, sur la valeur du désistement préalable que donneraient 
Louis XIV et V infante de leurs droits éventuels sur la succession 
de Philippe IV, au cas qu'il mourût sans enfant mâle. Dans les lan- 
gues négociations des Pyrénées, Mazarin toucha le plus légèrement 
possible aux dangereuses questions soulevées par les renonciations 
qu'il était dans Vobligation de souscrire, et c'est une justice à rendre 
à la sagacité de don Louis de Haro, que celui-ci parut singulièrement 
douter lui-même de l'efficacité de pareilles clauses, si les événemens 
fournissaient jamais à une puissante monarchie un prétexte pour 
8 y dérober (1). 

Une objection insoluble avait seule retardé, depuis la mission se- 
crète de M. de Lyonne à Madrid, la signature des préliminaires de 
paix. Il répugnait au roi d'Espagne de paraître manquer de recon- 
naissance pour le grand général qui lui avait prêté un si puissant 
concours; il lui répugnait davantage de décourager pour l'avenir les 
princes et les seigneurs disposés à imiter l'exemple de Condé, car 
c'était renoncer à la politique traditionnelle de l'Espagne. Le cabinet 
de TEscurial exigeait donc, pour prix des concessions faites à la 
France, le rétablissement de M. le Prince dans les bonnes grâces du 

(I) « Don Loiiis de Haro ajouta qa'il Youliit sar ce propos me dire confldemmrnt que. 
nonobstant que daos le couseil de son roi on u*ait jamais pensé à Talliance qu'avec les 
RQoociitioDS; il n'y eut personne qui fût d'avis de marier l'infante avec le roi, parce 
qolls avaient soutenu, comme lui aussi le croyait, que nonobstant ces renonciations, sj 
son maître venait à perdre ses deux enfans, il serait à souhaiter, et non pas à espérer, 
qo? la France ne prétendit pas de succéder, et qu'elle ne prit toutes les plus fortes réso- . 
lotions pour cela. 

CêtU: opinion parait avoir été partagée par Philippe IV lui-même, qui ne doutait 
àocunement du droit éventuel de sa fille malgré les renonciations. D'après une conver- 
iatioo avec Anne d'Antriche, M^* de Mottevillc prête ces mots au roi d'Espagne : Esto 
et ujia paiaratla, y si faltasse el principe, de derecho mia hija ha da heredar; — c'est 
11» t}Ui:>e; sî le prince mourait, ma fille devrait de droit héiiter. — - Déclaration d'autant 
(las importante à recueillir qu'au moment où la faisait Philippe IV, des deux enfans 
Tirans à l'onveitore des négociations, le plus jeune était mort. 



74 RETUE D£8 DEUX MONDES. 

roi, et sa réintégration dans la plénitude de ses biens, honneurs, 
charges et gouvernemens; mais Mazann, représentant convaincu et 
victorieux de l'autorité naonarchique, se refusait avec autant de rai- 
son que de persévérance à cette réhabilitation, entendant ne rouvrir 
les portes de la France au prince qui Tavait si longtemps combattue 
qu'en vertu de lettres d'abolition, dont le seul effet aurait été de lui 
rendre ses biens personnels. L'obstacle fut insurmontable pendant 
trois ans; peutr-être Fauiait-il été longtemps encore sans l' alliance 
que Mazann parvint à conclure avec l'Angleterre, et sans un expé- 
dient dont l'habileté est moins contestable que la convenance. 11 ré^ 
solut de faire à la régente de Savoie des ouvertures, avidement ac* 
cueillies par cette fille de Henri IV, et de simuler un projet de 
mariage entre Louis XIV et sa jeune cousine. On sait que Marguerite 
de Savoie, déjà saluée reine de France, fut conduite à Lyon par sa 
mère, etque le cabinet de Madrid, voyant s'évanouir la chance d'une 
paix qui loi était si nécessaire, expédia en toute hâte un agent secret 
à Mazann, pour offrir l'infante en acceptant toutes les conditions 
antérieurement proposées par le ministre. 

Les difficultés étaient levées : il n'y avait plus qu'à donner une 
forme à l'accord destiné à rendre la paix au monde, en constatant 
enfin l'irrévocable suprématie acquise par la France. L'heureuse for- 
tune de Mazarin lui valut l'honneur insigne que son génie n'avait 
pu assurer à Richelieu. Avec un appareil inconnu jusqu'alors, les 
ministres des deux cours, dont l'une résumait toutes les grandeurs 
du passé, l'autre toutes celles de l'avenir, s'acheminèrent vers la 
frontière. Dans une Ile ignorée, limitrophe des deux empires, s'ou- 
vrirent des conférences, retardées et plus d'une fois suspendues par 
les puérilités d'un cérémonial dont l'esprit très libre de Mazarin fait 
en toute occasion bonne justice, mais dont les minuties ne déridè- 
rent jamais le flegme espagnol, heureux de dissimuler sous la stricte 
égalité dans la forme l'inégalité dans la puissance. 

En abordant le premier ministre de Philippe IV, le cardinal s'at- 
tendait à n'avoir à rédiger qu'un contrat de mariage et un traité dont 
les bases avaient été fixées d'avance. On était d'accord en effet, et 
sur l'union royale, avec la clause des renonciations, moyennant une 
simple dot en argent, et sur les rétrocessions faites par la France 
à l'Eispagne, et sur les territoires cédés par celle-ci dans les Pays-Bas 
et aux> frontières des Pyrénées; mais l'écueil contre lequel on s'était 
déjà brisé reparut tout à coup, et durant quatre mois l'Europe re- 
tomba dans des perplexités dont les lettres du cardinal retracent le 
tableau saisissant et mobile (1). Philippe IV avait prescrit à son mi- 

(1) La oorrespoiidance diplomati(iue de Maxaxia s'oavie le 29 juin peur finir an 



LE GAHDIffAL DE MAZABIN. 75 

nistre de tenter les derniers efforts pour le rétablissement complet 
àaprioce de Condé et du duc d'Enghien, son fils. Si difficile que fût 
cette tâcbe, don Louis de Haro, circonvenu par les nombreux agens 
de M. le Prioce, au premier rang desquels se faisait remarquer 
Pierre Lenet^ conçut Tespérance de Taccomplir en opposant Timpas- 
abilité castillane à la vivacité bien connue du cardinal. Il attaqua 
celui-ci par son tempérament, multipliant à chaque conférence les 
formalités, les lenteurs et les plus subtiles inventions de l'esprit 
dilatoire. Don Louis comptait sur î'ennui profond qu'inspirait au 
mioistre un séjour prolongé dans un bourg des Pyrénées; il espérait 
quelque chose de la mauvaise santé du cardinal, aggravée par Tin- 
salubrité des lieux; il comptait sur le désespoir qu'il ne manquerait 
pas d'éprouver au milieu de ces âpres montagnes, en voyant appro- 
cher l'hiver avec ses neiges et ses frimas, sans que rien fût encore 
terminé entre les deux cabinets. 

Mais Mazarln fit une défense aussi résolue que Tattaque, et, con- 
vaincu que la patience allait devenir le premier élément du succès, 
il demeura jusqu'au bout pleinement maître de lui-même. A la tac- 
tique qui consistait à ne point conclure, sans toutefois s'exposer à 
rompre, il opposa péremptoirement la menace d'une rupture à la- 
quelle il savait fort bien que ne s'exposerait pas la cour d'Espagne, 
quelque passion qu'elle mît à servir les intérêts du prince. 11 fallut 
donc changer de batterie pour entamer l'inQexible résolution du 
cardinaL Don Louis de Haro y parvint en annonçant, sur l'ordre 
formel du roi son maître, que celui-ci renonçait à fléchir le roi de 
France en faveur de son parent malheureux, mais que, ne pouvant 
sans déshonneur abandonner un homme qui s'était fié à elle, sa ma- 

1 DOfpni b re 1659, jonr de la signature du traité. Voici quelles furent les principales 
dispositions de ce grand acte. 

Le traitî» des Pyrénées contient cent vingt-quatre articles. Les premiers déterminent 
les conditions du mariage de Louis XIV avec l'infante Marie-Thérèse, laquelle, moyen- 
nant le paiement d'une dot de 500,000 écus d'or, renonce, conjointement avec son époux, 
i tout droit de succession sur les états du roi d'Espagne, par quelque titre que ce puisse 
être ( art. !•»* S5). 

L'Espagne cède i la France tout l'Artois, à la réserve de Saint-Omer et Aire. Elle cède 
en outre dans le comté de Flandre G ra vélines, Bourbourg. Saint- Venant et leurs dépen- 
dances; dans le comté de Haiuault, Landrecy et Le Qnesnoy avec leurs bailliages et 
annexes; dans le duché de Luxembourg, Thionville, Montméily, Damvilliers, ivoy, 
Cherancy, Marrille et leurs dépendances; dans le pays entre Sambre et Meusn, Marien- 
boorg. Philippeville et Avesnes; enfin elle abandonne les comtés du Roussillou et de 
Cooflans (art. 35 à 43). — La France, de son côté, restitue à TEspagne toutes les places 
et territoires non compris au traité et qu'elle occupe en Bourgogne, dans les Pays-Bas, 
en Italie, etc. Par Taiticle 60, la France s'engage à ne donner aucune assistance directe 
ou iu'iirecte an rci de Portugal contre l'Espagne. Enfin d'autres dispositions règlent les 
iatéféts des ducs de Lorraine^ de Savoie et de Modéne. 



76 REVUE DES DEUX MONDES. 

jesté catholique constituerait une souveraineté indépendante au 
prince de Condé, soit dans les Pays-Bas, soit dans une partie de 
ses possessions d'Italie. Un tel acte, qui n'aurait point excédé le 
droit du roi d'Espagne, n'allait à rien moins qu'à établir dans les 
meilleures places de Flandre un asile permanent pour les factieux. 
Mazarin comprit que sur une semblable proposition il fallait ou 
briser à Tinstant, au risque de recommencer une guerre dont l'im- 
popularité aurait fini par l'accabler, ou transiger de bonne grâce 
en tirant le meilleur parti possible d'une concession devenue néces- 
saire. Le cardinal eut le bon esprit de faire passer l'intérêt perma- 
nent de la France avant celui de son amour-propre. Il offrit de don- 
ner à Condé, non le gouvernement de Guienne, dont ce prince avait 
profité pour faire la guerre à son roi, mais celui de la Bourgogne, 
vieil apanage de sa maison, en attribuant sa charge de grand-maître 
au duc d'Enghien, innocent des fautes de son père; mais, pour prix 
de cette concession, faite d'un ton qui n'admettait plus de milieu 
entre une adhésion et une rupture, il demanda qu'aux nombreuses 
cessions territoriales déjà stipulées l'Espagne ajoutât celle des villes 
d'Avesnes, de Philippeville, de Marienbourg dans les Pays-Bas, 
avec le comté de Conflans du côté des Pyrénées. 11 exigea de plus 
que Philippe IV rendît au duc de Neubourg la ville de Juliers, se 
désistant sur ce point-là du bénéfice des préliminaires qui l'avaient 
maintenu en possession de cette place. 

Ces exigences étaient considérables sans doute; mais Mazarin avait 
enlacé son adversaire dans un cercle d'où il fallait désormais sortir 
par la guerre, et le cœur manquait à l'Espagne pour aller jusqu'à 
cette extrémité-là. Cette cour céda donc, en s'efforçant de couvrir 
par les pompes du mariage l'aveu de sa déchéance, et elle paya la 
rançon de Condé d'une manière digne d*un aussi grand homme. Le 
jour où ce prince se réconcilia avec la France, il lui fut en effet donné 
d'apporter à sa patrie autant de profit par le prestige de son nom 
qu'il aurait pu le faire par une victoire. 

Le traité des Pyrénées fermait glorieusement pour Mazarin une 
carrière dans laquelle s'étaient accomplies tant de grandes choses. 
Quelques mois plus tard, le traité d'Oliva faisait participer le nord 
de l'Europe à la paix que venait d'assurer aux puissances méridio- 
nales l'union de Louis XIV et de l'infante Marie-Thérèse. Les aspi- 
rations de liberté politique qui avaient si vivement agité le monde au 
début de la carrière du cardinal étaient partout vaincues ou com- 
primées. En France, la monarchie absolue l'avait définitivement em- 
porté; en Angleterre, la restauration des Stuarts était opérée; en Italie, 
l'Espagne avait triomphé de la démocratie à Naples et de l'aristo- 
cratie sicilienne à Palerme; en Danemark enfin, le despotisme venait 



L£ CARDINAL DE MAZARIN. 77 

de recevoir, par la révolution de 1660, une consécration régulière et 

lègile. L'idée dont Mazarin avait été Finstrument habile triomphait 

tecsortousles points à la fois, et ce ministre pouvait se promettre 

poorsoo œuvre un avenir séculaire. Ce fut dans la plénitude de ses 

accès et de ses espérances qu'il dut payer sa dette à la mort. De 

oiaotes souffrances qui lui annonçaient une fin prochaine rappe- 

lirait enfin cet esprit tout plein des intérêts de la terre à la salu- 

dire contemplation de leur vanité. Le cœur de Mazarin n*avait battu 

imni vingt années que pour la puissance et pour la richesse; on 

Fifiit vu dans les derniers temps de sa vie « prendre encore plaisir 

àlaire repasser par ses mains quasi tout le royaume pour le donner 

fiècei pièce à ses nièces et à ses amis. » Cependant celui que la 

plos bieoveiUante des femmes soupçonnait « d'être à peu près sans 

idigioD » trouva, soit dans les lointains ressouvenirs de l'enfance, 

soitdiBsde miséricordieuses visitations, assez de force pour remplir 

foDe manière édiGante tous ses devoirs de chrétien, et pour faire 

JBsqn'ia bout « bonne mine à la mort, en la regardant avec une 

iotiipifiitë pareille à celle des plus grands hommes (1). » 

Aiosi finit le ministre pour lequel la postérité a commencé depuis 

èaa siècles sans qu'il y ait encore conquis sa place définitive. J'ai 

vwda me donner à mon tour quelque droit de juger cette mémoire 

iHtIIottée entre l'intrigue et la grandeur. J'ai dit par quelle inspira- 

tioQ naturelle de la régente le cardinal était monté au pouvoir pour 

fiider à défendre contre les grandes factions princières le dépôt 

ikrs si menacé de l'autorité monarchique; je l'ai montré aux prises 

irec des difficultés surmontées quelquefois par sa souplesse, mais 

iggravées le plus souvent par son imprévoyance. En recueillant les 

teoignages contemporains, j'ai constaté l'encouragement donné 

«M factions par une guerre ertérieure systématiquement continuée 

lins la pensée de les empêcher de naître. Durant la fronde, nous 

Mns vu le cardinal courageux, mais hésitant, nouant simultané- 

Mit les intrigues les plus contraires, suivant d'ordinaire les événe- 

M» sans les dominer; et si dans la victoire du représentant de l'an- 

toitë royale nous avons salué celle de la France, attaquée dans sa 

pôssance, compromise dans son unité, nous avons dû, dans cette 

'•ctoire, faire à l'impéritie des vaincus une part plus grande qu'à 

TWikté du vainqueur. Sans méconnaître les rares qualités de 

^noepour lequel ni les cabinets ni les consciences n'avaient de 

•^Ws, je n'ai trouvé dans les actes de son administration intérieure 

*VDes, m projets, ni rien qui s'élevât au-dessus de la manutention 

^1 ^'n^ir^g de M'^* <ie Motteville. Mazarin mourut le 9 mars 16G1^ à Tàge de cin* 



78 REVUE DES DEUX MONDES. 

des plus tristes intérêts et des plas sordides préoccupations domes- 
tiques. Mazarin écrivit sans doute pour nos ministres en Westphalie 
de merveilleuses dépêches, il déploya lui-même aux conférences des 
Pyrénées les qualités les plus précieuses du négociateur; mais les 
glorieux résultats consignés dans les traités signés par lui étaient 
assurés du vivant du cardinal de Richelieu, dont la politique les 
avait préparés, et tout Tbonneur de son successeur fut de les avoir 
maintenus. Écrivain politique et ambassadeur consommé, aussi sa- 
gace pour deviner les faiblesses que peu scrupuleux pour en profiter, 
Mazarin fut moins un grand ministre qu*un admirable diplomate, et 
il demeure le premier des hommes du second ordre. 

Si le génie n'illumina point Tintelligence de Miizarin, si aucno 
souffle généreux n'échauffa son cœur, un bonheur sans égal le servit 
dans la perpétration de son œuvre. Durant dix-huit années de mi- 
nistère, il n'avait poursuivi qu'un but, l'anéantissement de toutes 
les résistances au profit de l'autorité monarchique. A son lit de mort, 
il n'entretenait qu'une espérance, celle d avoir pour successeur dans 
l'exercice du pouvoir le royal élève qu'il avait formé. Or ce but fut 
atteint pour plus d'un siècle, et les premières paroles de Louis XIV 
en quittant la chambre mortuaire attestèrent que le vœ.u du cardinal 
allait recevoir la plus solennelle des consécrations. 

111. 

De toutes les forces qui s'étaient si longtemps heurtées dans la so- 
ciété française, il n'y survivait plus qu'une royauté exercée par un 
prince de vingt-deux ans, qui était en même temps et le cavalier le 
plus brillant de son royaume et l'homme le plus convaincu de l'im- 
piété de toutes les résistances. La bourgeoisie venait de voir s'éva- 
nouir sous la fronde les vagues espérances qu'elle conservait encore 
depuis la ligue. Introduite au xiv» siècle dans les assemblées de la 
nation, elle avait atteint dans les luttes du xv l'apogée de son im- 
portance politique, car si depuis lors le tiers-état alla toujours gran- 
dissant en richesse et en lumières, sa place se restreignit de plus en 
plus dans la constitution de Tétat. Une circonstance dont la portée 
a été trop peu comprise avait surtout concouru à ce résultat : la 
bourgeoisie française avait conipromis son indépendance vis-à-vis 
de la royauté en se jetant dans les cours de justice au lieu de s'éta- 
blir solidement sur le terrain des états- généraux; elle avait donné 
au pouvoir prise sur elle, en développant outre mesure l'importance 
des compagnies judiciaires, au détriment de la véritable et légitime 
représentation nationale. N'ayant dès lors à invoquer, pour partici- 
per à l'action législative, que des titres aussi contestables que ceux 



L£ CARDINAL DE MAZARIN. 79 

^ctscoarsélles-iDèines, elle en prît les allures incertaines, au point 
qoe, parla salte, elle cooserva toujours quelque chose de tinr)ide et 
Rabaissé jusque dans les plus violens paroxysmes de la faction. 

Qd sort non moins funeste attendait Taristocralie française. Les 
koatATODS et les princes apanages qui succédèrent à ceux-ci 
«copiieDt dans la hiérarchie féodale une trop grande place pour 
iieir,c8iDnie les seigneurs anglais, besoin de recourir incessamment 
à la Dation a6n de résister à la couronne; ils combattaient la royauté 
irec leurs seules forces, et bien pins dans Tespoir de lui échapper 
pr BDe quasi-indépendance qu avec la volonté de restreindre son 
pouvoir, en conquérant des droits pour eux-mêmes. Au Heu de limi- 
ter la puissance du trône, ils aspirèrent à la briser, et furent toujours 
n péril pour la puissance de la France sans devenir jamais un point 
iappoi pour la liberté. Aussi le concours de Tétranger fut-il pour 
en une sorte de tradition qu'ils envisageaient comme ne présentant 
rieD d'incompatible ni avec le devoir ni avec l'honneur. Depuis les 
Aks de Bourgogne jusqu'aux princes de Condé, sous les Valois 
CMDDe sous les Bourbons, on les vit, sans plus d'hésitation que de 
Rfliords, ouvrir le royaume aux Anglais ou bien y appeler les Espa- 



De toutes les forces qui s étaient développées dans la France de nos 
pères, une seule n'avait jamais déçu les espérances de la nation. Tan- 
<lis que les deux classes principales de la société s'agitaient d'une 
ttiière aussi stérile, la royauté avait été l'instrument de tous les 
progrès accomplis, et avait exercé durant dix siècles un rôle cou- 
MKnment utile, constamment identique avec lui-même. Elle avait 
vradié la Gau!e aox barbares, maintenu le christianisme en Europe, 
ainocbi les serfs, émancipé les communes, appelé autour d'elle le 
tiers^ètat» çrandi k T ombre de son autorité tutélaire. La royauté avait 
jeté dans la légende les noms de Clovis et de Clothilde; elle avait mis 
nr les autels l'image de saint Louis; elle avait éveillé sous son toit 
lolitaire Théroîsme de Jeanne d'Arc; elle seule avait entretenu, durant 
In luttes contre l'étranger, le long espoir des générations mortes à 
la peine. Dans un symbolisme patriotique et religieux, l'idée monar- 
chique résumait donc, à l'heure où elle s'incarnait dans un jeune 
novetain dont la nature avait plus fait un roi qu*un homme, toute 
la poésie, tous les souvenirs et la plupart des intérêts vitaux de la 



Les doctrines de toutes les écoles venaient, concurremment avec 
!> déceptions de tous les paitis, rehausser l'institution royale pour 
J» transfigurer. Nourris dans les traditions romaines, les magistrats 
«trouvaient dans les chefs de la monarchie les continuateurs des 
^^, et les ecclésiastiques voyaient briller à leur front un reflet 
'<! sacerdoce royal institué dans IsraSl par le Seigneur lui-même, 



80 REVUE DES DEUX MONDES. 

lorsqu'il changeait en sceptre d'or le bâton pastoral de David. La 
politique sacrée de Bossuet fut la substitution la plus hardie en même ■ 
tenips que la plus sincère de l'idée judaïque à l'idée nationale. Cette* 
transformation était alors si universellement opérée dans les esprits 
et dans les consciences, que Massillon n'étonnait personne lorsqu'il 
relevait à la hauteur d'une sorte de vérité dogmatique, en prêchant 
devant l'enfant destiné à faire tomber si bas la puissance que l'ora-* 
teur sacré semblait associer à l'essence des choses divines (1). 

La royauté allait donc briller d'un éclat inconnu jusqu'alors sur 
le sol labouré par la révolution et par les siècles; elle allait deve- 
nir la forme même dans laquelle s'encadreraient naturellement et 
sans effort les institutions, les idées et les mœurs de cette France 
façonnée à son image. La génération que nous avons vue si inquiète 
et si bruyante se mit en parfaite harmonie avec l'ère nouvelle, dont* 
elle avait en vain tenté de retarder l'avènement, et acheva ses jours 
sous le joug universellement accepté d'une discipline forte et puis- 
sante. Ces hommes voués à l'esprit de faction, ces femmes vouées à 
l'intrigue et à la galanterie, devinrent les plus soumis des sujets ou 
les plus héroïques des pénitentes, et l'ordre rentra dans les âmes 
sitôt qu'il fut rentré dans la société. Ce fut seulement alors que cette 
génération dévoyée se mit en pleine possession de toutes ses vertus. 
Dans les camps et à la cour, Condé ne fut pas seulement le plus ré- 
servé des princes, il fut encore le serviteur le plus soumis, le carac- 
tère le plus facile, et les événemens le transformèrent à ce point qu'un 
grand homme ne s'est jamais moins ressemblé à lui-même. 11 en fut 
ainsi de tous les acteurs de ces scènes si vite oubliées. La postérité 
ne connaît guère de la princesse palatine que « ces années durant 
. lesquelles ses yeux si délicats faisaient leurs délices des visagea 
ridés et des membres courbés sous les ans; » et si les austérités de 
M"* de Longueville ne furent pas, comme celles d'Anne de Gonzague, 
données en exemple au monde par le grand panégyriste chrétien, il 
était réservé à la sœur du grand Condé d'apparaître de nos jours, 
sous le pinceau d'un grand maître, plus radieuse dans ses douleurs 
que dans sa beauté. 

Le règne de Louis XIV ressemble si peu aux temps qui l'ont immé- 
diatement précédé, qu on éprouve quelque étonnement en retrouvant 
les mômes personnages dans des pièces aussi dissemblables. Ce n'est 
jamais sans une sorte d'hésitation et presque d'effroi que les hommes 
de cette époque reportent leurs pensées « vers ces tempêtes par où 
le ciel avait besoin de se décharger pour préparer le travail de la 
France prête à enfanter le règne miraculeux de Louis (2) . » 



(i) Petit carême prêché en 1717 devant Louis XV. 
(2) Bossuet^ Oraison funèbre d*Ànne de Gonzague, 



LE GABDINAL DE MAZARIN. 81 

Celte sxiété, formée sous l'aile de la royauté triomphante, vécut 
CD qoekioe sorte sur elle-même, dédaigneuse du passé, étrangère 
wBtmtvix préoccupations de l'avenir. Et pourtant dansTétroit es- 
piee rà eDe se trouva confinée, entre la régence d'Anne d'Autriche 
et la future régence du duc d'Orkans, elle eut une incomparable 
piadenr et quelque chose de cette quiétude qui n'appartient qu'aux 
idées immortelles. C'est qu'elle croyait posséder la plénitude de la 
Térité religieuse et sociale, c'est que dans son sein tous vivaient de 
b même vie, et qu'aucune note discordante n'y venait troubler Thar- 
■onieux accord de toutes les pensées. Cet accord se révélait dans 
bmâaifestatioDS les plus diverses de l'activité humaine : les pein- 
tures triomphales de Le Brun, les groupes de Puget et les jardins de 
Lnôlre en rendaient témoignage, comme les discours de Bossuet et 
ks drames de Racine. Une génération prédestinée cueillait enfin la 
feor de l'arbre arrosé par tant de sang. L'unité s'était faite non- 
seulement dans le territoire, mais dans les idées; jamais travail 
n'avait aussi complètement réussi, à ce point que tous les périls 
Doaveaux allaient sortir de l'excès même du triomphe. 

Eu ne poursuivant pas avec moins d'ardeur l'unité dans le pou- 
Toir que l'unité dans la nation, en brisant les résistances au lieu 
de les surmonter, Richelieu, Mazarin, et tous les ouvriers de l'œuvre 
iDonarchique, lui avaient en effet préparé des épreuves aussi sé- 
rieuses que celles dont leur génie l'avait fait triompher. La seconde 
Boitié du XVII* siècle exprima ce qu'il y a certainement de plus 
passager et de plus rare parmi les hommes, l'équilibre complet 
eotre les faits et les croyances. Pour qu'un tel état fût durable, 
pwr qu'il pût surtout servir de base à une théorie politique, deux 
choses auraient été nécessaires : l'infaillibilité dans le pouvoir et 
riDfaiUibilité dans l'esprit humain. Or les rêves de domination uni- 
Terselle provoquèrent les désastres du grand règne, et la société 
la mieux ordonnée qu'eât vue le monde alla finir bientôt dans les 
«gies de la régence. Bossuet vivait encore que déjà naissait Yoltaire, 
et les protestans n'étaient chassés que pour faire place aux ency- 
dopMistes. Le pouvoir avait marché d'entraînement en entraîne- 
wnt, et la pensée d'audace en audace. Malheureusement le premier 
restait sans aucun point d'appui pour se défendre contre lui-même, 
«traûéaotissement de toutes les forces régulières allait donnera 
l'iutre les allures désordonnées de l'esprit de faction : si l'on avait 
^Jré le présent à. la royauté absolue, on avait donc donné l'avenir 
*'* révolution. 

L. DE Carné. 



^*iu. 



LA NÉERLANDE 



LA VIE HOLLANDAISE 



I. 



VORMATION DU TEREITOIRE. — INONDATIONS ANCIENNES ET BÉCEMTES. 
— DESSÈCHEMENT DU LAC DE HARLEM. 



Il y a UH pays où les fleuves coulent^ pour ainsi dire, suspendus 
sur la tète des babitans, où de puissantes villes s'élèvent au-dessous 
du niveau de la mer, qui les domine et qui les presse, où des portions 
de cbamps cultivés ont été tour à tour envahies, cédées et reprises 
par les eaux, où le cours naturel des rivières a rattaché d'anciennes 
lies au continent par un lien de sable, et où d'anciennes parties du 
continent, détruites, naufragées, ont formé des îles récentes : ce pays 
est la Hollande. A la vue d'une constitution géographique si étrange, 
qui s'écarte de toutes les lois connues, on ne s'étonne point seulement 
qu'avec une poignée d'hommes la Hollande ait saisi et maintenu son 
indépendance, que sans carrières de pierre elle ait bâti des villes 
et des édifices remarquables, que presque sans bois elle ait construit 
des navires qui ont disputé la m^r aux plus formidables flottes; on ne 
s'étonne point môme qu'avec des terres stériles, inondées, défiant 
le soc de la charrue, elle ait fait de ses cités des marchés de bestiaux 
et des greniers d'abondance. Non, ce qui étonne avant tout, c'est 
qu'un tel pays existe. Ce qui intéresse ici le voyageur plus encore 



lA NÉERLAriDE ET LA YIE HOLLANDAISE. 83 

({oelesaccidens du paysage, le caractère des babitans, Fétendue et 
ûprrHçrriié du territoire, c'est le mystère d'une formation et d'une 
de^tioéesingulière^ qui s'expliquent en partie par la natuie, en partie 
pri industrie humaine. 

Im et plat comme une mer parfaitement calme, écbancré par des 
golfes ou des baies, entrecoupé de lacs intérieurs, baigné par des 
teu?€s qui se ramifient en plusieurs petites rivières, le sol de la Hol- 
Itode paraît avoir été le théâtre d'une lutte entre la terre et les eaux. 
Létat actuel du pays, sorte de transaction entre les deux élémens, 
est évidemment la conséquence d'événemens curieux et de causes 
particulières. Ces événeraens ne sont pas aussi anciens qu'on pour- 
rait le croire. Quand la science veut remonter au berôeau géologique 
des autres parties de l'Europe, elle est contrainte de s'adresser à des 
monumens sur l'interprétation desquels l'histoire est muette. Le gé- 
nie hiimaio poursuit à travers des ténèbres et des ruines le fil des 
éïéoemens qui ont du s'accomplir sur la terre dans un temps où 
riMmme, selon toute vraisemblance, était encore absent de la créa- 
tion. Ici, en Hollande, s'offre un spectacle plus singulier et plus nou- 
veau : ces golfes, ces lacs, ces groupes d'îles, ces terrains d'alluvion 
qui constituent des provinces entières, l'homme les a vus naître; il a 
m depuis les temps historiques la bouche des fleuves se fermer sous 
k dépôt toujours croissant des sables; il a vu la terre se convertir en 
eau et les mers intérieures se dessécher. Plusieurs des causes physi- 
ques auxquelles les naturalistes rapportent les très anciens change- 
œeos survenus dans l'économie du globe terrestre, — telles que les 
déluges, les yents, les marées, les mouvemens dans le niveau de la 
terre et de la nrier, — sont restées, même depuis l'établissement des 
Tilles, en pleine activité sur le sol des Pays-Bas. Longtemps après 
que la structure du continent européen était plus ou moins arrêtée, 
hHoUaode a commencé, a poursuivi, aujourd'hui même elle pour- 
sût encore le cours de ses formations géographiques. L'histoire na- 
terelle des variations du sol revêt donc ici un intérêt tout particulier. 
Celte histoire se lie aux destinées sociales du peuple qui habite les 
hys-Bjs; c'est de la géologie d'hier et d'aujourd'hui, de la géologie 
• action, et même^ à un certain point de vue, de la géologie poli- 
tique. Jusqu'ici les voyageurs et les nooralistes ont trop négligé de 
iwmstruire le théâtre physique sur lequel les diverses civilisations 
fcFEurope sont venues s'établir. La date et la nature de ce théâtre, 
bcoDditioos au milieu desquelles il s'est formé, ne sont pourtant 
psétrangères aux faits essentiels de la nationalité. Les peuples sont 
*q«eles influences extérieures des pays qu'ils habitent les déter- 
minent i ètre^ ce que les font Teau, le ciel et la terre. La valeur de 
^ causes topographiques augmente encore, quand une nation se 



8& REVUE DES DEUX MONDES. 

trouve placée dans des conditions uniques de position entre le conti- 
nent et la mer. La géographie de ce peuple est alors la préface de 
son histoire, la racine de ses mœurs, de ses institutions et de son 
génie. 

On peut savoir, à l'aide de documens certains, ce qu'était la Hol- 
lande à l'origine, ce qu'elle a subi de changemens par suite de l'ac- 
tion des fleuves et de la mer, ce qu'elle est devenue sous la main de 
l'homme, en un mot comment la Hollande s'est faite. Ce que l'action 
des fleuves a de puissant et souvent de terrible s'est révélé dernière- 
ment encore dans les inondations qui ont désolé plusieurs provinces 
néerlandaises : c'est sur ce théâtre de désastres récens que nous létu- 
dierons. L'action de la mer, nous pourrons l'obsen^er dans la région 
des dunes; celle de l'homme, sur tous les points du territoire, mais 
particulièrement aux environs de Harlem. Les élémens de l'histoire 
géographique de la Hollande nous seront ainsi fournis par les mo- 
numens mêmes de la nature, que viendront compléter d'autres do- 
cumens tirés des collections scientifiques, trop peu connues, qui 
existent dans les Pays-Bas. 

L 

En 1851, une commission fut nommée pour explorer scientifique- 
ment le sol de la Néerlande (1). Cette commission établit sa résidence 
à Harlem, célèbre par ses orgues, par le siège soutenu en 1572 
contre les Espagnols, et par l'honneur d'avoir donné naissance à 
Laurent Coster, qui est regardé en Hollande comme l'inventeur de 
l'imprimerie. Un autre titre désignait Harlem aux préférences de la 
commission : c'est l'abondance des documens scientifiques que ren- 
ferme cette ville, dont les habitans ont eu de tout temps le goût des 
collections. On sait que Harlem est la ville des fleurs. Là vivent les 
descendans de ces fameux amateurs de tulipes qui plaçaient leur 
fortune et leur amour-propre dans un oignon. Aujourd'hui ce n'est 
plus une fureur, une manie, mais c'est encore un goût, et des plus 
délicats. Il y a tout un art de créer des variétés nouvelles, d'as- 
sembler des couleurs, de produire des omemens artificiels, en un 
mot d'inventer des fleurs que n'avait pas prévues la nature. Sans 
être connaisseur, il est impossible, au mois de mai, de ne point voir 
avec intérêt ces riches cultures de jacinthes et de tulipes jetées en 
plein champ, quelquefois même sur le sable de la dune, comme un 

(1) Le mot de Néerlande (terre basse] a été adopté de préférence à celui de Hollande 
pour désigner Tensemble des provinces constituées, depuis la séparation de la Belgique, 
sous le titre de « royaume des Pays-Bas. d La Hollande proprement dite ne forme en 
effet que deux provinces de ce royaume. 



\Jl NtEELANDE ET LA VIE HOLLANDAISE. 85 

chak de Perse ou de Cachemire. Des collections de fleurs, le goût 

s'est porté dansées derniers temps sur les collections d'objets d'art 

etd'insioire naturelle. Seulement la plupart des voyageurs qui tra- 

xtaan la ville de Harlem à vol d'oiseau ou de vapeur ne soupçon- 

■eitpsmème rexîstence de ces richesses. En France, les trésors 

frieiûfiqaes sautent aux yeux; en Hollande, il faut les chercher. 

Cesdëp^, chefs-d'œuvre de patience et d'étude, la plupart des ha- 

lÂuis eux-mêmes les ignorent, les livres n'en parlent point, et une 

■odeste sollicitude les conserve religieusement sous clé. Ici la science 

fik être riche avec discrétion, mais pourtant elle n'est point avare. 

Cae véritable urbanité hollandaise, sans faste et sans recherche, ouvre 

ntotîers la porte aux amateurs. 

AU tète des institutions estimables qui fleurissent dans la ville de 
Hirieai, se place d'abord la Société hollandaise des sciences, dont 
im professeur distingué, M. van Breda, est le secrétaire perpétuel. 
Cetie société existe depuis cent trois ans. 11 est curieux de voir une 
sorte d'académie indépendante de l'état, et qui, soutenue par les 
contributions annuelles d'une trentaine de ses membres, possède 
BO cabinet d'histoire naturelle, donne des prix de 1,000 florins, 
poUie on grand nombre de mémoires. Ceà créations particulières 
aoot tout à fait dans les mœurs et dans le caractère de la Hol- 
hode. A Harlem vécut un honnête homme qui s'appelait M. Tey- 
ler: ce n'était point un savant, c'était un fabricant et un bourgeois 
de la ville; mais en mourant il laissa une somme considérable pour 
fonder, entre autres établissemens, un musée qui porte aujourd'hui 
SQo nom, le Musée Teylérien (1). Là, dans une maison extérieure- 
ineot simple, intérieurement vaste et splendide, se cachent une bi- 
Uiotbèque riche en livres de science et de voyages, une galerie de 
tableaux dans laquelle figurent les meilleurs ouvrages des peintres 
hollandais vivans, un cabinet de minéralogie et de physique, une 
nre collection de fossiles (2). On sera peut-être étonné d'apprendre 
qoece musée, dont toutes les villes de la France et de F Europe en* 
vieraient les trésors, a été fondé seulement par douze personnes. 
Plus libéraux encore que le donateur, les directeurs actuels admettent 
<feax fois par semaine le public de Harlem dans ce sanctuaire de l'art 

;») Sons aTons recueilli cette ioscription commémorative, gravée en lottres d*or sur 
lutire blanc : MustBum Tetlrrianum ex testamento viri optimi de posteritate bene 
^^e»tis tfdifUandum curaverunt... Suivent les noms des commissaires qui ont exécuté 
^ iHaitioiis du testateor. 

9t Pirmi les ruines de l'ancien monde, nous avons remarqué quatre beaux échanlU- 
hm dn mjfsifiosaurus^ reptile qui vivait et courait sur la terre, une série d'insectes 
^ï'wèdans le terrain jurassique, d.s débris de squalhdon on grand serpent de mer, 
hùewnplairts de la salamandre, quelques os de l'oiseau géant de la Nouvelle-Zé- 
•■*, et beaucoup d 'autres moQumens uniques ou précieux d'une création qui n'est plus. 



86 RrVUE DES DEUX MONDES. 

et de la nature; mais c'est une tolérance, on pourrait presque dire 
une généreuse infraction au testament. 

Aux portes de Harlem s'élève un bois qui rivalise en agrément et 
en beauté avec celui de La Haye. Ces deux bois ont été touchés par 
la main de l'homme, mais avec cet art délicat et parfait qui respecte 
la nature en Tornant. On n'imagine point, en été, de plus délicieuse 
promenade; ces parcs où errent en demi-liberté des cerfs et des 
daims, ces îles peuplées par des cygnes, ces pièces d'eau sur les- 
quelles s'écroulent pour ainsi dire des masses de fraîche et opulence 
verdure, ces clairs-obscurs qu'interrompt tout à coup la lumière, ces 
silences troublés par la voix des oiseaux, tout cela tient de l'enchao- 
tement et du rêve. Quelques parties du bois de Harlem sont évidem- 
ment de plantation récente; mais, dans les allées sombres, on ren- 
contre des arbres au port superbe et centenaire, à l'allure vaillante, 
qui ont avec les arbres de La Haye un air de famille. Des natunK 
listes ont même cru que ces deux bois étaient les lambeaux d'une 
ancienne forêt, située autrefois à une assez grande distance de la 
mer, et qui avait été déchirée par les révolutions du sol. 

C'est à l'entrée du bois de Harlem, dans une ancienne résidence 
royale dont on a fait un musée de tableaux, que la commission de 
géologie nationale a déposé le résultat de ses recherches. Ce musée 
des antiquités naturelles de la Hollande est encore à l'état embryon- 
naire : on y trouve pourtant des exemplaires curieux, — la tourbe à 
ses différons degrés de formation, les sédimens des rivières de la 
Hollande et des mers qui baignent les côtes, les variétés de couches 
trouvées dans les puits artésiens aux différentes profondeurs du 
forage, de nombreux fossiles du terrain tertiaire, les mêmes qui se 
retrouvent dans les environs de Paris, de Londres et de Bmxelles. 
La commission, composée de trois membres, MM. van Breda, prési- 
dent, Miquel et Staring, se propose de publier une carte géologique 
des Pays-Bas. A l'aide des documens recueillis, on peut déjà se former 
une idée de ce que sera cette carte. Sablonneuses ou ai^^ileuses dans 
les régions situées près de la mer, les terres de la Néerlande se trans- 
forment en craie du côté de l'Allemagne, et en faibles couches de 
houille du côté du Limbourg. Ces muets monumens de la nature de- 
mandent d'ailleurs à être interprétés par les vues de la commission 
et par l'histoire scientifique des faits. 

On peut diviser en trois temps la formation du sol néerlandais 
sous l'action des eaux douces : — une période antérieure à l'existence 
du Rhin,— une autre période durant laquelle le fleuve s'est ouvert un 
passage vers la mer, — enfin une dernière période durant laquelle 
il a tracé la forme actuelle de la Hollande. 

Avant la naissance du Rhin, la plus grande partie des Pays-Bas 



Là NtERLAKDE ET LA VIE HOLLANDAISE. 87 

teîtuBever. Limitée du côté de T Allemagne par une chaîne de ro- 
chers œue mer a laissé dans son ancien lit des dépôts de coquilles 
nnriKs des ossemens de baleine, de rhinocéros et de mammouth, 
finasses, brisés. Ces colosses du vieux monde se retrouvent par- 
tait: h Mer du fiord est pleine de pareils débris. Ce qui étonne le 
phssorle théâtre de cet océan disparu, desséché, c'est la présence 
^énormes blocs de granit et de gneiss dont Torigine est aujourd'hui 
eniroe. On retrouve en eflet les masses d'où ils ont été détachés, en 
OB Bot la souche de ces blocs, dans les montagnes de la Scandijia- 
m ne reste plus qu'une question à résoudre : comment sont-ils 
vemis là? Selon toute vraisemblance, ces quartiers de roche sont 
feons de la Suède et de la Nortége sur des radeaux de glace. 
Ueiîsteoce de ces glaçons voyageurs nest point une chimère géo- 
logique: ils se promènent encore aujourd'hui sur nos mers. Ces îles 
flottaates, dont quelques-unes ont Téclat blanchâtre et cristallin du 
sucre, ont été vues dans ces dernières années : Tune d'entre elles 
iBéine atteint le cap de Bonne-Espérance. Du temps où la Hollande 
était enrore sous l'eau, ces bancs de glace arrivaient des mers po* 
laires, ou bien encore c'étaient des raines d'énormes glaciers qui, 
èa baiit des nuwtagnes de la Scandinavie, descendaient en s'écroa- 
bot jusque dans la mer. Les quartiers de roche tombaient pèle-méle 
avec les neiges. Ces débris, enlevés loin de leur gisement naturel 
par la rapidité de la cliute, se voyaient ensuite comme portés et voi- 
tures sur les glaçons qui traversaient en tout sens l'Océan. Les blocs 
fmtiques se retrouvent en masse; la Mer du Nord en est pavée. 11 
est probable que» le radeau de glace venant à fondre, la plupart de 
ca blocs ont échoué sur des bancs de sab'e, peut-être même sur 
qndqaes tles bxss3S, d'où ils s'élevaient à il^r d'eau, comme des 
pierres druidiques dans un champ de blé. 

à l'époque reculée où nous nous plaçons, toute la masse impo- 
mtedes Ardennes, plissée du nord-est au sud-ouest, se dressait, for- 
BHDt an rempart entre cette ancienne mer et des lacs grossis dans 
Tuténear de l'illleniagne par l'écoulement des rivières. La mer bat- 
tiit les Gbâlœs de montagnes, les blocs erratiques entraient dans 
ks aofractuosités de ce mur, et s'arrêtaient collés aux parois comme 
'«pierre lancée par la fronde. Un jour (si l'on peut appeler jours 
^époques de la nature), soit qu'une impulsion fût communiquée 
^bmas^ des eaux douces par des tremblemens de terre, soit que 
1*^ de gravitation seule ait déterminé un conflit, les Ardennes 
'^'^(/épenc/aoces furent battues en brèche-, les lacs emprlson- 
^^uoe ceinture de rochers s'émurent. L'obstacle était gigan- 
^^ûïais il céda^ car les rochers, que le langage humain a choisis 
^^ 4s termes de comparaison pour exprimer la force de résis- 



88 REVUE DES DEUX MONDES. 

tance, cèdent toujours dans la nature à la puissance formidable et 
lente des eaux comprimées. Une partie des montagnes fut emportée. • 
Ce premier bond du Rhin (car c était lui) dans la mer fut terrible. 
L'ouverture par laquelle il s'élança est encore là, visible, béante : 
cette ouverture, beaucoup plus considérable que le cours actuel du 
fleuve, montre par quelle masse d'eau la barrière primitive fut for- 
cée. Les traces d'une si prodigieuse débâcle ne sont point encore 
effacées sur le sol de la Néerlande : l'œil les suit pour ainsi dire au 
loin; les ruines de la muraille du Rhin ont été portées de deux cdtés 
à des distances énormes. Les débris de l'immense brèche ouverte par 
le fleuve ont servi à former des provinces entières. Le sol de la 
Gueldre, de TOver-Yssel et de l'île du Texel est jonché de cailloux 
roulés, dans lesquels on reconnaît les fragmens des roches de basalte, 
de granit et de porphyre qui bordent, en Allemagne, le cours du 
fleuve. Ces Titans du règne minéral ont été foudroyés par l'explosion 
des eaux. 

On le voit, le Rhin s'est fait lui-même; il s'est creusé parmi des 
décombres la voie orageuse qui devait le conduire à des formations 
nouvelles. Ici nous sortons de la nuit des âges, nous sortons de la 
géologie conjecturale pour entrer dans la géologie positive. Partout 
les fleuves tracent la physionomie des contrées qu'ils traversent; mais 
cette action exercée par les cours d'eau n'éclate nulle part si mani- 
festement que dans la configuration du sol néerlandais. On a dit que 
l'Egypte était un présent du Nil; on pourrait dire, avec non moins 
de vérité, que la Hollande est un présent du Rhin. Il serait pourtant 
injuste de rapporter au Rhin seul l'honneur de cette formation géo- 
logique. L'ensemble des eaux courantes du pays constitue, à travers 
mille caprices, les deux côtés d'un triangle dont l'Océan est la base. 
La terre, composée en grande partie d'alluvions fluviatiles, et qui 
se trouve renfermée dans ces lignes d'eau, présente ainsi la figure 
plus ou moins régulière de la lettre grecque A. La Hollande est un 
delta du Rhin, de la Meuse et de l'Escaut. 

La plupart des voyageurs se sont contentés de décrire l'état actuel 
du Rhin; il y aurait une série d'études nouvelles à ouvrir, il y au- 
rait à faire l'histoire de ce fleuve. Nous venons de voir que le Rhin 
n'avait pas toujours existé : il n'est pas maintenant ce qu'il était à 
sa naissance; la direction de ses eaux et le niveau de son lit ont varié 
depuis les temps historiques. L'homme, qui vit peu, se figure aisé- 
ment que la nature ne change pas; mais celui qui étend sa pensée 
dans les âges et qui consulte les monumens de la science ne tarde 
point à reconnaître qu'il n'y a pas dans le monde physique de formes 
éternelles. Le cours des fleuves est lui-même temporaire, provisoire, 
soumis à toutes les causes de variation qui influent sur l'économie 



LA NÊERLAf^DE ET LA VIE HOLLANDAISE. 89 

g^Dènk des continens. Il faut connaître la loi qui préside à ces 

dnopoKos, si Ton veut expliquer les événemens qui ont tracé la 

Iflw/Jfésente de la Hollande. Cette loi, la voici : — deux grandes 

(m mi en antagonisme perpétuel sur notre globe, les fleuves et 

iiiff. La masse des eaux courantes rencontre aux embouchures 

farti» opposée des vagues, des marées et des sables. Plus que tout 

jDtrc endroit du globe, la Hollande se trouve être, depuis son ori- 

puc, le théâtre de cette lutte naturelle; on peut même dire que 

ffiisteocedu sol néerlandais est due, en grande partie, à la rivalité 

ioBliiiietde TOcéan. L'histoire du fleuve mérite, à ce point de 

me, toute notre attention, car elle se lie à l'histoire physique de la 

entrée que nous cherchons à connaître. 

SoBS avons vu par quels obstacles les eaux avaient été retenues : 
«e fois le passage ouvert, on vit commencer l'opposition séculaire 
JclOcéan et du Rhin. D'abord ce fut le fleuve qui obtint l'avantage; 
rOcéanrecula. Tous les géologues savent que la puissance des rivières 
e?tassez forte pour jeter dans la mer des terrains d'alluvion qui pro- 
bogent, au bout d'un certain nombre de siècles, l'extrémité des 
continens. Le sol de la Hollande se constitua et s'étendit en vertu de 
œ mécanisme. Formée des sables voyageurs que le Rhin apportait 
tTAllemagne, la Hollande a flotté, si l'on ose ainsi parler, dans les 
ttaxda fleuve» tenue quelque temps en suspension par la rapidité 
(wgeuse du courant , puis déposée couche par couche au sein de 
rOcéan, qui battait en retraite. Les progrès du delta ne s'accompli- 
rent d'ailleurs qu'à travers des réactions immenses. Les eaux douces 
«t les eaux salées se disputaient tour à tour le terrain occupé main- 
teûantparles deux plus riches provinces des Pays-Bas. Cependant le 
feuve conservait une supériorité marquée; il refoulait la mer : tout 
ttnonceque le niveau relatif de la côte et des marées difl'érait alors 
fccequi existe maintenant. Puis, par un de ces reviremens de la for- 
toncqui atteignent les puissances mêmes de la nature, le résultat de 
cette lutte paraît avoir tourné, depuis deux mille années, en faveur de 
rOcéan. Le Rhin a été vaincu; il traîne dans le cours humilié de ses 
e«u le sentiment de sa décadence. Entendez-vous sa plainte? Cette 
plainte, ce murmure étouffé des flots qui se souviennent de leur 
pttdeur passée, tout cela ressemble à de la poésie, mais tout cela 
estcnmêfne temps de l'histoire. Le Rhin, dont il est si souvent parlé 
^les auteurs du xvu* siècle, finit, comme le règne de Louis XIV, 
l»r la division et ramoindrissement. 

On pourrait comparer le cours des fleuves à celui de la vie hu- 
■*iw : ils ont une enfance, une jeunesse, une caducité. La vieil- 
^dn Rhin ne manque, elle, ni de mélancolie, ni de grandeur. Au 
"<*JrfeClèves, un peu au-dessous du village de Pannerden, ce fleuve 



90 RETCE DES DEUX M07IDES. 

sedivis3 en deux rivière.^, dont Tune prend le nom de Wahal, tan- 
dis qie Tautre retient le nom de Vieiix-Khin. Aflaibli bientôt par des 
divisions nouvelles, perdant à chaque pas ses eaux et son nom, le 
fleuve orgueilleux de la grande Allemagne court misérablement vers 
sa perte. Quoi! c*est le Rhin, cela? Les babitans eux-mêmes ne Ib 
connaissent plus : ils appellent ses eaux les envx de la Potence. Ce 
n'est pas tout, il a fallu que Tart lui vint en aide et lui prêtât en qnd- 
que sorte la main pour le porter jusqu'à la mer, car, au commencs- 
ment de ce siècle, il se mourait honteusement dans les sables (1). 

Tous les fleuves de la Hollande sont en décadence. La Meuse pa- 
rait avoir été moins soumise aux changemens que le Rhin; il s'en 
faut pourtant que le cours de cette rivière soit aujourd'hui ce qu'il 
était ancienn?mîînt. L'embouchure de la Meuse, près de Brielle, s'est 
beaucoup rétrécie depuis seulement deux siècles. C'est de là qne, 
le 22 avril 1691, Guillaume III se ronditen Angleterre avec sa flotte, 
et maintenant c'est à peine si un petit bateau peut entrer dans cet 
étroit passage. Dn auteur hollandais a constaté qu'en 1606 et 1611 
cette embouchure était quatre fois plus large qu'en 1730. L'Kscaut 
a également perdu de son importance; sa bouche a été défoi-mée 
par des irruptions de la mer. Ces changemens dans le cours des 
fleuves ne se sont point accomplis sans de grandes perturbations 
intérieures. Ici les inondations ont été en quelque sorte périodiques. 
La force d'immobilité de la mer opposée à la force des eaux cou- 
rantes, la tendance des fleuves à ensabler leurs embouchures, la 
violence des vents du sud-ouest, l'abondance des pluies, surtout pen- 
dant l'hiver, les dégels, toutes ces causes ont fait refluer et déborder 
les rivières. Les eaux, en se répandant, ont laissé dans le pays des 
marais, des lacs, presque des mers, dont la formation successive 
n'a pas peu contribué à changer, depuis les temps historiques, la 
physionomie de la Hollande. L'histoire des inondations connues est 
une histoire longue et lamentable. Grâce à des cartes anciennes, à 
des notices commémoratives, qu'a réunies dans sa riche coHection 
géographique un habitant de Leyde, M. Bodel Nyenhuis, nous avons 
pu suivre, surtout depuis 170*2, la trace de ces fléaux répétés. Notre 
siècle avait vu deux inondations fluviales tristement célèbres, celtes 
de 1809 et de 1820. Il faut y ajouter maintenant une troisième 
date, 1855. 

C'était au mois de mars dernier. Après un dur hiver, qui avait sus- 
pendu le cours du Rhin et de la Meuse, le printemps était brusque- 

(i) Le Rhin n'avaH pis toujonrs fini de cette façon. U existe nnc ordonnance deliM 
qui enjoint de faire disparaître une espace de hairagp dans le Rhin près de Zwamroer- 
daoi, afl.i de ne point ialerro:npitî le coors de Ijl rivière, — preuve évidente que rem- 
bouchure de Katvijk existait alors. 



lA KÈEUIAHDE ET LA yn HOLLANDAISE. Ot 

ment Ttto pour la partie de ces deux fleuves située au midi, tandis 
que la pnie Située au nord restait pétrifiée sous le froid. La surface 
aeltdedaRhin s' étant à moitié brisée, la débâcle rencontra en Hol- 
harfeb masse du fleuve qui était encore gelée. Un fleuve immobile, 
des$bçoQS mouvans, ce fut un épouvantable choc. La force de ré- 
àsUÊCt opposée à la force d'expansion devait amener une catastro- 
pie. y eut un moment solennel et terrible durant lequel le fleuve, 
almteavec lui-même, fit entendre un sourd frémissement. Tout à 
coap la cjuche de glace gronde et se fend. Alors la force tumultueuse 
des eaux, exaspérée par les lourds glaçons qui s'entrechoquent, ne 
ooaoaît plui) d'obstacles ni de frein. Le fleuve mugit et se lève comme 
■ne mer; il déborde. Si fortes et si hautes que soient les digues, elles 
acmt emportées, coupées par la glace comme par une lame de ra- 
soir. Tcute la campagne se change en eau. Ce n'est plus une dé- 
bàdç, c'est un déluge. Les glaçons se précipitent sur les glaçx)ns : 
CCS ruines du dégel détruisent, arrachent, écrasent tout ce qui se 
rencontre sur leur passage. De grands chênes tombent brisés, fra- 
cassés, dans l'eau qui monte, monte toujours. De tous les côtés, les 
lots accourent comme un troupeau de loups hurlans. Le Rhin a déjà 
saisi UB quart de la Gueldre et de la province d'Utrecht : cette terre 
«t à lui, il s'y précipite. Une partie du Brabant septentrional a dis- 
paru sous les eaux de la Meuse. Ne cherchez plus les grasses prai- 
ries, les riaos polders, les riches cultures hollandaises : tout ce qui 
se utHJve au-dessous du niveau des deux fleuves est comblé par les 
flots débordans. Dans quelques endroits, l'eau s* élève au-dessus du 
kât des maisons. De frêles barques, qu'entoure un cercle de rochers 
Bouvans et flottans, luttent seules contre cette tempête de glace. 
Us remparts, les ponts, sont rasés. De clocher en cloclier, le tocsin 
s*agite, et le canon d'alarme se fait entendre le long de la ligne me- 
iKée. Lne désolation infinie descend avec la nuit sur les villages, les 
feimes, les étables. On entend retentir sur tous les tons de la douleur 
tt de répouvante ces mots : « La digue est rompue! » Les hommes 
cnigneiit pour leurs foyers, pour leurs richesses rustiques, pour leurs 
provisions d'hiver, pour leur bétail; ils craignent pour eux-mêmes, 
ils craignent surtout pour leurs femmes et leurs enl'ans. Devant l'en- 
Kmi qui avance, sombre, irrésistible, inévitable, on abandonne les 
bbiiatioDS; on se réfugie sur les coteaux, dans des édifices bâtis sur 
fe lieux élevés, tels que les églises et les moulins. Cest de là que 
fer^rd effaré des babitans s'étend sur les campagnes noyées, sur 
I» villages où Ton a laissé des amis. Apercevez-vous là-bas cette 
BusoDoùbnile une petite lumière? Une ombre de femme se des- 
*»c sur Ja vitre éclairée. Cette femme a refusé de prendre la fuite; 
^ glâçoD énorme lieurte la maison et l'emporte. De aK)ment en mo- 



02 REVUE 0E3 DEUX MONDES. 

I 

inent passent, dans un tourbillon d'eau et de glace, des toits, des ^ 
meubles, des cadavres d'animaux domestiques. Hélas! n'avez-vous ^ 
pas vu flotter un berceau vide? Qu'est devenu l'enfant? qu'est de- ^ 
venue la mère? Une pitié morne, taciturne, glacée comme le cid, ^ 
a d'abord engourdi les bras. Cependant tous les courages ne se liûa* . 
sent point abattre. Grand est le désastre, mais grand aussi est le 
dévouement, et l'homme se montre aussi magnanime que la na- , 
ture est inexorable. Il est beau de voir, au milieu de ce fléau, des 
malheureux luttant avec sang-froid contre la grandeur du danger, 
non pour eux-mêmes, mais pour leurs semblables, qu'ils rame- '" 
nent à bord tremblans, évanouis et sauvés. Le désespoir, la terreur, 
la joie, toutes les émotions de l'âme qui rendent l'homme fou se " 
croisent et se combattent au milieu de la confusion des élémens, [ 
comme si les lois du monde physique et du monde moral étaient à 
la fois bouleversées. 

Les inondations de 1855 présentent trois grands théâtres : 1* le» 
pays submergés à partir du Wesel jusqu'à la rivière de l'Yssel, et 
même en-deçà, près de Deventer et jusqu'au Wahal, près de Nimëgoe; 
2"les campagnes entre la Meuse et le Wahal, ainsi qu'entre le Wahal, 
le Rhin inférieur et le Leck; 3" la vallée de la Gueldre. Le déluge, . 
embrassé dans son ensemble, défie en quelque sorte la compassion 
humaine, car c'est une des infirmités de notre nature de ne saisir 
l'ensemble de rien, pas même des grandes douleurs. 11 convient donc 
d'arrêter notre attention sur un des points saillans du désastre. A 
quelques minutes du chemin de fer qui relie Utrecht et Harlem, s'é- 
lève le petit village de Venhendal (1). Assis sur d'anciennes tourbières 
qui ont été jadis exploitées et qui ont laissé un terrain humide, coupé 
de fossés remplis d'eau, surtout en hiver, il est habité par une po- 
pulation pauvre, dont la principale industrie consiste à filer de la 
laine. Il y avait cent quarante-quatre ans que ce village n'avait été 
inondé. Cette longue trêve avait inspiré aux habitans une confiance 
funeste et leur avait fait négliger les précautions que commandait la 
nature du sol. Le 5 mars 1855, on apprit que la digue, située entre 
deux collines, et qui sert de rempart à la vallée de la Gueldre, ve- 
nait de se rompre. Des messagers à cheval apportaient de moment 
en moment des nouvelles alarmantes. Le village le plus voisin, Elst, 
venait d'être saisi par l'inondation. Les habitans se portèrent aussi- 
tôt dans la direction du fléau; mais, arrivés à moitié chemin, ils 
virent un paysan qui, pâle, éperdu, accourait en toute hâte et leur 
donna le conseil de retourner pour n'être point coupé par l'ennemi. 
Ils revinrent. A leur entrée dans le village, ils trouvèrent tous les 

(1) Venhendal signifie en hollandais o vaUée des tourbières. » 



LA MÊERLA.NDE ET LA YIE HOLLANDAISE. 9S 

lisipsmqaiets : les femmes étaient éplorées, les petits enfans s'ac- 
GTOcbint aux mères et poussaient des cris de détresse. Plus bar- 
6,163 jeunes gens, les adolescens même, aidaient à porter les 
■eoUes sur des chariots, à sauver le bétail; on enlevait les malades. 
Uftadani les eaux ne paraissaient pas encore. A deux beures de 
b mit, on vit, au clair de la lune, la glace se dresser dans les 
lots qui s* avançaient. L'efTroi fut universel. La blancheur des gla- 
çws rejaillissait en une lumière électrique assez semblable à celle 
qœ dégage dans la nue un tonnerre lointain. Cet éclair de glace fut 
soiri d'an long et terrible craquement. Les babitans des parties les 
plus basses du village se réfugièrent dans les parties élevées, et sur- 
tout dans 1 église : les pauvres fuyards s'y précipitèrent comme 
prar demander à Dieu l'hospitalité. La nuit se passa dans des an- 
goisses inexprimables. Le lendemain, les eaux pénétrèrent dans le 
fîUage; elles envahirent successivement les rues et la grande route, 
qui forent sillonnées de bateaux (1). Deux jours plus tard, la partie 
h plus élevée de Venbendal était atteinte, et les chaloupes passaient 
sur le marché comme sur un lac. Heureusement, pendant ces 
tristes journées, le ciel resta calme : si le vent eût souillé, un quart 
de la province eût été emporté. 

A la suite de tels bouleversemens de la nature arrive un fléau plus 
triste encore, la faim. Les malheureux qui s'étaient réfugiés dans 
relise de Venhendal manquaient de vivres. Des caravanes de fem- 
mes, d'enfans, de vieillards, erraient silencieuses et sombres autour du 
théâtre de Tinondation, cherchant la terre ferme et un toit pour s'y 
reposer de leurs fatigues. Par suite de l'entassement de toutes ces 
misères humaines dans les granges, des maladies commençaient à se 
déclarer. Cinq cents des plus pauvres habitans de Venhendal furent 
alors dirigés, par les ordres du roi, sur la viKe d'Utrecht (2). Une 
ricîlle ^lise de cette ancienne cité avait été disposée pour les 
recevoir. Les dons affluèrent: on envoyait du linge, des habits, 
de l'argent. Une commission, qui s'était formée volontairement, 
recevait les oflrandes et dirigeait le service : elle se montra con- 
stamment intelligente pour le bien et supérieure aux difficultés. 
Sms visitâmes les pauvres inondés de Venhendal daps leur église, 
à Fbeure du repas qu'ils prenaient en commun, autour de tables très 
amples, mais proprement et abondamment fournies. La figure de 
ces malheureux respirait un air d'indifférence et même de joie qui 
contrastait avec leur triste condition. La vérité est que quelques-uns 

(I) Les babitans de Venhendal, comme d'ailleurs beaucoup de paysans néerlandais, 
«eiemient, en temps ordinaire, de barques pour transporter les engrais et les produits 
^Uterrc. 

[^ Une moitié dn Tilloge dépend de la proyince d*Utrecbt et Tautre de la Gueldre. 



0& BEVUE DES DEUX MONDES. 

d'entre eax ne s'étaient jamais vus si bien traités : la charité pti- 
blique leur avait fait des loisirs qui succédaient doucement à de pé- 
nibles émotions et à une vie de dur travail. Une vieille femme, k 
laquelle on demanda si elle ne s ennuyait pas, répondit avec une 
naïveté touchante : « Comment voulez-vous que je m*ennuie ici? je 
n*ai rien à faire. » La plupart des fileuses de laine avaient cependant 
repris leurs occupations ordinaires; des rouets en mouvement palpir 
taient sous leurs doigts. Quelques-unes de ces femmes avaient cette 
beauté du malheur qui pénètre Tàme. Leur costume était rustique, 
mais convenable. Les dames de la ville avaient tout d* abord envoyé 
des objets de leur garde-robe pour habiller ces infortunées : le pi"é- 
sident de la commission jugea avec un goût parfait que ces vête- 
mens de luxe, bien loin de rehausser la condition de ces pauvres 
villageoises, feraient d'elles les caricatures vivantes de la bienfaisance 
publique. La plupart de ces femmes avaient des enfans, quelques- 
unes étaient môme accouchées depuis la catastrophe. Ces pauvres 
petites créatures aux yeux bleus, aux cheveux blonds, à la figure' 
ignorante du mal, étaient caressées par leurs mères avec un orgueil 
et une tendresse qui n'avaient rien d'étudié. Dans toutes les condi- 
tions de la vie, dans tous les rangs de la société, la femme ne se 
montre jamais si bien mère qu*api-ès un danger qui a nris son exis- 
tence en question et celle de son enfant. L'église, convertie en lieu 
d'asile, était appropriée, non sans art, à la nouvelle destination, et, 
8Î on l'ose dire, au culte nouveau qui venait de s'y établir. Les exer- 
cices de la journée étaient marqués par le son de la cloche : l'ordre le 
plus parfait régnait, et le lien de la discipline était visiblement lare- 
connaissance. Une partie du bâtiment avait été préparée pour la nuit: 
les hommes et les femmes couchaient séparément dans des cases, sur 
un lit de paille. Dans cette église, d'où le service religieux s'était re- 
tiré pour céder la place au soulagement des misères humaines, le 
christianisme en était revenu à l'histoire de la crèche. Des murs sanc- 
tifiés naguère par la prière, sanctifiés maintenant par la bienfaisance 
publique, des victimes rachetées par le sentiment qui honore le plus 
les civilisations mDdernes, des souiïrances consolées, tout cela était 
bien placé dans la maison de celui qui préférait la miséricorde au 
sacrifice. 

Le lendemain de notre visite aux inondés, nous nous rendîmes 
par le chemin de fer sor le théâtre même de 1 inondation. Par le 
même convoi, des femmes que nous avions vues la veille dans l'église 
d'Utrecht retournaient à Venhendal; elles allaient retrouver leurs 
pauvres maisons et s'assurer par elles-mêmes de l'étendue des dé- 
sastres. Le chemin de fer avait été lui-même frappé et rompu par les 
vagues : la circulation n'était rétablie que depuis une semaine. Ar- 



LA NÉSBIANDB ET LA VIE HOLLANDAISE. 95 

iM kU stathm, près de Venhendal, nous demandâmes la Toitnre 

^codoîsait an village; oa nous montra une barque. I.es chemins 

nrfet étaient encore sous Teau. Ce fut un triste et pénible voyage. 

tm allions, à vrai dire, reconnalti-e un village perdu. La vue seule 

defieuz pouvait donner une idée dès pertes que les babitans avaient 

esnyées. A chaque instant, le long d*une mare profonde qui avait 

âé jadis une chaussée, nous rencontrions des toitures dont les tuiles 

anicDt, pour ainsi dire, été efleuillées, des pans de muraille renver- 

lès, déchirés, des portes enfoncées, des vitres brisées, des greniers 

foopos qui pendaient tristement sur des pilotis mis à nu, en un mot 

des sipelettes de maisons. Ailleurs, ce n'étaient plus que des lam- 

benudemaçonnerie, des amas de décombreset de briques, un fouil- 

fissaoB nom. Plus nous avancions dans Tintérieur du village, et plus 

noire émotion redoublait à la vue de ces habitations sans babitans, 

de oetle petite église qui avait servi d'arche au milieu du déluge, de 

ces rues qui ét:ûent une rivière. Notre barque s'arrêta. Nous en- 

trimes dans quelques maisons : les moine maltraités d'entre ces 

pamrres gens étaient occupés à réparer ce qui pouvait encore être 

sauvé de leurs meubles et de leurs instrumens de travail. Une ligne 

coduleuse marquait sur les murs intérieurs la hauteur à laquelle les 

eaux s'étaient élevées. Nous avions partout devant les yeux la déso- 

htioo, la destruction, la misère. 

La barque que nous avions frétée se remit en route et se dirigea 
▼ers la campagne avoisinante. Ce n'était qu'une mer, au-<lessus de 
laquelle s'élevaient des tètes d'arbres. Une bande de canards folâtres 
nageait avec des cris autour de la barque et insultait par sa joie à la 
mélancolie du paysage. Si loin que s'étendît le regard, on voyait 
Feau, toujours l'eau. Un rayon de soleil était répandu comme un 
iourire de réconciliation ou d'ironie sur cette vallée, creusée naguère 
par la bêche et la charrue, labourée maintenant par la rame. Si nous 
avions pu oublier l'bomme, nous nous serions volontiers complu 
dans la contemf^tion de ce lac, sous lequel les semailles et les 
espérances de l'année étaient ensevelies. La nature se montre belle 
jusque dans ses ravages. Nous eûmes la curiosité d'aller jusqu'à 
feodroit où la digue du Rhin s'était rompue. La blessure à travers 
laquelle le fleuve avait perdu ses eaux était fermée par des travaux 
provisoires. La vue de cette cicatrice durcie au flanc du géant était 
bien faite pour inspirer une grande idée des ouvrages de l'homme 
et des forces tumultueuses de la nature. Quant au Rhin, il était rentré 
dans son lit, tranquille et sommeillant comme un lion dans son 
antre après un mauvais coup. 

S l'homme se montre supérieur à la puissance aveugle des élé- 
Wos, c'est surtout par le courage moral, par l'oubli de soi-même et 



^6 REVUE DES DEUX MONDES. 

par l'exercice de la générosité publique. La poésie et la peinture 
.s'emparèrent bientôt de ces scènes locales où la sympathie, l'admi- 
ration et la pitié s étaient égalées aux proportions terribles du fléau. 
On avait vu dans le pays inondé par le Rhin ce que peut le senti- 
ment du devoir aux prises avec la fureur des élémens. Devant une 
calamité semblable, devant un héroïsme si désintéressé, toute la 
Hollande s'émut. Une souscription fut ouverte et devint une aOaire 
nationale. Les troncs coururent de ville en ville. La Haye, à elle 
seule, contribua pour une somme de 65,000 florins. Dans ce pays, 
où chacun est en quelque sorte menacé par Teau dans ses foyers et 
dans ses autels, il existe entre tous les Hollandais une fraternité tou- 
chante et soudaine pour les victimes de chaque grande inondation. 
Cette compassion natt de la communauté du danger, mais elle est 
aussi dans le sang, car la race néerlandaise se montre généralement 
charitable. L'émotion produite par les derniers malheurs s'est éten- 
due au-delà des frontières hollandaises : de la Belgique, de l'Angle- 
terre, de r Allemagne, des secours sont arrivés aux victimes de l'inon- 
dation (1). Puisse ce généreux mouvement se propager et attirer 
quelques dons nouveaux sur des populations dont les plaies saignent 
encore ! La conscience antique frémit le jour où un acteur récita sur 
la scène romaine ces simples mots : Homo sum^ humani nihil à me 
alienumputo. Il est temps, il est juste que les nations se disent de 
même : « Je suis peuple; rien de ce qui arrive aux autres peuples 
ne m'est étranger. » 

Aujourd'hui les traces du dernier déluge ne sont pas entièrement 
effacées; les eaux se retirent, mais lentement, et cette retraite dé- 
couvre de plus en plus l'étendue des ravages. D'énormes troncs d'ar- 
bre ont été coupés par la glace; des maisons pourries par les eaux 
s' écrouleht encore tous les jours. Cependant le paysage renaît. C'est 
un spectacle tristement beau , unique dans le monde, que cet ar- 
chipel d'Iles, ces fermes, ces campagnes, ces villages sortant avec 
le printemps des flots d'une mer qui s'abaisse. Semblables à la bai- 
gneuse qui secoue au soldl ses membres retrempés et vigoureux, les 
terres de laGueldre, de l'Over-Yssel, du Brabant septentrional se re- 
montrent plus fécondes qu'avant l'inondation. Des colombes vien- 
nent, comme au temps de Noé, reconnaître que le pays est desséché 
et ramènent l'espérance. Il était depuis longtemps question de creu- 
ser dans la province d'Utrecht un canal vers le Zuiderzée : les eaux, 
depuis la dernière inondation , ont tracé elles-mêmes le plan de ce 

(1) Tout dernièrement encore, une société de musique est venue de Matines donner 
des coacerts en faveur des inondés, à La Haye, à Rotterdam, à Dordrecbt. Toutrs ces 
viles étaient pavoisées comme pour une fête. C'était une réconciliation de la Belgique 
et de la Hollande sur Tautel de la charité. 



LA NÊERLANDE ET LA TIE HOLLANDAISE. 97 

canal, eo se frayant un passage vers le golfe. On dirait comme 
une nouvelle rivière provisoire que s'est donnée la Néerlande. Les 
changemeos introduits ainsi dans la configuration du delta par le 
débordement des fleuves ont dû être considérables. A chaque inon- 
dition nouvelle, des terres stériles se sont trouvées fécondées par 
le limon de la Meuse ou du Rhin, sorte d'engrais voyageur que 
les eaux traînent après elles, tandis que d'autres parties fertiles de 
la province se sont au contraire changées en sables. Sur certains 
points le niveau des terres s'est élevé, sur d'autres il s'est abaissé. 
Cette acUoD des fleuves est lente, il faut plusieurs déluges successifs 
pour qu'on puisse même la constater; mais nous devons toujours 
nous souvenir que les siècles sont comme de la poussière dans le sa- 
Wier d3 la nature. Ces changemens seraient d'ailleurs plus rapides, 
âlamain de l'homme n'était là, toujours présente, pour elTacer les 
tracfô d'altération, et pour ramener le pays aux conditions artifi- 
cielles de la culture des terres. Dans les temps anciens, le lit des 
fleuves étant bien plus incertain que maintenant et l'intervention de 
Fhomme étant moins efficace, les inondations ont dû être plus fré- 
quentes , et les conséquences de ces débordemens beaucoup plus 
graves. Une grande partie de la Hollande consiste effectivement en 
terrains d'origine récente, dus principalement à l'action des eaux. 
Ces terrains, l'époque historique les a vus naître, et ils se forment 
encore tous les jours sous nos yeux. Une création incessante, et 
doot les signes sont visibles, ne doit point nous étonner dans un 
pays où les déluges, qui ailleurs sont de l'histoire ancienne, 
presque de l'histoire fabuleuse, constituent de l'histoire toute mo- 
<krae. Des fouilles nombreuses ont prouvé en outre que les terrains 
dont l'origine se rapporte aux eaux douces alternaient, en Hollande, 
avec les terrains que déposent les eaux salées. Pour expliquer le 
mystère de cette nouvelle formation, il est nécessaire de recourir à 
un autre ordre de phénomènes naturels, qui sont plus ou moins par- 
ticuliers à la géographie des Pays-Bas. 

11. 

Nous venons d'indiquer à grands traits l'histoire des inondations 
fluviales : il existe pour la Hollande un autre ennemi plus terrible 
encore, la mer. Le Rhin et la Meuse ont plusieurs fois désolé ce pays; 
mais, à l'exemple du Nil, ces fleuves débordés fécondent en rava- 
geant. Il n'en est pas ainsi des inondations marines : ces dernières 
laissent au contraire derrière elles la stérilité, la mort. Nous avons 
dit que, dans sa lutte avec l'Océan, le Rhin paraît avoir été vaincu : 
les défaites du fleuve peuvent s'évaluer par les empiétemens de la 
Tonn. "^ 



98 BEYUE DES DEUX MONDES. 

mer sur le sol de la Néerlande. C'est sur ces progrès de la mer que 
notre attention doit maintenant se porter. 

Que la forme primitive de la Hollande ait été altérée dans le cours 
des siècles, que, par suite des invasions successives de la mer, Téteft- 
due de cette contrée se soit trouvée de plus en plus circonscrite, 
c'est un fait dont témoignent à la fois des récits douteux et des docu- 
mens positifs. Il existe une ancienne tradition qui veut que, dans 
les temps reculés, on ait aperçu des côtes de la Hollande les côtes 
de l'Angleterre. Un des changemens les plus considérables qu'une 
portion des Pays-Bas aurait subis se rattacherait, selon quelques 
géologues, au cataclysme qui sépara, dit-on, la Grande-Bretagne du 
continent. On conçoit en eiïet que la langue de terre qui s'étendait 
entre Douvres et Calais ayant été brisée, la mer ait dû maltraiter 
dans ce mouvement les côtes anciennes de la Batavie. 

Nous ne nous arrêterons point à ces récits plus ou moins fabuleux, 
à ces cataclysmes peut-être imaginaires, ou tout au moins sur la 
date desquels les savans ne sont pas d'accord : il est un autre ordre 
de monumens plus certains qui prouvent que la constitution physique 
du pays a changé depuis des époques relativement récentes. Il suffit 
de visiter avec attention les côtes du sud de la Hollande pour juger 
par soi-même de l'étendue des changemens introduits dans la forme 
du delta. Cette plage désolée qui s'étend depuis Ostende jusqu'à Har- 
lem et depuis Harlem jusqu'au Helder, ces dunes sapées par la vague, 
ces bancs de sable déchirés, tout cela porte la trace des ravages de 
rOcéan. Au mois de mars (c'est le mois des tempêtes), nous avons 
vu, sur plusieurs points, les côtes de la Hollande battues, ébranlées 
par la fureur des vagues, que poussait un formidable vent d'ouest : 
c'était à croire que la terre allait s'enfoncer. Il est malheureusement 
trop certain que les barrières élevées contre les flots ont cédé. Tune 
après l'autre, surplus d*un rivage depuis les temps historiques. Des 
chaînes de dunes ont été dévorées, cette perte augmente constan»- 
ment, et l'on peut déjà prévoir le jour où cette défense naturelle 
devra être remplacée par une digue. C'est seulement au moyen de 
remparts artificiels que, plus loin vers le nord, quelques places ont 
pu être maintenues contre les forces assaillantes de la mer, et en- 
core ces ouvrages de pierre s'affaissent-ils de divers côtés. La forme 
seule de la Hollande est en contradiction avec celle des autres deltas, 
et indique par cela même une altération lente, mais continuelle. 
Trois fleuves comme le Rhin, la Meuse et l'Escaut, qui déchargent 
concurremment leurs eaux presque sur le même point géographique, 
ont dû étendre autrefois dans la mer un promontoire ou tout au moins 
une langue de terre semblable à celle que projette le Mississipî. Or 
aujourd'hui on cherche en vain ce promontoire : les contours de la 



LA NÊERLANDE ET LA VIE HOLLAlfDAISE. 9# 

Mlande sont au contraire aflaissés, rentrés, comprimés; ils décri- 
vent une courbe concave, une échancrure. 

La mer mine les côtes de la Hollande, c'est un fait constaté : l'œil 
peut suivre, à travers des écroulemens de sable, ce triste et silen- 
cieux travail de destruction; mais il existe de ce cataclysme perpé- 
toel des témoins plus irrécusables encore. A Katvijk, le village de 
pêcheurs dont nous avons parlé, près de l'endroit où, soutenu par de 
magnifiques travaux d'art, le Rhin s'écoule laborieusement dans la 
mer, nous avons vu, par les marées basses, les fondations d'un châ- 
teau romain (la maison des Breiom) qui dominait la bouche du 
fleave dans un temps où le Rhin, alors plus jeune et plus vigoureux, 
se portait lui-même dans l'Océan. C'est une preuve évidente que le 
sol a reculé; mais ce n'est point la seule. On a conservé le souvenir 
d'une antique forêt qui couvrait autrefois la Hollande méridionale, et 
qui s étendait même très avant vers le nord; les arbres qu'on retrouve 
coocliés dans les tourbières, à une heure et demie de la côte, sont, 
selon toute vraisemblance, les cadavres de cette ancienne forêt, que 
k vent ou les inondations ont dépeuplée, que la hache a détruite. 
Tout porte à croire que ces géans de la végétation du Nord s'élevaient 
sar des terres alors éloignées de la côte. Ces conjectures ont pour 
fondement certains faits positifs. Plusieurs tourbières, qui doivent 
leur origine à l'eau douce, se rencontrent aujourd'hui, spécialement 
du côté du Zuiderzée, sous le niveau de la mer. Tout dans la physio- 
nomie actuelle du delta indique donc de vastes et profondes révolu- 
tions. Une partie de ces changemens s'est accomplie presque sans 
désastres; d'autres fois au contraire l'homme a été non-seulement 
témoin, mais acteur de ce grand drame de la nature. Les anciens 
habitans de la Hollande ont péri par milliers au milieu des guerres 
intestines de la terre et de la mer. Les événemens géographiques 
dans lesquels se sont trouvés enveloppés des villes, des villages, des 
populations entières, fournissent, depuis l'ère romaine, le sujet d'une 
histoire tristement authentique, à laquelle ne manquent ni les dates, 
ni les récits des contemporains. La Hollande, ce vaste radeau flot- 
tant sur les vagues de la Mer du Nord, a vu plusieurs fois la tempête 
déchirer ses flancs, et lui enlever une partie de ses hommes, de ses 
troupeaux, de ses richesses. 

Du temps des Romains, il y avait une plaine d'une grande fertilité 
i l'endroit où l'Ems entrait dans la mer par trois bras. Cette con- 
trée basse projetait une péninsule au nord-est, du côté de Emden. 
Eo 1277, un déluge détruisit d'abord une partie de cette péninsule : 
trente-trois villages périrent (1). A cette incursion de la mer est due 

|f ) U nawïïtàr da ee dânstie est oontignô dans une carie géo^rapluque f&ite pour 
Ktncer le soareoir de révôueinent; on y Ut celte iuscriptioii brève et triste cobuqa ont 



100 RETUE DES DEUX MONDES. 

l'existence du Dollard, ce golfe dont le nom en hollandais signifie le 
funeuXj sans doute pour exprimer l'impétuosité du choc qui rompit 
les défenses naturelles et ouvrit le passage aux vagues. D'autres 
inondations survinrent à différentes périodes dans le cours du 
XV siècle. En 1507, une partie seulement de Torum, ville considé- 
rable, était demeurée debout : le reste de cette ville, en dépit de l'é- 
rection des digues et du barrage des rivières, fut enfin emporté; 
cinquante monastères disparurent, engloutis, balayés par les flots. 

Une des plus mémorables entreprises de la mer est encore celle 
qui éclata le 18 novembre 1421. Sur une réunion d'îlots formés par 
les sables de la Meuse s'élevaient soixante-douze villages : en un in- 
stant, les sables furent remplacés par un désert d'eau. La marée avait 
fait éclater une écluse près de Wieldrecht, dont il n'est resté que le 
nom. Trente-cinq villages furent irrévocablement perdus : on n'a pu 
en découvrir aucun vestige, si ce n'est pourtant une vieille tour, 
morne, solitaire, appelée la maison de Merwed. Plus tard, pour fixer 
les lieux où il était permis aux pêcheurs de jeter les filets, on recons- 
titua par conjecture le cours de la rivière, le vieux Maas, qui tra- 
versait le pays avant la submersion. Chercher dans l'eau où fut une 
rivière, quelle sombre et biblique figure du déluge! L'endroit où les 
villages ont été détruits porte encore aujourd'hui le nom de Z?/>5- 
bosch, bois de joncs (1) . 

Tous ceux 'qui ont vu La Haye connaissent le village de Scheve- 
ningue, auquel conduit une des plus agréables routes qui existent 
dans le monde. Scheveningue était autrefois éloigné de la mer, et 
maintenant il touche à la plage. En 1570, la moitié de l'ancien vil- 
lage a disparu sous les flots. L'église actuelle, dont le charmant clo- 
cher semble demander grâce à la mer, fut élevée au milieu des sa- 
bles pour en remplacer une qu'on avait construite à deux mille pas 
plus avant sur la côte, au centre du village d'alors, et qui fut anéan- 
tie (2). Plus loin, vers Katvijk, autre village de pêcheurs, la mer, 
en quinze années, et cela au xvii» siècle, avait fait disparaître quatre- 

épitaphe : Anno 1277 maris inundafione 33 pagi hoc in loco periere. Une antre carte 
manuscrite^ en parchemin, représente les trente-trois villages qui existaient avant 
Tinondation, avec le cours des rivières et le tracé des routes. Cette carte est d'ailleurs 
conjecturale : les cartes positives ne remontent point en Hollande plus haut que le 
milieu du xvi« siôcle. 

(1) A ces exploits de la mer se rattachent des chroniques locales. On raconte qu'an 
enfant de Tun des villages sur lesquels l'inondation allait s'étendre vit, en pompant de 
l'eau, sortir des poissons de mer. Tout surpris, il avait divulgué le fait, mais on en avait 
ri. Lui, plus sage, se décida à prendre la fuite. Peu de jours après, la catastroi he sur- 
vint. Cet enfant fut le seul de son village ou presque le seul sauvé. Malheureusement 
la tradition ajoute que l'enfant, devenu honmie, fit un mauvais usage de sa sagacité : il 
Tola et fut pendu. 

(S' I ors de sa destruction, elle venait d'être érigée en paroisse, après avoir été long- 
temps une chapelle. 



LA NÊEELATiDE £T LA VIE HOLLANDAISE. 101 

fingts maisons. 11 y avait deux rues qu'on cherchait et qu'on ne trou- 
vait plus. Nous abrégerons cette trop longue histoire. Ceux qui croient 
que notre planète doit périr par Teau trouveront dans les tragiques 
aoDales de la Hollande un avant-goût de leurs sinistres prophéties. 
Là, rhomme a senti de siècle en siècle la terre manquer sous ses 
piels; il a vu les abîmes de l'Océan monter au-dessus des contrées 
les plus florissantes et les balayer comme le flot qui raie le sable. 

Les auteurs latins ne font aucune mention de l'énorme golfe par 
lequel la mer pénètre aujourd'hui si avant dans les Pays-Bas. Divers 
récits indiquent au contraire que la Frise touchait alors à la Hollande 
par la terre ferme. Il existe une carte de 1584 dans laquelle l'auteur, 
Abraham Ortelius, reconstruit, sur le témoignage des historiens, l'an- 
denoe configuration du pays avant l'existence du Zuiderzée. Là s'é- 
tendait une vaste région , entrecoupée par différens lacs intérieurs : 
le plus considérable de ces lacs était le lac Flevo ( Vlieland)^ dont 
parle Tacite. Ce lac s'était formé, selon Pomponius Mêla, par les dé- 
bordemens du Rhin. Il était traversé par une rivière du même nom 
{Flevum), qui avait son embouchure dans la mer. Un jour l'Océan 
s'élança, creusa un isthme et entra dans le lac Flevo : renforcé de cet 
auiiiiaire, Tennemi ne tarda point à s'avancer dans l'intérieur du 
pays. Les invasions successives par lesquelles une grande partie du 
territoire fut transformée en une baie commencèrent et finirent avec 
le 5111* siècle. Des documens certains, des relations écrites par les 
habitans des provinces voisines, témoins contemporains du désastre, 
ne laissent aucun doute sur la formation récente du Zuiderzée. C'est 
par des mouvemens réitérés de la mer qu'une immense étendue de 
terres basses a été ensevelie. En l'année 1205, l'Ile appelée mainte- 
nant Wieringen, au sud du Texel, faisait encore partie de la terre 
ferme; elle en fut détachée par plusieurs déluges dont on connaît 
les dates : en 1251, la séparation était achevée. Encouragée par ces 
premiers succès, la mer se jeta sur un isthme riche et populeux, qui 
s'étendait au nord du lac Flevo, entre Staveren en Frise et Meden- 
blick en Hollande; vers l'an 1282, toute cette région était anéantie. 
n est impossible de promener ses regards sur les côtes du Zuiderzée, 
à belles Tété, si calmes parfois, sans songer aux catastrophes qui 
ont fait cette mer, aux cités florissantes qui ont trouvé leur tombeau 
dans ses vagues. 

Ces révolutions de la nature ont exercé une influence sur l'histoire 
politique des Pays-Bas. La destinée des villes qui touchent aujour- 
d'hui les bords du golfe a été modifiée par suite des changemens 
survenus dans la géographie de cette contrée. L'importance d'Enk- 
boisen, de Medenblijk, de Hoorn, anciennes métropoles de la Frise 
tt temps où l'espace occupé maintenant par le Zuiderzée faisait 



102^ REVUE DES DEUX MONDES. 

eucore partie du continent, a successivement décru depuis la fonnar* 
tiM»de.la baie. C'est à ce déclin et aux évéoemens qui Font amené 
qv'rAfnsterdam doit d'être aujourd'hui une des principales villes da 
monde. et un des ports les plus fréquentés par les vaisseaux. Le». 
Vifyi^eiirs qui passent à Amsterdam négligent trop généralement de^ 
vÎBÎter Marken, Urk et Schokland; ces trois îles du Zuiderzée sont les* 
derniers vestiges du continent qui a sombré. Tout homme qui se 
livre à l'étude des pays et des peuples doit entreprendre ce voyage, 
qui est en même temps un cours d histoire. Les habitans de ces trois 
lies, séparées de la terre ferme et comme démembrées l'une après 
l'autre par de terribles inondations en sont restés aux divers degré» 
de. l'échelle morale où le cataclysme les a saisis. Voyager dans le 
Zuiderzée avec ce point de vue, c'est revenir dans le passé. Quel 
ne fut pas notre étonnement de voir ces débris de races anciennes 
sortant de l'abtme des eaux et de l'océan des âges avec les mœurs» 
le langage, las traditions, les coutumes et les figures d'un autre 
temps ! C'était pour nous comme une apparition des anciennes socié- 
tés^ Les Bataves et les primitifs Frisons ne sont pas morts; vous les 
retrouvez là. Dans ces Iles, dernières traces de la terre ferme, et sur 
les: côtes voisines du Zuiderzée, on est surpris de rencontrer un 
élrange assemblage de traits particuliers, de caractères physiques et. 
siirtout de costumes qui ne se retrouvent ailleurs que chez plusieurs 
nations différentes. Ces médailles vivantes attestent l'origine d'an- 
ciennes races qui ont conservé leur genre de vie, leurs travaux ba^ 
biiuels, leurs modes, leur physionomie distincte. On a de la sorte 
sous les yeux non-seulement la preuve matérielle d'anciens déluge» 
qui ont laissé partout des monumens de destruction, mais encore 
des fossiles d'un ordre nouveau qui détachent, pour ainsi dire, dan» 
laivie les formations successives de l'histoire. A mesure qu'on s'é- 
l(»gne des côtes du Zuiderzée, c'est-à-dire du théâtre des anciennes 
catastrophes, on voit en grande partie disparaître, chez les habitans 
de l'intérieur du pays, les caractères de cette originalité saisissante. 
Les types s'effacent dès que les communications géographiques se 
rétablissent. Le naufrage d'une partie du continent a donc isolé cer- 
taines populations de la société des Pays-Bas, et, en les détachant 
de. la terre ferme, il les a, pour ainsi dire, pétrifiées dans les formes 
anciennes, mais diverses, de la civilisation. 

La formation tempétueuse du Zuiderzée paraît avoir été la consé- 
quence de désastres encore plus anciens. Tout au nord de la Hol- 
lande, on rencontre une série d'Iles égrenées dans l'Océan comme, 
les perles d'un collier dont le fil est rompu. Ces iles sont les dernier» 
reliefs d'une côte qui servait autrefois de rempait aux Pays-Bas; ce: 
rempart a été enfoncé, et les débris en ont été dispersés dains la Mer 



LA NÊEBLAffDE ET LA ^E HOLLANDAISE. 163 

dolM. Le nombre de ces îles a diminué environ d'un tiers depuis 
letPBipsde PKne, car ce naturaliste en comptait vingt-trois entre le 
TaeleirEider, tandis que nous n'en comptons plus maintenant que 
sœ. Encore ces îles ne sont-elles que les mines d'une ruine. L'an 
W, Héligoland, situé à Tembouchure de l'Elbe, commença d'être 
togreienté par les vagues; dans les années 1300, 1500 et 1649, d'au- 
tres parties de terres furent abîmées, jusqu'au moment où enfin un 
ffui débris de l'île originelle restât debout. Un rocher de martre 
n»ge, haut environ de deux cents pieds, est là qui surnage au dé- 
svtre, comme un de ces grands cbénes qui survivent aux forêts dis- 
parues. 

Pour être juste envers l'Océan, nous devons placer, en face de 
eettc sombre liste de villes détruites, noyées, de villages perdus, de 
rèjioBs entières supprimées, le tableau plus consolant des restitu- 
tk»sde la raer. Aux grandes destructions de terres succède généra- 
leneDt une réaction sur une certaine échelle. Entre Anvers et Nieo- 
pwl s* étend une contrée basse qui consistait, du temps des Romains, 
«bois, marais, tourbières, et qui était protégée contre l'Océan par 
me chaîne de dunes; cette chaîne céda, vers le v» siècle, à la fureur 
des tempêtes. De mer qu'elle était devenue par suite de l'irruption 
des eaux, cette contrée est aujourd'hui terre ferme et supporte une 
issez nombreuse population. Il est vrai que ce changement est dû, 
en partie du moins, à l'industrie et au courage des habitans, qui ont 
9Q profiter des bancs de sable déposés par la mer pour reprendre, 
«quelque sorte pied à pied, le sol que la m3r leur avait enlevé. Le 
Berne fait s'est reproduit dans le Biesbosch; là aussi l'eau a rendu 
»e partie des terres qu'elle avait ravies. L'emplacement des vil- 
lages sabniergés est indiqué maintenant par das terrains d'alluvion 
^ni s'élèvent peu à peu. D'immenses plaines, portant déjà d'abon- 
dantes moissons de grains, ont pour ainsi dire oublié que là fut la 
»er. La vue de ces anciennes terres déchiquetées par l'eau et au- 
jourd'hui renaissantes est un des spectacles les plus faits pour dé- 
voiler la marche de la nature, qui crée avec la* destruction même. 
L'eau débordée, furieuse, dépose avec le temps sur le théâtre de 
finondation le contre-poids de ses conquêtes et de ses violences. 
Parle mouvement naturel des choses, il se forme de siècle en siècle 
des bancs de sable que recouvre un limon fertile : ainsi la terre, 
envahie, vaincue, engloutie, se relève à la longue et se fortifie en 
({iielque sorte de ses défaites. 

Intéressante au point de vue de la géographie et de l'histoire, la 
formation de la Hollande ne l'est pas moins au point de vue de la 
géologie philosophique. Les savans se sont plus d'une fois demandé 
•i les lois en activité sur le globe, durant l'âge embryonnaire de 



104 REVUE DES DEUX MONDES. 

notre planète, différaient beaucoup de celles qui déterminent l'éco- 
nomie actuelle de la nature. La réponse à cette question est peut-être 
dans Thistoire physique, ou, si Ton peut s'exprimer ainsi, dans la 
genèse de la Hollande. Il n'y a pas deux systèmes dans la nature, il 
n'y a pas une géologie morte et une géologie vivante : partout où les 
causes neptuniennes ont agi dans les âges les plus reculés du globe, 
elles ont dû agir comme elles se comportent depuis les temps histo- 
riques sur le sol des Pays-Bas. Le duel de la terre et de la mer, qui 
joue dans les cosmogonies antiques un si grand rôle, se prolonge ici 
et amène les mêmes conséquences, — des déluges, des catastrophes, 
des changemens dans la forme du delta. L'Océan se retire de cer- 
taines côtes pour en occuper d'autres, rendant quelquefois ce qu'il 
a saisi, et saisissant de nouveau ce qu'il a lâché, sans que la loi de 
ces mouvemens soit encore parfaitement connue. A ce point de vue, 
l'histoire géographique de la Hollande est, en partie du moins, le 
secret de la création révélé. L'ensemble des événemens auxquels 
le sol néerlandais doit sa naissance, les variations qu'il a subies, 
nous mettent en effet sur la voie des causes qui ont plusieurs fois 
modifié et qui peuvent modifier encore la constitution physique de 
notre univers. 

Quelques faits récens prouvent que l'Océan n'a pas renoncé à ses 
prétentions sur la Hollande. Le 4 février 1825, la mer se souleva; les 
eaux coururent dans l'Over-Yssel, dans la Frise, dans la Nord-Hol- 
lande et dans la Gueldre. Cette inondation gigantesque fut, il est 
vrai, de courte durée : elle se retira avec le reflux, mais en laissant 
derrière elle le sentiment du danger qu'avaient couru les Pays-Bas. 
A la vue de cette contrée que menace le niveau des fleuves, que 
secouent les vents, qu'accablent de tout leur poids les marées, on 
aurait lieu de craindre pour le sol de la Hollande, pour ses richesses, 
pour son existence même, si dans cette lutte n'intervenait un agent 
d'un ordre nouveau, une force morale qui fît contre-poids aux puis- 
sances aveugles de destruction. Cette force existe : jusqu'ici nous 
avons vu le travail de la nature; il nous reste à parler des change- 
mens introduits dans la forme géographique des Pays-Bas par la 
main de l'homme* 

IIL 

Lorsque les premiers habitans arrivèrent sur le sol de la Néer- 
lande, que trouvèrent ils? Un marais. — Heureusement ces anciens 
pionniers étaient les Bataves et les Frisons : les Bataves apparte- 
naient à la race saxonne, race patiente et forte contre les choses, née 
pour la conquête du sol; les Frisons, d'origine orientale, étaient ime 



LA KÉEELANDE ET LA VIE HOLLANDAISE. 105 

briDciie du rameau Scandinave. Ils venaient à la suite des glaces 
et des blocs erratiques, car les déluges d'hommes suivent le chemin 

tncé jar la nature aux grandes débâcles des élémens. Ces barbares 
mofiamt de patrie; ils jurèrent de s'en donner une. C'était un 
amie à faire; il fallait commencer, comme dans les cosmogonies 
u&pe^ par séparer la terre d'avec les eaux. Ce fiai lux de la puis- 
flioe humaine, cette seconde création dans laquelle l'industrie se 
■OQtre constamment la rivale de Dieu, ce triomphe de l'intelligence 
sv 11 matière, sur le chaos, tout cela ne fut pas l'œuvre d'un jour. 
Homme ne crée point d'une parole; il crée, comme la nature, avec 
k coDcours du temps et le développement successif de ses forces. 
Quelques terres stériles, vagues, effondrées, que se disputaient alter- 
latiTement les crues des rivières et les hautes marées, voilà le ber- 
ceau des Pays-Bas. Le génie néerlandais a grandi dans une lutte 
contre les élémens. Cette contrée, qu'habite une population nom- 
brraseet florissante, est un véritable pays artificiel. Sans les Hollan- 
dais, la Hollande n'eiisterait pas. Cette patrie est leur ouvrage, leur 
création, et comme le Dieu de la Bible, ils ont le droit de trouver que 
œ qu'ils ont fait est bien fait, et vidit quod esset bonum. Sans l'art, 
jaoïaîs une telle région n'eût vu le jour; sans l'incessante vigilance 
de ses habitans, elle se perdrait bientôt. Sa naissance est un miracle 
da génie humain, sa conservation est un prodige. Nous allons étu- 
dier les conditions au milieu desquelles cette annexe du continent 
s'est affermie; nous rechercherons les procédés techniques à l'aide 
desquels l'industrie des habitans'a repoussé les eaux, fondé des villes 
sardes sables mouvans que réclamait et que réclame encore la mer, 
CDcbalné le cours des fleuves, introduit l'agriculture dans des terres 
basses et inondées, converti en un mot la Hollande primitive, — 
noiosun sol qu'un mélange confus de terre et d'eau, — en une des 
plus délideuses patries qui existent. 

Od peut partager l'histoire hydraulique des Pays-Bas en trois 
périodes : — les travaux d'endiguement entrepris contre la mer et 
les fleuves, — la création des polders, — l'application des machines 
iFassécbement des lacs intérieurs. 

Les premiers habitans se campèrent sur des tertres et des monti- 
cules qu'ils avaient eux-mêmes élevés. Cette position était sans cesse 
inquiétée par l'état primitif des fleuves, sortes de torrens vagabonds, 
ÎDcoDstans dans leur lit, qui ravageaient à chaque instant les timides 
essais de culture. Il a fallu que l'art donnât des bords aux rivières 
tx que les eaux apprissent à couler régulièrement vers la mer. La 
première date de l'endiguement du pays ne saurait être fixée. On 
crût que les Cimbres avaient établi des digues qui ont été détruites, 
pois relevées plus tard sur les mêmes bases. Ces rivages artificiels 
^ protégé la civilisation naissante; sans eux, la Hollande serait 



i(M REVUE DBS DEUX MONDES* 

restée ce qu'elle était à rorigine, une terre inhabitable. Une trar- 
dition veut que la première digue de la Hollande méridionale ait 
été établie contre le RbÎQ, aux environs de Leyde, dans le plat paya*. 
Ce système se répandit : on se servit de semblables ouvrages pour 
prévenir les irruptions de la Meuse. Les historiens ne sont point d'ac- 
cord sur l'origine des travaux; les uns les attribuent aux seigneurs, 
les autres au peuple. La noblesse avait autrefois une part dans réta- 
blissement des digues; mais ce serait une erreur de croire que les 
châteaux formassent les points de départ du système hydraulique; 
beaucoup de châteaux, qui dominent le cours des fleuves et des ri- 
vières, sont au contiwe de date beaucoup plus récente que l'en- 
dignement. Ces remparts de terre ont été construits d'abord par dis- 
tricts; les propriétaires du sol se cotisaient et formaient une sorte 
d'assurance mutuelle pour se prémunir contre le débordement des 
eaux. Les districts hydrauliques furent plus ou moins étendus, 
plus ou moins bien constitués selon les besoins de la défense. Non- 
SQulement la noblesse féodale fut étrangère à ce mouvement, mais 
encore l'administration des eaux (le v)a(erstaal) donna naissance à 
une noblesse nouvelle, d'origine toute plébéienne. Les comtes des 
digues, comme on appelait les inspecteurs chargés de la surveil- 
Unce des fleuves, jouissaient de pouvoirs très étendus, qui surpas- 
saient même, dans les temps de crise, l'autorité des comtes propre- 
ment dits. Partout la noblesse s'est grelTée à l'origine sur les conditions 
de la conquête; comme en Hollande l'ennemi c'était le sol, les fonc- 
tions qui avouent pour but la victoire de l'homme sur les élémens 
furent de tout temps honorées. Les travaux entrepris dans les Pays- 
Bas pour rectifier le cours des rivières ont été véritablement prodi- 
gieux. Avant l'ère chrétienne, Drusus avait fait creuser un canal pour 
joindre l'Ysselavec un bras du Rhin; un demi-siède plus tard, les 
Romains lièrent un autre bras du Rhin avec le Leck, qui n'était jus* 
que-là qu'une petite rivière; enfin,, de notre temps, de gigantesques 
ouvrages ont réuni ce même Rhin à la Mer du Nord. H serait trop long 
dç rappeler les autres conquêtes obtenues sur les rivières de la Hol- 
lande, ces ennemies intimes du pays. La Bible nous représente quel- 
que part le génie de Babylone assis superbement sur les quais de 
la ville, et se disant à lui-même : C'est moi qui ai fait l'Euphratel A la 
vue des magnifiques canaux qui relient ensemble les bras errans des 
rivières, à la vue de ces fameuses digues qui retiennent, comme les 
bords d'une coupe, les flots toujours prêts à déborder, le génie de la 
Hollande peut dire avec encore plus de vérité : C'est moi qui ai fait 
le RhinI c'est moi qui ai fait la Meuse! — La nature n'avait donné 
aux Pays-Bas que des cours d'eau incertains et ravageurs : de ces 
cours d'eau , l'industrie nationale a fait des fleuves. 
Les procédés; d'endiguemenl varient avec. la. nature des obstacles. 



LA KtMMUamE ET LA TIE HOLLANDAISE. 107 

fiif'agit de surmonter. Ici» les digues sont de simples roumiHode 
tmt ailleurs, on couvre le sol inégal ou mou d'une couche de fas- 
QBfis quelquefois même il est nécessaire de soutenir ces remparts 
mk\à brique. Malgré ces grands ouvrages, bien faits pour don* 
KroK idée considérable du peuple qui les a élevés, Tétat desti- 
nais de la Hollande laisse encore à désirer. Une commission, nom* 
léf par Guillaume I^, publia en 1827 un volumineux rapport sur les 
■aUeurs moyens de provoquer Técoulement des eaux. La plupart 
è os projets pour raméUoration des rivières ne figurent encore que 
nrb carte : les difficultés d'exécution, jointes à Tembarras des 
ionces, les ont fait pemeltre à un temps indéterminé. D'un autre 
(été, une opmion toute contraire s* est produite depuis ces dernières 
nuées, fie ce que le système d'endiguement n'est pas toujours eOi- 
Qce contre le débordement des eaux, quelques écrivains ont conclu 
qi'oD avait eu tort d'endiguer les rivières. Ce paradoxe a été sou- 
tem par Bilderdijk, un des plus grands poètes et un des meilleurs 
esprits de la Hollande. Le principal grief sur lequel on s'appuie 
pov accuser V intervention de l'art dans les ouvrages de la nature 
est tiré de Tétat actuel des rivières. Le Ut des rivières en Hollande 
t'èlèfe iasensiblement et toujours; les digues doivent s'élever dans 
h même proportion, et en s' élevant elles faiblissent Fort des dan- 
gers que suspend sur le pays cette situation des eaux, on s'est de- 
mndé s'il n'aurait pas mieux valu abandonner les rivières à tous 
birs caprices. Ces hvières, dit-on, auraient tracé elles-mêmes 
kor vie à travers les terrains d'alluvion, et la Hollande se ti^ouve- 
nit aujourd'hui moins menacée d'être emportée. Ces visions poéti- 
qoes rentrent dans le système de Jean-Jacques Rousseau, — l'opti* 
■isiBede Vètat de nature. Sans les travaux d'endiguemeni, les fleuves 
ne se seraient point tenus dans leur lit, l'agriculture n'aurait point 
obtenu le rang qu'elle a conquis en Hollande, les élémens de l'état 
soQil ne se seraient jamais dégagés de la confusion et de la barba- 
ne. L'art dmt soutenir la nature, a Si, par suite de la résistance op- 
posée aox forces aveugles et aux élémens destructeurs, la nature 
proteUe, si même elle se venge par des menaces de la contrainte 
^'qo lui impose, c'est à l'industrie bumaine de découvrir dans ses 
ressonrees UmjcHirs croissantes de nouvelles armes pour combattre 
iedaoger. Halgré l'élévation des digues, qui montent, il est vrai, sur 
certains points à des hauteurs conâdérables, les nxptures et les 
ioQodatîiMis sont aujourd'lmi moins fréquentes en Hollande que dans 
ki derniers siècles. Ces fleuves qui coulent au-dessus des terres 
voisines se laissent mieux contenir qu'autrefois dans leurs rivages 
irtificiels. Il est cuneux, quand on voyage en barque ou en bateau 
à?apeur» de jeter, du haut des rivières, un regard sur les campa- 



108 REVUE DES DEUX MONDES. 

gnes, qui se trouvent comme encaissées, et de suivre, le long des 
bords élevés par la main de Thomme, le cours de ces eaux mécon- 
tentes, mais enchaînées. 

L'éducation des rivières, qu'on nous permette cette image, n'aurait 
encore rien été sans un système d'endiguement et de protection contre 
la mer. L'Océan, cette grande force de destniction, se limite lui- 
même par ses dunes; mais l'industrie humaine a dû soutenir et for- 
tifier la ceinture de sables derrière laquelle s'abritent les Pays-Bas. 
La première fois qu'on voit moutonner de loin ce troupeau de col- 
lines nues ou recouvertes d'une sèche végétation, on est frappé du 
caractère sérieux qu'elles donnent aux côtes de la Hollande. Les ha- 
bitans distinguent trois rangs de dunes : les dunes extérieures, c'est- 
à-dire celles qui touchent la mer, les dunes du milieu, qui sont les 
plus hautes et les plus larges, et les dunes intérieures, qu'on croit 
être les plus anciennes. Cette triple défense naturelle, dont les géo- 
logues attribuent la formation à l'action combinée des vagues et des 
vents, pourrait servir à déterminer la date de la naissance des côtes, 
si la proportion suivant laquelle les sables s avancent dans Tin térieur 
des terres n'était variable, et ne rendait, par conséquent , ce chro- 
nomètre fort douteux. Comme le pays est généralement plat, ces 
dunes forment des chaînes de montagnes relatives. Ces ouvrages 
avancés, qui servent de boulevart contre les eaux et d'abri contre les 
tempêtes, exigent un constant entretien. Les Hollandais garnissent 
leurs dunes avec une espèce de jonc ou de roseau qui est connu sous 
le nom de arundo arenosa, roseau des sables. On le plante au prin- 
temps ou en automne, et on l'abrite des vents dangereux avec de la 
paille. Quand cette herbe a pris racine, elle relie et consolide la 
masse mouvante des sables : c'est le ciment végétal des côtes de la 
Hollande. Les dunes ont, outre les vents, un ennemi très sérieux, le 
lapin. Cet infatigable mineur attaque sourdement le sol desséché qui 
s'élève comme un bourrelet entre la mer et l'intérieur du pays. Il 
faut donc une continuelle surveillance pour réparer les dégâts com- 
mis par ce faible animal. Sur tous les points du littoral où les dunes, 
ces digues naturelles, n'existaient pas, on les a créées ; quelquefois 
même il a été nécessaire de soutenir par des ouvrages de bois, de 
pierre ou de caillou tage les côtes ruinées. La vue de ces travaux 
donne une grande idée de la puissance de l'homme. Il est difTicile 
d'imaginer ce que les Hollandais ont mis de persévérance, de cou- 
rage et de sagacité dans ce système combiné de défense naturelle et 
ariificielle qui forme aujourd'hui le bouclier de la Hollande contre la 
mer. 

Pour comprendre l'étendue et la nature des dangers auxquels 
échappent tous les jours les Pays-Bas, il faut se représenter ce que 



LA NÉERLANDE ET LA VIE HOLLANDAISE. 109 

te ingénieurs hollandais appellent l'échelle des eaux. On sait déjà 
qo^one grande partie de la Néerlande est située fort au-dessous du 
BTfaade la mer et des rivières. Pour évaluer ces différences de po- 
sfeiofljarl a tracé une ligne imaginaire qu'on a nommée le niveau 
fittterdam. Ce plan est aux autres degrés de l'échelle hydraulique 
flpqœ le zéro du thernoomètre est aux différens degrés de la tempé- 
ntare. En partant de cette base, on a pu se former une idée de la 
^itoation relative de la terre et des eaux dans le royaume des Pays- 
Bas. Les résultats de ces calculs, il faut bien le dire, n'ont rien de 
rassurant. Durant les mauvais temps ou, pour parler la langue locale, 
daraot la tempête du nord-ouest, la marée monte, près de Katvijk, 
à 8" 40; la marée de la Meuse, près de Rotterdam, s'élève à 3™ 20, et 
ceDedu Leeck, près de Vianen, s'élance à 5"80 au-dessus du niveau 
f Amsterdam. On voit d'ici ce que deviendrait un pays placé dans de 
teDes conditions, si la main de l'homme venait à se retirer. L'indus- 
triel tiré la Hollande du néant; c'est l'industrie qui la conserve. Au 
système des digues se lie, comme moyen de défense contre les eaux, 
!e sjslème des écluses. — On a dit que les Hollandais n'avaient pas 
farchitecture : quelques monumens civils ou religieux protestent 
contre celte opinion beaucoup trop exclusive; mais il faut se souvenir 
qoe toujours l'art de bâtir se moule sur la nature et sur les néces- 
sités d'un pays. Or en Hollande l'architecture vraiment nationale 
est l'architecture hydraulique. Celle ci a jeté des constructions im- 
ineoses, colossales. Les premières écluses étaient de bois : aujour- 
f bui ce sont des monumens de pierre, et les plus magnifiques ou- 
vrages qu'on puisse voir. Le propre de cet art n'est pas l'élégance, 
c'est la force. Pour se faire une idée du style de pareils travaux, il 
faut visiter les grandes écluses d'Amsterdam, et surtout les construc- 
tions de Katvijk. Cette forteresse, élevée contre la mer, a vraiment 
UD caractère sévère et imposant. Trois écluses se succèdent à l'em- 
bonchure du Rhin, dans le canal destiné à soutenir le cours défail- 
lant des eaux, et protègent de ce côté la Hollande. Les jours de 
grande tempête, on juge prudent de faire des concessions à la mer : 
les portes de l'écluse la plus avancée vers l'embouchure du fleuve 
fivrent passage aux vagues, qui courent furieuses jusqu'à la seconde 
écluse et s'y brisent. Ces masses de pierre qui tiennent tète à l'Océan, 
ces puissantes machines que dirige un art fondé sur Texpérience, 
ces portes qui s'ouvrent et se ferment selon le courant et le niveau 
des eaux, selon la direction des vents, tout cela révèle l'existence 
d'un système admirable et compliqué; tout cela annonce une sorte 
de providence administrative qui veille sur la Hollande. Dans les 
wtrcs pays de la terre, celui gui met un frein à la fureur des flots, 
c'est Dieu; ici, on dirait volontiers que c'est l'homme. 



110 BEVUE DES DEUX MONDES. 

Les digues, les écluses, tous ces grands ouvrages de défense éle- 
vés contre les eaux extérieures, comme on appelle ici les fleuves et 
la mer, n'auraient point sufii à rendre la Hollande habitable, si le 
pays n*eût trouvé encore l'art de se débarrasser des eaux intérieures. 
Par suite des pluies, des crues et des débordemens de rivières, 3 
s'était, de date immémoriale, formé des flaques, des lagunes, de per- 
pétuels marais, qui s'étendaient très avant dans les terres, et qui 
défiaient partout la culture. Une autre cause de la présence des eaux 
était l'extraction de la tourbe. Manquant de bois, les habitans se vi* 
rent contraints de fouiller la terre pour se chauffer, et les tourbières 
exploitées ne tardèrent point à se changer en lacs. La Hollande pré-- 
sentait alors ce singulier spectacle d'un peuple sans cesse menacé 
par les inondations et occupé sans cesse, malgré lui, à faire de 
l'eau. C'est contre un tel état de choses et contre de tels dangers que 
l'art hydraulique était appelé à réagir par la création des polders. 
On appela ainsi, d'un mot hollandais qui veut dire terres endiguées, 
les anciens marécages que les premiers habitans entourèrent d'en- 
clos, de faibles digues, et qu'ils munirent de grossières écluses. Le 
système des polders se développa avec les progrès de l'agriculture 
et de l'industrie. Dans l'enfance de l'art hydraulique, on ignorsdt 
l'emploi des machines. Ce n'est que plus tard qu'on mit à contribu- 
tion, pour le dessèchement des terres, un des ennemis de la Hol- 
lande, le vent. On ne saurait dire où l'on a construit d'abord les 
premiers moulins occupés à tirer l'eau des polders. Une tradition 
porte à croire que ce système fut pratiqué en Hollande vers le com- 
mencement du XV» siècle. On raconte qu'en 1408, il y avait à Alkmar, 
dans la Hollande septentrionale, un certain Florent Alkmade, qui 
avait établi un moulin hydraulique à vent. Ce moulin servit de mo- 
dèle à beaucoup d'autres machines du même genre, et l'invention se 
répandit bientôt dans les districts même éloignés. 

D'abord ces moulins étaient chétifs et incomplets: ils ne pouvaient 
fonctionner que dans une seule direction du vent, celle du nord-ouest, 
mais peu à peu ils grandirent en puissance. A la fin du xv* siècle, 
l'emploi des moulins dans les polders hollandais s'était généralisé. De 
cette époque datent l'endiguement régulier des terres basses, l'établis- 
sement des fossés pour la décharge et la conduite des eaux, la con- 
struction d'écluses pour maintenir le niveau entre les réservoirs, en 
un mot un système tant soit peu scientifique d'assèchement. Par cette 
découverte, l'état intérieur du pays fut changé, l'agriculture put naî- 
tre. Aujourd'hui des moulins de toutes formes et de toutes dimensions 
s'élèvent au milieu des riches campagnes qu'ils déchargent du su- 
perflu des eaux; leurs ailes agitées se confondent à distance dans un 
ciel tranquille, et donnent au paysage un caractère singulier. Quel- 



LA NÊERLAHB& EX LA Vi£ HOLLANDAISE. 114 

^tfsmss de CCS moulins sont de véritables édifices qui vont chercher 
k\"wUdes hauteurs considérables; d'autres plus petits, construits 
a brique ou en bois, n'en étalent pas moins un véritable luxe : 
lecoinerts d'un manteau de chaume qui les abrite contre la pluie, 
Je oootrent avec orgueil Taxe qui porte les ailes orné de reliefs et 
èdorures (i). Cette coquetterie champêtre, ces grandes voiles qui 
bésûsseùi dans Tair comme les ailes d*oiseaux gigantesques et fabu- 
Irh, ce tiC'iac mêlé au bruit entrecoupé des eaux, tout cela répand 
m la nature si calme de la Hollande un mouvement et un charme 
fi OD ne peut déGnir. Ailleurs les moulins, ces monumens de la vie 
paâtorale, ne sont guère appropriés qu'à un seul usage; ici au con- 
tnire, ce sont des noachines hydrauliques, des scieries, des instru-^ 
mens de mouture. On voit des polders desservis par un seul petit 
Douliû, on en rencontre d'autres que plusieurs grands moulins tra- 
niUeot à dessécher. Auti^efois on se bornait à débarrasser des eaux 
superflues les terrains peu bas; mais depuis que la science a fait des 
progrès, on met le vent à rattache pour épuiser même les maiais 
profonds. L'art des polders a fait à la Hollande une seconde nature. 
Ce pays se trouve placé, sous le rapport agricole, dans des condi- 
tions toutes particulières : ailleurs il faut créer les produits du sol, 
ici il a fallu créer le sol lui-même. Lorsque maintenant on voit 
cette terre, créée et entretenue par la main de l'homme, se couvrir, 
Tété, de gras pâturages, de fruits et de légumes, souvent même 
f abondantes moissons, on ne saurait trop admirer les conditions de 
firt qui ont changé un sol perdu sous les eaux en un jardin de plai*- 
sir et de fertilité. 

Cne des difficultés consistait à maintenir l'équilibre entre les inté- 
rêts particuliers des polders et les intérêts généraux du système 
hydraulique auquel la Hollande doit son existence. Tout cela ne pou- 
Tiit être réglé que par une administration pourvue de connaissances 
précises et délicates. Quand on songe que la mer est pour la Hol- 
lande un ennemi infatigable, qucuid on réfléchit à ce réseau de di- 
gnes, de remparts, de canaux qui se relient entre eux et se rappor- 
tent à un système d'unité, quand on calcule les conséquences 
lirribles de la moindre négligence dans un pays où un trou de 
tanpe ou de rat peut mettre en question la sûreté d'une digue et ou- 
vrir le passage aux eaux, on ne s'étonne plus que de tout temps les 
fimctions du walerstaat aient été considérées comme très impor- 
tantes. Ces fonctions étaient conférées par les états-généraux et seu- 
il) U fut Toir à DeKi, dans la salle des modèles, toutes les modifications, tous les 
pmn de peifectiofioeiDent que ces machines à yent sont susceptibles de recevoir. 
Itt gnads monlii» ea piene serrant aia desséchemens profonds ceàtoKl> jusiipi'à 
«,••0 îansa. 



112 REVUE DES DEUX MONDES. 

lement aux hommes du culte réformé. A Delft, il existe aujourd'hui 
une école spéciale dans laquelle on forme des élèves pour le génie 
hydraulique. Ce corps d'ingénieurs civils est la véritable armée qui 
veille à la défense du pays. On ne se figure point avec quelle science 
doivent manœuvrer les écluses pour ne point ouvrir les portes à> 
l'ennemi, ni quel art pratique et minutieux doit présider dans tout 
l'intérieur du pays à l'harmonie des eaux. Notre conviction est que 
les Hollandais sont seuls capables de cette surveillance continuelle et 
méthodique, de ce travail sans distraction, faute duquel leur pays 
disparaîtrait à chaque instant sous les fleuves ou sous la mer. C'est 
à leur persévérance, aux lumières de leurs ingénieurs, à des dé- 
penses énormes, au concours de tous les citoyens, que la Hollande 
doit de lutter contre les flots et de surnager, luctor et emergo. 

Les succès obtenus dans l'assèchement des polders, dont quel- 
ques-uns se trouvent placés à quatre et cinq mètres au-dessous des 
terrains naturels, devaient inspirer à l'homme une grande confiance 
dans ses forces. Ce fut en eflet comme une prime d'encouragement 
pour ouvrir des travaux plus hardis encore. Au xvir siècle, des 
étendues de terre considérables furent pour ainsi dire tirées du sein 
des eaux. Le premier dessèchement sur une grande échelle se fit dans 
la Hollande septentrionale en 1614. Des lacs formés par la nature, 
notamment ceux du Beemster, du Purmer et duShermer, se changè- 
rent sous la main de l'industrie en une des campagnes les plus belles 
et les plus riches des Pays-Bas (1). Un observateur de ce temps-là, 
William Tempel, nous raconte sa surprise et son admiration quand 
il vit un ancien lac de deux lieues de large (le Beemster) sur le- 
quel paissaient des bœufs ! Ce sol, divisé en canaux, traversé par des 
voies régulières, des avenues d'arbres, formait déjà de son temps le 
plus joli paysage qu'on pût imaginer. De 1608 à 1640, vingt-six 
lacs se transformèrent ainsi dans la même province en polders. En 
1820, on comptait dans la Hollande septentrionale plus de six mille 
hectares mis à sec. Dans la Hollande méridionale, le chifl*re des 
terres restituées à l'agriculture était en 1844 de vingt-neuf mille 

(1) Une chronique locale rapporte que les desséchemens dans la Hollande septentrio- 
nale furent faits par un particulier. C'était un marin ou im pécheur. 11 avait vu la 
grande flotte envoyée par Philippe 11 contre la Hollande et l'Angleterre; il avait été 
aussi témoin du désastre de cette flotte battue par la tempête, qui perdit de tous les 
eûtes ses vaisseaux; il avait surtout gardé le souvenir d'un beau navire tout chargé de 
fer et d'or qu'il avait vu couler à fond. Ayant entendu parler des frais considérables que 
devait entraîner le dessèchement du Purmer, il se mit en tête de reprendre à la mer les 
richesses qu'elle avait englouties sous ses yeux. H se rendit dans cette intention sur 
la côte d'Irlande, fit plusieurs voyages mystérieux, et sut enfin, par des manœuvres * 
habiles, découvrir la Californie sous-marine. C^est avec l'or tiré de la caisse du bâtiment 
espagnol que, selon la chronique, le lac aurait été converti en terre ferme. 



LA NÉERLANBE ET LA YIE HOLLANDAISE. 113 

hectares. Dans ces derniers temps, on a encore épuisé les eaux du 
polder iNootdorp, qui était un marais, et où il y a maintenant un pe- 
tit village. La Hollande, à laquelle la nature semble avoir dénié tous 
les élémens, pour nous servir des expressions de Dante , a su se 
donner par le travail ce que la nature lui avait refusé. Cette histoire 
de terres appelées du fond des eaux et répondant à l'homme: « Nous 
Yoici, M semblerait une histoire merveilleuse, si les moyens à l'aide 
desquels s'opéra ce miracle de l'industiie n'étaient connus. Ces 
moyens sont d'ailleurs très simples : jusqu'ici tous les desséchemens 
ont été accomplis par le travail des moulins à vent, et ce n'est qu'à 
ane époque récente qu'on a mis en œuvre des agens plus puissans, 
dont il nous reste à parler. 

Malgré tant de victoires remportées sur l'ennemi intérieur, un 
hôte dangereux et remuant inquiétait la province de Hollande; nous 
voulons parler du lac de Harlem. Ce lac, les Hollandais l'avaient vu 
naître. L'histoire de sa formation doit être étudiée sur les anciennes 
cartes : on suit alors pas à pas les développemens de cette masse 
d'eau, qui avait fini par intimider la ville de Leyde et la ville d'Am- 
sterdam. 11 existait en 1531, dans les environs de Harlem, quatre 
petits lacs insignifians, et à côté de ces lacs florissaient trois vil- 
lages, dont les noms ont été conservés : Nieukerk, Dorp Ryk et Wijk 
Huysen {Cinq- Mai sons). En 1591, un des trois villages avait déjà 
disparu; en 1647, c'en était fait des deux autres. Les lacs étaient 
d'aî>ord séparés; en 1531, il existait entre le lac de Harlem et ce- 
lui de Leyde une ouverture encore si étroite qu'on pouvait la pas- 
ser sur une planche; en 1647, les quatre lacs s'étaient réunis, et 
leurs noms particuliers s'étaient confondus dans celui de /laarlemmer 
meer. Il n'y avait plus qu'un point de terre, le Beinsdorp, qui sur- 
nageait; en 1687, le Beinsdorp avait diminué, et le lac s'accrois- 
sait toujours (1). Dans ces derniers temps, il avait atteint onze lieues 
de circonférence. C'était une mer, et une mer orageuse. Sur cette mer 
s'étaient livrées des batailles navales, des flottes de soixante- dix bâti- 
mens plats avaient manœuvré, plusieurs vaisseaux avaient péri (2). 
Nous avons vu à Harlem, dans le cabinet d'histoire naturelle du doc- 
teur van Breda, deux individus du genre silurus glanis, qui avaient 

(1) Voici des chiffres exacts sur la proportion de ces agrandisscmeDs successifs : 

En 1531, le lac avait 6,585 morgen ou arpens de HoUande. 
En 1591, lî,375 id. 

En 1647, 17,080 id. 

En 1687, 18,000 id. 

En 1806, Î0,000 id. 

(2) 11 existe à la bibliothèque de La Haye un liyre hoUandais avec des gravures re- 
présentant ces vaisseaux et leurs manœuvres de conabat. 

Toai n. 8 



l'U RETV£ DES DEUX MONDES. 

été péchés dans le lac, et qui appartiennent à la plus grande taille' 
des poissons d'eau douce. Tour à tour d'humeur calme ou violente^ 
oe lac paraissait se comporter selon des lois à lui. Le 1" novembre. 
1755, on Tavait vu s'émouvoir au moment du fameux tremblement 
de terre de Lisbonne, et l'on n'apercevait rien de cette agitation 
dans la mer. La traversée de ses eaux était périlleuse; il y avait eu. 
des naufrages. Comme ces animaux qui deviennent plus méchana 
avec les années, le lac de Harlem se montrait de jour en jour d'un 
caractère plus tempétueux. A chaque gros temps, on voyait dans 
cette mer intérieure des montagnes d'eau se soulever, battre avec 
une grande force les ouvrages de défense, et s'écrouler sur les borda 
avec beaucoup d'écume. C'était un voisin incommode et dangereux; 
si les ouvrages dans lesquels on le contenait à peine fussent venus 
à céder, le lac se serait jeté dans d'anciennes tourbières inondées et 
eût recruté là de nouvelles forces pour menacer toute la Hollande. 
On dépensait, d'un autre côté, à combattre ses empiélemens et à le 
refouler dans son lit autant d'argent qu'il en eût fallu pour le mettre 
à sec. Cependant le lac de Harlem continuait d'exister, lorsque, le 
9 novembre 1886, les eaux, chassées par un vent d'ouest furieux, 
s'élancèrent par-dessus les digues et les routes, et arrivèrent jus- 
qu'aux portes d'Amsterdam. Cet événement décida du sort duiffooir- 
lemtner meer. Le lac avait menacé Amsterdam, Amsterdam dit au 
lac : Tu disparaîtras. 

De ce jour en effet, son arrêt fut prononcé; il ne s'agissait plus 
que de trouver les moyens pour exécuter la sentence. Le dessèche- 
ment du lac de Harlem avait été plusieurs fois proposé, et divers 
systèmes avaient été mis au concours. En 1643, un ingénieur et 
faiseur de moulins dans la Nord-Hollande, Jean-Adrien Leegh Water, 
voyant le péril qui menaçait la Hollande, si le lac de Harlem conti- 
nuait d'exister, avait publié à Amsterdam un petit ouvrage dont la 
conclusion était : a II faut se débarrasser de cette masse d'eau rui- 
neuse et envahissante, ergo delendum est mare! » A cet ouvrage, — 
Haarlemmer meer Boek, — étaient joints un plan de dessèchement et 
une carte. L'auteur du projet avait besoin de cent quarante moulins, 
pour déverser l'eau du lac dans la mer. Ce projet rencontra plus 
d'un genre d'objections : il aurait fallu que le vent se fit sentir vite 
et longtemps dans la même direction pour que les moulins travail- 
lassent convenablement. Beaucoup d'autres systèmes se produisirent; 
mais pour extraire cette puissante masse d'eau, il fallait une force 
considérable, indépendante des variations de l'atmosphère, soumise 
seulement et entièrement à la volonté de l'homme. Ces plans em- 
bryonnaires n'étaient, relativement aux moyens d'exécution, que des 
utopies; il leur manquait une découverte qui levât tous les obstacles 



lA NÊEKULSIDE £T LA Tl£ HÛUANDAISE. 116 

Htjn rendit praUcables toutes les hardiesses du génie humain, il 
ksiBasquait la vapeur. La force de la vapeur trouvée, l'asséche- 
jMit dfl iac de Harlem était décrété en principe. Cette invention 
■odone changea en effet de fond en comble les conditions de cette 
«ne difficile et jusque-là téméraire. Au mois d'avril 18A0 partit 
àkHollande pour se rendre en Angleterre une commission char- 
fée de faire des recherches sur la vapeur et sur les machines d'épui- 
jMKst On sait quel parti la Grande-Bretagne a tiré du nouveau mo- 
leBr,i quelles profondeurs elle est allée chercher Teau de ses mines, 
Ai fâide de quelles puissantes pompes elle a chassé cette eau vers 
ksorface; mais rien de tout ce qui avait été fait et pratiqué jusque-là 
l'âait applicable à l'entreprise du lac de Harlem : il fallait un sys- 
tème de machines tout nouveau. Après quelques essais, les princi- 
pnx organes du nouvel appareil furent constitués. C^était moins 
ne machine qu'un être colossal et animé; on lui donna le nom de 
Utjà Waier^ en souvenir de celui qui» le premier, avait osé conseil- 
ler le dessèchement de cette mer (1). LeLeegh Water commença tout 
lenl Tépui^ement des eaux le 7 juin 18A8. Deux autres machines, le 
Cn^his et le Ltjnden, vinrent à son aide, Tune le 7 juin 18Â8, et 
lautre au conunencement d'avril i8&9. Aujourd'hui le dessèchement 
est on fait accompli. Lorsque nous visitâmes dernièrement le lac de 
brlem, cette redoutahle mer intérieure n'existait déjà plus. Le Leegh 
Water travaillait encore, mais c'était à soutirer les eaux superflues 
fim petit bassin, faible et dernier vestige de ce qui avait été le 
MêÊrltmmer mur. L'édifice qui contient la machine est une tour 
ronde, placée au midi de l'ancien lac et assise sur une forêt de pi- 
lotis. Les constructions de l'industrie moderne ressemblent quel- 
quefois à celles de la féodalité; dans les unes et les autres, l'art s'est 
proposé d'installer la force matérielle. Seulement dans les anciennes 
iMirs résidait la puissance de destruction, tandis que ce bastion co- 
bna], debout au milieu des eaux vaincues, effacées, représente ici la 
{Nûssanoe d'utilité. A cette tour est adossé un bâtiment carré pour 
las cbaudiëres. Il nous a été permis de visiter les pièces intérieures 
Al Leegh Wederr dont quelques-unes sont d'une grandeur inconnue 
jusqu'ici dans le inonde mécanique. Le Leegh Water ne fonctionne 
pas; il travaille, il vit, tant une économie intelligente préside à tous 
ses mouvemens. Onze pompes, vastes et puissans suçoirs, fixées au 
iaoc de la tour, lui donnent l'ah: d'un polype gigantesque occupé 
à boire les eaux du lac (2). 

W Caox foi croient à la prédestiii&tion def noms peuvent s'ezeicer sni celui-ci : 
Iffyà ITa/fr nigiiifie en hoUandais v<d«-Mtf. 
n Pendant les Irente-neof mois qu'avait dniés le dessèchement, les machines en pleine 



116 REVUE DES DEUX MONDES. 

Nous venîons surtout reconnaître le fond du lac mis à nu par le 
travail des machines. Ces terres récemment desséchées et comme 
étonnées de voir le jour, ces chemins à peine tracés où l'on marche 
et où hier on naviguait, ces oiseaux qui chantent où nageaient les 
poissons, tout cela forme un spectacle unique et sérieux. A propos 
d'oiseaux, nous rencontrâmes, chemin faisant, quelques bandes 
d'espèces aquatiques, venues avec le printemps et toutes surprises 
de ne plus retrouver le lac qu'elles avaient connu. Les pauvres bêtes 
se demandaient si elles avaient perdu la tête, ou bien si c'était la 
nature qui était devenue folle. Ni l'un, ni l'autre : c'était l'homoie 
qui avait passé là; sous son souille, les mers aujourd'hui se dessè- 
chent. Dix-huit mille hectares de terres retrouvées ont été vendus et 
bien vendus (1). Le sol se remontre triste, nu, et tel que reparaî- 
trait le sol de l'Europe après trois siècles, s'il eût été couvert par un 
déluge universel. La civilisation recommence dans le désert, et elle 
recommence par le travail. Nous avons rencontré Robinson qui était 
occupé à construire sa hutte avec de la terre. D'autres cabanes pro- 
visoires en planches ou même en paille annonçaient le retour de la 
vie pastorale dans ces lieux qui furent autrefois le domaine de 
l'homme, et d'où l'homme s'était retiré. Quant aux anciens villages 
engloutis, on n'en a pas même retrouvé la trace; du moins ces vil- 
lages sont vengés : leur ennemi n'est plus. On s'attendait à recueillir 
au fond du lac mis à sec des pièces de monnaies, des médailles, des 
ouvrages d'art, et les débris des vaisseaux qui ont autrefois fait nau- 
frage. Jusqu'ici ce qu'on a trouvé est peu de chose; mais l'agricul- 
ture, en remuant ces terres, déterrera probablement d'autres ri- 
chesses. Un trésor plus certain du reste que les pièces d'or ou 
d'argent enfouies dans le sol, c'est celui dont parle le fabuliste : 
travaillez, prenez de la peine. Ce fonds qui manque le moins est déjà 
cherché, exploité par la bêche. Des essais de culture ont été tentés 
sur l'emplacement de l'ancien lac, et ont réussi au-delà de toute 
attente. L'année dernière, on a semé du colza; c'est toujours par là 
qu'on commence dans les polders desséchés : la première récolte a 
été magnifique, et l'on n'espère pas moins de la seconde. La terre 
est en ce moment toute jaune de fleurs, et des industriels ont amené 
des abeilles exotiques pour butiner cette moisson d'or. On a vu là 

activité avaient tiré 924,260,1 12 mètres cubes d'eau, et consommé 25,789,920 kilogrammes 
de houille. 

(1) Cette vente a donné lieu à une singulière discussion. Les haLitans de Leyde ont 
réclamé ces terres, comme les ayant autrefois possédées, et en vertu de ce principe du 
droit romain, œterna auctoritas eslo, la revendication est éternelle. L'état se trouverait 
de la sorte avoir desséché à leur profit des terres qui leur appartenaient; mais la diffi- 
culté sera sans doute de produire des titres authentiques de propriété. 



LA. NÊERLATÏDE ET LA VIE HOtXANDAISE. J17 

tm présage des richesses que ce sol doit produire entre les 

s des cultivateurs hollandais. Jusqu'ici les habitations s'étaient 

âevées sans ordre, et les terres n'étaient point classées. Quelques 

(B&iséuat venus au jour par hasard dans ces maisonnettes de 

kisonde brique, on ne savait à quelle conjnjune rapporter leur 

éwdnL La loi n* avait pas prévu qu'on dût naître dans cet endroit- 

i iejoard'bui des circonscriptions ont été tracées, des villages et 

es églises s'élèvent, des canaux, des routes, des avenues d'arbres 

tirent bientôt varier la figure de cette plaine monotone et telle que 

foBt bite les eaux. C'est un monde qui naît. Dans quelques années 

fici, ces mêmes enfans, dont il y a six mois la patrie n'existait pas 

CKore sur la carte, seront les habitans d'une riche campagne, peut- 

temème les propriétaires d'une ferme, où les vaches reviendront 

k9Mr,les flancs pleins d'herbe et le pis gonflé de lait. 

La vapeur est appelée à introduire une révolution dans le sol de la 
BoOaode : le vent sera toujours préféré comme moteur économique 
pour l'assèchement des petits polders; mais les moulins céderont 
feormais la place aux machines dans tous les grands travaux d'art. 
Déjà plusieurs projets considérables sont à l'étude. II existe un autre 
k semblable à celui de Harlem, le Leymeer, qui présente une super- 
Icîe de deux uiille quatre cents hectares, et dont il est question de 
fûre une prairie. Pour ouvrir les travaux il ne manque qu'une somme 
de li à 1 ,800,000 francs : on la tiouvera. Une idée plus gigantesque 
(noore, on pourrait même dire elfrayante d'audace, a surgi dans ces 
derniers temps, c'est celle de mettre à sec le Zuiderzée. Quelques per- 
«moes traitent ce projet de chimérique et d'extravagant; mais après 
ks dernières conquêtes de l'industrie, après la découverte de la vr- 
peur, après surtout le dessèchement du lac de Harlem, il n'y a plus 
rien d'impossible. Il faut en effet se souvenir que les vues de Leegh 
Walcr, ce faiseur de moulins, avaient d'abord rencontré le même sen- 
âflieot de doute, sinon de malveillance et d'incrédulité. Une différence 
trts sérieuse existe toutefois entre les deux entreprises : le lac de 
Hariem ayant des bords, les travaux s'appuyaient du moins sur une 
masse d'eau prisonnière et limitée, tandis que, le Zuiderzée com- 
muniquant à la Mer du Nord par une large ouverture, on opère, dans 
ce dernier cas, sur l'infini. Avant de dessécher le Zuiderzée, il fau- 
drait lui donner des rivages. Aussi Tintention des ingénieurs qui 
rtvent ce grand projet serait-elle d'élever du côté de l'Océan une 
digue, une barrière qui isolerait les eaux du golfe. La création d'un 
td polder^ l'obligation de détourner les rivières qui se jettent au- 
jwrd'bui dans le golfe, tout cela présente des difficultés immenses; 
cependant nous ne croyons pas ces difficultés insurmontables. Si les 
Hollandais conçoivent froidement et lentement, ils ne reculent de- 



118 BiraE -DES DEUX MORDU. 

?ant aucun obstacle quand le jour de l'exécution estairiTé. La 
vaux d* assèchement ont pour eux un intérêt suprême. La sûrel 
pays est au prix du sèle que les babitans tétnoignent pour d 
sacrifices. L*eau appelle l'eau, les lacs appellent la mer : pa 
lacs parasites, l'Océan a déjà, on peut le dire, un pied dan 
terres. Dessécher des bassins comme le lac de Hariem, c'est n 
l'ennemi hors de l'intérieur du pays , c'est repousser en qu< 
sorte l'invasion. Une autre considération toute politique fait di 
tème de dessèchement un système de vie ou de mort pour la 
lande. Cette revendication des terres que les eaux leiu* ont i 
équivaut pour les Hollandais à de véritables conquêtes. Un 
qui regorge d' babitans, et auquel le sol manque, se donne to 
que la nature lui a refusé, quand il profite de son industrie 
s'élever au rang des premières puissances du second ordre. La 
géante des Bataves a poussé jusqu'au bout du monde les conq 
de la guerre, de la navigation et du commerce. Les Hollandais 
demes n'ont même plus besoin de jeter de nouvelles colonie 
les côtes lointaines : pour étendre leur territoire, il leur sufl 
rester chez eux. Ce peuple industrieux et honorable, dont \ei 
cêtres ont fait la terreur des mers, trouvera désormais dan 
machines de dessèchement les ressources qu'il demandait auti 
i l'éclat de ses armes. Un géographe hollandais donnait déjà, i 
deux siècles, à ses compatriotes le conseil d'agrandir leur terri 
sans en étendre les limites : 

Qms ffnror, o Balavi, peregrinas qucme taras? 
Bcoe alio temm littim quaefis : — Jbabes. 

NoQ9 avons vu quel avait été le berceau des Pays-Bas, et comi 
rindustrie néerlandaise avait transformé un désert marécagen 
mie des plus agréables contrées du globe. A qui sera la terre? 
mer ou aux fleuves? L'homme intervient en Hollande, et les co 
lions de la lutte sont changées. Malgré tous les avantages obtenus 
l'industrie, quelques géologues ne se montrent point rassurés su 
résultats définitifs de cette victoire. La Hollande, disent-ils, est 
quise sur la mer; mais c'est une conquête que la mer reprendr: 
ou tard. Cette opinion est appuyée sur certains faits et contredite 
d'autres. Si l'on regarde au cours ordinaire et logique des cbc 
on est plutôt porté à la confiance qu'à la crainte. Les forces c 
nature n'augmentent point, tandis que la somme des moyens de r 
lion dont l'homme dispose sur le globe, et particulièrement en 1 
lande, pour résister aux élémens, augmente chaque jour ave 
vapeur, avec les progrès des arts mécaniques, avec les lumière 



LA. BÊEBf AWDE ET Lk VI£ HOJuULMDAlSK. 110 

ksdcnœ- Donc la victoire n'est pas douteuse. Une seule circonstance 
gédogiqoe pourrait déconcerter tous ces calculs, et donner raison 
un pessimistes : c'est si, comme le croit M. Elie de Beauniont, le sol 
debAoUande a subi une dépression lente et continue. Des fouilles 
eaflfjrôcs à Auisterdam, à Rotterdam et sur les bords du Zuiderzée 
'aàpoïiy il est vrai, que les terres se sont enfoncées, sur plusieurs 
fio^ ao-dessoQS de leur ancien niveau. De tels faits ont conduit à 
frésiger, pour un temps donné, la submersion totale de la Hollande. 
lue faut pourtant point se hâter d'accueillir cette conséquence. D'à- 
M les changemens de la nature ne s'accomplissent point avec la 
npidité légère qui caractérise les œuvres de Thomme et les révolu- 
iioos politiques. Toutes les civilisations de la vieille Europe auraient 
TniBÔnblablement le teinp» de vivre; et de disparalii^ avant que le 
acnfee de la^Bbllande, cette intéressante portion^ du continent ac- 
tuel, fut consommé. Nous aimons d'ailleurs à croire que, dans le cas 
cootFÛre, le génie humain grandirait avec l'étendue même du dan- 
ger. Rien ne prouve que l'Atlantide n'aurait pas pu être sauvée, si 
les liabitans de cette île plus ou moins fabuleuse avaient eu à leur 
acnrîce toutes les forces mécaniques dont disposent les civilisations 
Bodernes. D'un autre côté, la Hollande aurait eu depuis longtemps 
le sort de l'Atlantide, et ne figurerait plus que dans les récits des 
Ittitorieiis, sans les connaissances de ses ingénieurs, sans les gigan- 
to^poes ouvrages et les admirables remparts derrière lesquels ce 
pays s'est fortifié contre les eaux. Si le sol s'affaisse, le génie humain 
s élève, et la lutte continme. On peut comparer la Hollande à un na- 
vire, et même à un navire menacé, qui déjà prendrait eau de toutes 
parts sans les manœuvres persistantes et les soins infatigables des 
pSotes expérimentés qui le dirigent. Soutenu par de telles mains, il 
Koonsenre depuis les âges historiques, et se conservera sans doute 
encore à un haut degré de puissance maritime, de gran- 
oomnerciale et de prospérité. 

AlPBOVSE ESQUlROSv 



NOUVELLES RECHERCHES 



SUR LA 



QUESTION DE L'OR 



Deux états du continent ont démonétisé Tor; en France, des éco- 
nomistes distingués conseillent d* imiter cet exemple. Le public, vive- 
ment ému des périls qu'on lui signale, daignera-t-il accueillir avec 
indulgence des recherches nouvelles sur cette grave question et une 
conclusion différente? 

Les vérités économiques ne sont pas des dogmes mystérieux qui 
commandent la foi, elles doivent être déduites de l'observation dea 
faits et dégagées de phénomènes souvent obscurs et compliqués. 
Nous essaierons d'analyser quelques-uns de ceux qui dominent la 
question des monnaies, et loin de demander au législateur une solu- 
tion d'urgence, nous l'engagerons à s'abstenir d'abord, et à prendre 
le temps d'examiner si les remèdes qu'on propose à des maux qui 
n'existent pas encore n'auraient pas le double inconvénient d'être 
inefficaces et de faire naître des embarras plus graves et plus cer- 
tains que ceux qu'on redoute? 

L 

Le premier point à éclaircir, c'est la question de savoir si l'abon- 
dance des métaux précieux, de l'or en particulier, est un bien ou ud 
mal, une cause de ruine ou de prospérité pour les nations. 

Les faits qui s'accomplissent depuis cinq ans avec tant d'éclat sous 



HOUTELLES RECHERCHES SUR LA QUESTION DE l'oB. 421 

ftfïs yeux font répondre à cette question. La découverte des nouveaux 
gis«Kanrifères» en jetant dans le monde civilisé un capital, sou- 
éÙÊBomt produit, d'environ 3 milliards, a donné à l'esprit d'entre- 
j»w AD essor et une énergie dont l'histoire, même moderne, ne four- 
tttiacm exemple. Sans doute la navigation à vapeur, les chemins 
*k, le télégraphe électrique, la liberté du commerce et de la na- 
rpûoD pratiquée par l'Angleterre, avaient imprimé au monde une 
î^nèioD puissante; mais cette impulsion même se serait vite arrê- 
tée, ou anrait infailliblement amené des crises financières terribles, 
i h marche n'en avait été régularisée par l'afflux continuel d'une 
lasse de capitaux réels, venant à chaque instant combler les vides 
<K les besoins d'entreprises gigantesques ne cessaient de faire dans 
k circulation. 

En 1846 et 1847, l'insuffisance des récoltes en France et en Angle- 
imea donné lieu à d'énormesJmportations de grains d'Amérique et 
de Russie, et à des exportations corrélatives d'or et d'argent. Dans 
les deux pays, des crises monétaires et commerciales se sont immé- 
diatement déclarées, elles ont causé les plus graves embarras, et mis 
«danger la Banque de France et celle d'Angleterre. On doit con- 
dnre de la similitude des circonstances que, sans les arrivages régu- 
Bersde Torde Californie et d'Australie, la disette de 1854 et la cherté 
de 1855 auraient amené des résultats plus funestes encore. La crise 
ae serait en effet proportionnée à la hardiesse et à l'étendue colossale 
te entreprises en coiu^ d'exécution en France et dans le monde 
entier. Au contraire, le temps de la disette s'est écoulé sans pertur- 
bation, sans apporter même de suspension appréciable dans la con- 
sommation générale, ni de temps d'arrêt dans le travail des manu-« 
factures et des ateliers de toute sorte. De plus, il a été possible à 
Fètat de réaliser sans peine deux emprunts montant ensemble à 
750 millions, d'exporter en niunéraire sur le théâtre de la guene 
la phis grande partie peut-être de cette somme, et en même temps 
k capital disponible a pu faire face aux émissions d'actions et d'obli- 
gations des villes, des compagnies industrielles, des chemins de 
fer, etc., qui se sont élevées à près d'un milliard. 

Dans ces faits extraordinaires, et qui sont communs au monde 
ôtilisé tout entier, il n'y a pas un observateur attentif qui ne re- 
connaisse que la production croissante des métaux précieux, de l'or 
nrtout, a joué le plus grand rôle. 

Voilà le bien. Où donc est le mal? — L'abondance de l'or en dé- 
prtôe la valeur, dit-on; la même quantité d'or n'achète plus la même 
<pantité de pain, de viande, de matières premières , etc. Dans dix ans 
P^Wtre, cette dépréciation sera de 60 pour 100, et alors tous les 
^rtïnciers d'engagemens à long terme seront rembom-sés avec une 



1^2 BETUE DES DECTX 'MOINES. 

perte de 50 pour 100. Tous les rentiers seront de fait privés de b 
moitié de leur revenu, tous les fonctionnaires de la moitié de kar , 
traitement. 

Distinguons ici entre le présent et l'avenir, entre le fait réalisé^it ' 
l'hypothèse qu'on présente comme une tête de Méduse à l'imagina- 
tion des masses. 

Dans le présent, il est admissible, mais il n'est pas certain, que 
l'or joue un rôle direct dans la hausse des prix. S'il a une inflnenoe, 
c'est moins comme monnaie que comme un capital nouveau qui s'crt 
répandu sur tous les marchés en y faisant des commandes étendues. 
Cette influence au reste est si limitée, que M. Chevalier ne l'a pis 
chiffrée, et qu'un autre écrivain, plus réservé encore, M. Baudrillad, 
hésitant à l' affirmer, expose au contraire avec beaucoup de sagacité 
quelques-unes des causes véritables de la hausse actuelle des prix. 
Parmi les principales, il faut signaler sans doute celles qui frappent 
tous les yeux : pour le vin, la destruction d'une partie des vignobles 
et la stérilité du reste; pour le blé, l'insuffisance des dernières ré- 
coltes; pour la viande, le ralentissement de la production après la 
révolution de 1848. 

Mais ordinairement, lorsque les prix des subsistances s'élèvent, , 
tous les autres prix s'abaissent, tandis qu'aujourd'hui c'est tout le 
contraire : la hausse est générale. Telle est l'anomalie qu'il s'agit 
d'expliquer. 

On a remarqué, il y a longtemps, que les prix tendent générale- 
ment à s'élever dans les pays où la population est nombreuse et la 
richesse en progrès, et à rester bas dans les pays à populations sta- 
tionnaires et clair-semées. La vie, conmie on dit vulgairement, est 
plus chère à Paris qu'à Lyon ou à Bordeaux, plus chère surtout que 
dans un village du Languedoc ou de la Bretagne. Elle est plus chère 
en Angleterre qu'en France, quoique les termes de la comparaison 
tendont beaucoup à se rapprocher depuis une vingtaine d'années. 
C'est que, chez les nations en progrès, le travail et l'épargne accrois- 
sent chaque année le capital ou, si l'on veut, la richesse acquise, -et 
ce capital nouveau, développant les anciennes entreprises ou en créant 
de nouvelles, vient sur le marché augmenter, quelquefois dans des 
proportions très considérables, la demande de la main-d'œuvre et de 
tous les objets de consommation. L'offre restant d'abord la même, les 
prix s'élèvent inévit^iblement, jusqu'au point où cette hausse déter- 
mine une production en rapport avec les nouveaux besoins. Les prix 
devraient alors reprendre leur ancien niveau, et c'est ce qui arrive en 
effet pour les objets dont le progrès des arts et des sciences dimime 
les frais de production et dont la matière première est à peu près illi- 
mitée; mais l'expérience montre que, dans les pays en progrès, Tac- 



HOUTELLES BECHEKGHES SOI. LA QIIESTION DE l'oB. 123 

de la richesse tend coDStamment à élever assez la de^ 
laode uHlessus de Voffre pour qu'au milieu des oscillations de 
bi8« H de baisse la tendance à la hausse remporte toujours. La 
niaoo tedamentale de ce phénomène, c'est qu'il y a des produits 
(iflD( Il quantité ne peut être augmentée que par une plus forte dé- 
par,par conséquent par une élévation de prix. Le blé, le vin, sont 
àa ee cas; d* autres produits sont absolument limités, et une forte 
èMode les place dans une situation de monopole ; d'autres enfin 
or pemreiii pas instantanément se proportionner à la demande : il 
{Ht plusieurs années pour faire un bœuf et un cheval, il faut des 
méa aussi pour rendre plus productifs de fourrages les champs et 
loi prairies destinés aies nourrir. )tais l'élément qui doit le plus fixer 
rmenooD dans la question actuelle, c'est le prix de la main-d'œuvre 
oiptalôidu travail de lliomme, depuis Tingénienr jusqu'au jouma- 
Etf. Si le progrès de la richesse et de l'industrie est, à un moment 
donné, plus rapide que celui de la population, les ateliers de toute 
Bihue auront besoin d'employés instruits et d'ouvriers en plus grand 
Dotibre que le pays ne peat en fournir. Les entrepreneurs se les dis- 
pBteroot par des élévations de salaires de plus en plus considérables. 
Les ouvriers, qui, à cause de leur grand nombre, sont les plus grands 
CMiaommateurs du marché, accroîtront leur dépense dans la propor- 
tion de Taccroissement de leur salaire; il en résultera sur tous les 
mucbés une hausse considérable sur les subsistances. Cette hausse 
des salaires et des subsistances, réagissant bientôt sur les frais de 
ptadoction de toutes les industries, augmentera les prix de toutes 
cbnes. La hausse sera plus marquée, si à des circonstances natu- 
rdfesextraordiDairement favorables au développement de l'industrie 
01 ajoute r influence d'excitations artificielles, telles que la fonnation 
de grands ateliers de travaux publics, par exemple ceux de la ville de 
Fiiis, qui passent pour occuper plus de 100,000 ouvriers-, elle fera 
do progrès plus sensibles encore si, en présence d'une demande de 
maiô-d'cEuvre déjà hors de proportion avec le nombre des ouvriers 
disponibles, des circonstances politiques telles que la guerre vien- 
■enl encore diminuer le nombre des bras, si comme en ce moment 
DOS flottes retiennent 30,000 ou A0,000 marins et charpentiers du 
cflumerce qu'il faut remplacer par des hommes enlevés à d'autres 
industries, si le recrutement atteint 1AO,000 honunes au lieu de 
80,000, si les libérations du service militaire sont moindres qu'en 
temps de paix. C'est en effet sous l'induence de toutes ces circon- 
stoces réunies que la main-d'œuvre s'est élevée de 10, de 25, de 50 
«quelquefois de 100 pour 100, et cette élévation a réagi princi- 
lafement sur les loyers et les subsistances, déjà très élevés par d'au- 
tres causes, sur tous les commerces de détail et sur toutes les choses 



12& REVUE DES DEUX MONDES. 

dont la main-d'œuvre et les salaires sont le premier élément de 
production. 

En dehors de ce cercle, les prix ont été faiblement affectés par la 
tendance générale; le prix des tissus ordinaires, par exemple, est 
resté à peu près stationnaire; le prix des propriétés rurales a sensl* 
blement baissé : une propriété qui aurait valu 300,000 fr. en 1847 
se vendrait difficilement plus de 250,000 fr. aujourd'hui; cependant 
les propriétés sont du nombre des valeurs qui échappent à la dépré- 
ciation des métaux précieux, et qui doivent hausser quand ceux-ci 
baissent. 

La vraie cause de la hausse dans le présent, c'est donc le progrès de 
la richesse dans le monde civilisé (1), l'ardeur de la spéculation, la 
hausse des profits, celle des salaires surtout, et en fîn de compte une 
disproportion marquée entre la demande et l'offre des loyers et des 
subsistances : toutes les lois monétaires du monde n'y changendent 
rien. 

Quant à l'avenir, c'est le domaine des conjectures et de l'imagi- 
nation. On peut admettre sans doute qu'une offre de métaux pré- 
cieux hors de proportion avec la demande abaissera leur valeur; 
mais quand on voit avec quelle rapidité et avec quelle régularité la 
production annuelle se classe chez toutes les nations, il n'y a pas 
lieu de prévoir de graves et subites perturbations. Ce qui s'est passé 
dans les trois siècles et demi qui se sont écoulés depuis la décou- 
verte de l'Amérique est aussi de nature à rassurer les esprits. On 
estime qu'à l'époque de la découverte de l'Amérique, les métaux 
précieux existant en Europe pouvaient s'élever à 1 milliard; la pro- 
duction de ces métaux s'est élevée depuis à environ àO milliards, 
et, de l'aveu des personnes les plus éclairées, leur valeur ne s'est 
abaissée en 355 ans que des 5/6". Une dépréciation de 5/6^ est 
énorme considérée dans son ensemble; mais, répartie sur 355 ans, 
elle est insignifiante: c'est 2,34 pour 1,000, et en nombres ronds 
1/4 pour 100 par an. 11 est donc permis de dire qu'en moyenne, 
après la découverte de l'Amérique, la marche de la dépréciation a 
été assez lente pour ne troubler gravement aucun intérêt existant. 
Rien n'annonce encore qu'il en doive être autrement aujourdbui. 
Au XVI* siècle, la population était rare et peu industrieuse, l'esprit 
d'entreprise était peu répandu, et une importation continue d'or et 
d'argent était bien plus propre que de nos jours à déranger le nî- 

(1) Une des causes les plus énergiques et les moins étudiées de ce progrès^ c'est 
l'énorme économie de capital résultant pour toutes les industries du bon marché et sur* 
tout de la célârité des transports par les chemins de fer et la marine à yapeur. Les 
fabricans et les marchands renouvellent toutes les semaines et même tons les jours les 
approYisionnemens qu'ils gardaient six mois ou un an avec déchets et pertes d'intérêt. 



NOUTELLES RECHERCHES SUR LA QUESTION DE l'oB. 125 

reau des prix. En ce moment, Ter est aspiré par les canaux avides 
du commerce et de V industrie de manière à s'y absorber prompte- 
ment, comme nous le voyons depuis trois années; il s'ajoute à 
l'épaipie annuelle pour commanditer des entreprises nouvelles; il 
sème la richesse et le bien-être dans toutes les branches de l'activité 
humaine, et lorsqu'il peuple et enrichit avec une rapidité magique 
la Californie, l'Australie et les déserts de l'Oural, il ne peut être une 
cause de ruine pour les n?.tions des deux mondes qui ont construit 
des flottes entières afin d'aller le chercher en échange des produits 
de leur industrie. 

Admettons cependant l'hypothèse d'une dépréciation rapide de 
For, et voyons s'il est possible de le remplacer par une monnaie d'une 
valeur assez fixe pour rassurer les intérêts inquiétés. 

IL 

La valeur de la monnaie est esseniiellement mobile et variable; 
pour le démontrer, nous serons obligé d'entrer dans quelques détails 
techniques, mais nous les abrégerons afin d'arriver vite au cœur de 
la question, l'exclusion (légale) de la monnaie d'or et le maintien de 
la seule monnaie d'argent. 

L'or et l'argent, même chez les peuples de civilisation rudimen- 
taire, serv^ent d'intermédiaires aux échanges, parce qu'ils sont doués 
de certaines propriétés particulières. Ils sont les mêmes dans tous 
les pays, ils sont divisibles à l'infini sans rien perdre de leur valeur, 
ils se transportent facilement, et les maniemens répétés auxquels 
t^ute monnaie est sujette ne les altèrent que d'une manière insensi- 
ble. Toutes ces qualités ne sont cependant qu'accessoires; la qualité 
fondamentale de ces métaux, c'est d'être des marchandises ayant une 
valeur propre à cause de lexu^s divers usages, et d'être ainsi un équi- 
valent réel et substantiel des objets contre lesquels on les échange. 

Dire que l'or et l'argent sont des marchandises, c'est affirmer im- 
plicitement qu'ils sont régis par le va-et-vient de l'offre et de la de- 
mande, qu'ils sont sujets à la hausse et à la baisse. En devenant 
monnaie, c'est-à-dire en recevant des empreintes et des dénomina- 
tions fixées par la loi, l'or et l'argent n'échappent pas à la hausse et 
à la baisse, parce qu'ils ne perdent pas leur caractère essentiel d'ob- 
jets commerçables et régis par le cours du marché. 

L'or et l'argent employés comme monnaie ne sauraient donc être, 
dans le sens rigoureux du mot, une mesure de la valeur des objets 
qui se vendent et s'achètent. Le gramme et le mètre sont des me- 
sures de poids et d'étendue, parce qu'ils expriment des quantités 
immuables. Un mètre est en tout temps et en tout lieu l'exprès- 



126 BEVUE DES DEUX MONDES. 

sîon d'une longueur invariable, un gramme l'expression d'un même' 
poids. Un franc composé de cinq grammes d'argent à —^ ne repré^ 
sente pas toujours la valeur de la même quantité du même blé, par^ 
même la valeur d'un même poids d'argent à yi^ non monnayé : il • 
est immuable matériellement, commercialement il est soumis à toutes^ 
les oscillations du prix du marché; mais, la dénomination monétaiw 
étant constante, la variation de la valeur des monnaies se traduit* 
par Télévation ou l'abaissement du prix des objets en échange d»^- 
quels on les donne. 

Les monnaies sont cependant un terme de comparaison entre toute»^ 
les valeurs, puisqu'elles servent d'intermédiaire à tous les échanges; 
mais si l'on s'en sert pour mesurer les autres valeurs, il ne faut • 
jamais oublier que ce sont des mesures trompeuses dont l'inexacti^ 
tude doit être corrigée dans les transactions à long terme et d'un 
lieu sur un autre. Si vous recevez, aujourd'hui 10,000 fr. pour les 
rendi'e dans vingt ans, il est à peu près certain que dans vingt ans 
vous rendrez une somme d'argent qui vaudra plus ou moins que 
celle que vous avez reçue, et cela était aussi vrai du temps dmi 
Grecs et des Romains, au moyen âge ou dans les derniers siècles' 
qu'aujourd'hui. En un mot, tout engagement à terme est un coninà'* 
aléatoire; il n'y a aucune différence sous ce rapport entre celui qw 
a stipulé la livraison de 100 kilos de blé et celui qui a stipulé une 
somme, c'est-à-dire un certain poids d'or ou d'argent. L'un et l'autref 
se libèrent en livrant la chose promise, quelque changement de' 
valeur qu'elle ait subi depuis la date du contrat. Celui qui gagne* 
aurait pu perdre, son bénéfice est légitime; celui qui perd auraii 
pu gagner, il n'a pas le droit de se plaindre. 

Tout a été tenté pour donner aux monnaies une valeur fixe, et par' 
conséquent différente de celle du marché, et tout a échoué. Les ex*- 
périences sont assez complètes pour qu'il soit permis de dire que Iw 
question est résolue, et que la variabilité est une infirmité incuraWr 
de tout système monétaire. Chercher une monnaie de valeur ffaie, 
c'est chercher la quadrature du cercle. 

La monnaie est donc une marchandise, et h l'origine des sociétés' 
cette marchandise se vendait et s'achetait au poids. 11 en est enccra* 
ainsi en Chine et en quelques autres pays (1). Les divisions de la; 
monnaie n'ont été d'abord que des divisions de poids, et n'auraient» 
jamais dû être autre chose. Si les acheteurs et les vendeurs livraient, 
ou recevaient pour solde de leurs comptes des granuncs et kilo- 
grammes d'or ou d'argent, il n'y a pas un marchand au détail, pss' 
une revendeuse de fruit ou de poisson, pas un journalier qui ne connftt^ 

(1) Dans rAmériqne espagnole^ Toace d'or est encore en usage. 



NOUTELLES RECHEBGHES SUR LA QUESTION DE L*OR. 127 

kthèdie des monnaies aussi bien que les plus savans économistes : 
lOBS «iraient qu^ils échangent leur marchandise contre une autre, 
fRbnleQr de la marchandise qu ils reçoiTent, — la valeur de Tor 
oeèlafgeDt, — ne peut pas plus être garantie par le gouvernement 
OBBÉ? la hausse ou la baisse, que ne le sont les denrées ou valeurs 
^'jb donnent en échange; mais il n'en est pas ainsi. Dans Tanti- 
filé aussi Iwen qu'au moyen âge et dans les temps modernes, des 
gooreraernens aussi avides que peu éclairés sur leurs véritables inté- 
pKs ont altéré les poids et les titres des monnaies, ont supprimé les 
déDwniDaiions déduites de leur poids, et les ont remplacées par des 
tenues arbitraires empruntés à des noms de souverains, de peu- 
|iK, etc., n'exprimant aucun rapport avec la valeur des monnaies, 
et masquant leur qualité essentielle de marchandises, à ce point 
qw plusieurs siècles de labaurs scientifiques ont à peine suffi pour 
bletir restituer. L'usage une fois établi et le droit de battre monnaie 
étant devenu un attribut de la souveraineté, chaque état s'est créé 
me nomenclature arbitraire; de là les couronnes et les souverains en 
Angleterre, les ducats et les florins d'Allemagne, les piastres d'Es- 
pagne, les aigles des États-Unis, les sequins de Venise, les tmpé- 
rides de Russie, les frédérieks de Prusse et les francs de notre 
ammaie, etc. 

Toutes ces dénominations et bien d'autres, créées par autorité ou 
par coutume, n'expriment pour la plupart de ceux qui s'en servent 
qne des idées obscures et confuses. Combien y a-t-il de Français, par 
eiemple, qui sachent ce que c'est qu'un franc (1) ? Peut-être pas dix 
■iUc sur trente-six milUons; xm franc est, pour la majeure partie du 
inblic, quelque chose de mystérieux et de cabalistique. Si un phéno- 
■ène monétaire se produit, ceux qu'il favorise en profitent sans 
ckercber à s'en rendre compte, et ceux qui en souffrent vont sou- 
■eCtre l'énigme au gouvernement, qu'on croit volontiers en France 
un docteur de omni re scibili et quibusdam aliis. Le gouvernement, 
■nmé du désir de justifier la confiance qu'on lui montre, n'est que 
fcnp disposé à résoudre le problème par ce qu'on pourrait appeler la 
panacée française, une ordonnance ou un règlement. Heureusement, 
depuis les grands prmcipes enseignés à Mirabeau par Daicet et dé- 
veloppés par ce puissant génie devant l'assemblée constituante de 
1789, le gouvernement s'est maintenu dans les strictes limites de ses 
Mtributions monétaires normales, et, sauf quelques écarts sans im- 
forunce, il a marché depuis soixante ans dans la voie indiquée par 
h natnre des choses à l'origine des sociétés, et retrouvée par la 
iôence après des siècles de tàtonnemens et d'erreurs. 

(*) * l/î grammes d'argent fin, ou, suivant la définition légale, 6 grammes d'argent 



128 REVUE DES DEUX MONDES. 

La monnaie est donc douée d'une valeur variable comme toutes 
les marchandises, et toutes les dénominations législatives ne sau- 
raient lui donner une fixité contraire à sa nature. Cependant Tor et 
l'argent peuvent ne pas varier d'une manière égale; la valeur dermi 
peut se soutenir pendant que celle de l'autre fléchit : ne pourrait-w 
pas prendre pour monnaie légale celui de ces métaux dont la valeor 
serait le plus fixe, et parer ainsi aux inconvéniens les plus graves de 
la variabilité naturelle du prix des métaux précieux? L'argent, dont 
la production semble plus limitée que celle de l'or, remplit^il cette 
condition? 

Les hommes se servant de métaux précieux presque depuis le ami* 
mencement du monde^ il semble que cette question devrait être faci» 
lement résolue par les témoignages de l'histoire. 11 n'en est pas aiiifli 
pourtant. Les auteurs grecs et romains étaient peu initiés aux ques* 
tions commerciales, et ils ont été sur ces matières d'assez mau- 
vais observateiu^. Si Hérodote, Strabon, Pline ou Tite-Live avaient 
été des changeurs ou des publicains, ils nous auraient transmis sur 
les monnaies de l'antiquité les documens précis et positifs que les 
érudits modernes se sont efforcés de suppléer par des recherches 
savantes. Il faut honorer les travaux aussi ingénieux que profonds de 
MM. Letronne, Bœck, et surtout de M. Bureau de La Malle, mais fl 
faut regretter que leurs démonstrations soient parfois incomplètes et 
trop souvent contradictoires. 

D'après Xénophon, le rapport de l'or à l'argent était de son tempe 
de 1 à 10, Hérodote le porte de 1 à 13; il descendit à moins de 1 àH 
quelques siècles après, lorsque César, plus heureux que Catilina,' eut 
pris Rome et partagé à ses complices le trésor public, qui contenait 
une quantité d'or correspondante à 2 milliards de notre monnaie. 
Ce rapport se releva un siècle après delàlletàl2, puis, suivant 
une loi de Valentinien, au iv*» siècle, de 1 à 14,4, et enfin, suivant 
une loi d'Honorius et de Théodose le Jeune, de 1 à 18 (1). 

Sans discuter l'exactitude plus ou moins rigoureuse de ces chilBres, 
empruntés à des textes authentiques, mais susceptibles d'interpré- 
tations diverses, tant à cause de la différence des valeurs légales et 
des valeurs commerciales qu'à raison des titres différens des mon- 
naies, surtout de celles d'argent, il faut remarquer que les.variar- 
tions du prix de l'or et de l'argent ont été aussi considérables et 
même plus considérables dans l'antiquité que depuis la découverte 
de l'Amérique; il faut observer surtout qu'elles ont été alternatives, 
tantôt en faveur de l'argent, tantôt en faveur de l'or, et que c'est an 
milieu de la plus grande de ces variations, sous Jules César, qoe 

(1) Dureau de La MaUe, Économie politique des Romains, t. I**^^ p. 85 et suivanles.; 



■OOTELLES BECBEBCHES SUR LA QUESTION DE l'oR. 129 

fimité maoétaire romûne a commeocé à être frappée en or. Malgré 
les variations qui suivirent, cette base monétaire se maintint jusqu'au 
Bas-ËDipire. 

Tontefois ces faits, si intéressans qu'ils soient, ne sont pas assez 
ooocluans dans la question; ils seraient d'une plus grande importance 
■ les historiens nous entretenaient des réactions qu'ils ont exercées 
nrles aflEûres publiq^ies et privées, s'ils nous montraient que Tabais- 
Rment de la valeur de l'or entraîne im abaissement analogue dans 
h valeur absolue de l'argent, ou s'ils nous apprenaient quelles ont 
itè les conséquences des lois établies pour rapprocher à chaque va- 
riation la valeur nominale de l'or et de l'argent, nécessairement trou- 
blée par la relation de la demande et de l'offre, ou les déplacemens 
prodnita^par le pillage et les conquêtes. 

L'histoire du moyen âge est au point de vue de la monnaie plus 
fbBCore que celle de l'antiquité à cause du faux monnayage univer- 
sel, et aussi peu instructive par l'absence d'observations spéciales. 
Oo estime que du ix* au xvi* siècle, c'est-à-dire depuis Charlemagne 
jusqu'à l'arrivée en Europe des métaux précieux du Nouveau-Monde, 
le rapport de For à l'argent a varié entre 1 à 12 (1) et 1 à 10, et que 
ils variations ont été tantôt en faveur de l'or, tantôt en faveur de 
Targent. Ces faits ne paraissent pas avoir vivement frappé l'attention 
des historiens, quoiqu'ils aient tenu grand compte des fraudes moné- 
taires de cette période et de leurs funestes effets. On pourrait en con- 
dore que la variation du rapport des métaux a été insensible et n'a 
donné lieu à aucune perturbation particulière appréciable, et l'on 
serait conduit à dire que nous, qui, après cinquante ans, sommes en 
présence d'une variation à peine constatée du rapport des métaux 
prédeux, nous nous préoccupons de dangers et de difficultés imagi- 
naires. 

Mais ladssons ces temps peu connus : l'histoire moderne nous 
offrira les lumières qu'ils nous refusent et nous permettra de nous 
appuyer sur deux ordres de faits aussi certains que concluans. Pre- 
mièrement, en tenant compte des erreurs que les dénominations 
trompeuses des monnaies ont souvent fait commettre, les écrivains 
les plus autorisés admettent que dans les deux derniers siècles le 
r^iport de For à l'argent s'est élevé delàlAàlàl6;ilya cin- 
quante ans, ce rapport était de 15 1/2 et à peu près ce qu'il est en 
€6 moment. Ce n'est que momentanément que les guerres de Teni- 
pîre et dernièrement la révolution de 1848 l'ont élevé jusqu'à 16. 
Ed second lieu, nous savons que depuis la découverte de l'Amérique 

(1j If. LeiNT, dans son mémoire sur V Appréciation de la for'une privée nu moyen 
éqf^ dte te p.i8Sige soivant de l'éiiU de Pistes de 864 : Ht in omni regno noslro^ non 
( vgndmimr Ubrmauri miti duod9C%m liltris argenli. 

a. « 



ISO REYUE DES DEUX MONDES. 

jusqu'en 18A8 on peut évaluer la production des métaux dans ce 
pays à 37 milliards 1A8 millions, composés de 122 millions de kilo» 
grammes d'argent et 2,910,000 kilogrammes d'or (1); en d'autres 
termes, sous Tinfluence de rexploitation des mines d'Amérique, la 
production de t argent à l'or a été comme 33 : 1, et, malgré cette 
dispro])ortion énorme, le rapport du prix de l'or à l'argent, qui étail 
de 1 à 13 ou lA, ne s'est élevé que de 1 à 15 1/2, tandis qu'il aurait 
dû s'élever de 1 à 33, si le rapport des valeiu^ dépendait des quaor 
tités produites. Enfin, dix ans avant la découveile de la Califoniie« 
la production de l'or avait plus que doublé sous l'influence des ex- 
ploitations de l'Oural et de l'Altaï, et cependant le prix de l'or n'ayait 
pas cessé de tendre à la hausse. 

Plusieurs économistes, et entre autres M. Michelsen, ont montré 
cette anomalie apparente, et se sont bornés, pour la résoudre, à dire 
que le prix de l'or et de l'argent ne dépend pas de leurs quantités 
respectives, mais de l'offre et de la demande, de l'état du marchéL 
Cette réponse est vraie, mais elle ne donne pas la raison spéciale 
de l'anomalie signalée; il y a une considération d'une nature plus 
topique qui nous parait résoudre le problème, c'est que les monnaies 
d'or et d'argent sont solidaires, et qu'à part de petits mouvemets 
accidentels circonscrits, les métaux précieux haussent ensemble et 
baissent ensemble. 

Nous avons de cette vérité une démonstration saisissante. On a/^ 
corde généralement que la puissance de la monnaie a baissé de 6 à 1 
depuis la découverte de l'Amérique, et cela est vrai de la monnaie 
d'or comme de la monnaie d'argent, malgré la rareté de la premitee 
et l'abondance de la dernière. Ici c'est la baisse de l'argent qui a 
entraîné la baisse de l'or, comme de nos jours, si la production de 
l'or vient à déborder la demande, ce sera la baisse de l'or qui eo- 
trainera la baisse de l'argent. En effet, quand on considère le mou- 
vement spontané des deux métaux dans le monde entier, on voit 
que la inonnaie agit partout dans sa double forme : l'Angleterre et 
les États-Unis donnent la préférence à la monnaie d'or; mais ils ae 
8er\'ent secondairement de monnaie d'argent à l'intérieur, et ils 
achètent et vendent continuellement des masses de lingots d'argenA 
pour payer leurs dettes extérieures. La Hollande et la Belgique, qui 
ont démonétisé l'or, en empruntent sans cesse au dehors, soit pour 
kurs usages intérieurs à cause de la supériorité de cette monnaie 
soit pour le solde des achats qu'ils font en Angleterre et aux ÉtatSp- 
Unis. Il est même probable que si tous les législateurs s'imàginûenit 
de démonétiser l'or, ce métal ne continuerait pas moins à jouer on 

(1) Michel Cheyalier, De la Monnaie, p. MT. 



lOUTELLES REGHBRCflES SOI LA QUESTION D£ l'oR. 131 

Éfc'vportant dans la circulation, à cause des qualités qui lui sont 
pnfres,et q[ui lui donneront toujours la supériorité sur Taigent. 

ûioQoaie est donc une ouité composée de deux parties; quand 
mai parties s'accroît, le tout 8*accrolt d'autant Si le tout ainsi 
accneioâde la demande sur le marché, le tout se dépréciera. 

liioUdarité des prix entre Tor et l'argent n'est pas particulièrt 
iœsdeux marchandises. Elle existe à des degrés divers pour toutes 
cdesqui par leur analogie sont de nature à se suppléer l'une Tau- 
tt. Le Ué est dans ce cas par rapport à l'orge, au seigle, à l'avoine. 
LeUé est-il à un prix de disette, il fait hausser les autres grains; s'il 
cK iboodaot, il baisse et les fait baisser. La houille aussi réagit sur 
le charbon de bois, et les toiles de coton sur les toiles de lin, etc. 

D oe parait donc pas admissible que l'or puisse, dans une dizaine 
d'iDifeées, baisser de bO poUi* 100, tandis que l'argent conserverait à 
pn près sa valeur intégrale, comme le suppose M. Michel Chevalier 
dkuB un article publié par le Journal des OébaU du h mai 1855. £d 
ce moment même, l'argent est bien loin d'avoir la stabilité qu'on 
U attribue. L'année dernière, il gagnait une prime qui s'est élevée 
jnqu*à 30 f r. par 1 ,000 fr. ; cette prime est retombée à Paris à 1 3 et 
4 1& (t., et au mois de mai dernier, l'or gagnait une prime à Londres 
lia Marseille. 

A cùié de ces faits, il ne faut pas perdre de vue que l'argent peut 
Ure, dans un avenir prochain, aussi exposé que l'or aux incoiwé- 
lieos d'une production illimitée. Les exploitations de Buenos-Ayres, 
éi Chili, du Pérou, n'ont pas cessé d'être en progrès depuis le com- 
■eacement du siècle, et il en eût été de même sans doute de celles 
da Mexique, si les révolutions qui se succédèrent dans ce malheu- 
Ml pays n'y avaient ralenti le travail des mines. Malgré ces cir- 
CMtances défavorables, la production annuelle de l'argent est de 
près de 200 millions de francs, et des améUorations peut-être pro- 
diines dans le travail des mioes d'Amérique pourraient l'élever au 
ttfeau de celle de l'or. En elTet, le minerai argentifère de TAmé-^ 
ôfie est inépuisable. M. de Humboldt écrivait, il y a quarante ans, 
fi'il y avait assez d'argent dans les mines de la Nouvelle-Espagne 
piv eo inonder le monde. M. Saint-Clair Duport, qui a visité les 
■ÎMadu Mexique, dit que les gisemens travaillés d^uis trois siècles 
ttsoot rien auprès de ceux qui restent à exploier (1). M. Michel 
Chevalier écrivait en 1850 : « Les variations des deux métaux pré- 
Mu ne sont pas arrivées à leur terme. Il est dans la nature des 
tees qu elles n'y soient jamais. Pour l'instant, il semblerait que 

for dût baisser bientôt relativement à l'argent, mais on peut croire 

W) îk le Production des métaux prédmAX, p. S78. 



132 EBTUE DBS DEUX MONDES. 

qu'une tendance opposée se manifesterait ensuite (1). » Un accrois- 
sement dans la production de l'argent, comparable à celui qui se 
réalise pour l'or, n'est probable à la vérité que dans le cas où l'in- 
dustrie des mines passerait aux mains d'un peuple entreprenant et 
avancé en civilisation; mais ce temps est-il très éloigné, quand les^ 
Américains du Nord ont déjà conquis la moitié du Mexique et con- 
struft un chemin de fer bien au-delà sur l'isthme de Panama? 

11 y a un autre métal qui jouit au plus haut degré des propriétés 
monétaires, et qui semblerait au premier abord bien plus propre que 
l'argent à préserver la monnaie de la dépréciation dont on se préoc- 
cupe, c'est le platine. Ce métal n'a en effet que deux gîtes connuB* 
Tun dans l'Oural, l'autre au Choco dans la Nouvelle-Grenade, et la 
géologie ne fait pas prévoir la découverte ultérieure d'autres dépôts 
importans. Le platine est de plus dans des conditions métallurgiques 
telles que les frais de production auxquels il donne lieu ne peuvent 
ni augmenter ni diminuer sensiblement. Il est, à la vérité, un peu plus 
difficile à élaborer que ne le sont l'or et Targent; mais la différence^ 
est faible, et disparaîtrait bientôt par les perfectionnemens qu'ap- 
porterait un travail constant et régulier (2). De 1828 à 1845, le goii- 
yemement russe a émis une monnaie de platine dont le total en dix- 
sspt ans s'est élevé à environ 20 millions de francs; mais cetls 
expérience intéressante est restée incomplète. 11 paraît que des em- 
ployés chargés de l'aflinage, profitant des obscurités de cette opérsr- 
tion, ne portèrent le rendement qu'à 60 pour 100 au lieu de 75 pour 
100, et firent vendre à vil prix, à Paris et à Londres, le métal ainsi 
détourné. Le prix du platine tomba de 1,100 francs à 800. Le goo- 
yemement russe, ne connaissant pas alors la cause de cette dépré- 
ciation, ou ne pouvant la faire cesser, démonétisa le platine. Quoi 
qu*il en soit de cette tentative, nous ne croyons pas que le platine 
puisse avoir dans la circulation une valeur plus fixe que l'or et l'ar- 
gent. Lne fois entré dans la masse monétaire, il en subirait la solida- 
rité, et sauf de légers écarts il hausserait et baisserait comme cette 
masse. Les quantités existantes et celles qu'on pourrait produire sont 
d'ailleurs si faibles, que la circulation du platine ne pourrait pas for- 
mer la monnaie exclusive d'une grande nation; enfin le petit nombre 
des exploitations permettrait aux états qui les possèdent des spécula- 
tions aux conséquences desquelles il ne serait pas sage de s'exposer. 

(1) De la Monnffi^, p. 338. 

(2) Li grande différeuce qui existe à Paris dans le commerce entre le platine viens SI 
Je platijie neuf tient à ce que l'affinage de ce métal est à Tétat de monopole. 



mmVLLES REGHEAGHES SUB LA QUESTION D£ l'OR. 133 



III. 



■ nos reste à examiner les effets que produirait en France la 
ÉHoétisation de Vor. C'est un point de vue pratique trop négligé» 
dfii mérite la plus sérieuse attention. 

b Bootrant que la monnaie d'argent ne jouit pas du privilège de 
h faite, Dous ayons fait voir le côté le plus faible de la théorie de 
h démonétisation de For; ce n est pas le seul. L'argent est, pour la 
fadiOQ monétaire comme pour les usages domestiques, inférieur à 
for. D est moins beau, moins inaltérable, plus encombrant. Cette 
inière imperfection est plus grave qu'on ne le croit communément, 
b fûemens en argent étant ou coûteux ou même matériellement 
iaponUes, dès qu'ils ont quelque importance. On y supplée jus- 
tp'i on certain point par les billets de banque , les viremens de 
coaptes, les effets de conunerce; mais ces moyens de solder les dettes 
•'existent pas partout, ne sont généralement pas gratuits, et n'em- 
fichent pas des transports considérables de métaux précieux dont le 
faet et l'assurance sont toujours beaucoup plus élevés pour l'ar- 
RBot que pour l'or. Aujourd'hui préférer l'argent à l'or, c'est pré- 
knt la poste aux chemins de fer, c'est s'imposer des pertes cer- 
tùn qui se multiplient comme les affaires elles-mêmes. Les nation.s 
^jouent le premier rôle dans le commerce du monde, les États- 
Bnis et F Angleterre, produisent For en abondance, et s'en servent 
pesqœ exclusivement dans la fonction de monnaie. Adopter exclu- 
sveoieot l'argent, c'est jeter des complications dans les relations in- 
lenaUioQales avec ces deux grands états, c'est de plus rendre moins 
fnle et moins lucratif le commerce avec les pays si importans déjà 
foi produisent l'or et n'ont pas d'autre retour à oQVir. 

Ces considérations n'ont pas frappé la Hollande ni la Belgique, et 
V les ont pas arrêtées dans leiu* préférence pour l'argent; mais il 
fmïi que toutes deux commencent à ressentir les inconvéniens du 
pvtî qu'elles ont pris. La monnaie d'argent ne les a pas mises à 
fibri de la hausse des prix. La Belgique même en est plus adectée 
^ k France. Le pain, la viande, les logemens, le sol, y sont plus 
cken, surtout dans les campagnes vouées aux travaux industriels. 
Il revanche, ces deux pays ont dû remplacer la monnaie d'or par 
it petits billets de banque de 100 à 20 francs, et par l'admission de 
fvfimçais à la Banque et dans les caisses publiques, sous la faible 
w«mc de 1/4 pour 100. Aussi, quelque récente que soit la démo- 
li'Mitiûo de ror^ il ne manque pas d'esprits sérieux qui doutent de 
l'Aicité d'une telle mesure. 



13i REYUE DES DEUX MONDES. 

Ce n'est pas la découverte des nouveaux gîtes aurifères qui a coa* 
duit la Hollande à la démonétisation de Tor. Lorsqu'en 1836 la pre- 
mière idée en fut exprimée par le gouvernement de ce pays, le rap- 
port légal établi entre les deux métaux précieux, étant trop favoraUe 
à l'or, avait fait exporter toute la monnaie d'argent II ne restait 
qu'un rebut composé de pièces usées, déformées ou rognées; il j 
avait nécessité de réformer un tel état de choses. A cette époquSi 
la production de l'argent était beaucoup plus abondante que celle de 
l'or, et Texpérience avait appris qu'à cause de cette rareté les crises 
monétaires étaient plus fréquentes dans les pays dont ce métal forme 
la monnaie; cela devait être sensible, siu-tout pour un pays aussi pettt 
que la Hollande. On songea donc à changer le rapport légal de For 
et de l'argent, et à le combiner de manière à empêcher pour l'avemr 
l'exportation de l'argent. Une loi de 1839 ordonna en effet la refonte 
de la monnaie d'argent et l'établissement entre les deux métaux d*QB 
rapport légal favorable à l'argent. 

Les choses étaient en cet état lorsque la disette des années ISMfA 
1847 détermina une énorme importation de céréales en Angleterre» 
et par suite la crise monétaire, qui porta particulièrement sur Tat 
Frappé de cette coïncidence remarquable, le gouvernement hoUa»^ 
dais adopta à l'égard de l'or un parti plus absolu qu'il ne l'avait fiât 
en 1839; il en proposa la démonétisation, qui fut adoptée par une Mi 
du 26 novembre 1847. 11 est certain qu'à une époque où les dépSiB 
aurifères de la Californie et de l'Australie étaient encore inconnus qq 
inexploités, cette résolution avait pour elle la raison et rexpériencB; 
mais la facilité avec laquelle l'Angleterre et la France ont traversé ift 
période de rareté des céréales de 1853 et 1854, grâce à l'abondance 
de la monnaie d'or, montre que désormais la monnaie d'argent a 
perdu la seule supériorité qu'elle eût. 

L'exemple de la Hollande, on le voit, est sans autorité dans la 
question actuelle. Si cette nation éclairée a donné la préférence à la 
monnaie d'argent, ce n'est pas par crainte de la dépréciation de l'oTt 
que personne ne pouvait prévoir en 1839 et en 1847 : c'est pour re- 
médier à des désordres réels et pour prévenir des dangers que ém 
circonstances récentes avaient signalés. 11 est vrai que la démonéâr 
sation, qui ne devait avoir lieu qu'à la fin de 1850, a été hâtée 4b 
quelques mois par une loi de 1849, rendue sous l'influence de lapith> 
duction croissante de l'or : c'eût été une négligence blâmable qm 
d'agir autrement. L'opération une fois votée, il fallait profiter de h 
prime de l'or pour la réaliser plus facilement, ou au moins ne pas 
s'exposer à payer une prime sur l'argent qu'on devait acheter. On a 
beaucoup approché de ce résultat. 

Pour la Belgique, il en est autrement; elle a démonétisé For i 



ROUTELLES BEGHERCHES SUB LA QUESTION DE l'oR. 1S5 



sa monnaie d'argent et dans l'espoir d'échapper aux effets 
klidépréciation de Vor; sa mesure a même été plus radicale que 
cdeèla Hollande^ car elle a retiré toute la monnaie frappée et 
Bterditle monnayage de Tor à Tavenir. La Hollande a simplement 
Héfccaractère légal à la monnaie d'or et offert le remboursement 
ajair à ceux qui le demandaient. L'inquiétude de la dépréciation 
èr«r était si peu prononcée, que sur 175 millions de florins, soit 
eBiino 360 millions de francs, à peine la moitié a été présentée 
irècluoge contre argent. 

S cette mesure était appliquée à la France, elle y causerait une 
fBtnrbation proportionnée à Timportance que la monnaie d*or a déjà 
frise cUnsla circulation, à la grandeur des entreprises que Fabondance 
fe capitaux a fait naître et multiplie chaque jour, et aux besoins que 
kienprunts causés par la guerre rendent aussi vastes qu'impérieux. 
B a été frappé en France depuis 18Â8 pour plus de 1,300 millions 
de oonnaie d'or; on peut supposer que le mouvement du commerce 
•liait exporter 2 ou 300 millions, et il est probable qu'il en reste un 
■Oliard. Si cette masse d'or était démonétisée, le gouvernement se- 
■ît oUigé, dans un délai très court, de la remplacer au pair aux 
Bttios des porteurs par des pièces d'argent, comme l'ont fait loya- 
kneot les petits états de Belgique et de Hollande. Une demande 
k 1 milliard en lingots d'argent dans un temps où la production 
UKlle ne dépasse guère 200 millions ferait peut-être monter la 
prime, non à 36 fr., taux où nous l'avons vue l'année dernière, mais 
îiOO fr., et dans ce cas l'opération, de ce chef seul, coûterait à l'état 
lOOmiUions, auxquels il faudrait ajouter quelques millions pour frais 
fifiiiage, commission, etc. A côté de ces pertes directes (1) il fau- 
init mettre en ligne de compte la perturbation temporaire de tous les 
prix en France par l'effet de la prime que la mesure elle-même pro- 
èorait L'opération de la Hollande n'a porté que sur 80 millions de 
iorins (environ 160 millions de francs) , et elle a sensiblement affecté 
bgnuides places de commerce, quoiqu'elle ait été facilitée par des 
Mojeos d'exécution dont le succès serait moins assuré en France. 
h Hollande, des billets de mêmes coupures que les pièces d'argent 
M remplacé la monnaie retirée, et ont circulé sans difSculté; de 
|itt» h monnaie d'or exportée en Angleterre et en France a été frap- 
Pfc, dans ces deux pays, en souverains et en pièces de 20 francs, 
fni se sont substitués sans secousse aux lingots d'argent de la banque 
f in^eterre et aux pièces de cinq francs vendues à la Hollande. Les 



ft U BoDiade, opérant en 1849, n'a eu à sujpporier que (jaelqnes faux frais sani 
i H ili M t . La Belgiqae a snf^poitéy loos forme de perte d'intérât, une pnme d» 



IM RETUB DES DEUX MONDES. 

choses ne se passenûent pas si simplement parmi nous. D'abord il 
est permis de douter que 1 milliard de billets de 20 francs et de 
10 francs, um) remboursables à vue, circulassent au pair avec la 
monnaie d'argent, quelque bien garantis qu'ils fussent par des dé- 
pôts d'or démonétisé. En second lieu, l'argent à monnayer devant 
être pris en grande partie à la masse monétaire des pays où l'ar- 
gent presque seul remplit les canaux de la circulation, on ne pour- 
rait pas l'y remplacer par de l'or; il s'y produirait un vide qui cau- 
serait une disette de monnaie (l), une baisse de tous les prix, une 
crise commerciale générale (2). 

La France, réduite à la monnaie d'argent, souffrirait de son isole- 
ment monétaire dans ses vastes relations avec Y Angleterre et les Étata- 
Unis, qui ont adopté la monnaie d'or (3), et qui ne songent pas à y 
renoncer. Notre commerce d'exportation recevrait aussi par la dén 
monétisation de l'or une atteinte irréparable. Nos lois de douane sont 
en effet combinées de manière à limiter nos importations et à obliger 
nos armateurs à faire une partie considérable de leurs retours en 
métaux précieux, et aujourd'hui en or. Les opérations basées sur 
des retours d'or, ou liquidées en cette valeur, seraient arrêtées, ^ 
quelques centaines de millions peut-être de nos produits manufac- 
turés devraient chercher au rabais de nouveaux acheteurs. On ver- 
rait alors qu'il y a plus d'inconvénient à retirer quelques centaines 
de millions à la circulation de l'Europe qu'à y laisser ajouter plu- 
sieurs milliards par le cours naturel des choses. 

Les partisans de la démonétisation n'ont pas parlé de toutes ces 
difficultés, mais on voit qu'ils les ont pressenties. Au lieu de con- 
clure purement et simplement, ils ont déclaré qu'ils se bornaient à 
soulever une question grave, et qu'ils en abandonnaient la solution 
à de plus experts. 

On a émis une opinion moins réservée sur un autre point qui se-' 
rait aussi très délicat, s'il n'était depuis longtemps résolu. On a dît, 
à l'occasion de la démonétisation de l'or, que la loi du 7 germinal 
an XI, constitutive de notre système monétaire, donnait aux créan- 
ciers le droit d'exiger dès à présent leur paiement en argent. C'est 
une erreur qu'aucun jurisconsulte n'aurait commise. La loi de l'an 
XI déclare que le franc est l'unité monétaire, et qu'il contiendra 

(1} L'accioissemeDt des billets de banqne pallierait le mal; mais sur le Gonilnenl» 
c'est une ressonice limiîée par les habitndes du puldic. 

(2) En 1846, l'impoilttion du blé en Fraare a fait expoiter 120 à 130 millions de fraacSy 
et ce faible déplacement a causé une grande gène. 

(8) La monnaie d'or et celle d'argent ont un cours légal aux Ëtate-Ubis; mais k i^^ 
port des deux métaux, favorable à For^ a fait exporter la plus grande partie de lai 
naie d'argent. 



MUTELLES RECHERCHES SUR LA QUESTION DE L*OR. 137 

SgramiD«»s d'argent au titre de -nj; elle déclare en outre qu'il sera 
{ibriqué des pièces d*or de 20 francs et de 40 francs, et en détermine 
kpeidset le titre. Une nouvelle loi peut changer l'unité monétaire 
M le rapport de Ter à l'argent ainsi établi, mais aucun créancier 
(Toeobligation exprimée en francs ne peut refuser les offres de paie- 
KBtque lui fait son débiteur en monnaie légale d'or ou d'argent, 
iaoD choix. Si la solution était moins évidente, il faudrait regretter 
fse U q^iestion ait été posée. En matière de finances, on doit se gar- 
der de jeter des doutes là où il n'y en a jamais eu. La loi de l'an xi 
estahso^ae; mais le fût-elle moins, ce serait offenser la foi publique 
qœ de changer la manière dont elle est comprise et pratiquée depuis 
pés de soixante ans par le bon sens universel. 

S*; a-t-il donc rien à faire? En matièrç de monnaie tous les change- 
MBS sont dangereux, et les combinaisons les plus réfléchies ne sont 
pssà l'abri de tout inconvénient. La Hollande, à l'occasion d'une 
refiwte nécessaire de sa monnaie d'argent, a diminué le poids du 
fhNÎD, son unité monétaire, et a autorisé tous les débiteurs à se libé- 
leravec un poids d'argent moindre que celui qu'ils s'étaient obligés 
de fournir. La monnaie d'appoint peut supporter ces déviations, mais 
pour la monnaie courante elles sont très sujettes à critique. 

Notre système monétaire ne gène pas les transactions, il les favo- 
rise notablement au contraire. Au point de vue de l'art, la monnaie 
l'est-elle pas droite de poids et de titre et appréciée même en pays 
étranger? Pourquoi la changer? On exporte, dit-on, la monnaie d'ar- 
gent et on lui substitue la monnaie d'or; mais où est l'inconvénient si 
h monnaie d*or ne peut pas être dépréciée sans que la monnaie d'ar- 
gent le soit aussi? C'est une erreur de croire que la France y perd. 
Quand Faigent sort, c'est avec sa prime, c'est en achetant plus de 
narcbandises étrangères que la même somme en or ne pourrait le 
Èire. Quand l'or s'importe, c'est le contraire; le marchand fiançais 
ttige un prix plus élevé. Si l'or s'échange au pair contre des pièces 
de 5 francs, c'est que l'argent ne gagne pas de prime, et c'est là le 
fait le plus général. Jusqu'à présent, la prime n'est que l'exception 
et ne s'applique qu'aux affaires des grandes places. 

Les États-Unis ont introduit une modification récente à leur sys- 
ttme monétaire, aHn de retenir dans leur circulation la menue mon- 
niie, que l'exportation leur enlevait à mesure qu'elle était frappée. 
Traitant la menue monnaie comme une monnaie d'appoint, ils ont 
frappé, à un poids assez faib'.e pour décourager l'exportation, des 
<kmi-doUars et des quarts de dollar pour une somme qui atteint 
^ 90 millions de francs (1). Ils ne se sont pas autrement piéoc- 

(1) ta presque totalité de la monnaie d'argent qui avait coars aux États-Unis avait 



138 RErUE DES DEUX VOIfDES. 

cupés de Texportation de l'argent et ont au contraire accru le mmibre 
de leurs hôtels des monnaies, afin de faciliter le monnayage de For, 
Malgré les ressources nouvelles qu'ils y ont puisées, ils n'ont paB 
échappé, en 1854, à une crise qui a fait baisser chez eux tons Ibb 
prix, même ceux du fret maritime, si élevés dans toute l'Europe. 

Les Anglais n'ont pas eu de mesures à prendre pour arrêter Feï- 
portation de l'argent. Lorsqu' après la paix générale ils renoncèrent 
au régime du papier-monnaie, ils adoptèrent un système monëtam 
d'une simplicité qui fait honneur à leur génie. Ils établirent que les 
débiteurs ne pourraient faire d'offres légales {légal fender) à leui» 
créanciers qu'en monnaie d'or, tontes les fois que la somme due se- 
rait de plus de 50 francs, et après avoir réduit l'argent à l'humble 
rôle de monnaie d'appoint, ils purent, sans inconvénient, loi domier 
une valeur intrinsèque assez inférieure à sa valeur nominale powr en 
empêcher l'exportation. Si à cette combinaison ils avaient ajouté 
la numération décimale, leur règlement monétaire serait irrépro- 
chable. 

Nous ne pensons pas que la France, dans les circonstances no- 
tuelles, doive recourir au système américain ni au système anglsûs; 
mais s'il se présentait plus tard des circonstances graves et impré- 
vues, si la petite monnaie d*or ne se classait pas bien dans la circa- 
lation française, et si l'exportation de l'argent continuait de manière 
à gêner les appoints et les paiemens qui se font en menue monnaie, 
il serait peut-être nécessaire d'aviser. Il nous semblerait sage alois 
d'aller chercher des exemples chez les deux nations les plus riches et 
les plus commerçantes du monde, et dont les intérêts, par leur na- 
ture et par leurs vastes proportions, ont avec les nôtres une ana- 
ioge économique évidente. U faudrait peut-être même se concerter 
avec elles et profiter de l'occasion pour essayer de résoudre cette 
grande question d'une monnaie internationale qui, depuis de longues 
années, préoccupe les esprits sérieux en Angleterre, aux États-Unis 
et en France. 

L'expérience est ici le guide le plus sur, les spéculations abstraites 
ont leurs périls. 11 y a longtemps qu'on Ta dit : en finances, deux et 
deux ne font pas quatre. C'est qu'en effet les formules des équations 
n'y ont jamais cette simplicité. Leurs termes se composent de coefr 



été exportée et remplacée par de la monnaie d'or peu convenaMc pour les appoints et 
les petits paiemens. Le manque de menue monnaie avait donné Mpvl à l'émission de 
petits billets de banque d'une valeur douteuse. Une loi du 8 mars 1^53 a statué qu'il 
serait frappé des demi-dollars et des quarts de dollar d un poids de 3 ou 4 pour 100 
iuféiieur à l'ancien poids légal, et cette mesure a eu un plein suaès. Le directeur des 
monnaies des États-Unis le déclare dans un rapport ofliciel que vient de publier It 
journal anglais ÏEconomist. ^ 



NOirfSUJBS RECHERCHES SUR LA QUESTION DE l'OR. 139 

«BiDdétenninës axixquels chacun donne une valeur arbitraire. De 
Ik tut de mécomptes de bonne foi , tant de divergences sur les 
théories. Que nous enseigne l'expérience du passé? Que Tor et Tar- 
pA flot fait la richesse de ceux qui les ont possédés (1) ; que la 
coBSOounation qui s'en fait en dehors de la circulation monétaire est 
tenne (2); que la valeur relative de Tor et de l'argent ne dépend 
^ des quantités produites; que si Tun des deux se déprécie, l'autre 
^nrare une dépréciation à peu près égale; que les pays les plus 
oamerçans ont directement ou indirectement réduit l'argent au 
itfe de monnaie d'appoint et ne se sont pas préoccupés de la démo- 
litisation de Tor. Obéissons avec confiance à ces enseignemens, et 
K DOns alarmons pas plus de l'invasion de l'or dans notre vieille 
Europe que de l'action de tout autre grand moteur industriel. Si elle 
bÀsse des intérêts respectables, c'est que rien n'est parfait dans ce 
ixnde, où la fécondité de la terre même fait des victimes. N'avons- 
ooQS pas vn, il y a peu d'années, une suite de récoltes abondantes 
faire baisser le prix du blé et gêner les fermiers, tout en encoura- 
geant la demande et faisant hausser les prix des autres marchan- 
&esî L'abondance des métaux précieux produit des phénomènes 
iDi](^es : la valeur de ces métaux baisse, et tous les prix haussent. 
Les créanciers à long terme y perdent quelque chose; mais toutes 
les entreprises sont prospères, le champ du travail s'agrandit, les 
soHtodes se peuplent, et la civilisation étend son empire. 

Victor Lanjuinajs, 

ancien ministre. 
Tr^et (Loire-Inférienre), le 20 juin. 



(1) M. Cberalier a dit dans un bon livre qn'il a publié en 1850 : « Tout a enchéri 
M< U découverte de l'Amérique, sans que la société devint plus pauvre, au con- 
^àt» {La Monnaie, p. 448.) 

M Sot 40 milliards d'or et d'argent produits depuis la découverte de l'Amérique, il 
■Sexiste plus que lO à f % milliards dans la circulation des nations civilisées. 



stsfe 



DES INTÉRÊTS 

DU NORD SCANDINAVE 

DANS LA GUERRE D'ORIENT. 



IL 

LA SUÈDE SOUS GUSTAVE IV. 

PROGRÈS DE LA POLITIQUE RUSSE. — DÉCIIÉANCE DU DERNIER VASA. 



La révolution du 13 mars 1809, qui a renversé du trône de Suède 
le fils de Gustave III» Gustave IV Adolphe, dernier rejeton couronné 
de l'antique famille de Vasa, marque le moment précis où la Suède, 
presque ruinée par les attaques violentes ou les secrètes menées de 
la Russie, descend au dernier degré d'épuisement et de misère. Tout 
le fruit du règne de Gustave HI est perdu (1); cet habile monarque, 
dont il est trop souvent de mode à Stockholm de médire, parce qu'il 
s appuyait sur la politique et les idées françaises, avait du moins 
accompli deux utiles desseins : il avait renversé, malgré la Prusse et 
la Russie, la constitution de 1720, qui présageait à la Suède le sort 
de la Pologne, et il avait porté les armes suédoises jusqu'à quelques 
lieues de Saint-Pétersbourg, qu'il avait fait trembler. En 1809, au 
contraire, la Russie vient de s'emparer de toute la Finlande; ses ca- 
nons, établis dans les lies de la Baltique, sont à dix-huit lieues de 

(1) Voyez sur ce règne, dans la livraison du 15 février 1855, le premier article de 
cette série. 



LE HORD SCANDINAVE DANS LA QUESTION d'ORIENT. lâl 

Sladhalm, et sa rrontière nord-ouest empiète sur le territoire essen- 
âe^ifoent suédois; de plus, le contre-coup de cette perte cruelle est 
àTsiérieur une révolution. Gustave IV a été plus n^alheureux encore 
as sa lutte contre Alexandre que Charles XII dans sa rivalité avec 
Renfle Grand; il faut reconnaître qu'il a été moins héroïque et 
Miossi téméraire. 

Certes il est permis de regretter aujourd'hui que les dispositions 
«crêtes de la paix de Tilsitt aient livré à la Russie un avant poste aussi 
inportint que la Finlande, et l'on peut bien estimer que cette fois 
«ocore la France n'a pas apprécié sainement ou connu entièrement 
ks avantages que peuvent procurer l'alliance et la coopération des 
peuples du Nord; mais on doit avouer que, d'une part, Gustave IV 
\dolpbe avait attiré par ses imprudences la conqiiùlc russe, et que, 
4e l'autre, il s'était montré ennemi tellement acharné et violent de 
Napoléon, que l'empereur n'aurait pas pu le défendre, même s'il avait 
feioocé à le punir. Tout se tient dans cette déplorable et curieuse 
histoire des rapports de la Suède avec la Russie : Gustave III, allié de 
b France, avait maîtrisé les intrigues de la Russie et s'en était fait 
respect-r; Gustave IV, ennemi de la France, est vaincu par les Russes 
€t renversé par ses propres sujets. Ces deux deniiers épisodes, la 
perte de la Finlande et la révo'ution de 1809, sont intimement liés 
entre eux. Ils contiennent d'ailleurs trop d'enseignemens conformes 
aox vues que nous avons émises sur les conditions politiques géné- 
ralement imposées à la Suède, et ils sont assez peu connus pour que 
oous désirions y insister. Nous le ferons à l'aide de documens nou- 
veaux, soit que nous mettions à profit les mémoires récemment pu- 
bliés en Suède, soit que nous nous servions des documens précieux 
fà sont cooserv es dans les archives françaises. 

1. 

Dernier représentant de l'absolutisme en Suède, le roi Gustave IV a 
enrcé, par son seul caractère, une déplorable influence sur les des- 
tinées du peuple que sa naissance l'appelait à gouverner. Né en 1778, 
il Alt roi à quatorze ans, mais ne prit le pouvoir qu'à sa majorité, 
le 1* novembre 1796. Son père l'avait fait élever avec un soin scru- 
puleux, auquel il sembla de bonne heure avoir répondu, tant il se 
BODtrait confiant, pur de mœurs, profondément honnête et loyal. 
Toutefois il était facile de distinguer que son imagination, mal con- 
duite, n'avait acquis aucune indépendance, et ne s'affranchirait pas 
te préjugés dans lesquels l'orgueil du rang ou une éducation im- 
prudeote par quelque endroit pourrait l'envelopper. Hors un certain 
{oût pour les nobles émotions que procure la musique, ce faible es- 



W2 RETUE DES DETfX MONDES* 

prit ne s* était frayé aucune ouverture; il était également insenanU» 
aux attraits de la lecture, à la séduction des arts, presque à tout 
plaisir, et il semblait que nulle vive passion ne fît battre ce cobv 
glacé. De là sans doute l'obstination terrible qu'il montra plus tanl 
L'homme dont l'intelligence est clairvoyante et étendue peut seul 
être vraiment maître de lui-même et de ses résolutions; sa réflexioD 
soutient son énergie; rien de plus commun au contraire que de voir 
on esprit étroit par nature ou comprimé par l'éducation se heurter, 
s'il essaie une fois de prendre un essor, à deux ou trois maximes mah 
quelles il reste attaché, parce qu'à son gré elles contiennent la vérité 
tout entière avec la solution de toutes les difficultés et de toutes les 
combinaisons que peut offrir la destinée humaine. Dans le sentiment 
de sa dignité royale, Gustave IV puisa non pas seulement le respect 
étroit du devoir, mais l'entêtement de cette idée, qu'il était, comme 
tous les rois, l'élu du Seigneur et supérieur aux autreshommes, grftœ 
à un caractère sacré. Le soir même de ses noces, il ordonna à la reine 
sa femme de lire à haute voix dans la Bible le premier chapitre du 
livre d'Esther, et lui déclara, avec plus de franchise que de douceur, 
qu'elle devait se préparer à lui obéir ponctuellement, vu qu'il vou- 
lait, comme Assuérus, être maître dans son palais. 11 frappa un jour 
son fils, âgé de huit ans, jusqu'à le renverser le visage en sang, 

Sarce que le jeune prince ne s'était pas incliné assez profondément 
evant le roi. Il parlait d'ordinaire à voix basse, avec solennité, et 
rétîquette dont il s'entourait faillit plus d'une fois lui coûter la vie; 
On comprend qu'un tel prince devait rester étranger aux idées nou- 
velles que son temps avait vues naître; il fut particulièrement inacces- 
sible aux principes de la révolution française; il la traitait de hon- 
teuse révolte, et prétendait, si les grandes puissances de l'Europe 
se montraient inactives ou lâches, prendre en main la cause des 
Bourbons, seule légitime à son gré, et les rétablir sur le trône où 
Dieu avait placé leurs ancêtres. Une sorte de religiosité supersti- 
tieuse s'empara aussi de bonne heure de son intelligence, qu'elle 
écarta du droit chemin et finit par plonger dans une folie réelle» 
II croyait fermement à la métempsycose, en raisonnait à fond, et 
déclara un jour qu'il portait en lui l'âme de Charles XII. 

Plus que jamais, sous un tel roi, la Suède devait s'entourer d'aï- 
lîances étrangères qu'elle pût opposer aux intrigues de la Russiev 
constantes sous Gustave III. Voyons comment Gustave IV s'aliéna 
au contraire toutes les puissances, et particulièrement la France, 
son ancienne et sa plus naturelle amie. Pendant la minorité du roi, 
la régence de Suède avait renoué prudemment des relations cordia^ 
les avec le gouvernement républicain; mais Gustave, devenu seid 
maître du pouvoir, n'eut pas de défense contre les instigations des 



LE HOBD SCAHnHATE DATO LA QUESTION d'oRIENT. lit 

màfOÊ ser?itears de son père, entîërenient dévoués aux Bourbons. 
1 ému surtout les conseils de ce comte Axel Fersen, devenu si 
dUkt par soo lèle pour Mane-Antoioetle et Louis XVI, et plus 
miprm raort cruelle. Après la fuite à Varennes, pendant laquelle 
il suit lui-même, comme on sait, conduit le carrosse de la reine, 
kosate Fersen était resté près de la frontière et s'était épuisé en 
i pour sauver les prisonniers du Temple. Il avait travaillé k 
' une coalition en leur faveur et intercédé auprès de toutes les 
9; il avait osé rentrer une fois en France, Tenir incognito à Paris, 
Hs'fcvt niènie ménagé une entrevue avec la reine dans sa prison. Le 
il jvin lui avait causé un désespoir dont Tinipression est profoatlé- 
■eot gravée dans ses lettres : « Je ne cesse de penser à cette mal- 
koreuse reine et à ses enfans, écrit-il au baron Frédéric Taube, et 
cette pensée déchire mon Ame. Je ne devrais plus t'en parler, je de- 
mis éloigner des souvenirs qui me rendent si malheureux; mais 
aanent oublier, hélas! celle qui a si bien mérité de ma part 1 hom- 
mgt éternel que je lui ai voué?... Je ne cesse de penser à ces n>at- 
heveox enfans. » « Tout ce que j'ai perdu, écrit-il à sa sœur, est 
fios cesse présent à mon souvenir et rend ma vie misérable. Tou- 
tefois ne t* inquiète pas, chère Sophie, ma santé résistera, puisque 
je ne suis pas mort le îl juin. » 

Od comprend quelles durent être les inspirations d'un tel conseil- 
ler, lorsque Fersen, qui s'était vu éloigné des affaires par la régence, 
ierint tout-puissant auprès de Gustave. Ce fut loi précisément qui fut 
dioîsi pour représenter au congrès de Rastadt le roi de Suède, non pas 
m sa qualité de duc de Poméranie, membre de la confé éraiion 
germanique, mais bien comme l'un des souverains garans du ti-aité 
4e Westpbalie. Tel était le rôle que prétendait remplir Gustave IV; 
mais Bonaparte avait déjà fait connaître, par le traité de Campo- 
Fonnio, qu'il n'entendait pas admettre dans le congrès d'autres re- 
présentans que cent de la Prusse et de rAutriche, et qu'il s'agissait 
ëe mutiler le traité de Westpfaalie, non pas de le confirmer et de le 
défendre. « La situation de l'Europe avait bien changé depuis 16&8, 
dit-il à Fersen pendant l'entrevue particulière qu'il lui accorda; la 
Suède exerçait alors sur l'Allemagne une grande influence; elle était 
à la tète du parti protestant; elle brillait encore de tout l'éclat que 
hi avait donné le grand Gustave; la Russie n'était point devenue 
M état européen; la Prusse n'existait pas. Ces deux puissances, en 
grandissant, ont fait reculer la Suède en arrière et l'ont réduite au 
nmg de puissance de troisième ordre. » Comme Fersen, pour com- 
battre ce raisonnement, se retranchait sur le droit, supérieur à la 
force matérielle, Bonaparte rompit assez brusquement l'entretien : 
« Housieur, dit-il, la république française ne reconnaîtra jamais 



ihk RETUE DES DEUX MONDES. 

d'ambassadeur de Suède au congrès; elle n'y saurait particulièrement 
admettre un envoyé dont le nom est peut-être inscrit sur les listes 
d'émigrés. » Ce dernier argument ne laissait pas d'être redoutable; 
on fit comprendre à Fersen qu'il devait au plus tôt quitter la ville« 
de peur d'être enlevé par l'ordre du directoire, à titre d'^nigié. 

Voilà quelles furent les premières relations de Gustave IV avec te 
gouvernement français. Elles fortifièrent en lui l'idée de s'ériger 
contre ce gouvernement en défenseur de l'ancien système européeo. 
On put cependant croire un instant, lorsque le baron de Staël-Hols- 
tein, en février 1798, reprit à Paris son poste de ministre de Suède, 
et même encore au commencement du consulat, quand M. de Bour- 
going nous représentait auprès des deux cours du Nord, que Gustave 
reconnaîtrait à la France le droit de disposer d'elle-même et de ré- 
gler son gouvernement; mais la Suède était destijiée à ce malheur 
d'avoir presque successivement à sa tête deux souverains qu'une 
rivalité et une inimitié devenues personnelles contre le domina- 
teur de l'Europe allaient entraîner, et le pays avec eux, dans une 
lutte dont ils auraient dû prévoir la redoutable issue. Le malheu- 
reux voyage que fit Gustave IV eu Allemagne de 1803 à 1805 l'y 
précipita. 

Après avoir refusé, comme on l'a vu (1), la main de la grande- 
duchesse de Russie Alexandra, fille de l'empereur Paul !•', le jeune 
roi de Suède avait épousé en 1797 la quatrième fille du margrave 
de Bade, la princesse Frédérique, sœur de l'impératrice Elisabeth^ 
femme d'Alexandre. Le prétexte d'une visite à la cour de Carlsruhe 
servit à dissimuler la résolution qu'avait formée Gustave d'intervenir 
dans les alTaires de l'Allemagne, et on le vit avec inquiétude, suivant 
le triste exemple de Charles XII, son modèle, quitter pendant plus 
de dix-huit mois son royaume, encore divisé par les factions, pour 
se lancer dans une carrière aventureuse contre un adversaire dont il 
n'avait pas su reconnaître le génie. A peine arrivé en Poméranie, Gus- 
tave IV fut entouré des principaux émigrés, qui enflammèrent sa va- 
nité en lui offrant la gloire de relever le ti ône de France. A la cour de 
Carlsruhe, sa belle-mère, la margrave de Bade, et avec elle le gé- 
néral Armfelt, le comte d'Antraigues, beaucoup d'autres, ennemis 
acharnés de la France, excitaient sa haine contre Bonaparte. Il avait 
reconnu le 18 brumaire, mais la déclaration de l'empire et la mort 
du duc d'Enghien, qu'il aimait personnellement et qu'il essaya de 
sauver, le livrèrent de nouveau à toute sa passion. Il faut ajouter 
que, vers la même époque et à cette même cour de Bade, Gustave- 
Adolphe avait rencontré le fameux mystique allemand Jung, qui, par 

(1) Dans la Revue du 15 férrier iS55. 



U ROmD SCANDINAVE DANS LA QUESTION d'oRIENT* li5 

■sbiarres doctrioes, avait achevé d'égarer son imagination. Ce pré- 
lEilii philosophe, d'abord garçon tailleur, puis maître d'école, en- 
akbabile oculiste, professeur d'économie politique à Mai bourg 
Ci 1787, s'était établi en J803 dans l'intimité du grand-duc de 
M&Soo explication de l'Apocalypse, telle qu'il Tavait donnée dans 
Mirre sur le Triomphe de la Seligian chrétienne, publié en 1798, 
ntft, au milieu des émouvantes vicissitudes de cette époque et au 
ffrtir de tant de catastrophes, étonné les esprits et séduit les ima- 
gitttioQS malades. L'Apocalypse contenait, suivant cette interpré- 
tilioD, une prophétie de l'histoire universelle, un tableau complet, 
par qui savait le pénétrer, des destinées prochaines de l'humanité. 
Les révolutions de l'antique Orient, celles des Grecs et des Ro- 
nins, de 89 et de 93, tout cela s'y trouvait, suivant le philosophe 
lUemaod, exactement prédit, et c'étaient de grands traits faciles 
irecoDDâltre dans un si vaste tableau; mais il s'agissait surtout 
osuite pour l'interprète moderne d'expliquer à l'avance les pro- 
ftéties qui regardaient les temps non encore écoulés. Ici corn- 
neoçait sa témérité ou son inspiration. Qu'était-ce que la Léfe à 
lefi iéies et dix cornes... qui doit n'élever de talfme et aller à sa 
ferle, et quel devait être ce cheval blanc monté par celui qui s'ap- 
fdie le fidèle ei le véritable, qui Juge et combat justement? « Je vis 
Il bite et les roîs de la terre, et leurs armées assemblées pour faire 
h guerre à celui qui était monté sur le cheval blanc et à son armée ; 
DÛS la bile fut prise, et avec elle le faux prophète qui avait fait 
defaDt elle des prodiges par lesquels il avait séduit ceux qui avaient 
reçu le caractère de la bêle et ceux qui avaient adoré son image, et 
tOQsdeux furent jetés vivans dans l'étang brûlant de feu et de soufre. 
Le reste fut tué par l'épée qui sortait de la bouche de celui qui était 
Booté sur le cheval blanc, et tous les oiseaux se soûlèrent de leur 
cbûr. » Jung avait une réponse pour chacune de ces mystérieuses 
éoigmes. — La bête, c'est quelque avide conquérant qui rêvera d'im- 
poser sa domination à tout le genre humain; il ira en avant jusqu'à 
ce que le Christ lui-même, monté sur le cheval blanc, se rende vi- 
sible aux regards des hommes, s'avance vers lui avec ses armées et 
le terrasse. Ce grand combat doit être prochain; Jung Tattend pour 
Tanoée 1838 environ; aussitôt après commencera le règne de mille 
Utt du Christ sur la terre. — Voilà quelles étaient les rêveries dans 
lesquelles Gustave croyait reconnaître le tableau anticipé de l'ave- 
ur, et que sa fantaisie s'obstinait à revêtir de formes précises. Dans 
^poléon, il vît la bête, dans les alliés, les cavaliers du fidèle et du 
9éritiible. Dès lors ce fut pour l'infortuné roi de Suède comme un 
deroir de conscience de promettre le concours de ses armes à qui- 
conque détestait Napoléon, ce génie du mal sur la terre, cet ennemi 



liO BETUE DES DEUX MONDES. 

de Dieu et des hommes. La petite cour de Garlsrube devint le foyer 
de toutes les intrigues anti-françaises, et il n*est pas bien sûr <^ 
Gustave IV n'ait pas été dans le secret de la conspiration ourdie «i 
Angleterre par Cadoudal et Pichegru. 

Toutes ces obscures menées n* échappèrent pas à celui qa'oi 
espérait vainement arrêter. Si Gustave était entouré d'émigrés <l 
d'ennemis du nouvel empereur, autour de hri veillaient sur toute sa 
conduite et tout son langage une foule d'espions de tout rang et 4ê 
toute espèce. Une certaine baronne entre autres était venue aa sai 
récemment ^'établir à Carlsruhe; elle avait suivi, disait-elle, l'armée 
de Condé, et se montrait toute dévouée aux intérêts de l'émigr»* 
tion. Belle, aimable, donnant de grandes fêtes où elle faisait parais 
de ses sentimens royalistes, elle était facilement parvenue à lier ami* 
tié avec la princesse de Rohan, naguère mariée secrètement au due 
d'Enghien; on Tentendait parler du prince avec une vive admirft-^ 
tion, et sa voix émouvante arrachait des larmes quand elle chantait 
sur la harpe sa romance favorite; bien plus, elle avait fait dresser 
dans une partie retirée de son appartement une sorte de chapelle 
où ses amis la voyaient, à la clarté d'une sombre lampe, en habilB 
de deuil, agenouillée devant un autel que surmontait une image dt 
duc d'Enghien couverte de crêpes. Au demeurant, avenante, gra- 
cieuse et spirituelle, séduisante par sa feinte douleur ou son élé- 
gance fardée, elle s'introduisit dans les bonnes grâces et dans l'inti- 
mité des principaux personnages qui entouraient Gustave IV, et finH 
par être si bien avec le ministre de Suède, qu'elle prit connaissance, 
dans son bureau même, de ses papiers et de ses notes les plus se*- 
crêtes. Rien n'échappa donc à Napoléon des intrigues ourdies pw 
Gustave de concert avec l'émigration; il s'irrita contre « ce petit roi 
qu'il effacerait de la carte d'Europe, s'il voulait seulement permettre 
à ses voisins, qui l'en pressaient, d'occuper ses états. » Tantôt H 
lui faisait donner avis par le prince de Bade de quitter Carlsrubeet 
de s'éloigner des frontières de France, tantôt il parlait de le faîne 
enlever, comme le duc d'Enghien, et de l'amener prisonnier à Pa- 
ris. Le bruit se répandit même que le ressentiment de l'empereur 
allait donner lieu à un partage de la Suède. Ce qui semble plus c^^ 
tain, c'est que Talleyrand et Duroc détournèrent à cette époque Na- 
poléon de toute extrémité; mais il leur disait encore, après que 
Gustave eut quitté le pays de Bade (12 juillet 180A) : « \ous ver- 
rez ce qui en résultera; en politique, il ne faut s'inquiéter de rien 
quand il s'agit de mettre un ennemi hors d'état de vous nuire. » 

Le reste du voyage de Gustave en Allemagne ne fut en eflet qu'âne 
suite de négociations contre la France, et les rapports diplomatiques 
furent définitivement interrompus entre les cabinets de Stockhofan 



LE IfOHD SGAHIMHAYE DANS LA QUESTION d' ORIENT. 147 

gk hris en septembre 1804. A la fin de la même année, Gus- 
teiecoocliit an traité secret avec l'Angleterre, qui lui promettait 
SmOlirres sterling pour défendre Stralsund et la Poméranie, avec 
Dscours de troupes hanovriennes. Un second traité, dont les dis- 
focin D*ont jamais été bien connues, réunit la Suède à la Russie 
îtf janvier 1806. L'alliance pouvait sembler purement défen- 
àe. nais un article secret stipulait la guerre immédiate contre la 
Imtt; 15,000 Russes, avec 25,000 Suédois et 10,000 Anglais ou 
ànfriens, devaient faire une diversion en Allemagne, principale- 
■it afin de délivrer le Hanovre attaqué et d'opérer contre la Hol- 
kode. Un second article secret donnait le commandement de cette 
«née de diversion au roi de Suède, dont les troupes seraient sol- 
fa pir l'Angleterre. 

In même temps qu*il préparait ainsi le rétablissement des Bour* 
ku, Gustave IV leur avait offert un asile dans ses états. Le comte 
à Lille (Louis X\1II), jusque-là errant, tantôt à Varsovie, tantôt 
«les terres du roi de Prusse, accepta cette offre, et assigna Cal- 
■r lox princes de sa maison comme un lieu tranquille et sûr pour 
• rendez-vous. Lui-même arriva le 30 septembre 180A de Riga à 
dinar avec le duc d'Angoulême, pendant que le comte d'Artois 
Mmûi d'Angleterre avec une suite nombreuse et choisie. On donna 
àLoais XVlll une garde particulière, et les autorités locales eu- 
RDl ordre de traiter leur hôte comme le roi de France actuellement 
rtgoant. Gustave l'envoya complimenter par Fersen, mieux accueilli 
otte fois qu'il ne l'avait été à Rastadt. Les émigrés qui vinrent du 
OBtinent complétèrent une petite cour où se retrouvèrent et le cé- 
rémomal et les prétentions de l'ancienne cour de France : quand le 
iK d'Angoulême, au jeu du roi, donnait les cartes, il le faisait de- 
koQt, et à la dernière s'inclinait profondément, comme aux Tuileries 
as à Versailles. On sait d'ailleurs quels actes publics Louis XVUI 
agna de Tantique ville de Calmar pendant ce séjour de trois se- 
laiiies; le principal fut la déclaration, qui fut répandue dans l'Europe 
à qoiCre-vingt mille exemplaires, des principes destinés à devenir 
les bases de la restauration et de la charte de 181A. 
A mesure que Gustave s'était engagé plus avant dans son hostilité 
la France, on avait vu paraiti*e son inhabileté, ses incerti- 
et Tobetination qui devait amener sa ruine. Admis par les 
alliées dans chacune de leurs coalitions, il ne l'était pas 
leurs plans de campagne, et sentait son amour-propre blessé 
et cette défiance. Dans le moment même où il était en proie à ces 
perplexités, reprochant aux alliés leurs ménagemens envers l'en- 
mû comnnni et voulant marcher, lui seul, s'il le fallait, sur la fron- 
tèft de France pour rétablir Louis XVIII, — Napoléon, vainqueur 



lis REVUE DES DEUX MONDES. 

de l'Autriche à Ulm et Austeriitz et de la Prusse à léna et Auerstedt, 
lui offrait, avant de s'engager dans la lutte qu'il méditait contre la 
Russie, de terminer leurs dissentimens. lin aide de camp du ma- 
réchal Mortier fit même entendre au baron Ëssen, qui commandait 
l'armée suédoise en Poméranie, que l'empereur, connaissant Tcii- 
têtement du roi dans certaines idées fixes, ne mettrait pas en qnea» 
tion la reconnaissance de son titre impérial. Malheureusement plw 
que jamais les images de l'Apocalypse étaient présentes à i'imagini^ 
tion de Gustave; c'eût été à ses yeux un eflVoyable sacrilège queda 
. traiter avec le Belzébuth, et il eût cru y perdre son âme. On lui iiH 
sinuait tout au moins de rester neutre; il s'y refusa, parce qu'il ne 
pensait pas pouvoir se soustraire à la mission, qu'il disait avoir reçue 
de Dieu même, de châtier l'usurpateur et de venger la légitimités 
Comme l'incurie et, à son gré, l'aveuglement des autres cours le lais- 
saient à peu près sans finances, et que ses propres ressources étaient 
d'ailleurs presque nulles, on le vit recourir, pour s'en procurer da 
nouvelles, aux moyens les plus bizarres. 11 songea, et avec obstina* 
tion pendant quelque temps, à vendre la flotte militaire de la Suède 
à des compagnies particulières, qui en feraient ensuite argent comme 
elles l'entendraient; il imagina un autre jour d'arrêter au passage les 
subsides payés par l'Angleterre à la Russie, et d'en séquestrer sous 
quelque prétexte une somme qui pût lui suffire. Un autre expédient 
s'était enfin présenté à son esprit : c'était de vendre la Poméranie. 
Au commencement de 1806, il avait envoyé à son ministre à Saint* 
Pétersbourg l'ordre de l'offrir à ce cabinet pour 6 ou 7 millions 
d'écus; mais le comte de Stedingk lui avait répondu : u Sire, je n'ai 
pas présenté à sa majesté impériale une telle proposition; vous pou- 
vez perdre une province; la vendre, jamais. J'en appelle à l'ombre 
du grand Gustave, dont votre majesté porte le nom et le cœur... • 
Les obstacles étaient donc innombrables devant lui ; aucun cepen- 
dant ne pouvait vaincre son entêtement, parce qu il avait les plus 
incroyables illusions sur la mission qu'il s'attribuait lui-même et 
sur les sentimens des autres hommes, qu'il ne pouvait concevoir 
différens des siens. Il avait commencé à former autour de Iqi, à 
Stockholm, sous le commandement du duc de Pienne, un régiment 
d'émigrés et de prisonniers français auquel il avait donné le nom 
de régiment du roi, et qui comprit jusqu'à trente-cinq hommes; 
il espérait réunir sous ce drapeau tous les Français restés fidèles 
à la légitimité. C'est par suite de la même confiance, qui lui tenait 
malheureusement lieu de toute réflexion et de tout calcul, que Gus- 
tave IV s'embarqua de nouveau pour la Poméranie. « Le roi laisse 
pousser ses moustaches, écrnait quelques jours auparavant son 
secrétaire : grave présomption en faveur de son prochain départ. » 



LE KOBD SCANDINAVE DANS LA QUESTION d'OBIENT. 119 

Oq a \ii à combien de fautes avait donné lieu son premier séjour 
cijilkinagne, de 1803 à 1805; celui-ci ne fut pas moins malheureux. 
Us Fiançais étaient déjà, comme on sait, maîtres de toute TAlIe- 
^pedu nord; ils occupaient une part e de la Poméranie et assié- 
fmaU Stralsund. Ils étaient commandés par le maiéchal Brune. 
drimoe douta pas que l'autorité de sa présence, et au besoin de 
eobortations personnelles, ne dût ramener le maréchal au ser- 
livdes Bourbons; il voulut avoir avec lui une ent:evue; elle eut 
iniScfalatkow, sur la frontière de la province, le & juin 1807. 

•— Maréchal, dit le roi, avez-vous donc oublié que vous avez un roi légi- 
te?<- Je ne sais pas même qui serait ce roi, répondit Brune. — Tenez, reprit 
tetife en ouvrant un écrin dans lequel se trouvait un médaillon représen- 
tnl Louis XVllI, reconnaissez-vous ce portrait (1)? — Je le connais, dit 
Imetvec indifférence. — Louis XYUI est malheureux, exilé, mais il n'en 
«t {H moins votre roi légitime, et ses droits sont inviolables. 11 ne demande 
CD oe moment qu'une chose, c'est de pouvoir rassembler ses ûdôles sujets 
Mlles drapeaux. — Mais ces drapeaux, où sont-ils? — Vous les trouverez 
li^lours dans mon camp, s'ils ne peuvent se déployer ailleurs ! — Mais le 
prince a cédé, assure-t-on, ses droits au duc d'AngouIéme? — Je n'ai jamais 
oÉeDdu. pareille chose. Au contraire Louis XVIll a publié une déclaration, 
Me de sa pensée, à laquelle Monsieur et tous les princes du sang ont sous- 
ait La connaissez-vous? — Non, sire. — Le duc de Tienne est ici; peut-être 
Fi-l-il sur lui. Je le ferai venir, si vous voulez... Mais peut-être cela attire- 
riîlril trop l'attention?... — Si votre majesté veut me l'envoyer sous un pli 
iox avant-postes, je la lirai et la montrerai à mes offlciei's. — Dans cette drcla- 
raboo, le ro! promet à tous les militaires qui reviendraient à leur devoir de 
la mainlenir dans leurs grades ou fonctions... Mais dites-moi, général, 
Cfoyo-vons que l'état présent des choses puisse durer longtemps en France? 
— Tout peut changer dans ce monde. — Ne pensez-vous pas que la Provi- 
dence, après vous avoir permis de notables succès, puisse vous les retirer 
pour venger le droit et la bonne cause? — Ne peut-il pas arriver, sire, que 
ta hoaunes bien intentionnés, agissant d'après leur conviction, se trouvent 
en désaccord avec les volontés de la Providence ?... — Si le choix vous était 
de nouveau offert entre le service de votre roi légitime et celui de la cause 
dins laquelle vous êtes engagé, que feriez-vous? Répondez -mol franche- 
ment. — C'est une question qui mérite examen. — 11 ne me semble pas 
liiisL Dîtes seulement si vous êtes disposé à rentrer dans le devoir ou à 
défendre les principes que vous avez adoptés — Pour ce qui est de ces prin- 
rlpes-là, oui, sire. Je les défendrai toujours. Pour co qui est du présent, je 
feni mon devoir. — Savez-vous que Bonaparte a proposé au roi de traiter 
de les droits avec lui? C'est la meilleure preuve qu'il est obligé de les recon- 
naître. — Je ne sais rien de pareil. — Savez-vous aussi que le roi s'y est 

(t) XoQs iToos entenda raconter que Gostaye, tirnnt un cordon, leva un rideau der- 
n^ lequel se trooTait Louis XVIII en pei sonne. Nul document sérieux, à notre con- 
», ne ecmtime cette singolicre anecdote. 



150 REYUB DES DEUX MONDES. 

nettement refusé, et qu'il a dit comme François 1" : Nous avons tout perdu, 
fors l'honneur! — Celait la devise du roi chevalier. — Je sais ce qu'est h 
roi; il mérite d'être connu pour ses grandes et helles qualités... En cas dtu 
changement de gouvernement, que deviendrez-vous, maréchal? — Je moar» 
rai honorablement, sire, les armes à la main. Soldat, je suis à tout moment 
exposé à la mort. La question n'est donc pas de mourir un peu plus tarâ^ 
mais de bien mourir. — Cela dépend un peu de la destinée; ce qui n'ai 
dépend pas, c'est ce bonheur qui consiste dans le calme de l'âme, dans k 
bon témoignage de la conscience; voilà celui que Bonaparte n'aura jamaift 
11 pouvait, s'il avait rendu la couronne à son roi, s'assurer une gloire te* 
mortelle; peut-être aura-t-il encore des succès passagers, de la céiéluité 
parmi les hommes : il n'aura pas le repos de la conscience. — Mai« son 
génie, ses grandes qualités, ses exploits immortels, est-il un seul BourlMiB 
qui les égale? — Il y a des circonstances favorables, il ne s'agit que de hkm 
savoir en profiter. —Peut-être bien. —Et la mort du duc d'Enghien? queUi 
monstruosité ! — J'étais a'ors à Constantinople et ne puis pas l'expliquer. 

— Et quelle suite d'illégalités et de crimes que toute cette révolution firaii- 
çaise! — Sire, j'appartiens à la révolution; elle s'est faite par la volonté dtt 
peuple. — Non, ce n'est pas le peuple français, c'est votre populace qui t^ 
faite. On voit bien aujourd'hui ce que valent ces révolutions des rues, q«i 
veulent abaisser tout ce qui est élevé en imposant partout leur niveau*.. 
Ces principes-là sont déjà abandonnés, vous en êtes une preuve, maréchaL 

— Si votre majesté eût été à la place de Louis XVI, la révolution n'eût Jamaii 
eu lieu... » 

Cette dernière phrase du maréchal était-elle une réponse flatteuaa 
ou ironique, ou bien le maréchal s*était-il vraiment laissé séduiref 
Il est difficile de le décider. Ce qui parait certain, c'est que le roi de 
Suède crut avoir fait une conquête, car il fit, quelque temps après, 
publier cette conversation (1), et un peu plus tard Napoléon mécon- 
tent disgracia le maréchal. On sait quelles furent les vicissitudes de 
ses dernières années et sa mort cruelle en 1815. Peut-être fut-îl de 
ceux que les réactions dans tous les cas doivent atteindre. 

Au moment où la paix de Tilsitt terminait les hostilités de la 
France avec la Russie et la Prusse, quand Napoléon avait devant 
Stralsund ou sur les frontières de la.Poméranie une armée nombreuat 
et inoccupée, Gustave IV dénonce l'armistice de Schlatkow; il feint 
de ne pas savoir que ses alliés l'abandonnent, il envoie des lettres i 
Frédéric-Guillaume, à Alexandre, à Louis XVIIl, pour leur proposer 
un nouveau plan d'attaque; il veut ramener en triomphe Louis XYIlf 
à Paris; lui-même, sans attendre de réponses, il veut commencer 
par délivrer Stralsund : ce sera le premier pas de sa course. On lui 
amène en grande pompe son cheval de bataille; le capitaine Tede, 
une espèce de fou allemand qu'il avait à son service, charge grave- 

(f ) Elle parut à'àbotà dans le journal intitalé : Inrikes Tidningar, il ao&l iSOT. 



U MOBD SGANDINATE DAHS LA QUESTION D* ORIENT. 151 

■otdeoi énormes pistolets qui avaient appartenu à Charles XII; 

Gosbre les reçoit avec majesté, puis, toutes les tètes découvertes, a 

fnm me harangue émouvante qu'il tei-mine par le souhait 

I Agissez beureax pour pouvoir, à l'aide de ces armes redouta- 

IHfbcernne balle dans la tète de son ennemi, d On marche au 

eak Dès la première attaque, l'armée suédoise est battue. Ga»- 

JKjiropose une nouvelle trêve au maréchal; mais Brune renvoie le 

frioKotaire en disant que, « pour qui prétend imiter Charles XII, 

ifAmfevL trop tôt de demander une trêve avant que la guerre 

l'Éduré au moins quelques heures. » Puis, dès que le feu recom- 

■oœ, Gustave est le premier à donner des éperons à son cheval; il 

BDtre au grand galop dans l'intérieur de la forteresse. — Il était 

Meotqae la place ne pouvait résister aux Français, qu'il fallait à 

Wprii éviter les horreurs d'un assaut, et sauver, s'il était pos- 

dile,rannée suédoise; mais Gustave, ne voulant rien entendre, ne 

ifocapaitqu'à rédiger et à écrire lui-même des appels à la déser- 

(ttqa'il ordonnait de répandre dans les rangs de l'ennemi. Il fallut 

fie ses généraux prissent quelque parti, sous leur responsabilité et 

ii!gré lui-même. L.'un d'eux, le baron Essen, eut dans le camp sué- 

iKSQoe entrevue avec le général Beille, qui assistait ou surveillait 

kniréchal Brune. Le général ne dissimula pas que les possessions 

ikinandes du roi de Suéde étaient fort menacées, mais il ajouta 

îi'il répugnait à T empereur d'être obligé de combattre les Suédois 

poorles fautes et l'obstination de Gustave. — Quand on rapporta à 

feUveces paroles » sa colère éclata : « Je vous ordonne d'arrêter 

«général, dit-il au baron Essen; je verrai après ce que j'en devrai 

tûti. Uinsolent! séparer mes intérêts de ceux de mes sujets! Je 

vous ordonne de T arrêter. — Que votre majesté se rappelle, répon- 

& Essen, qu'il est venu en parlementaire, sous la protection du 

iroiides gens et de notre honneur. Votre majesté n'a pas le droit 

fc disposer de lui. — Je vous ordonne de l'arrêter immédiatement. 

•Src, cela est impossible. — Quoi! refusez-vous de m' obéir? — 

Sre, jene consentirai jamais à me charger d'une action déshono- 

nnte et injuste » et je ferai tout au monde pour empêcher votre 

»jeslé d'en ordonner une pareille. » Déjà Essen tirait son épée 

poor la rendre au roi; celui-ci finit par céder. Reille put se retirer 

ftrement; mais Essen fut, dès le lendemain, renvoyé dans l'île de 

ïfigen. — Finalement, voici l'expédient qu'on trouva pour sauver 

TiriDée et la population de Stralsund : l'armée, ])endant la nuit, se 

^ïasporta secrètement à Rûgen; le roi lui-même, seul avec son secré- 

^Welterstedt, fit la traversée dans un petit bateau. 11 était fort 

*'«ttu.Ce qui le consolait dans cette disgrâce, c'est que Charles XIl 

t^ait quitté Stralsund en mtme équipage; il remarquait seulement, 



152 BEYUE DES DEUX MONDES. 

et cela au départ, que le secrétaire de Charles XII avait été tué au 
milieu de cette courte expédition. 

Pendant que s'opérait le transport des troupes, s^tns encombre et 
avec beaucoup d'ordre, et quand la forteresse n'était pas encore 
entièrement évacuée, tout à coup survient un ordre royal d'arrêter 
toutes les opérations; deux heures après, un autre message ordonne 
de les reprendre et de les pousser vigoureusement. Lorsque, le 
lendemain, le général Wrede interrogea Gustave à ce sujet, le uà 
répondit, après l'avoir regardé d'un air mystérieux : « Écoutez-moi, 
vous avez ma confiance... Voyez-vous, dit-il en montrant au géné- 
ral l'ongle de son pouce, voyez-vous ici cette petite tache blanche? 
— Oui, sire. — Aussi longtemps que cette tache conserve sa blan- 
cheur, le bonheur doit me sourire; quand elle pâlit, cela signiGe 
malheur. Comme je remarquai hier au soir que son éclat s'altéraitf 
je fis interrompre le mouvement des troupes; je l'ai fait reprendre 
quand elle eut retrouvé sa blancheur ordinaire, et vous voyez que 
tout nous a réussi. » 

Mais ce n'était pas assez de sauver la garnison de Stralsund; les 
Français, entrés dans cette place le 20 août, menaçaient déjà de 
faire une descente dans l'ile de Rûgen, et Gustave s'obstinait plus 
opiniâtrement que jamais à ne point traiter. « Rien ne saurait m*y 
engager, écrivait-il alors même au duc de Brunswick-Oels; ce serait 
signer mon malheur dans ce monde et ma damnation dans l'autre. » 
Heureusement Gustave, mal soutenu par un tempérament faible et 
valétudinaire contre les réactions de son irritation habituelle et de sa 
fiévreuse activité, tomba malade et se trouva incapable d'exercer le 
commandement. Il fallait, dans les circonstances qui menaçaient déjà 
si gravement la Suède et en présence d'un roi presque insensé, qud- 
ques hommes assez dévoués à leur pays pour assumer sur leur tète une 
responsabilité redoutable. Le général ToU, qui raccompagnait dans 
Rûgen, montra cette résolution et ce dévouement. Voici la cuiieuse 
scène qui se passa au quartier-général de Gustave le 6 septembre 
1807. Le roi malade était étendu sur un sopha; Essen, Toll et Wet- 
terstedt, le secrétaire dû cabinet, se trouvaient réunis autour de lui 
pour délibérer sur la marche des affaires. Après quelques détails in- 
différens, Toll parla des dangers qu'oifrait une invasion prochaine 
des Français dans l'île. Il fallait, disait-il, aviser au plus vite aux 
moyens de traiter avec eux, pour que tout au moins la Suède ne 
perdit pas, dans l'extrémité où elle était déjà réduite, l'aruée qui 
avait défendu Stralsund, et qui devait préserver la Scanie. Il deman- 
dait que le roi lui donnât à cet effet des pleins pouvoirs. Gustave lui 
ordonna de rédiger ses argumens, puis, après une longue hésitation 
et non sans une visible répugnance, il écrivit au bas ces ligues : « Bf^ 



LE NORD SCANDINAVE DANS LA QUESTION d'oRIENT. 15S 

WBèquence des raisons exposées ci-dessus par le général baron Toll, 

Ukgéfléral est chargé de prendre les mesures nécessaires pour 

suf^er Tbonneur et la sûreté de Tarmée. n Le roi avait omis de 

ijper. Toll lui tendit le papier pour qu'il y ajoutât sa signature; 

«sfiastave, égaré par la colère, lui arracha le plein-pouvoir, le 

fnéaavec emportement et le jeta loin de lui sans répondre ni 

iper. Toll le ramassa, et, le donnant au secrétaire : « Écrivez, 

BQieiear, lui dit-il, que le roi m'a donné ce plein-pouvoir, mais 

p a majesté est ma'ade et n'a pu signer... » Et pendant que le 

Kcréuire obéissait courageusement, Toll, marchant à grands pas 

àosb chambre, se parlait à lui-mèms : « La signature est indiffé- 

Rote après tout; à la rigueur, je n'ai pas besoin de ce papier, car à 

rkeore du danger l'homme courageux ne craint pas d'exposer sa 

tks.» Puis, s* arrêtant tout à coup, et se tournant vers le roi : « Sire, 

jeMTOus demande qu'une chose, c'est de presser votre départ aus- 

stétque les vaisseaux de Garlscrona seront arrivés. » Le malheureux 

ni. à qui son humiliation ôtait la parole, lui fit brusquement signe 

des'tti aller. Toll prit le plein-pouvoir et sortit sans même femner la 

porte; de l'autre chambre, il dit à haute voix, en se retournant vers 

finstave : « Évidemment sa majesté n'est pas en état de prendre une 

risolutioD; n et au baron Essen : « A partir de ce moment, je ne con- 

nisplus aucun pouvoir au-dessus de moi, si ce n'est Dieu et ma con- 

»eoce. n Le même jour, on conduisit Gustave à un petit port voisin, 

OD le descendit, enveloppé d'un grand manteau, dans une barque, et 

UK frégate le conduisit en Suède. 

On comprendra facilement qu un pareil concours de circonstances 

eicepiionnelles et bizarres dut exciter des rumeurs de toute sorte, 

soit dans r armée suédoise, soit dans l'armée ennemie. Des bruits 

fc maladie et même de mort du roi, de révolte parmi ses généraux 

et d'abdication forcée, se répandirent dans les deux camps. Toll se 

garda bien de les démentir, il chargea au contraire ses espions de 

te faire circuler parmi les Français. Bientôt ceux-ci furent convain- 

€QS({u*une révolution militaire avait éclaté dans Rûgen, et que le 

Qoaveaa gouvernement se montrerait moins opposé au système poli- 

tiqae de l'empereur. Le terrain était ainsi préparé, quand le général 

Toll demanda au maréchal Brune une entrevue à Stralsund. Il s'y 

rendit avec quelcpies aides de camp à qui il avait recommandé de ne 

point parler du roi, de se montrer incertains de l'état de sa santé, 

fc paraître même ignorer où il se trouvait, de ne s'exprimer enfin 

fK très vaguement sur les dispositions de l'armée, sur Tétat de la 

Itfoison de Rûgen, et en général sur tout ce qui concernait la guerre. 

Toll était cependant attendu des Français à Stralsund avec une vive 

înpatieQce; on lui servit, ainsi qu'à ses aides de camp, un brillant dé- 



ibh BEVUE DES DEUX MONDES. 

jeûner, mais dont la délicatesse et les bons vins ne purent vaincre la 
flegme suédois. Après le repas, ToU proposa une convention militaim 
qui serait signée du maréchal Brune et de lui. a Pourquoi ne pài 
conclure, dit le maréchal, un traité formel entre nos deux sou¥6> 
raîns, et pourquoi ne serait-il question que d'une convention ouli- 
taire? — C'est que, dit ToU avec un visage expressif et une v<MX 
grave, de manière à donner du poids à ses paroles, il ne faut pas» 
pour certaines raisons, que le nom du roi de Suède se trouve dans 
cet acte; d'ailleurs sa ratification ne serait pas nécessaire en ce ma* 
ment. )> Ces pcaroles énigmatiques semblaient trop bien confirmer les 
soupçons qu'on avait. Après quelques momens d'embarras, Reille se 
prononça le premier en faveur de la proposition. U pensait, ainai 
que le maréchal, que la politique suédoise allait se séparer de celle 
de l'Angleterre, qu'il fallait donc épargner l'armée de Rugen, afin 
qu'elle retournât au plus vite en Scanie pour protéger cette province 
contre une attaque vraisemblable des Anglais, postés en Seeland. La 
convention fut conclue selon les termes que Toll avait proposés, et 
l'armée suédoise, à sa grande surprise, et bien qu'entièrement vain- 
cue, eut la liberté de retourner en Suède avec ses armes, ses muni- 
tions, ses bagages, et sans avoir perdu un seul homme. Toll se con- 
tint jusqu'au bout malgré sa joie. Seulement, lorsqu'il quittait Stral- 
sund et qu'il passait avec son état-major entre les derniers ouvrages 
de la forteresse, il ne put retenir, en savourant une prise de tabac, 
ces trois petits mots : «Eh! c'est faiti lo! del lyckades, » Ce fut tout 
ce que son entourage sut par lui. — Avant la fin du mois, l'armée 
suédoise, plus de dix mille hommes, était heureusement débarquée 
sur la côte de Suède. 

Gustave était-il devenu plus sage au milieu de telles extrémités? 
Non. Pendant ce même mois de septembre, il avait reçu à Carlscrona 
une nouvelle visite de Louis XVlII et du duc d'Angoulême, et s'il ne 
leur avait pas renouvelé, malade et humilié qu'il était, ses offres ré- 
centes de mettre son bataillon d'émigrés au service du roi de France» 
de le faire couronner dans la cathédrale de Wismar ou de Greifsr- 
wald, et de le conduire ensuite triomphalement à Paris, il avait du 
moins encouragé Louis XVIII à préparer une descente en Vendée 
avec le secours de l'Angleterre; lui-même, d'accord avec cette puis- 
sance, il rêvait encore d'aller occuper l'île de Seeland, et de ne la 
rendre qu'en échange de la Poméranie pour la Suède et du Hanovre 
pour ses alliés. Les Anglais lui oflraient de leur côté, pour l'engager 
plus avant dans ce projet, de lui abandonner Surinam ou quelque 
autre colonie. U cédait à ces excitations avec un facile entraînement, 
et le jour où lord Cathcart et l'amiral Garobier enlevaient la flotte 
danoise, — témoin de cette violence, du quai de Hdsingborg, où 3 



U HORD SCANDINAVE SAIIS LA QUESTION D*ORIENT. Ib5 

état, Gustave se trouvait très honoré du salut que lui décernait l'ar- 
ftene anglaise. U n* était pas possible d'être plus provoquant envers 
hhnceoQ ses alliés, plus extravagant dans sa haine personnelle 
eoil^e!^x>léon (on assure qu'il avait réceimnent juré de ne jamais 
tnîieravec la bête, et qu'il avait sanctionné cet engagement au pied 
èfaotel, eu recevant la communion); il n'était pas possible sur- 
M de se montrer plus oublieux des intérêts de tout un peuple 
Iné pu- le hasard de la légitimité et le vice de l'absolutisme à ce fou 
vbde. 

S Gustave se croyait en conscience obligé de combattre Napoléon 
waigré les dangers d'une pareille lutte, au moins devait-il essayer 
delà rendre moins inégale en resserrant son alliance avecl'Angle- 
lerre ou avec la Russie; tout au contraire sa conduite envers l'une 
etFaatre de ces deux puissances fut sans cesse capricieuse, et il 
mbla surtout prendre à tâche d'irriter et de pousser à bout le ca- 
imclde Saint-Pétersbourg. De ce côté, en présence d* ambitieux pro- 
jelset de menées perfides, non-seulement ses fautes, mais ses bonnes 
qnaDtés, sa loyauté, sa simplicité de cœur, ses scrupules de con- 
science, contribuèrent à l'aveugler et à le précipiter avec la Suède 
daos les pièges qu'on lui tendait. 

La politique avait rétabli entre Paul P' et Gustave une confiance 
foe le souvenir de leurs premières relations personnelles semblait 
de\oir leur interdire. Au commencement de Tannée 1800, au mo- 
ment où le roi de Suède était inquiété à l'intérieur par les attaques 
it ropposition à la diète de Norrkœping, Paul 1" fit mander un 
jour le ministre de Suède, le baron général Sledingk : a On vient de 
ne rapporter, dît-il, qu'il règne en Finlande une certaine «agitation 
des esprits, et que les discussions de la diète n'y manqueront pas 
fécbos. Mon dévouement pour le roi votre maître et tout aussi bien 
Fintérêt de ma propre sécurité exigent que je prête une grande at- 
tention à tous les mouvemens qui pourraient se manifester dans cette 
province. On pourrait bien vous donner de graves sujets d'inquiétude 
de ce côté-ci du golfe pendant que le roi serait occupé de la diète, et 
qoc Fétat de la mer empêcherait les communications; aussi ai-je pris 
mon parti. Une armée est prête; je vous la donne et je la mets sous 
îotre commandement. Au moindre mouvement, et sans même avoir 
besoin de m'en prévenir, mettez-vous à la tête de ces troupes. Mon 
fls Constantin en aura le commandement nominal, mais il n'exécu- 
tera que vos ordres, et sa présence vous sera un gage de ma loyauté 
et de mon désintéressement... Il est là-haut, dans mon cabinet; je 
fiens de lui dicter à ce propos un plan d'opérations que je veux vous 
tomiettre... Vous acceptez ma proposition, n'est-ce pas?» — On 
comprend rembarras du diplomate, pris au dépourvu. Le tsar était 



156 BETUE EES DEUX MONDES. 

pressant, il semblait presque ému; il protestait de son zèle pour le» 
intérêts du roi de Suède, il prenait les mains de Stedingk, raccablail 
d*amitiés. « Le roi nous a donné, aux miens et à moi, bien des sujets 
de chagrin, disait-il, mais je n*y veux plus penser : nous autres 8<mh 
yerains, nous ne pouvons pas suivre les mouvemens de nos cœurs; 
il faut bien obéir à la raison d*état... » 

L'arrivée du grand-duc Constantin interrompît ces dernières coo- 
fidences; mais, au lieu de mettre Cm aux perplexités de Stediogk, 
elle ne faisait que bâter le moment décisif. Sur l'ordre de son pèrCt 
le jeune prince donna lecture du curieux document que voici : 

Plan dressé par sa majesté impériale en vue d'étouffer avec une armée 
russe toute révolte qui surviendrait en Finlande contre le goucernemeiU 
de sa majesté suédoise, 

« Sa majesté propose les mesures suivantes à prendre aussitôt que la nou- 
velle d'un pareil mouvement arriverait : entrer en Finlande iMir trois iioints, 
par la grande roule qui traverse Abborfors, par la route qui va par Memel à 
Helsingfors, par celle qui conduit par Mendouhari à Tavastehus; s'emparer de 
quelques positions importantes; laisser à droite, vers Neickler, un corps d'ob- 
servation. Sa majesté désire que le ministre de Suède, baron Stedingk, ae» 
compagne l'armée, afin que sa majesté suédoise ait une garantie de notre 
loyauté. Sa majesté impériale occupera les positions que l'armée aura choi- 
sies jusqu'à ce que les troupes suédoises viennent relever les siennes^ qui ws 
retireront alors. 

« Fait à Saint-Pétersbonrg, le S mars iSOO. 

a Paul. » 

La lecture achevée dans le plus profond silence, le tsar signa ce 
papier, puis présenta la plume à Stedingk. Après une hésitation 
visible et sur les instances réitérées de son interlocuteur, le bSLUm 
accepta et mit au bas ces lignes : 

« Reconnaissant dans toute son étendue la magnanimité de Toffre que sa 
majesté impériale a daigné me faire pour le roi mon maître afin de sauve- 
garder la sécurité de la Finlande, je déclare, au nom du roi, que j'approuve 
le plan qui m'a été communiqué par sa majesté impériale, et je concourrai 
à son exécution complète, dans le cas où une insurrection survenue en Fin- 
lande menacerait dans cette province l'autorité de sa majesté le roi de 
Suède. 

« Fait à Saint-Pétersbourg, le 3 mars 1800. 

« Baron Stedingk. » 

Ce n'était pas tout, et le malheureux ambassadeur n'en avait paa 
fini avec son i*edoutable protecteur. Paul, quelques jours après* 
l'invita à toucher au nom du roi de Suède, sous la dénomination 
de premier subside, une somme importante à titre de fonds secjreta 






IS nORJD SGANDIIfAYE DANS LA QUESTION d'oBTENT. 167 

I i gouverner la diète turbulente de Norrkœping. — La pro- 
I devenait cette fois trop évidemment une menace: le diplo- 
■ttinédois s*en défendit, non sans mettre en avant divers pré- 



flot vrai que Paul I*' se livrait tout entier et sans feinte à ses 
û(His du moment. Nous ne voudrions pas aflirmer qu*il fût de 
foi en proposant au roi de Suède Tappui de ses finances 
Hdeses armées, mais ne semble-t-il pas qu*il fût alors, à son insu 
feol-ètre, Forgane de cette politique russe que nous avons vue pré- 
aecopée sans cesse d'intervenir dans les affaires intérieures de la 
Suéde, et d'attirer à soi la Finlande? Les causes de dissensions in- 
fesùoesqui avaient troublé le règne de Gustave 111 n'avaient pas dis- 
pun sous son faible et malheureux fils; elles avaient grandi au con- 
traire, et la prévision, devenue presque générale, des malheurs qui 
aenaçaient la patrie avait concouru à les développer. La Finlande 
CB particulier pressentait évidemment ces malheurs ; la noblesse y 
■éditait des entreprises factieuses, et ce n'était pas la première fois 
fK de folles idées d'indépendance s'agitaient dans cette province. 
Fhal 1* pouvait, à la vérité, craindre ce turbulent voisinage; mais 
le plus sûr est évidemment que la Russie voulait en profiter, et il faut 
fBcoonaltre d'ailleurs que, pour les Suédois, son excès d'amitié devait 
Ken paraître, à peu de chose près, aussi redoutable que ses hos- 
tilités ouvertes. Gustave réduit à ne pouvoir conserver la Finlande 
qu'à l'aide des baïonnettes russes et le tsar traçant déjà sur la 
carte par quels chemins il fallait envahir et par quels postes occu- 
per cette province, c'étaient là de terribles présages pour un prochain 
ireoir. 

Au milieu de tant d'écueils, la conduite de Gustave, nous l'avons 
dit, fut un modèle d'inconséquence et d'inhabileté. En 1801, quand 
Piol I" se fait le chef de la neutrali:é du Nord, il se joint à cette 
figue, mais ne fortîfle pas la rive suédoise du Sund, que la flotte an- 
gbise va traverser aisément; il laisse bombarder Copenhague. En 
1807, quand Alexandre, son beau-frère, l'invite à relever ce même 
éfipeau de la neutralité armée et à fermer pour sa part la Baltique, il 
«joint à l'Angleterre et rejette avec indignation les offres qui lui sont 
fiâtes. Son idée fixe, sa haine personnelle contre Napoléon, explique à 
eDe seule toutes ces fautes. C'était le moment où l'enapereur, obsédé 
par les intrigues de ce petit roi qu'il méprisait, avait enfin, pour écra- 
ier cette résistance, abandonné la Suède à l'avidité de la Russie; on 
connaît les fameux articles secrets du traité de Tilsitt; cette menace 
ne servit pas à désarmer Gustave, mais au contraire à exciter sa co- 
lire et son obstination. Pendant la nuit du 30 novembre au 1*' dé- 
caiii>rel807, une dépêche de Stedingk lui apprit qu'il était question 



168 BETUE DES DEOX MONDES. 

autour du tsar d'un partage prochain de la Suède entre la Russie elle 
Danemark, et que le ministre de France à Saint-Pétersbourg en par- 
lait comme d*une entreprise fort prochaine, qui ne soufTrirait pas de 
difficultés. Il fit mander aussitôt le général ToU, qui le trouva mar* 
chant à grands pas dans sa chambre, le visage bouleversé, en proie 
à des mouvemens convulsifs, mais exprimant la colèi'e plutôt que la 
douleur. « Que l'empereur Alexandre fut faible de caractère, s écriar . 
tril aussitôt d'une voix qu'il contenait à peine, et qu'il fut d'asses 
mauvaise foi , je le sav^iis; mais que la crainte ou la cupidité pût Iiû 
faire accepter le déshonneur, je ne Taurais jamais cru. Lisez cette dé- 
pêche. Bonaparte veut faire marcher une aimée russe en Finlande, 
et son ambassadeur dit tout haut que mon règne est fini, et que la 
Suède doit être efiacée de la carte !... Et Tinstrument de ces décrets, 
ce sera l'empereur, mon parent, mon beau-frère! Il laisse dire de 
pareilles infamies dans sa capitale!... Voyez, lisez. » 

Tout cela n'était que trop vrai. Savary, notre ministre, parlait en 
maître à Saint-Pétersbourg, et Alexandre l'écoutait. Alexandre était 
heureux d'avoir sauvé le roi de Prusse et lui-même; il croyait qu'il 
fallait céder au torrent et attendre des temps meilleurs; il avait d'ail- 
leurs bien des fois représenté au roi de Suède quel danger le menar 
çait, et, rengageant à traiter, il traitait lui-même. Quant aux forces 
réunies sur la frontière de Finlande, et qui inquiétaient Stedingk : 
« Rassurez-vous, disait Alexandre, ce n'est qu'une mesure de pré- 
caution contre une attaque des Anglais, que nous devons redouter. 
Vous n'êtes pas en état de vous défendre en pareil cas; ils s'empare- 
raient de votre flottille, et je m'en trouverais fort mal... Écrivez bien 
au roi, répéta-t-il, que le danger ne Aient pas de mon côté. Dieu 
m'est témoin que je ne désire pas un seul village dans les états de 
votre maître. Le danger vous viendra du côté de la Norvège et de la 
Scanie; c'est là que vous devrez veiller. » Ces paroles, qui rappel- 
lent le beau dévouement de Paul I*' envers la Suède, ne pouvaient 
satisfaire Stedingk, ni, avouons-le, aucun esprit prévoyant, a Sire, 
dit-il au tsar, le péril est plus grand qu'on ne peut croire. Je sais 
que M. de Caulaincourt a prédit à la Suède non-seulement la guerre 

extérieure, mais encore une révolution intestine » A ce mot de 

révolution, Alexandre laissa éclater sa mauvaise humeur : « Ahl 
s'écria-t-il, ce M. de Caulaincourt !... Croyez-moi, monsieur, si le roi 
de Suède était menacé d'une révolution, j'irais moi-même à son se- 
cours... — Et pourtant, sire, reprit l'ambassadeur, vous vous unis- 
sez à ses ennemis et vous travaillez à notre perte. Pour l'amour de 
Dieu, pendant qu'il en est temps encore, sauvez-nous, sire, et sao- 
irez-vous vous-même ! » L'empereur était visiblement embarrané» 
« Le salut ne peut venir que de votre roi, dit-il; qu'il se soumette, 



tS NOBD SCANDUAYE DAKS LA QUESTION D'ORlEIfT. 159 

fiH s'onisse à moi, qu'il subisse la loi de la nécessité, au moins 
fnr quelque temps, et tout sera sauvé... J'ai 200,000 Français sur 
■ifrootiëres, et je D*ai que 100,000 hommes pour leur tenir tête, 
-lus votre majesté, dit Stedingk, peut refuser d'attaquer la Suède 
•Adirant que cela est contre son honneur et sa conscience; Bonar 
ptît œ gardera bien de le trouver mauvais. Voyez la conduite de 

TMicbe — L'Autriche, interrompit brusquement Alexandre, 

iAk Bonaparte, et n'a d'autres volontés que les siennes; j'en ai les 
(RBies eo mains; l'Autriche est d'une soumission sans exemple... » 
Stodîogk terminait ainsi sa dépèche au roi de Suède : a Je ne puis 
fannukr que je n'ai rien gagné sur le point principal. Le mal est 
■nreioède. L'empereur Alexandre est attiré comme par une pui»- 
mot irrésistible vers un abîme qui menace d'engloutir d'abord la 
Siède. Ses intentions ne sont peut-être pas mauvaises, mais il est 
IdkiDeiit dominé par la terreur des Français, qu'il n'ose rien contre 
en. Ses ministres et les grands de son empire sont courbés sous la 
aèm crainte, et la haine profonde du comte Bomanzof pour l' An- 
fielerre lui fait penser qu'il ne restera au pouvoir qu'en se jetant 
km les bras de la France. » 

Cette curieuse conversation entre Alexandre et Stedingk avait liea 
k 16 février 1808, et l'invasion de la Finlande par l'armée russe est 
èiMâe ce mois. Alexandre pouvait41 être de bonne foi lorsqu'il 
potestait de son dévouement envers Gustave IV, dont il allait en- 
fihir le territoire quelques jours après? M. Thiers pense qu'il n'y a 
pis de raison d'en douter. 11 croit qu'Alexandre ne désirait pas alors 
Ci ne désira jamais la conquête de la Finlande, qu'il ne s'y déter- 
■ua qae sur les instances de Napoléon voulant forcer par tous les 
BOfos le roi de Suède à fermer le Sund aux Anglais, et dans l'es- 
pur d'obtenir du maître de l'Europe la possession bien plus impor- 
taote à son gré de la Moldavie et de la Valachie. — D'une part, nous 
i»oos que les assertions de l'illustre historien du consulat et de. 
fcaipire reposent sur de graves et précieux documens, sur un grand 
Rspect de la vérité historique et sur un jugement d'une rare sûreté; 
'autre part, il en coûte à qui respecte les hommes de paraître em- 
pressé à saisir les premières apparences du mensonge et de l'insigne 
mauvaise foi, et de les rencontrer justement parmi ceux qui sont 
phcés à la tète de leurs semblables; mais il s'agit enfin d'un épi- 
sode mal connu de nos annales contemporaines, dont nous subissons 
iojoQrd'hui les conséquences, dont l'intelligence importe peut-être à 
la direction de la lutte dans laquelle notre pays et l'Europe sontenga- 
ib et certainement à la moralité de l'histohv. — Il est vrai que la 
capagne de Finlande ne fut point populaire à Saint-Pétersbourg» 
■lis par cet unique motif qu'elle était la conséquence d'une alliance 



160 REVUE DES DEUX MONDES. 

ditestée avec la France. Il se peut bien qu'Alexandre se soit irrité au 
présage de raouvemens révolutionnaires qu'on lui représentait comme 
suscités par Napoléon dans un pays si voisin de ses états et placé 
jusqu'alors sous son influence; mais pouvait-il être entièrement de 
bDnne foi lorsqu'il affirmait en février 1808 que le péril ne viendrait 
jamais de son côté? Avait-il donc renoncé aux projets que lui avaient 
légués tous ses prédécesseurs, depuis Pierre le Grand (car Pierre - 
avait lui-même essayé le premier cette conquête, et, en établissant 
81 capitale sur les bords de la Baltique, il avait évidemment désigné 
cette mer à la domination de la Russie)? Alexandre avait certaine* 
msnt accueilli les espérances que Napoléon venait de lui suggérer; 
eh bien 1 que ne déclarait-il au roi de Suède, pour le forcer à traiter^ 
les conventions de Tilsitt? Peut-être eût-il ainsi vaincu l'entêtemMt 
de son beau-frère et luieât-il épargné beaucoup de maux; dans le cas 
contraire, il ne compromettait pas sa conquête. Dira-t-on que, forcé 
par Napoléon d'envahir la Finlande, il voulait seulement l'occuper 
pour forcer Gustave à se soumettre? Mais aussitôt que ses années 
ont franchi la frontière, le voilà qui déclare la Finlande réunie poor 
toujours à l'empire russe. Comment pouvait-il redouter, ainsi qn*il 
le dit, une invasion anglaise en Finlande au mois de février? Il 
savait bien que la glace préserverait pendant tout l'hiver cette pro- 
vince d'un tel danger, il savait aussi que l'hiver la priverait des 
secours de la Suède, et c'est au milieu de cette mauvaise saison qu*U 
l'a attaquée; il y a fait entrer ses troupes le 20 février 1808, sans 
déclaration de guerre; apparemment ses préparatifs étaient faits 
d'avance, tout au moins depuis un ou deux mois. <( La proposition 
qu'il fit à Gustave IV, dit le baron Ehrenheim, ne fut qu'un prétexte 
pour dissimuler la trame ourdie contre nous. Dès la fin de 1807, un 
oiTicier russe avait déjà parcouru la frontière, des troupes avaient été 
réunies, et des magasins établis et approvisionnés (1). » L'auteur 
d'une histoire estimée de la Guerre de Finlande, Gust. Montgomery, 
assure qu'à la fin de décembre le manifeste russe invitant les Fin- 
landais à la révolte était déjà imprimé, l'occupation et la réunion de 
la Finlande déjà résolues. Stedingk enfin, ministre de Suède à Saint- 
Pétersbourg, avait écrit dès le 7 décembre que l'attaque aurait lira, 
comme il arriva en effet, sur trois points différens; sa dépêche dn 
23 janvier donnait le plan de campagne. Et cependant le 2 février 
le ministre des affaires étrangères à Saint-Pétersbourg, le comte Ro- 
manzof, assurait encore au baron Stedingk que l'empereur n'avût 

(1) Voyez Texamen critique da Précis de la Guerr$ de Finlande, du général Suchteloi, 
par le bai on Ehrenheim, dans le Medborg, MUitar-Tidning de 1828^ n« IS. Voyes ami 
rfntrodurtion de Touvrage de G. Montgomeiy sur la Guerre de Finlande y 2 yol. in-8*> 
1842 (en suédois). 



U KOID SCANDINAVE DANS LA QUESTION D* ORIENT. 16l 

pis changé de dispositions, que la parole de sa majesté impériale 
a dwait être un gage sacré, qu'elle ne songeait à aucune hostilité 
ente? la Suède, et le 16 du même mois Tempereur lui-même 
pimit Dieu à téoioin de son désintéressement! 
hiàemment le gouvernement suédois a été joué indignement, ce 
fai l'excuse pas son aveugle confiance, mais ce qui accuse et con- 
diBie Alexandre et la Russie. Tout n'était pas perdu cependant, si 
kni montrait quelque sagesse en présence du danger : la suite 
de la guerre a fait voir que la Finlande pouvait se défendre elle- 
atee, pourvu qu'on la laissât faire, jusqu'à ce que les troupes sué- 
doises passent venir à son secours; mais Gustave, par ses bizarres 
iistractions, semblaprendre à tâche d'empêcher toute résistance, et 
pendant ce temps Svéaborg fut livrée à prix d'argent. Gustave dé- 
fait resserrer son allUïM avec l'Angleterre, la seule amie qui lui 
restit : il n'en fit rien; ori'h vit exiger du cabinet britannique des 
sahâîdes supérieurs aux précédens, et s'irriter étourdiment d'un re- 
fus. Le ministre d'Angleterre étant venu lui apporter cette réponse 
kit février 1808, le roi ^ntra dans un violent accès de rage; il se 
précipita droit sur le ministre. Celui-ci, persuadé qu'il voulait lui 
passer son épée au travers du corps, s'inclina et trouva la porte, 
Gustave, Fair sauvage et égaré, revint s'asseoir dans son cabinet et 
écrivit aussitôt un ordre d'embargo sur tous les navires anglais dans 
]e$ ports de Suède, une déclaration de guerre au cabinet de Lon- 
dres, etc. Il écrivit aussi dans son transport une lettre où il annonçait 
an roi de Danemark qu'il voulait s'unir à lui contre la Grande-Breta- 
gne; mais on vint lui apprendre que le Danemark lui-même songeait 
à envahir la Scanie. En effet Gustave, désespérant de pouvoir secou- 
rir en ce moment la Finlande, semblait avoir abandonné cette pro- 
râce, sauf sans doute à essayer de la reconquérir après la mauvaise 
saison, et il avait donné récemment l'ordre à une armée d'aller, en 
compensation, conquérir la Norvège. On comprend quelle avait dû être 
nrritation du cabinet de Copenhague, à qui cette province apparte- 
nait alors. Avant même que Gustave eût fait partir les lettres qu il 
fenait d'écrire, le 2A février au soir, on lui apporta quelques exem- 
plaires des proclamations que des ballons danois, lancés des côtes 
deSeelaod, avaient répandues en Scanie; on y engageait les paysans 
à se replacer sous la domination de Frédéric VI; on leur annonçait 
aoe invasion prochaine qui les délivrerait du joug suédois. Ehren- 
heim, président de la chancellerie, voulut profiter de cette conjonc- 
ture pour amener Gustave à traiter avec la Russie ou à se réconcilier 
avec l'Angleterre, afin de ne pas être seul contre tous ses ennemis; 
à peine fut-il écouté, a Je me battrai avec eux tous, répondit le roi 
en frappant du poing sur sa table, mais d'abord et surtout avec lesr 

TQU a. il 



162 , R£Yif^ DES DEUX MONDES. 

Anglais, parce qu'ils sont orgueilleux et impertinens; je les mettrai 
bien à la raison. On veut, en m'effrayant, me faire conclure la paix; 
mais je montrerai que je n'ai peur de personne,... pas même dei 
vous, monsieur le baron... » Et le roi fit un pas vers Éhrenheim ea 
lui mettant le poing sous le visage. « Je prie votre majesté, répondit 
tranquillecnent le conseiller, d'être convaincue que mon intentioa 
n'a jamais été de l'effrayer, mais seulement de remplir un devoir 
en lui montrant le danger auquel elle expose la nation, la famille 
royale et elle-même. — Je suis fatigué de tout cela, reprit le roi 
avec la même violence et en marchant à grands pas, je n'entends pai:^- 
1er que d'ennemis et de dangers; eh bien 1 je mourrai, mais je vem, 
mourir avec honneur...» Tout à coup il s'arrêta, et se tournant verat 
Ehrenheim : « Vous parlez toujours devant moi de la nation et da 
ses droits,... ehl que signifie votre nation à côté de mon honneur t 
Elle sera punie, cette nation, de sa conduite envers mon père... o 

Ehrenheim put seulement obtenir la révocation de l'embargo sur 
les navires anglais et l'acceptation des subsides sur le pied des an** 
nées précédentes. L'arrivée de la flotte britannique dans les Belt3 
empêcha seule probablement une invasion de l'armée franco-espar 
gnole qui était arrivée en Ilolstein dès le 1" mars. Dès le moift 
de mars enfin, le prince Christian d'Âugustenbourg était passé eg 
Norvège pour reprendre la défensive, et menaçait d'envahir luin 
même la Suède par le nord-ouest. Ajoutez les progrès rapides que 
faisaient les Russes en Finlande. Que Napoléon ait ou non donné 
ordre (1) à Beruadotte, qui se trouvait en Danemark avec 20,000: 
hommes, d'aller déposer Gustave et opérer le démembrement de la^ 
Suède entre le Danemark et la Russie, il n'en est pas moins certsûa 
qu'une pareille issue était imminente; la Suède, envahie à l'est pac 
les Russes, à l'ouest et au sud par les Danois et les Français, allais 
certainement périr sans la révolution du .13 mars 1809. 

IL 

L'obstination de Gustave à ne point traiter avec la France et 1» 
ressentiment que laissa dans les cœurs des Suédois la perte de b^ 
Finlande, voilà quelles ont été les causes extérieures de la révola^ 
tion de 1809. Il nous reste à voir comment fut amenée à rintérieuF 
et comment s'accomplit la journée du 13 mars. 

Les premières années du nouveau règne avaient paru, malgié 
quelques fautes, assez rassurantes pour l'avenir; naais xm avait ra» 

(1) Voyez l'ordre adreaoé w, prineo 4e PontaHCocro ea date da.Sft joar» 18C|»i,dmka 
Métnokei d^ CoxistaQ V 



£E NOBD SCANDINAVE DANS LA QOTSTION d'oRIENT. 16$ 

torque j au retour du voyage qu'avait fait Gustave en Russie, pendant 
ricT?r de 1800 à 1801, que le sentiment de sa royauté était devenu 
ckzlai une passion aveugle, un entêtement de despotisme; il s'était 
épris de Tapparente soumission d'une cour esclave dont on lui avait 
doim^le spectacle, et il n'avait pas prévu que, quelques mois après, 
hnl I" verrait se transformer en assassins grossiers des courtisans 
s dociles. Gustave eut certainement la pensée de modeler la Suède 
sur la Russie; il se conduisit en despote envers sa famille et son 
entourage; il se crut supérieur aux institutions de son pays, institua 
onc censure sévère proscrivant les livres et journaux français, puis 
les livres danois, puis tous ceux des puissances alliées à la France; 
D prétendît imposer même ses caprices et ses visions bizarres à tous 
«s snjets; il ordonna qu'on écrivît seulement « M. Neapoleon Buo- 
naparte » le nom du nouveau souverain de la France (1). 11 avait de 
grms motifs pour prescrire cette orthographe, qui seule reprodui- 
sait, suivant ses calculs, le nombre de la bête de l'Apocalypse, 666. 
Quant aux droits de la nation qu'il était appelé à gouverner, Gus- 
tave se rappelait avec défiance quels obstacles les diètes précédentes 
avaient opposés aux volontés de son père Gustave III, et le coup de 
pistolet d'Ankarstrom, sans cesse présent à son esprit, lui inspirait 
on éloignement invincible pour la noblesse suédoise. Il observait 
surtout avec dépit et colère quels progrès avaient faits en Suède les 
opinions libérales et même les principes républicains. 11 n'était pas 
QDe maxime de la révolution française, on peut presque dire pas un 
de ses excès, qui n'eût trouvé en Suède son écho. La jeune noblesse 
de-même n'avait pas résisté à cette influence, et plusieurs de ses 
membres, lors de la diète de Norrktrping, en 1800, s'étaient démis 
de leurs titres, de leurs fonctions et de leurs privilèges. Les univer- 
âtés avaient adopté les mêmes idées avec une incroyable ardeur. 
A l'psal, un club secret, appelé la Junte, affichait une démagogie 
cynique ; on y pérorait, on y chantait des couplets contre le despo- 
tisme et pour la liberté, et, ce qui était plus grave encore que toute 
cette débauche intellectuelle, on y professait ouvertement des doc- 
trines irréligieuses et immorales dont rougiraient aujourd'hui, dit un 
ferivuD suédois, ceux qui s'en faisaient alors les bruyans organes. 
U seconde université du royaume, celle de Lund, n'était pas restée 
CD arrière, car un de ses clubs avait un soir, à l'unanimité, déclaré 
•boli le prétendu dogme de l'existence de Dieu. La ville de Stock- 
Mffl était remplie de ces réunions démagogiques, où le buste de 

(i) Vapoléon répondit : « V^ qu'il fait mettre^ en avant de mon nom, je la ferai 
Wtfe à U suite du sien. » Et l'on prétend (je n'ai pas vérifié le fait), que le Moniteur 
te^ujoar: Gustave-Adolphe M., c'est-à-dire Gustave-Adolphe JUunck, sanglante 
^Boâoo aoK bruits répandus sur la nai^Saiice de Gustave IV. 



16& BETUE DES DEUX MONDES* 

l'assassin de Gustave III était rangé parmi ceux des bienfaiteurs de 
l'humanité. Bien que fermés par le gouvernement de Gustave IV, ces 
clubs, nés pendant sa minorité, s'étaient transformés en sociétés 
secrètes et avaient laissé dans les esprits de redoutables semences* 
Sans parler d'ailleurs de tels excès, les idées constitutionnelles et 
sagement libérales s'étaient répandues parmi toute la nation; non- 
seulement les esprits dans les villes n'étaient plus disposés à subir 
longtemps le despotisme, mais les habitans même des campagnes 
s'élevaient contre les privilèges et les redevances au nom de la jus^ 
tice mieux entendue, au nom de l'égalité. 

C'était en présence d'une nation ainsi disposée que Gustave IV 
déployait toutes les prétentions de la légitimité, et le spectacle de 
cet orgueil puéril, qui allait se briser contre d'invincibles obstacles» 
eût offert plus d'une fois un contraste voisin du grotesque, si les 
destinées de tout un pays n'y eussent été engagées. Qu'on se repré* 
sente l'étrange scène que dut offrir, au milieu des discussions ora- 
geuses de cette diète de Norrkœping qui se montra d'une si ardente 
opposition, la cérémonie du couronnement de Gustave IV avec ses 
formes symboliques et traditionnelles. C'était le 3 avril 1800; une 
pluie constante avait rendu plus sales encore que de coutume les 
rues de la petite ville et la maison de bois que seule on avait pu of&ir 
à sa majesté. Le cheval richement caparaçonné que montait le roi 
témoignant plus d'ardeur qu'il ne convenait, Gustave voulut le 
dompter; malheureusement il avait négligé d'avertir les chambel- 
lans qui tenaient par derrière son manteau royal, et ces deux digni- 
taires, en habit de gala, durent courir à grand' peine, dans une boue 
épaisse, deirière le cheval qui caracolait à droite et à gauche, afin 
de ne point lâcher le manteau, ce qui eût été une infraction à leur 
devoir, et de se maintenir bravement au poste que leur dignité leur 
assignait. De plus, en passant avec la procession devant une maison 
où son cavalier ordinaire faisait souvent visite, l'animal voulut s'y 
arrêter suivant son habitude, et Gustave, jugeant cette fois que la 
résistance de la bête serait énergique, descendit de cette monture 
pour se rendre à la petite et pauvre église de Norrkœping. La jour- 
née finit sans autre incident, mais elle laissa dans les esprits le 
souvenir d'une scène triviale, ou même , comme on le disait, d'un 
fâcheux présage. 

En quittant son royaume pendant près de deux années, Gustave 
laissa le champ libre à tous les ressentimens qu'avaient excités ses 
premières fautes, aux doctrines ennemies de sa légitimité et à tous 
les germes de désordre intérieur. On trouva un jour ces mots inscrits 
sur la porte du château à Stockholm : « grands et beaux apparte- 
mens à louer pour un temps indéfini. » En effet, on ne croyait plusi 



LE IIORD SCANDINAVE DAMS LA QUESTION d'oRIENT. 165 

10 retour de Gustave; on pensait qu'il consumerait sa vie, comme 
Qfiiies III, à courir d'imprudentes aventures. La France, qu'il atta- 
qua, n'avait cessé, malgré ses excès ou ses fautes, d'être admirée, 
(Tftne aimée des Suédois; Napoléon, contre lequel il osait s'élever, 
éoicdéjà pour eux le vainqueur de l'Europe, aux triomphes duquel 
ibeosseot voulu s'associer et prendre part. Â chaque pas dans cette 
inse histoire des règnes de Gustave IV et de Charles XIII, au mo- 
latoù ses rois l'entraînent contre nous, à l'heure même où Napo* 
liQD,daos régarement où le pousse sa rivalité ardente contre l'An- 
{jetore, jette la Finlande à la Russie et se montre tout prêt à la 
flcrilier elle-même, on verra la Suède manifester encore, en dépit de 
tns ses malheurs, sa haine pour la domination ou l'alliance de Saint- 
féter^urg et ses sympathies invincibles pour la France. Gustave- 
lààfhe n'avait donc pas seulement à vaincre la France et Napoléon; 
ilhû fallait d'abord vaincre ses propres sujets. 

Anot même la perte de la Finlande, alors que les Suédois n'eus- 
fleot pis cru possible de la part d'Alexandre une telle iniquité, la 
koBteose campagne de Poméranie avait déjà suffi pour éveiller dans 
Farinée entière un sentiment d'humiliation et de colère. Nous avons 
acoDté par quelle ruse le général ToU avait sauvé la garnison de 
Stnlsund ; nous aurions pu ajouter qu'il n'eut pas de peine à faire 
répandre le bruit que la couronne et la vie du roi avaient été mena- 
cées. De cette époque en effet datent les premiers complots ayant en 
me ce double dessein. Quelques officiers songèrent d'abord à se sai- 
âr du roi pendant la traversée d'Allemagne en Suède, pour l'en- 
voyer aux Indes. Son fils lui aurait succédé avec une régence. On ne 
le cacha pas d'un pareil projet au baron Essen, gouverneur général 
ai Poméranie. Quelques jours avant qu'il ne quittât l'armée par suite 
delaoïauyaise humeur du roi, les officiers s'en ouvrirent à lui. Essen 
les arrêta : « Sans doute, messieurs, leur dit-il, je suis, autant que 
TOUS Tètes, convaincu de la nécessité d'un changement dans l'état; 
nais le temps n*est pas encore arrivé, le roi est encore un saint aux 
yeox du peuple, qui ne connaît pas son insuffisance et son obstina- 
lîûo. De plus, il ne convient pas qu'une armée conspire sous les 
armes. » Un colonel Mômer composa des vers dont voici la traduc- 
tioD, et qu'il laissa dans l'antichambre du roi : u Faites la paix, faites 
hpaix, majesté, et que Bonaparte soit empereur!... N'oubliez pas 
le proverbe allemand : Il faut vivre et laisser vivre les autres. » Le 
second conplet» moins innocent, contenait tout simplement un avis 
in médecin du roi, Hallman, pour l'engager à délivrer son pays: 
t En peu d'une certaine poudre suffirait à l'affaire. » L'impatience 
teit déjà devenue si grande dans l'armée de Poméranie, qu'on avait 
projeté d'embarquer Gustave dans un navire préparé à l'avance, et 



166 REVUE DES DEUX MONDES. 

que Ton devait couler avec lui pendant la traversée. Quelques marins 
étaient d'accord pour faire le coup et se sauver eux-mêmes dans une 
chaloupe. Gustave échappa, nous l'avons dit, à ces malheurs, grâce 
sans doute au dévouement et à la résolution du général Toll. Cepen- 
dant la pensée de son abdication nécessaire était à cette époque A 
naturelle et si inévitable, qu'on l'avait aussi accueillie à Stockholm. 
Toutefois, comîne il n'était pas certain que la reine acceptât la ré- 
gence, on voulut encore essayer de fléchir l'esprit de Gustave à son 
retour. Humilié profondément lui-même d'avoir perdu la Poméraoie, 
il tarda à rentrer dans la capitale, k peine de retour au palais, il eut 
à subir encore les prières des plus vénérables magistrats et de ses 
plus dévoués serviteurs, qui le suppliaient de conclure la paix, a Non, 
leur répondait-il, ne vous figurez pas que je sois le faible Alexandre. 
— Mais, sire, lui disait-on, la Suède n'est point en état de lutter 
contre un ennemi qui aura bientôt avec lui l'Europe entière. — Lee 
hommes et l'argent ne nous manquent cependant pas, reprenait-il 
en colère, c'est la bonne volonté qui manque, m En vain le comte Axd 
Fersen lui-même, cet ennemi de la France nouvelle, lui adressart-A 
ses supplications pour le fléchir; en vain essaya-t-on, en lui soumet- 
tant le beau projet du baron Platen pour unir par une seule ligne na- 
vigable la Mer du Nord et la Baltique, de détourner vers ces magni* 
fiques travaux son imagination inquiète : rien ne put l'éloigner de 1e 
route fatale qui devait aboutir à sa ruine. 

Des complots se tramèrent donc à Stockholm aussi bien que àmm 
l'armée de Poméranic pendant cette période qui précède la guerre de 
Finlande. Un des plus sérieux, pour les conséquences qu'il pouvait 
entraîner, fut celui que certains esprits dévoués à l'Angleterre et 4 
ses institutions parurent avoir ourdi de concert avec cette puissanee. 
Un certain Bro\vn (l'auteur d'un livre sur les Cours du Nord) viatik 
Stockholm, sans doute pour suivre cette négociation. La couronne d^ 
yait rester dans la famille de Gustave IV, en passant sur la tète de son 
oncle, le duc de Sudermanie, celui qui fut plus tard Charles XIIL 
Le duc étant déjà vieux et sans postérité, on lui désignerait pour sao- 
cesseur, non pas le fils de Gustave, mais le duc de Glocester, le plus 
jeune frère de George III, qui avait passé à Stockholm tout l'hiver de 
1802 à 1803. Cette intrigue paraît avoir duré jusqu'à la fin de ISOSu 
Le ministère anglais déclina formellement à cette époque toute Inter- 
yention dans les affaires de la succession suédoise^ et Canning écrivit 
au ministre de Suède à Londres : « Le roi votre maître est de toutes 
parts menacé par des projets de révolution. » Gustave fit répondreJi 
la dépêche par laquelle on lui donnait cet avis qu'il n'y voulait pas 
croire; il se confiait dans la fidélité des Suédois et la regardait conuiie 
inviolable. 



LE NORD SCANDINAVE DAJNS LA QUJESTION d'oRIENT. 167 

Cepeodaiit la conquête de la Finlande venait d'infliger encore aux. 
«Bées suédoises un nouvel affront, et en ce moment même Gus- 

tue, aigri sans doute par le malheur et se livrant plus que jamais 
lies fiuears^ prodiguait aux officiers et aux soldats, comme à ses 
ODBlres et à ses proches, les. mauvais traitemens et l'insulte. Il 
afeciah de préférer les soldats allemands, ceux de Poméranie, aux 
BDlitaires suédois; il avait sans cesse présent à l'esprit le souvenir 
à meurtre de sou père, préparé sans nul doute par la noblesse, 
iuA beaucoup de noiembres faisaient partie de Târmée, et son res- 
sadflieot, sa défiauce, se trahissaient à chaque instant par des sar- 
CKoesau moins imprudens. Un jour, parcourant avec quelques ofli- 
ûBs les lies qui précèdent la côte de Finlande, il rencontre une 
dinsioQ de l'armée suédoise, qui, toute en déroute après une ten- 
tathit de résistance inégale , s'éloignait d'une petite ville que les 
Buses venaient de surprendre et de livrer aux flammes : l'officier 
quiooomandait ces braves gens, mandé par lui, explique ces cir- 
coostaoces; mais Gustave refuse d'y croire,, il s'emporte en grossières 
iqureg, accQse ses soldats de lâche trahison^ et s'oublie jusqu'à ar- 
ncber de sa main la décoration que cet officier portait, sur sa poi- 
toiK. Sans doute le désespoir l' égarait; on le vit errer, presque au 
hmrd, sur un baa.iment dont il voulait que le capitaine obéit à ses 
opriceB, dans cette mer des Âland qui allait bientôt cesser d'être à 
lii; ou le vit aussi braver dans sa bizarre folie non pas les nobles 
dngers de la guerre pour sauver sa patrie et sa couronne, mais,, 
nos utilité ni dessein , le mauvais temps, les écueils et le mal de mer, 
ittt il souffrait beaucoup. 11 était humilié de voir ces îles et ces 
ctes échapper à sa domination; il semblait vouloir les retenir en 
s'y attachant, au lieu de les préserver en les défendant. Ce fut sa 
fcnière campagne; il revint à Stockholm morne, abattu, tantôt pleu- 
rait sur son malheur, tantôt parlant de suicide, prêt quelquefois à 
tiposer la couronne, et surtout n'épargnant jamais les. imprécations 
ib Suède et à son année. 

P^de temps après son retour, une circonstance qui n'avait ea 
dk-mème aucune gravité suffit pour lui faire consommer la faute 
fi contribua peut-être le plus à précipiter sa raine. On lui remit un 
>Uin une lettre anonyme trouvée dans un corridor du château, et 
ttDODçant que des intrigues révolutionnâmes agitaient l'armée. La 
police ne put recueillir à ce sujet aucune autre information; mais dès* 
ce moment Gustave voulut avoir des espions qui lui fissent de con- 
tinods rapports sur Tesprit des soldats, sur le langage et les senti- 
Mksde chaque officier des gardes. Ces rigimens des gardes étaient 
jtttement ceux où servaient les assassins de son père; il s'imagina 
fi'il avait tout à redoutée d'eux; il leur ôta dlabord.les postesd'àon^ 



168 BEVUE DES DEUX MONDES. 

neur auprès de sa personne et dans le château, et il les remplaça 
par deux régimens poméraniens; puis, donnant pour prétexte les 
défaites subies par ces régimens en Finlande, où tous n'avaient pas 
été envoyés, il les licencia par ordonnance du 12 octobre 1808. Une 
telle violence allait faire de ces hommes frappés injustement autant 
de conjurés. Gustave refusait de plus en plus de comprendre les 
avertissemens qui lui étaient prodigués. Prières et menaces, an- 
nonces mystérieuses ou publiques du danger, témoignages même de 
sa conscience et prévisions involontaires, il méprisa tous ces signes 
avant-coureurs, et sa manie les tourna au contraire au service de 
son idée fixe. Un jour du commencement de mars 1809, il dit à un 
de ses confidens qu'il avait eu un rêve remarquable; il avait vu la 
dame blanche, ce spectre qui n'apparaît que lorsqu'un danger me- 
nace le roi ou la famille royale de Suède. A son avis, la significa- 
tion du prodige n'était pas douteuse; c'était une apparition divine 
pour le fortifier dans son dessein de ne jamais traiter avec la bête. 
Un autre jour cependant, feuilletant un album qui contenait les por- 
traits des Vasa, il s'aperçut que le premier manquait, le fit chercher 
et ne le retrouva qu'au fond d'un coflret en forme de cercueil; il en 
conclut cette fois avec chagrin que la famille royale s'éteindrait pro- 
chainement. Vers cette époque enfin parut et circula le récit d'une 
prétendue vision de Charles XI, connue en France par le saisissant 
tableau qu'en a tracé en quelques pages M. Mérimée. On connaît en 
Suède, sous le titre de Vision de Charles XI, deux pièces de dates 
différentes, sur l'origine etTinterprétation desquelles l'esprit public 
n'a jamais été bien fixé; l'une, en vieux langage, expose comment 
Dieu, entre autres signes de sa grâce envers le pieux roi, permit que 
l'avenir de la Suède lui fût révélé. 



« Pendant les premiers mois de Tannée 1697, dit l'auteur anonyme, le rd 
Charles souffrait de la maladie qui devait le conduire au tombeau. Le 2 avril, 
à six heures du matin, après une longue insomnie, il crut tout à coup en- 
tendre du bruit dans la chambre des états, contiguë à son appartement. Il 
chargea un de ses écuyers d'aller voir ce que c'était et de faire cesser le 
bruit. L'écuyer revint en assurant que la salle était fermée, complètement 
vide, et qu'on n'y entendait rien. — Une heure après, le roi fut saisi de la 
même idée; un chambellan qui était là fut envoyé et rapporta la même ré- 
ponse. — A peine l'horloge sonnait-elle dix heures que le roi se leva sur son 
séant, ût faire silence, et dit : « Messieurs, n'entendez-vcus pas du bruit dans 
la salle des états? — Non, sire! fut la réponse générale. — Nous irons donc 
nous-môme vérifier ce que cela peut être, » dit le roi, — et, sans écouter au- 
cune objection ni aucun conseil, il se fit habiller et aider à descendre. Arrivé 
aux dernières marcbes de l'escalier, il s'arrêta tout à coup et parut en proie 
à un trouble profond, il continua cependant sa marche; à peine entré dans 



1 



U IfORD SGAlfDINATE DANS LA QUESTION d'oRIENT. 169 

lisiledesétatSy il s'assit sur un banc placé auprès de la porte, et ne cessa, 
èBSDD profond silence, d'avoir les yeux fixés sur le trône... Puis, se tour- 
■t refs Je comte Stenbock et ceux qui rentouraient : « Ne voyez-vous 
liafkor dit-il. — Rien absolument, » répondirent-ils ensemble. Alors le 
Éféémi à son inquiétude, prononça ces mots à baute voix : « Quand cela 
WarriTer? » Une voix claire, qui fut entendue de tous ceux qui étaient 
ino», répondit : « Sous ton cinquième successeur. » Et le roi, se tournant 
m ceux qui Tentouraient, dit : « Remerciez Dieu de ne pas vivre dans ce 
taiii-ià.i On l'aida ensuite à remonter dans sa cbambre; il était fatigué 
(( sombre; lorsqu'il eut repris quelque force, il dicta ces lignes : « Quand 
M fûmes arrivés dans la salle des états, nous vîmes un jeune borame assis 
irletrtDe, la couronne en tète et l'épée dans la main droite. Autour du 
Mm étaient une multitude de seigneurs, sans doute les grands du royaume, 
fatnntdu trône était étendu un drap rouge sur lequel étaient placés plu- 
nnliUots, et, sur un si^ne d'un gros bomme qui était là, les seigneurs 
ifipchaient l'un après l'autre, se mettaient à genoux, et étaient décapi- 
tés fir les bourreaux. » L.e roi mourut trois jours après cette vision, le 
3inill697.» 

Toilà le premier de ces deux documens, qui ne semble pas, comme 
«voit, contenir une prophétie d'une signification bien précise, mais 
QD a imprimé de plus un ceriificat signé du roi, en date de 1676, 
({ni contient des détails dilTérens. 

• Moi, Charles XI, aujourd'hui 16 décembre 1676, malade et fatigué d'une 
taigDc insomnie, je m'éveillai vers une heure et demie d'un court assoupisse- 
Bal, et, en jetant les yeux sur la fenêtre de ma cbambre, j'aperçus une vive 
lumière dans la salle des états. Je dis au grand-chancelier Bielke, qui était 
ttprts de moi : « Quelle est cette lueur dans la salle des états? Serait-ce 
m incendie? — Non, sire, répondit-il, c'est le reflet de la lune dans les vi- 
tres. • Je me contentai de cette assurance, et je me tournai vers la muraille 
pour chercher quelque rei>os; mais j'étais toimnenté de je ne sais quelle in- 
quiétude : je me dressai de nouveau, et j'aperçus encore cette lueur... Sur 
U même réponse, je me tranquillisai; un instant après, je crus apercevoir 
qu'il y avait du monde dans la salle des états. En un instant je me levai, je 
mis ma robe de chambre, j'ouvris, et je vis que toutes les croisées étaient flam- 
boyantes. « Messieurs, m'écriai-je, il y a là quelque chose d'extraordinaire, 
îous savez que celui qui craint Dieu ne redoute rien ici- bas; j'irai donc, et 
je leux savoir ce que cela peut être. » J'ordonnai aussitôt qu'on allât avertir 
le gardien aûn qu'il apportât les clés. Arrivé au bout du corridor qui con- 
dmait de ma chambre à l'entrée, je lui commandai d'ouvrir; mais, efirayé 
qall était, cet homme me supplia de l'en excuser. J'en chargeai donc le 
fnod-diancelier, qui refusa; puis le brave et intrépide Oxenstlerna, qui me 
Rendit : « J'ai juré de donner mon sang et ma vie pour votre majesté, mais 
je ne saurais ouvrir cette i>orte. » Je commençais à hésiter moi-même, mais 
je Appelai mon courage, je pris les clés, et j'ouvris. Nous vîmes alors toute 
b Mlle tendue de noir, les murs, le plafond et le plancher. Je ûs un pas, 
vus Je me retirai tout à coup s&dsi d'iiorreur. Enfin je dis : « Me suivrez- 
^w, marieurs, afin qoe nous sachions ce que tout cela signifie? » Ua ré- 



170 lEVUE DES wxx IIOUDES. 

pondirent : a Oui, » en tremblant Nous entrâmes. Nous Times tons une 
grande table entourée de seize jugres avec de grands livres devant eux. Au 
milieu d'eux, on voyait un jeune roi, la couronne sur la tète et le sceptre âflOfts 
la main. A droite se tenait un majestueux seigneur; à gauche était un vieil- 
lard de soixante-dix ans environ. De temps en temps, le jeune roi faisait 
signe de la tète, et alors ces nobles juges flrappaient d'une main sur leurs 
livres. Et j'aperçus à quelque distance de la table des billots dressés et des 
bourreaux qui décapitaient les victimes l'une après l'autre, si bien que 4e 
sang commençait à couvrir tout le plancher... c'étaient presque tous de 
jeunes seigneurs qui périssaient de la sorte. Enfin, en détournant mes le- 
gards, j'aperçus derrière la table, dans le coin de la salle, un trône preeqfBe 
abattu, et, tout à côté, un homme d'une quarantaine d'années, qui sernbUt 
le chef de l'état. Je tremblai à cette vue, je me retirai un peu vers la porte, 
et je criai : « Dieu du ciel ! quand est-ce que tout cela doit arriver? » ie n'db- 
tins pas de réponse. Je criai de nouveau; pas de réponse; seulement le Jeuse 
roi ut plusieurs signes de tète, et les noliles juges frappèrent fortemeat ser 
leurs livres, ie criai de nouveau et plus fortement : « mon Dieu! qpiand 
est-ce que tout cela doit arriver? Aie pitié de nous, grand Dieu! » Alors le 
jeune roi me répondit : « Rien de tout cela n'arrivera pendant ta vie, mais 
bien pendant le règne de ton sixième successeur. 11 sera du même âge et de 
la même figure que tu me vois aujourd'hui; son tuteur ressemblera à ce 
prince qui est debout ici, et le trône, pendant les dernières années de sa ré- 
gence, sera précipité vers sa ruine par quelques jeunes membres de la no- 
blesse. Mais le régent, après avoir i)ersécuté le jeune roi, prendra en mains 
sa cause, et ils relèveront le trône, ils le fortifieront; jamais la Suède n'aura 
eu un si grand roi, jamais elle n'aura été si prospère... La dette sera éteinte, 
le trésor public regorgera...; toutefois, avant que ce règne ne s'affermisse. Il 
y aura un grand massacre, tel qu'on n'en aura jamais vu et qu'on n'en. 
verra jamais de semblable. Toi qui règnes aujourd'hui sur la Suède, tran^ 
mets à ce roi ces célestes avertisseniens. » Après ces paroles, tout s'effaça, et 
nous revîmes la salle des états dans sa solitude accoutumée. Nous remour- 
tâmes dans mon appartement, et je consignai dans cet écrit, du mieux que 
je pus, tout ce que je viens de raconter. Cela est arrivé de tout point comme 
je l'ai écrit. Je l'affirme sur mon serment : puisse Dieu assister mon corps et 
mon âme, comme il est vrai que j'ai dit la vérité! 

a Charles XI, aujourd'hui roi de Suède (i). » 

Tels sont ces deux documens, à coup sûr fort bizarres. Ils ont été 
écrits au plus tard dans les premières années du siècle, car ils m 
trouvent dans les portefeuilles manuscrits d'un écrivain célèbre en 
Suède, Hôppener, qui mourut en 4804, et dont les papiers sont cou- 
serves à la bibliothèque royale de Stockholm. Des notes expliquent 
certains détails, probablement conformes à la version adoptée par 
l'opinion publique. Suivant ces notes, le jeune roi dont parle le certi- 
ficat n'est autre que Gustave IV; le majestueux seigneur est le véné- 

(1) Cette relation est suivie d'une attestation qui la confirme et qn'ont signée C. Bielke, 
grand-chancelier, U. V. Bielke et OxensUerna, ministres d'état, et P. Graasten, eo^ 
dei'ge de la salle ées états. 



LE IfOBD SGANDINAYfi DANS. Là QUESllON D*ORIENT. 171 

nUegrand-ebancelier Wachtmeister, le vieillard de soixante-dix ans. 
otkcliaiiceller Fr. Sparre, tous personnages qui ont joué un rôle 
B^portant auprès de Gustave; lerégent.enfin est le duc de Suderma- 
«(pfaistard Charles XIII). Une dernière note, au sujet de la date du. 
mvd document, dit : «Quiconque lit dans notre temps cette rela- 
tnsïapefçoit facdlement quelle a été fabriquée après les événemens 
èl790, » c'est-À-dire après la régence du duc de Sudermanie et 
peoiiot le règne de Gustave IV. — Si le roi Charles XI a eu réelle- 
■oc une vision semblable, pourquoi ces dilTérences de dates et de. 
rédt, et cornaient des témoins ontrils pu attester la réalité de faits si 
teiigesT — Si oes deux pièces ne sont que des pamphlets, comme 
lest probable, quelle en a été l'intention? On dit souvent en Suède. 
qt'DséoHaiaientde la noblesse, mécontente de la constitution de 1772 
etinoDçant les dangers de la royauté absolue. M. Mérimée, d'ac- 
Otfdivec cette interprétation, en a fait une prophétie très transpa- 
intede l'assassinat de Gustave III; mais on voit bien, lorsqu'on 
écndiecette tradition, conune nous venons de le faire, dans sa source 
même, qu'il ne s*agit de rien de semblable. Ces pampiilets ne pa- 
nbseDt-ils pas au contraire opposés à la noblesse, dont ils prédi- 
sent le châtîment? Ne semblent-ils pas annoncer que le i.ouvoir 
mal, menacé, presque renversé même un instant par ces nobles et 
ptr un régent infidèle, se relèvera de sa ruine pour devenir plus fort 
(pie jamais? Quoi qu'il en soit, à une époque où un mysticisme bi- 
nrre séduisait dans le Nord un grand nombre d'esprits visionnaires 
oa illuminés (nous en rencontrerons dans la suite de notre récit 
beaucoup d* exemples, et le duc de Sudermanie lui-même était grand 
partisan du magnétisme et de la franc-maçonnerie), ces étranges 
ferits devinrent prescjue populaires; ils furent interprét('\s selon la 
iaotaisie de chacun , et le malheureux Gustave IV ne fut pas des der- 
niers à vouloir y trouver une explication de l'avenir et des argumens 
ea faveur de sa politique. 

Au milieu de cette agitation bizarre, la pensée d'un grand chan- 
gement devenu nécessaire, d'une révolution, s'était présentée à tous 
le» esprits et leur était devenue familière. Des complots avaient 
déjà été formés contre Gustave, lorsque celui qui devait amener 
bjwniée du 13 mars fut résolument arrêté par les officiers quicom- 
naudaient l'armée de Touest. De tous les corps de l'état, nul n'avait 
<ié plus humilié que l'armée suédoise; elle rougissait, bien qu'elle 
«eût été empêchée par son roi lui-même, de n'avoir pas sauvé 
krinlaode; elle croyait qu'une alliance avec Napoléon ferait recou- 
per à la Siièdç cette province ou la Poméranie, toutes les deux 
peut-être. Nous avons dit enfin combien de mauvais traitemens et 
^'msultes particulières elle avait dû subir, et quel ressentiment le 
^«^^jnfmt des gardes lui avait laissé. L'année de Touest en par- 



172 BEVUE DES DEUX MONDES. 

ticulier, après avoir été envoyée vers la frontière norvégienne dans 
le dessein d'obtenir de ce côté une compensation à la perte de la 
Finlande, s'était vue tout à coup condamnée à l'inaction, quand 
Gustave, gouverné par son caprice, avait résolu d'abandonner cette 
entreprise et de porter ses efforts vers une campagne en Seeland. 
Cette armée, officiers et soldats, avait adopté chaleureusement le but 
qu'on avait proposé à son ardeur, la conquête de la Norvège; elle ne 
renonçait pas à donner à sa patrie ce beau complément de territoire et 
de puissance en échange de ce qu'elle avait perdu, et lorsque cette 
fois encore Gustave commit la faute d'arrêter lui-même ses efforts, 
elle voulut cependant obtenir à tout prix, même au prix de la dé- 
fection et de la révolte, ce qu'elle aurait voulu devoir à sa fidèle 
obéissance envers un roi protecteur et non pas meurtrier de ses su- 
jets. Le colonel, plus tard général et baron Adlersparre, qui com- 
mandait l'aile droite de cette armée, se trouva désigné par l'estime 
générale pour devenir le chef de la conspiration. Il n'accepta un tel 
rôle que comme un devoir envers la patrie, et non point par ven- 
geance ou par ambition personnelle. Homme instruit, écrivain élé- 
gant, un peu poète, c'était avant tout une intelligence élevée, géné- 
reuse, mais se possédant toujours elle-même dans son dévouement. 
« Dès l'automne de 1808, dit le baron Adlesparre dans une histoire 
des dernières années de Gustave IV qu'il a publiée, tous les esprits 
étaient convaincus de la nécessité d'un changement... Je dois recon- 
naître que je n'étais pas aussi empressé. La perspective d'une ruine 
si complète et si violente, la crainte d'une conflagration générale 
m'arrêtaient, bien que je visse mon pays courbé sous une terrible né- 
cessité, et que la confiance sans limites de mes compagnons d'armes 
et de mes concitoyens ne me permît pas le refus. » Adlersparre prit 
du moins toutes les mesures pour circonscrire le nombre et le cercle 
d'action des conjurés; il eut des entrevues avec le prince Christian- 
Auguste, chargé par le roi de Danemark de défendre la Nor\'ége; il 
en sut obtenir une trêve immédiate, et peut-être la promesse d'ac- 
cepter la succession au trône de Suède après le duc de Sudennanie, 
qui n'avait pas d'héritier naturel. Ce projet conservait pour le mo- 
ment la couronne dans la famille du roi détrôné; on espérait de plus 
que l'avènement du prince Christian terminerait les guerres avec le 
Danemark et avec la France, son alliée; on comptait obtenir enfin 
par la médiation du prince la cession de la Nor\'ége en dédommage- 
ment de la Poméranie. Le jeune fils de Gustave, âgé alors de onre 
ans, était écarté, afin d'éviter les nouveaux périls d'une minorité, 
dont la vieillesse du duc de Sudermanîe rendait l'éventualité pro- 
chaine. Comme les dispositions étaient les mêmes dans toute Tannée 
suédoise, des correspondances furent bientôt organisées entre les 
différens corps dispersés dans les provinces, et là où les officiers sa- 



LE IIORD SCANDINAVE DANS LA QUESTION D* ORIENT. 173 

péricars, par exception, n'entrèrent pas dans le complot, les sous- 
flicicrs et même bon nombre des soldats en firent partie. Il fut con- 
fina que Farmée de Touest marcherait sur la capitale, et qu'à ce 
spal les autres divisions lèveraient Tétendard de la révolte, pen- 
dant qu*on saisirait le roi dans Stockholm. Le duc de Sudermanie 
serait mis immédiatement à la tète des affaires, etja diète convoquée 
poorle proclamer roi et désigner un successeur à son adoption. 

Mais quels étaient dans Stockholm les conjurés sur l'aide desquels 
cooptait Adlersparre? Dans cette ville, comme dans l'armée, dontl'o- 
pinioD gouvernait les provinces , le mécontentement était général et 
otrème, il est vrai, et l'abdication du roi paraissait le seul moyen de 
sauver le pays. Toutefois les hauts fonctionnaires de l'ordre civil, 
les chefs de la magistrature, de l'administration et ceux du clergé n'a- 
Taîent pas admis avec autant de promptitude que les militaires la pen- 
sée d'âne révolution. Ils croyaient qu'il était encore possible d'amener 
Go$ta?e à plier en présence du péril évident qui se dressait devant lui. 
Les plus respectables d'entre eux, les serviteurs dévoués qui avaient 
bkmchi au service de Gustave III, conçurent l'espoir défaire consen- 
tir son malheureux fils à une abdication, tout au moins à une convo- 
cation de la diète, et tentèrent auprès de lui de suprêmes efforts qui 
servirent seulement à renouveler ces scènes étranges où se déclarait 
fégarement incurable du roi, et qui annoncent, expliquent à l'avance 
et excusent la révolution de 1809. On comptait sur le besoin absolu 
d'argent pour vaincre forcément l'obstination de Gustave. « Je n'ai 
pas besoin de la diète, disait-il au grand-chancelier, pour faire un 
emprunt. — Soit, répondit le magistrat, mais votre majesté n'aura 
pas d*argent parce que le pays est épuisé. — Eh bien 1 j'emprun- 
terai an dehors. — Il faut en ce cas à votre majesté une garantie 
doDoée par la diète. Il y a deux choses que votre majesté ne peut 
pas faire sans le concours de la diète : c'est d'emprunter au dehors, 
et de porter la main sur la banque, et Dieu préserve votre majesté 
de songer à ce dernier moyen ! — A-t-on jamais entendu parler de 
la sorte? Quoi ! ma parole royale a-t-elle moins de poids que celle de 
Totre diète? Voilà qui est curieux ! Je sais bien ce que je ferai. Je 
fonnerai un fonds d'amortissement qui donnera confiance au prè- 
lear... J*ai bien le droit de lever des impôts en temps de guerre, 
apparemment? Le nierez-vous? — Sire, je ne le nie pas, mais il faut 
que ce soit proportionnellement à chaque fortune particulière. — Oui. 
Le riche donnera plus, le pauvre moins... — Très bien, mais il faut 
qœ ce soit établi d'après une règle commune, non d'après le bon 
plaisir ni d* après une appréciation arbitraire de chaque fortune. 
— Soit ! je décréterai un impôt pour k guerre, non pas un impôt de 
riea comme le dernier; j'en veux un sérieux cette fois; il me servira 
4e foDds d'amortissement pour étdndre la nouvelle dette étrangère. 



17& REVUE DES- D£UX MONDES. 

— Mais, sire, à la fin de la guerre il faudra convoquer la diète, la 
constitution l'ordonne, et alors cesseront tous les subsides; votre 
majesté n'en obtiendra pas sans interruption jusqu'à l'extinction de 
la dette. —Où est-ce que cela est écrit, s'il vous plaît?— Sire, dans 
la constitution... — Que m'importe? Je ferai un fonds d'amortisse- 
ment, et les impôts continueront jusqu'à l'extinction de la dette. Et 
si à la fin de la guerre les états se réunissent, je les forcerai bien à y 
consentir.... Une autre chose! On lit dans votre constitution que je 
dois prendre avis de la nation; mais qui a dit que la diète représente 
la nation? Où cela est-il écrit? Pouvez-vous me le montrer!... Par 
tous les diables, je jure que je mettrai tous ces gens-là à la porte, et 
je leur ferai voir que je peux gouverner seul mon royaume ! » 

Il était cependant plus facile de proférer toutes ces menaces que 
de les exécuter. Quand le roi donna ordre au comité des finances 
de préparer une ordonnance pour un impôt de qu'mze millions : 
« Votre majesté, lui dit le président, n'en trouvera pas deux. — 
Maudit pays! s'écria Gustave en colère. Vous voulez donc tâter de 
Buonaparte : eh bien ! vous l'aurez, je le souhaite bien sincèrement, 
afin que le diable vous emporte, vous et lui; mais en attendant je 
vous prendrai jusqu'à votre dernier sou I » Le roi s'irritait ainsi 
contre toutes les représentations, et en même temps il dédaignait 
toutes les prières. « Au nom de la patrie, — lui dit le vieux baron Lil- 
jeci antz, octogénaire, ministre des finances de Gustave 111, — au nom 
de ce peuple qui a déjà tant soufl*ert, que votre majesté cède aux cir- 
constances, afin de ne pas attirer des malheurs incalcu-ables sur la 
famille royale et sur elle-même! — Vous voulez que je traite avec 
Buonaparte? répondit Gustave, que je tende la main à cet Alexandre 
qui m'a lâchement trahi? iMon honneur, mon caractère, ma religion 
s'y opposent; c'est impossible... La Finlande est perdue; nous la re- 
couvrerons. D'ailleurs je prendrai ma revanche en conquérant la 
Norvège. Au reste, tout ceci ne peut durer longtemps. La Providence 
a mis un terme, soyez-en sûr, à la toute-puissance de Buonaparte. 
La nation souffre, mais du moins elle ne s'est pas avilie. Dieu peut 
nous secourir au moment même où l'œil humain n'aperçoit plus de 
ressource... Enfin je ne veux pas mériter la damnation éternelle!... 
— Sire! continua le vieillard les larmes aux yeux, le royaume est 
tout près de sa ruine; on entend déjà de sourds murmures; du mé- 
contentement au désespoir il n'y a qu'un pas; que votre majesté ne 
tarde pas plus longtemps à convoquer les états et à conclure la paix, 
ou bien, si ses scrupules religieux l'en empêchent, qu'elle con- 
sente à se démettre de la couronne... » Ces derniers mots produi- 
sirent sur Gustave une commotion subite; il y vit la menace d'un, 
attentat qui mettait avec son trône sa vie en danger; les lèvres trem- 
blantes et les yeux hagardsi il frappa avec violence sur. la garde de 



I£ NORD SCANDINAVE DA*S EA QUESTION d' ORIENT. l75 

«m épée. — « Savez-vous ce qu'il en peut coûter, s'écria-t-il, de 

m oser parler comme vous venez de le faire? SavezA^ous que votre 

tttecQ ce moment tient à la pointe de mon épée? — Sire ! répon- 

6tk fidèle conseiller avec une mâle assurance, il ne manque plus à 

Toïe majesté que d'avoir sacrifié un vieillard de quatre-vingts ans, 

ID aocien senitetir qui a osé vous dire la vérité ! Je suis trop près 

àth tombe pour craindre la mort, et la mort du martyr pourrait 

a'étre honorable, 'mais j'ai trop de respect pour la mémoire de vos 

acêtres pour ne pas détotirner votre majesté de cette mauvaise ac- 

tioD... o Gustave l'interrompit : « Allez-vous-en, dit-il, et estimez- 

Tous heureux que je ne vous aie pas traité comme vous le méritez, 

en traître et en factieux ! i> 

n n'était plus temps de sauver Gustave, quand il l'aurait voulu 
tÛHDème. A chaque échec de ses plus dévoués serviteurs, il était de- 
Tcnn plus évident que la Suèile était absolument perdue sans quel- 
qoe mesure singulièrement énergique. Les hauts fonctionnaires, qui 
Armaient le parti de la légalité, durent céder devant l'imminence 
da péril et l'anxiété de l'esprit public, et des officiers de la garnison 
de Stockholm, d'accord avec Adlersparre, se préparèrent à agir. A 
leur tête se trouvait le général baron Adlercreutz : il venait de ter- 
miner la campagne de Finlande. Après que le brave comte G. de 
Lôwenbjelm (aujourd'hui ministre de Suède à Paris) avait été fait 
prisonnier par les Russes h la journée de Pyhejocki, le 16 avril 1808, 
c'était Adlercreutz qui avait pris le commandement; il avait fait re- 
culer l'ennemi, l'avait battu en plusieurs rencontres, et s'était fina- 
lement illustré par une belle retraite. Accablé par le nombre et par 
te fautes de son gouvernement, il avait du moins sauvé V honneur 
aédois. Quand il rentra dans Stockholm, tous les regards se tour- 
nèrent vers lui, et l'opinion le désigna pour marcher courageuse- 
njent avec Adlersparre vers l'accomplissement de l'œuvre d'où la 
Snède attendait son salut. 

Tout à coup, le soir du 8 mai-s 1809, Gustave apprend du comte 
Stedingk et d'un émigré français, le colonel Rodais, qui lui restaient 
avoués, que l'armée de l'ouest, révoltée, s'est mise en marche vers 
Stockholm; c'est ce que tout le monde savait déjà depuis vingt quatre 
feuresdans la ville. Gustave quitte aussitôt le petit château de Haga, 
près de la capitale, pour venir préparer le châtiment des rebelles et 
faire arrêter leurs complices; mais une menace de délation arrête les 
oapstrats, qui tous ont trempé au moins par leur silence dans la con- 
jnration; ils persuadent alors au roi que le danger est imaginaire, 
« cda au moment même où l'on presse l'arrivée du général Adlers- 
parre et les dernières mesures. Il était convenu qu' Adlercreutz veil- 
teniit surtout à ce que Gusta/ve ne sortît pas de Stockholm, parce que 
TopimoD des provinces ne semblât pas assez décidée pour éloigner 



176 BEVUE DES DEUX MONDES. 

toute crainte de guerre civile. Trois jours se passent sans que le roi 
reçoive d'informations exactes sur la marche de ses ennemis, tant il 
est vrai que la conspiration est devenue générale et que tout le monde 
en est complice. Le malheureux roi d'ailleurs avait trop mal traité 
ceux qui l'avaient averti les premiers pour qu'on voulût risquer, sans 
un bien rare dévouement, de s'intéresser à sa cause. Il avait dure-* 
ment reproché à Stedingk (c'était le vieux et respectable ministre 
de Suède à Saint-Pétersbourg) et à Rodais d'avoir voulu le tromper» 
et, dans un de ces accès de colère multipliés par le désespoir, il avait 
failli percer Stedingk de son épée. Durant ces trois jours cependant 
les conjurés avaient combiné à Taise toutes leurs manœuvres. Le 
12 au soir, Gustave reçoit d'Orebro l'avis officiel que les révoltés 
viennent d'arriver dans cette petite ville, située à une soixantaine de 
lieues à l'ouest de la capitale. Une de ses premières pensées est d'en» 
voyer demander pardon à Stedingk, à ce fidèle serviteur, et on le 
voit pleurer sur une erreur qui devait lui montrer d'une seule fois 
tout son aveuglement passé. L'indécision et le trouble président à 
ses résolutions, et personne pour le conseiller ou du moins l'as- 
sister. La reine est restée à Haga; le duc de Sudermanie, son onctet 
est peut-être complice. Gustave ordonne de fermer les portes de la 
ville, celles du château; il convoque les dignitaires de l'état; il res- 
tera dans la ville, il se défendra jusqu'à l'extrémité dans le palais; 
puis, changeant d'avis, il ordonne d'imprimer et de répandre par 
tout le pays une proclamation; il sortira le lendemain de Stockholm, 
ira rejoindre l'armée du sud, qu'il croit fidèle comme son général 
(ToU); il transportera dans une ville de Scanie le siège du gouver- 
nement, et il verra bien si la capitale osera trahir la cause de son 
roi et persister longtemps dans sa révolte. Par contre, aux derniers 
avis de ceux qui le supplient encore d'accepter les conditions de la 
Russie, il répond par des argumens tirés de l'Apocalypse; Usait bien 
d'ailleurs que le mois de mars doit lui être funeste, tant son esprit 
est plein de confusion et de vertige. La nuit du 12 au 13 se passe 
dans les préparatifs du départ. Le lendemain matin, Gustave, qui 
manque d'argent, fait avertir les commissaires de la banque qu'ils 
aient à lui remettre les fonds de l'état, et sur leur refus il s'apprête à 
faire enlever de vive force une somme de deux millions. Il n'eut pas 
\e temps d'exécuter cette violence : Adlercreutz, en apprenant l'ordre 
donné par le roi pour le départ, s'était souvenu de ses engagemens, 
et la catastrophe finale avait été dès lors résolue dans son esprit. 

Stockholm offrait, pendant la matinée du 13 mars, un singulier 
spectacle. Les voitures préparées pour le départ du roi, les chariots 
de bagage et ceux du train nécessaires aux troupes désignées pour 
le suivre encombraient les rues et particulièrement les abords du 
château. Aides de camp, courriers et ordonnances se croisaient en 



UB NOftD SGANDINATE DANS LA QUESTION D* ORIENT. 177 

toot sens, occupés, les uns de hâter le départ, les autres de le pré- 

TCiûr. Les habitaos de Stockholm, pour qui l'entreprise projetée 

Cflueuçait à n'être plus un secret, circulaient par les rues et en- 

fiDmieot le château. L'attente de grands événemens était peinte sur 

1005 les visages, mais rien de plus; cette foule paraissait indifTérente. 

iwc cette curiosité inepte de la multitude prête à obéir aux destinées 

qoe lui préparaient quelques hommes courageux , elle regardait le 

dUteaa et en interrogeait des yeux les portes et les fenêtres. Cette 

ngœ inquiétude ne laissait pas d'être le pressentiment de la gra- 

nlé du drame qui allait s'y accomplir. 

Après s'être entendu de nouveau avec les plus hauts fonction- 
naires et les principaux ofTiciers de la garnison, Adlercreutz, à huit 
beares du matin , se rend avec le comte de Klingspor au château. Il 
y trouve ses aides de camp, comme il était convenu. 11 ordonne quel- 
ques dispositions intérieures : comme les drabans ni les soldats de 
b garde allemande ne savent rien du complot, il les disperse, il les 
éloigne autant que possible; ils sont d'ailleurs peu nombreux, plus 
de U^nte officiers répandus dans le château les surveilleront, et l'on 
peut compter en ville sur presque toute la garnison. 

Le roi donnait quelques audiences. Il venait de faire appeler le 
doc de Sudermanie; il mande aussi le comte de Klingspor. Quelques 
iostaos après, on l'entend se livrer à un de ces emportemens qui lui 
étaient devenus habituels : le sujet de la querelle était le refus du 
duc de Sudermanie de se rendre à Gripsholm suivant l'ordre du roi, 
et l'assurance de Klingspor que le départ royal allait être le signal 
des plus grands malheurs, qu'il fallait rester et convoquer la diète, 
mique refuge. Adlercreutz juge que le moment est venu d'en fmir. 
«Suivez-moi, messieurs, » dit-il à ses aides de camp, et il entre dans 
la chambre où se trouve le roi. On se figure l'étonnement de Gus- 
tave en le voyant entrer de luirmême avec six ofliciers. « Sire, dit 
aussitôt Adlercreutz, la nation est consternée de voir votre majesté 
quitter sa capitale dans les circonstances difTiciles où nous sommes. 
Les hauts fonctionnaires, l'armée et tous les bons citoyens m'ont 
diargè de prévenir une mesure aussi funeste, et nous venons... — 
Qu'est-ce que cela veut dire? s'écrie le roi avec violence. Il n'y a que 
des factieiix et des traîtres qui puissent parler ainsi! — Sire, répon- 
dent les officiers , nous venons pour sauver votre majesté et notre 
pitrie; nous ne sommes ni factieux ni traîtres. — Je vous dis que c'est 
delà trahison, répond Gustave d'une voix forte, et vous êtes tous 
perdus, si vous continuez de la sorte. » Et comme Adlercreutz appro- 
chait, le roi, reculant un peu, tire son épée et dit : a Personne ne 
n'enlèvera ce fer, sinon avec la vie. » Il fallait empêcher à tout prix 
«ne rixe sanglante; Adlercreutz s'élance sur le roi et le saisit des 

lOBu. *^ 



178 REVOE DES DEUX MONDES. 

deux bras pendant qu'on le désarme. Aux cris de Gustave, qui se dé- 
bat violemment, les drabans se précipitent vers la chambre ; mais 
les officiers d'Adlercreutz les contiennent un instant, lui-même vient 
les assurer qu'aucun danger ne menace la vie du roi; puis, prenait 
en main le bâton de commandement de Tadjudant-général du pa- 
lais : «C'est moi qui commande ici, » dit-il d'une voix qui ne souffre 
pas de contradiction, et il fait arrêter ceux qu'on croit le plus à crain- 
dre. Gustave avait paru se calmer après la lutte; mais pendant qae 
ses gardiens veillent à ne laisser entrer personne dans la cliansbx^ 
où il est prisonnier, il s'empare tout à coup par ruse d'une épée et 
s'échappe par une porte de derrière. Alors commence dans les cor- 
ridors et les escaliers du palais une sauvage poursuite dont Adler- 
creutz attend avec anxiété l'issue. Que ne serait-il pas arrivé peut- 
être si Gustave eût soulevé en sa faveur la garde allemande et une 
partie de cette population que pouvait entraîner la pitié, puis l'ar- 
deur de la lutte? GreilT, capitaine des chasses, met fin à ces incerti- 
tudes en saisissant Gustave au milieu de sa course. Épuisé, presque 
évanoui, le roi se laisse porter dans sa chambre, d'où on le transfère 
le soir même, sous bonne garde, dans un château situé à quelque 
distance de la ville. 

Le duc de Sudermanie, frère de Gustave III, consentit, après s'être 
fait beaucoup prier, à se mettre à la tête des affaires en qualité de 
lieutenant-général du royaume jusqu'à ce que la diète fût réunie. 11 
restait à savoir si l'on organiserait le nouveau gouvernement sur des 
principes nouveaux; mais dès ce moment on avait éloigné la cause 
de ruine immédiate qui menaçait la Suède. Le 13 mars sauva peut- 
être ce pays d'un démembrement; il sauva certainement Stockholm 
d'une invasion russe; 70,000 Russes, établis dans les Aland, s'étaient 
déjà rais en marche vers cette capitale, et c'était dans le palais des 
Vasa qu'Alexandre prétendait venir dicter la paix à Gustave IV. En 
présence des événemens du 13 mars, le tsar dut renoncer à cet au- 
dacieux projet. Ces événemens, qui changeaient complètement la 
situation intérieure de la Suède, ne devaient pas exercer une moins 
décisive influence sur sa politique extérieure. Le gouvernement pro- 
clamé le 13 mars comprenait une nécessité que Gustave IV n'avaût 
jamais su admettre, — la nécessité de chercher dans un bon accord 
avec la France la plus puissante des garanties contre les tentatives 
de l'ambition russe. Une ère nouvelle semblait s'ouvrir ainsi avec 
l'avènement de Charles XIII, pour le royaume de Suède; maîS de 
terribles vicissitudes lui étaient encore réservées, et ce n'était qu'au 
prix des plus cruelles perplexités que le peuple suédois, — nofnà 
aurons à le montrer bientôt, — devait acquérir l'intelligence de ses 
véritables intérêts. 

A. Geffroy. 



LES 



AMMAUX REPRODUCTEURS 



contins DC IISS 1 PAIIS. 



De toutes les parties de Texposition universelle, celle qui a le plus 
CMnplttement atteint son but est la plus neuve, celle des animaux 
Rprôducteurs. Sous des tentes très bien disposées au Champ-de- 
Hars se rangeaient dans un ordre parfait 1,600 animaux, dont un 
tier&eoviroD venu des pays étrangens. On n* avait encore vu nulle part, 
Bèneen Angleterre, un pare'd assemblage. Les expositions anglaises, 
si belles, si complètes, ne contiennent que des animaux anglais. Ici 
onapa comparer entre elles les principaJes races nationales et étran- 
gèra, repr^ntées par des échantillons supérieurs. Les Anglais sur- 
tout ont bien fait les cboses : ils avaient amené leurs plus beaux types, 
n le nom de leurs premiers éleveurs a retenti dans la distribution 
fo prix tout auask bien qu'aux derniers concours de Glocester ou de 
iJKolo. De notre côté, c'est bien quelque chose que d'avoir mis en 
ligtt 1,000 tètes de choix appartenant à nos variétés nationales; ime 
tdie réunion eût été impossible il y a quelques années. 
Ce résultat est dû, il faut le reconoaitre, au système suivi avec 
I Pttsévérance par l'administration de l'agriculture. J'aime assez peu 
4 général l'ingérence de l'autorité dans les matières industrielles 
^agricoles, mais il n'y a pas de règle sans exception, et quand l'ini- 
^ve personnelle fait défaut, il n'est pas mal que l'action publique 
la remplace. L'adnûnistration a commencé par la base : elle a insti- 



180 BETUE DES DEUX MONDES. 

tué d'abord des concours régionaux. La France a été partagée en 
huit régions; j'en aurais mieux aimé quinze ou seize, car les circon- 
scriptions actuelles me paraissent trop étendues, mais ce n'est là 
qu'une question de détail; chaque région a tous les ans son conconn 
spécial d'animaux reproducteurs, qui se tient tantôt dans une viltei 
tantôt dans une aulre, pour faciliter à tous les points du territoire 
l'accès de ces solennités champêtres; puis à Paris a lieu un concomB 
général, qui tend à réunir les animaux primés dans les concouis 
régionaux; une somme de 150,000 fr. environ, portée m^ntenant 
à 250,000 par l'établissement du concours universel, et suffisante 
pour exciter l'émulation sans imposer une charge sérieuse aux con- 
tribuables, se distribue en prix. Cette organisation a réussi. 

Je ne dis pas que ce succès soit bien profond : il commence à peine, 
il n'a pas eu le temps de se généraliser; tout est concentré encore 
dans un petit monde plus ou moins officiel, et l'effet réel sur la pro- 
duction nationale est jusqu'ici peu sensible. Il faut du temps pour 
tout, pour l'agriculture en particulier, qui marche d'autant plus len- 
tement qu'elle a de plus grands intérêts à remuer. Cependant chaque 
année on fait un pas; les vrais cultivateurs arrivent peu à peu, le 
nombre des animaux exposés dans chaque région s'accroît, leur qusdité 
s'améliore, une discussion publique s'établit sur les meilleurs moyens 
de tirer du bétail le plus grand profit, les idées pénètrent et s'in- 
filtrent goutte à goutte. Le programme des concours se perfectionne 
lui-même par l'expérience, une foule de questions s'y rattachent 
qui tiennent en éveil les hommes spéciaux. L'année dernière, on a 
admis les femelles qu'on avait exclues à tort auparavant; cette an- 
née, on a introduit des catégories d'âge qui manquaient; l'année pro- 
chaine, ce sera probablement autre chose, car il y a encore beaucoup 
à dire. Le principe est bon, c'est l'essentiel. 
* L'année 1855 marquera dans l'histoire de cette institution nais- 
sante. L'idée de l'exposition universelle était une innovation hardie; 
si elle avait échoué, l'avenir des concours, même nationaux, eût été 
compromis; heureusement c'est le contraire qui arrive. On a osé 
faire payer à la porte pour entrer, et le public n'en est pas moins 
venu; 80,000 curieux en trois jours ont apporté leur petit tribut, 
bien que la chaleur fût excessive, et le théâtre de l'exposition très 
éloigné du centre de Paris. Dans cette ville de spectacles, le con- 
cours d'animaux reproducteurs est désormais un spectacle de plus, 
accueilli et recherché par la foule. On peut considérer l'institution 
comme fondée , ce dont il faut toujours se féliciter dans un pays 
capricieux comme le nôtre. Il entre sans doute beaucoup de frivolité 
dans cet empressement, le Champ-de-Mars a été encore une fois une 
annexe de l'Hippodrome; il faut bien prendre le public français comme 



LES ANIMAUX BEPRODUCTEURS. 181 

lest, et le conduire à l'utile par ramusement, ou, comme disait si 
toi de Chateaubriand, à la réalité par les songes. 

iMyoQS quant à nous de nous rendre compte des enseignemens 
sérien qu'apporte avec elle une exhibition de cette importance. Je 
iilordend que les idées les plus générales; s'il fallait entrer dans 
hidécaib, nous n'en finirions pas. Ce n'est pas d'ailleurs une petite 
ÊÊm que de se tenir aujourd'hui au courant de cette science nou- 
fdket grandissante qu'on appelle la zootechnie. Mon ancien collègue 
ifhstitQt national agronomique, M. Baudement, dont cette science 
ot h spécialité, et qui la cultive avec un grand esprit d'observation, 
peit mi en parler en pleine connaissance de cause. Je ferai le 
BiÛB possible excursion dans son domaine, et je chercherai surtout 
k cM économique du sujet, qui m'est le plus familier. 

U lootechnie est avant tout une divi^on de la physiologie. Elle 
redMclie comment il faut s'y prendre pour faire avantageusement 
de il Tiande, du lait, de la laine, de la force vivante, de l'agilité, 
e^ tout ce qu'on demande aux diverses espèces animales. Elle doit 
étudier les fonctions de la respiration, de la digestion, dans toutes 
les situations données, avec leurs effets sur la production. Elle a be- 
loio d'immenses travaux anatomiques, pour constater positivement 
rinfloence des conditions extérieures sur les organes, et l'action 
spéciale de chaque organe sur chaque produit déterminé. Dans les 
eooditjons extérieures sont comprises, avec les climats et les soins 
kfgiéniques, toutes les variétés d'alimentation; de là des études de 
physiologie végétale très compliquées, pom: connaître la nature et 
Tefiet de chaque aliment. On peut pressentir par là le nombre et la 
gnfité des problèmes que la zootechnie se pose, et dont la solu- 
tioo profitera quelque jour à l'espèce humaine, car il y a de grands 
rapports entre l'animal et l'homme; on doit comprendre aussi quelle 
rberve il convient de s'imposer pour en parler, quand on n'est pas 
soi-même physiologiste. 

a l'exposition avait été véritablement universelle, ce n'est pas un 
€Qindu Champ-de-Mars, c'est le Champ-de-Mars tout entier qui aurait 
i peine sufii pour la contenir. La seule Europe renferme peut-être 
(tôt races distinctes de bètes à cornes et un nombre plus grand 
oeoie de races ovines; la France à elle seule en possède un quart 
taoD tiers, quoiqu'elle soit loin d'occuper une place correspondante 
sv k carte. Depuis le petit bœuf du Morvan et la petite vache bre- 
taie jusqu'aux colosses du Cotentin ou de l'Agenais, depuis le 
MtoD raibougri des Landes ou des Ardennes jusqu'au flandr'm et 
M mérinos perfectionné, nous avons une variété de types suffisante 
pov offrir à l'observation un champ indéfmi. C'est qu'en effet les 
f^œs d'animaux domestiques, souples et malléables comme Dieu 



182 REVUE DES DEUX MONDES. 

les a faîtes, se moulest avec une docilité merveilleuse sur les. te* 
soins et les ressources des lieux où elles vivent. 

Deux sortes de circonstances influent sur la constitution d'une 
race, les conditions physiques, comme la nature du sol et du climat^. 
et les conditions économiques, comme l'état des capitaux et dÂc 
débouchés. De là cette immense diversité, car les combinaiâons pea* 
siblés de ces deux grands élémens sont innombrables: — plaineaatf 
montagnes, rochers et marécages, terres granitiques, calcaires, aip^ 
leuses ou siliceuses, soleil d'Andalousie ou de Norvège, climats ex»-- 
cessifs ou tempérés, secs ou humides, variables ou constaos. Bt: 
quand à cette multitude de régions naturelles que forment les diflé*^- 
rences de latitude, d'altitude, de composition géologique, viennent . 
s'ajouter les différences non moins sensibles qui proviennent de;- 
l'histoire politique, du développement de la population et de la cul- 
ture, de l'état de la civilisation, on devine ce qui doit en résulter; 
Les conditions physiques agissent directement sur ce que, dans la: 
lamgue scientifique, on appeHe Voffre, les conditions économiqaes* 
sur ce qu'on appelle la demande^ et de l'action réciproque de Y offre 
et de la demande, c'est-à-dire des ressources delà production et des 
besoins de la consommation, naissent les familles locales. 

Mais si la nature des choses le veut ainsi, l'art de l'homme n*«8t 
pas désarmé. Il peut agir sur la demande par l'ouverture de nou- 
veaux débouchés, il peut modifier l'offre parla création de nouveaux 
moyens de production, il peut enfin chercher les procédés les plus 
sûrs et les plus rapides pour proportionner la demande à l'offre ou 
l'offre à la demande. Tous ces effets se produisent d'eux-mêmes 
avec le temps; mais l'homme peut les précipiter, les diriger, quand 
il sait bien se rendre compte du but qu'il veut atteindre et du che- 
min qu'il faut suivre pour y arriver. De là l'intérêt de ces concours 
et leur utilité réelle, bien qu'ils ne présentent pas toujours le tableau 
complet des faits existans. C'est moins ce qui est que ce qui peut et 
doit être qu'il s'agit de savoir. Parmi les innombrables espèces d'ani- 
maux domestiques répandues sur la surface de l'Europe, les trois 
quarts n'ont pas d'importance, en ce sens que, si elles sont aujour- 
d'hui ce que veulent les circonstances locales, ces circonstances 
peuvent clianger demain; ce qui importe, ce sont les types supé- 
rieurs dans tous les genres, ceux dont les autres doivent se rappro- 
cher le plus possible, et ces types sont peu nombreux. La connais- 
sance de tous n'est nécessaire que pour faire apprécier les difficultés 
de toute amélioration, la lutte du présent contre l'avenir et du fait 
contre l'idée. Sous ce point de vue, l'exposition était à peu près suf- 
fisante; il n'y avait que J)eu de lacunes. 
D'abord venait l'espèce bovine, représentée par 500 têtes, moitié 



LES ANIMAUX «EPIODUCTEURS. 183 

tagaispis, mohié étrangères. «C'était un spectacle magnifique que 
CBloDgaes files de beaux animaux, d'une taille énorme pour la plu- 
|Ht et, oonune dit Virgile dans sa langue incomparable, corpora 
mêpaboum. Ils étaient divisés par races, d'après le programme. La 
^qmaàm da mode de classement n'est pas une des moindies de ces 
OBBNirs; OD a critiqué la division par races, on a proposé en échange 
oikde pariétés de boucherie, variéiés de travail^ vanéiés laitières; 
«sraît évidemment plus conforme à la théorie, mais les faits 
«tods commandent, à mon sens, l'autre division. La Société royale 
fagricotture d'Angleterre l'a adoptée. Les races sont des faits con- 
jidéaUes, andeos, résultant de conditions matérielles qu'il n'est 
pis toajoors possible de changer de fond en comble, et qui dans 
ions les cas résistent au changement; ces faits présentent à l'esprit 
me idée nette, facile à saisir, qui concorde avec les circonscrip- 
tions géographiques de province ou de nationalité, et qui réveille 
^souvenirs historiques ou pittoresques. La division par races n'a 
iTaîIleurs rien d'exclusif et de systématique, quand on encourage 
dans chaque race les perCectionnemens et qu'on ne rqpousse pas 
ies CFoisemens eux-mftmes. 

La perfection d'un animal réside sans doute dans l'organisation 
hinieax adaptée à sa destination spéciale; mais les ressources man- 
quent quelquefois pour lui donner complètement cette organisation, 
et d'an autre côté le débouché peut être tel que Ja destination la 
plus profitable soit mixte. Le principe de la spécialisation, qui est 
siDs aucun doute celui du progrès, reçoit alors un double échec. Des 
trois spécialités indiquées, il en est une, le travail, dominante au- 
joord'hui, qui est destinée à disparaître plus ou moins. C'est déjà 
bire une concession que de l'admettre au nombre des qualités pri- 
sées; la concession estmême plus grande, car tout en acceptant les 
races on peut primer exclusivement dans chacune d'elles les qualités 
de boucherie et de laiterie. Le travail des bûtes bovines est le signe 
d'une situation arriérée : il faut bien l'accepter quand on ne peut pas 
bm autrement, et la division par races satisfait à cette nécessité, 
imî&que celles qui ne travaillent pas ne sont pas admises à concou- 
nr avec celles qui travaillent; mais il est bon de ne jamais le recon- 
Bltre comme fondamental et définitif. 

les races étran'Jières, et surtout les races anglaises, avaient à l'ex- 
positicm une supériorité marquée sur les nôtres. Pourquoi? J'ai déjà 
onyé de le dire ici, je n'y reviendrai pas. Au premier rang de ces es- 
pèces améliorées se trouvait celle à courtes-cornes ou de Durham. Tout 
fe monde connaît maintenant, au moins de nom, cette race célèbre 
qoi offre le type le plus parfait du bœuf de boucherie. L'expérience 
«yant démontré que la facilité à se mettre en chair et à s'engraisser 



18A R£VUB DES DEUX MONDES* 

tenait surtout à l'appareil respiratoire, ces bœufs se distinguent par 
la profondeur de leur poitrine. On admire en même temps la peti» 
tesse de leurs os et l'énorme développement des parties de leur corps 
qui donnent la viande la plus estimée. 

Depuis quelques années, la race de Durham tend évidemment à 
se répandre en France. Sur les cinq cents animaux présens au Champ- 
de-Mars, une centaine environ appartenaient à cette race pure, et aor 
ces cent, la moitié étaient nés chez nous. Le premier prix a été dJH 
tenu par un taureau né en Angleterre chez un des plus grands éto» 
yeurs du Wiltshire, mais acheté, importé en France et présenté an 
concours par M. le marquis de Talhouet, propriétaire dans la Sarthe. 
Les deux vacheries nationales du Pin (Orne) et du Camp (Mayenne), 
qui en avaient exposé une vingtaine hors concours, ne sont plus seukB 
à en avoir, et puisque l'industrie privée a conunencé à s'en emparer, 
on peut dire que la race est désormais naturalisée. 

Il n'y a pas beaucoup plus de dix ans que l'on s'en occupe sé- 
rieusement. Outre les établissemens de l'état, l'honneur de cette 
initiative appartient surtout à deux éleveurs qui se sont longtemps 
partagé les prix, M. le marquis de Torcy (Orne) et M. de Bébagôe 
(Loiret). Malheureusement ils étaient l'un et l'autre, M. de Béhagne 
surtout, placés dans des contrées qui se prêtaient peu à l'introdno- 
tion d'animaux perfectionnés. Le Loiret est en général un pays peu 
fertile et peu riche, voisin de régions plus disgraciées encore, où 
la culture ne fait que de lents progrès. L'Orne est dans des condi- 
tions meilleures, mais là se présentait un autre genre de difficultés, 
l'existence d'une race indigène, ancienne et estimée, qui n'a pas 
cédé la place aisément. Ces deux circonstanoes ont fait que, pendant 
plusieurs années, les courtes-cornes ne se sont pas répandus; les 
étables de MM. de Torcy et de Béhague n'étaient que des excep- 
tions brillantes. 

La question semble résolue aujourd'hui, mais sur un autre point. 
Les départemens de la Mayenne et de Maine-et-Loire sont au nomBre 
de ceux qui, par des circonstances particulières, ont fait dans ces 
derniers temps les plus grands progrès agricoles. Un des élémens les 
plus actifs de l'heureuse transformation qui s'y opère a été Fessai 
du sang durham. Cette contrée possédait une race particulière, la 
mancelle, qui n'avait pas d'assez grandes qualités pour lutter, et qui 
paraît destinée à s'absorber rapidement. Les autres conditions agri- 
coles et économiques se sont rencontrées. Aujourd'hui, la race courtes- 
cornes y pénètre jusque chez les simples métayers. Ce beau résul- 
tat est dû surtout à un homme qui soutient avec une rare énergie et 
une grande originalité d'esprit une véritable croisade en faveur des 
durham, M. Jamet, ancien représentant; il a été aidé dans ses efforts 



LES ANIMAUX REPRODUCTEURS. 185 

pir rbabile directeur de la vacherie publique du Camp, et par un 
irapiétaire du pays que d'autres genres de succès avaient illustré, 
IdeFalIoux. 

L'iBJou paraît donc devoir être pour la France ce qu*est en Angle- 
ferre le nord du Yorkshire, le centre de la production des courtes- 
tÊtwa. L'émulation s'en mêle; tous les jours on apprend que, dans 
les faites des étables les plus renommées d'Angleterre, des échan- 
tins distingués ont été achetés par des propriétaires angevins, et à 
fa prix élevés. Notre herd-book français s'enrichit ainsi rapidement 
fa noms les plus célèbres du herd-book anglais, dont les descen- 
fatt vieniient chez nous faire souche. 

Pour Tacdimatation, au moins dans la région du nord-ouest, il ne 
fBÊi rester le moindre doute, quand on a vu les animaux exposés 
eette année, tant par des éleveurs privés que par les vacheries pu- 
Uiqnes. Je ne crois pas qu'il puisse y avoir de plus beaux types. 
Ceia qui avaient été amenés d'Angleterre par le prince Albert, lord 
Fefcreham, lord Talbot, M. Richard Stratton, etc., n'étaient pas sen- 
sUement supérieurs. Plusieurs générations se sont succédé déjà sur 
Botre sol, sans qu'on ait vu la moindre apparence de dégénéres- 
anœ; nous pouvons dire que nous possédons, même pour la race 
pore, de quoi rivaliser. Quant aux croisemens, c'est toute une car- 
rière nouvelle dont il est impossible^ de prévoir le terme. Déjà de 
Moibreux essais ont été faits avec des succès divers; une cinquan- 
tûne d'animaux appartenant à diverses catégories de croisemens 
igmientau Champ -de-Mars. 

Je ne veux pas entrer ici dans la grande question du croisement 

etda métissage qui se débat en ce moment, et qui est à coup sûr 

iK des plus obscures et des plus ardues de la zootechnie. Je dirai 

seulement que toute solution systématique me paraît dangereuse; 

je ne voudrais ni proscrire ni recommander en principe la formation 

fcrKes intermédiaires, tant que l'expérience n'aura pas prononcé. 

Ce qu'il y a de sûr, c'est que, pour quelques exemples du moins, le 

■éûnge parait en voie de réussir. Il y avait à l'exposition des dur- 

IttKharolais, des durham-flamands, des durham-normands, des 

MiuMnanceaux, des durham-lorrains, des durham-bretons, des 

Main-suisses, qui semblaient fournir des argumens péremptoires 

Qfwear de semblables tentatives. Ce n'est pas que les races pures 

tae paraissent en général préférables, quand on peut s'y tenir : 

^ elles, on sait ce qu'on fait ou à peu près, tandis qu'avec les croi- 

'^cnset les métissages on marche dans le vague et l'inconnu; mais, 

'^cessituadoos mixtes où l'on veut commencer à sortir de Torniëre 

•>» ivoir les moyens de tout changer à la fois, je ne puis m'em- 

Wer de croire que les croisemens ont leur valeur, valeur le plus 



186 RETUE DBS DEUX MONDES. 

souvent transitoire, j'en conyiens, comme la. situation: qui lëa pro^* 
voque, mais qui peut aussi devenirfixe et permanente par la créationa 
d'une sous-race, quand les circonstances s'y prêtent, c'est-à-^iinK 
quand les deux familles qu'il s'agit d'accoupler ont entre eUes des 
affinités suffisantes potu* s'allier intimement. 

On dit que des raisons physiologiques s'opposent à la fusion jéellt) 
et profonde des races, et que si un individu né d^un premier cn^* 
sèment préseï^ en apparence un terme moyen entre le père ekliu 
mère, ce n'est pas une raison suffisante pour le croire apte à fondât 
une sous-race réunissant toujours les mêmes caractères. L'expérienBCi 
prouve en effet que cette création rencontre des difficultés; l'inflaenoiA 
des aïeux est si puissante qu'elle reproduit purement et simplement 
la plus ancienne des deux races après deux ou trois générations issuev 
d'un seul croisement; et, ce qui est pire encore, le mélai^ desgenim) 
amène souvent des résultats monstrueux qui déconcertent tous tet 
calculs. Que conclure de ces obser\'ations? Qu'il faut être très prudent' 
avant de rien entreprendre de pareil; mais de ce que le métissage* 
est difficile, je ne puis en conclure qu'il soit impossible. Les races lets 
plus fixes et les plus précieuses, comme celle des bœufs court$§f»> 
cornes eux-mêmes, sont les produits d'un métissage bien fait- Autros* 
fois on croisait à tort et à travers, sans savoir précisément ce qa*OB! 
voulait faire; on est un peu plus avancé aujourd'hui : c'est une nb» 
son pour qu'on réussisse plus souvent. 11 est d'ailleurs à remarquai 
que les adversaires du métissage ne proscrivent pas les croiseroiov 
en général; ils admettent les bons effets d'un premi«r croisement^ 06* 
qui est déjà considérable, et ils recommandent l'absorption d'une race 
inférieure par une supérieure, au moyen de l'emploi continu de miikm 
de la seconde; ils ne contestent que la formation de races IntenBé** 
diaires, ce qui est en effet chanceux. 

Dans le nord-ouest, où la race bovine est généralement exeltie'4tti 
travail, en peut, je crois, introduire à peu près partout le sang dm^ 
ham avec avantage. Je dirai même que, dans beaucoup de cas, j*s 
mieux le croisement que la race pure; le durham a d^éminens i 
tages, mais il a un défaut, surtout pour nous Français : sa via 
est dune qualité inférieure et trop chargée de graisse. Quand i|i 
perdrait un peu de sa précocité pour gagner une saveur^as appr»^ 
priée à nos goûts, il n'y aurait pas grand mal. C'est ce qu'on obtîeiita 
par des croisemens avec les races qui donnent chez nous les meilUJ 
leures qualités de viande. — .Quant à nos espèces du midi, àodBW 
de montagne et en général à celles» qui travaillent, c'est tout antM 
chose. Il est bon d'y regarder à deux fois avant de les croiser; G*^ 
là surtout que l'entreprise du métissage me paraîtrait illogique ol^ 
dangereuse; tout au plus peut-on essayer, quand on se troave daiw 



LES AHIMAnX KEPB0DDGTEUB9. 187 

des circonstances exceptionnelles, d'un premier croisement. Le plus 
vr est de s'en tenir à la race locale, en l'améliorant autant que 

ymk par elle-inême, c'est-à-dire en se servant de reproducteurs 

decDoix. II fant se garder d'altérer mal à propos le tempérament 
lâcessaire à la principale destination des animaux par un mélange 
iitc des races molles et lymphatiques créées pour d'autres besoins. 

Cette réserve faite, la part qui reste chez nous à la race de durbam 
CBeocore belle. Elle peut s'implanter dès à présent dans un quart 
de b France, soit conune race pure, soit comme source féconde de 
«nisemens et de métissages, et dans l'avenir elle pourra pénétrer 
fÊnoat où le travail de l'espèce bovine reculera. Elle promet d'aug- 
■enter notablement notre production en viande de boucherie. Sans 
ks étaUssemens de l'état, tels que le Pin, le Camp, Tlnstitut agro- 
umiqie, elle aurait été plus lente à se répandre; c'est un service 
îoponant que l'agriculture française doit à ces établissemens, et 
éprendra rang un jour à cdté de ceux qu'a rendus dans d'autres 
ieojB la. bergerie nationale de Rambouillet. 

Auprès des durbam, les autres races bovines anglaises perdent 
kaoooop de leur intérêt. Celles de Hereford et de Devon étaient re- 
préacDtées à Texposition par une trentaine d'animanx presque tous 
lenus d'Angleterre. C'est lord Berwick qui a eu le prix des hereford 
et H. George Tumer celai des devon; ces deux éleveurs sont en effet 
njoard'bui les premiers de l'Angleterre pour ces deux races, et rem- 
fortent les prix dans les concours nationaux. Comme importation, 
dies ont Tune et l'autre peu de succès, et je ne crois pas qu'elles 
Mat destinées à en avoir jamais beaucoup; mais comrme exemples, 
fte méritent l'attention, en ce qu'elles montrent comment d'an- 
cieBDes races de travail, qui ne sont pas toujours dans les meilleures 
cnoditions d'alimentation, peuvent être transformées, par des soins 
fenévérans, pour acquérir presque des qualités égales à celles des 
èfffaiin. Il n'existe pas de meilleurs modèles; ceux de nos éleveurs 
fa ont entrepris d'améliorer nos races par elles-mêmes, n'ont rien 
de mieux à faire que d'étudier et d'imiter. J'en dirai autant de la 
née noire sans coraes, dite d'Angus, que représentait un magnifique 
ttnal envoyé par lord Talbot; on a donné un prix à lord Talbot 
fv cette unique tête, et on a eu bien raison. 

Gonme on voit, les Anglais eux-mêmes ne mettent pas partout du 
^durbam. fls ont conservé un petit nombre de races locales qui 
fe perfectionnent et se développent à part. Depuis quelque temps, 
indiirbam gagnent du terrain; presque partout, même en Ecosse, on 
CBMBience à les voir pénétrer dans des contrées qui leur avaient été 

fcîBèes jusqu'ici, à mesure que le high farming fait des progrès. Néan- 
i on peut affirmer que de longtemps ils n'envahiront la Grande- 



188 BEYUE DES DEUX MONDES. 

Bretagne tout entière; ils ne peuvent prospérer yéritableme 
dans des conditions qui, même en Angleterre, ne se rencontre 
toujours. L* amour-propre local résiste, aussi bien chez nos ^ 
que chez nous. L'Ecosse tient à ses bœufs noirs sans cornes c 
au costume pittoresque de ses montagnards; ils font partie 
traditions et de son histoire; leur disparition devant les durham 
pour elle comme une nouvelle conquête. Le nord du Devo 
n'a pas tout à fait les mêmes raisons patriotiques, mais ceti 
race est une des plus élégantes qui existent; elle est parfait 
appropriée au sol et arrivée à un haut point de perfection. Les 
ford persistent par d* autres causes; ils s'élèvent dans une régi 
terminée, et vont s'engraisser ailleurs, comme il arrive à bes 
de nos variétés françaises. Toutes trois sont des races de mon 
et, dans leur lutte contre le durham, elles ont un avantage q 
déjà signalé chez plusieurs des nôtres, la qualité de leur v 
Dans la plupart des fermes anglaises appartenant à des gran< 
gneurs, on engraisse des durham pour la vente, mais on a des 
ou des devon pour la table du maître. 

Il est cependant une race anglaise qui parait reçue chez noi 
autant de faveur que les durham, je veux parler de la race laiti 
comté d'Ayr en Ecosse. 30 de ces animaux figuraient à l'expo 
presque tous nés en France ou appartenant à des Français. 3 
naient du domaine impérial de Villeneuve-F Étang, où leurs 
avaient été transportés après la destruction de l'Institut agn 
que; les autres avaient été présentés par trois amateurs prin 
qui se sont partagé les prix, M. le marquis de Vogué, M. le mar( 
Dampierre, et M. F. Bella, directeur de l'école d'agriculture c 
gnon. Le prince Albert avait envoyé ime vache. La race d'Ay 
connue en France que depuis cinq ans environ; on voit qu'elle 
en peu de temps de sensibles progrès. Elle continuera probab 
à en faire, car elle a pour elle, outre ses qualités producti 
c^rme irrésistible de la grâce. Sa supériorité sur les nôtres ] 
quantité et la qualité du lait est contestée; je crois cependai 
somme toute, elle doit l'emporter. L'examen anatomique de i 
ganes a démontré en elle la meilleure machine organisée pour 
duction du lait. Si elle a paru quelquefois inférieure à nos cet 
ou à nos flamandes, c'est parce qu'elle est d'une plus petite tail 
convient mieux qu'elles à des pays d'une fertilité médiocre, ( 
ses montagnes natales; il est vrai que, sous ce dernier rappo 
rencontre une rivale redoutable dans notre petite race bretonn 
elle offre plus de ressources pour la boucherie. L'expérience 
bonnes mains; d'ici à peu d'années nous saurons à quoi nous ei 

Ici finissent les races anglaises. Deux autres pays étrangers 



LES ANIMAUX REPRODUGT£URS. 189 

ment ont pris part à l'exposition, la Hollande et la Suisse. Ce sont 
en effet les seuls doDt les races nationales aient de grands mérites, la 
Hollande surtout. Je ne vois jamais sans un profond sentiment d'ad- 
miration ces magnifiques vaches, que je regarde conune la souche 
conunune du plus beau bétail de F Europe. Presque tous les carac- 
tères que l'art a cherché à reproduire ailleurs se présentent naturel- 
lement, et avec une ampleur exceptionnelle, chez ces énormes bêtes, 
qui donnent à la fois des montagnes de viande et des fleuves de lait, 
et qui ont inspiré, par leur beauté native, des artistes comme Paul 
Potter, Berghem ou Ruysdael. 

Malheureusement la race pure parait avoir besoin, pour prospérer, 
des riches pâturages et de l'air salin qui lui ont donné naissance. 
Quelques importations ont été essayées en France; elles ont laissé 
peu de traces. Il en est de même, au moins sur la plus grande partie 
du territoire, de ces belles espèces suisses de Berne et de Fribourg, 
qui avaient fourni à l'exposition cinquante animaux de choix; on ne 
peut en importer que dans le Jura français, où elles retrouvent à peu 
près leurs conditions premières. Bien n'est plus regrettable assuré- 
ment, car ces deux familles sont superbes; leur aspect fait rêver des 
digues de la Hollande et des vallées des Alpes, ces premiers boulevards 
de la liberté moderne; on se demande par quelle loi mystérieuse les plus 
beaux produits sont dus aux peuples les plus forts et les plus fiers. 
Les vaches suisses surtout ont l'air d'avoir, comme leurs pâtres, le 
sentiment de l'indépendance nationale; chacune avait suspendue au- 
près d'elle la cloche qu'elles portent au cou, et qui sert à guider le 
troupeau au milieu des rochers et des précipices. Il y a quelques an- 
nées, la race de Schwitz était en France assez en faveur; on espérait 
y trouver la meilleure réunion connue du travail , de la viande et 
do lait. Aujourd'hui les idées ont changé; on s'attache moins à cette 
union, qu'on regarde avec raison comme difficile ou même impossi- 
ble, et on aime mieux des animaux qui poulsent très loin une qualité 
spéciale. L'exposition des schwitz, quoique remarquable, a été reçue 
avec froideur, peut-être même est-on tombé à leur égard dans un 
autre excès. 

L'Allemagne n'avait rien envoyé, ainsi que le nord et le midi de 
FEurope. U ne parait pas qu'on y ait beaucoup perdu; on dit cepen- 
dant du bien de la vache du Tyrol et d'une espèce dite de YAllgau, 
répandue en Souabe et en Bavière. 

Parmi les variétés bovines françaises, il n'y avait que les dix prin- 
cipales, mais ces dix suffisent pour donner une idée générale de nos 
richesses. En tête venait la race normande ou cotentine, qui comptait 
SO animaux, la plus renommée de nos espèces, mais non la plus irré- 
prochable. Depuis longtemps en possession d'alimenter Paris en viande 



190 BEVUE DES MUX VONDES. 

et en beurre, c'est elle qni fonmîthabitneHementle bœuf gras, et pour 
cette circonstance extraordinaire elle a produit des animaux dont le 
poids s'est élevé jusqu'à près de 2,000 kilog. Quant au beurre, il suffit 
dénommer Isigny etGoumay pour donner une idée de sa qualité et de 
sa quantité. La race normande s'étend sur cinq ou six départemens; 
elle se partage en deux variétés, la grande, qui est préférée pour la 
boucherie, et la petite qui est la laitière par excellence. Trois cir- 
constances ont contribué à la développer à ce point, l'excellence des 
pâturages, l'ancienneté du débouché de Paris, et l'absence à peu près 
complète de travail. Cependant les connaisseurs lui reprochent de 
s'être formée d'elle-même, sans que les Rêveurs se soient proposé, 
comme les Anglais, un butTaisonné; il en est résulté que ni la grande 
ni la petite ne satisfont complètement par leur conformation, quel 
que soit d'ailleurs leur produit : la grande est encore trop osseuse, 
elle n'a pas ces formes cylindriques qu'on admire dans les dutham, 
et la petite n'est pas tout à fait aussi bien constituée pour la laiterie 
que la vache d'Ayr. 

On peut porter remède à ces défauts de deux façons, ou par des 
croisemens avec les races anglaises, ou par un choix désormais mieux 
entendu d'animaux reproducteurs, pris dans la race elle-même. Ces 
deux procédés sont maintenant employés concurremment. 3*ai déjà 
dît que je préférais le premier conmie plus expéditif, et les meil- 
leurs agronomes normands sont de mon avis : le premier prix des 
croisemens a été précisément obtenu par un durham-normand expoéè 
par M. Grégoire (Orne); mais le plus grand nombre préfère le se- 
cond, et on a déjà obtenu dans cette voie de beaux résultats. Parmi 
les animaux de race ptu^ présentés à l'exposition, il y en avait une 
douzaine, déjà primés pour la plupart dans les concours régionatoc 
de Rouen et de Caen, qui ne laissaient plus que peu de chose à dé- 
sirer. Au fond, le résultat est le même; te chemin est un peu peu plus 
long pour y arriver, mais il est accessible à un plus grand nombre, 
ce qui est bien quelque chose. Soit pure, soit croisée, la race nor- 
mande était déjà une des mieux nourries, des mieux exploitées en 
vue du profit, et elle gardera ces avantages. 

J'estime que la Normandie doit produira annuellement environ 
100,000 bœufs gras, d'un poids moyen considérable, ou le quîlrt 
environ de la viande consommée en France. La moitié vient se faire 
manger à Paris; le reste sert à la consommation locale. Ces cinq dé- 
partemens nourrissent en outre 500,000 vaches, et leur population 
bovine doit être en tout d*un million de têtes, ou le dixième de la 
France entière. Relativement à la superficie, c'est la même profpor- 
tion qu'en Angleterre, ou une tête sur trois hectares. Outre la Nor- 
mandie proprement dite, la race cotentine s'étend encore dans les 



LES ANIMAUX REPRODUCTEURS. 191 

départemens qui entoureot Paris, et y forme une nouvelle population 
de 3 à 400,000 têtes,, vaches pour la plupart. Ces départemens^ 
n ayant pas de race à eux et n'entretenant de vaches que pour le 
lait, s'approvisionnent surtout en Normandie» et y ouvrent ainsi un 
nouveau débouché. 

Il n'y avait à l'exposition que cinq échantillons de la race man- 
œlle pure. Cette race a pourtant beaucoup d'importance; elle fournit 
de temps immémorial pour le marché de Paris presque autant de 
bœufs gras que la Normandie, et elle couvre quatre départemens des 
plus riches en bétail. On aura sans doute pensé qu'étant destinée à 
disparaître, elle ne devait figurer que pour mémoire. 

La flamande comptait environ 20 têtes. La Flandre n'a pas tout à 
feît les mêmes conditions que la Normandie. Beaucoup plus peuplée, 
elle trouve en eUenraêrne son propre débouché, et, comme tous les 
pays d'extrême population, elle recherche moins la viande que le laiu 
La race flamande est principalement laitière; comme telle, elle est à 
peu près arrivée à la perfection. Je ne crois pas qu'il soit possible de 
trouver beaucoup mieux, même dans la race d'Âyr, que la plupart, 
des flamandes exposées. Tout en elles était fin, délicat, féminin, et 
je suis sûr que leurs douces noamelles laissent facilement échapper 
plus de 3,000 litres de lait par an. J'aurais, pour mon compte, plus, 
de respect pour la race flamande que pour la cotentine; je serais plus 
di^wsé à la préserver de tout croisement, La Flandre française est. 
mi pays plus productif qu'aucune région de l'Angleterre; nulle part, 
dans le monde il n'y a.plus de bétail, et du meilleur, de même que 
nulle part il n'y a une agriculture plus intensive. Ces deux faits se 
suivent et sont la conséquence l'un de l'autre. Les cinq départemens 
de la Flandre et de l'ancienne Picardie contiennent 600,000 vaches; 
le département du Nord à lui seul eu possède près de 200,000. Dans. 
Tarroiidissement de Lille, on est arrivé à une tête bovine par hec-^ 
tare, et chacune de ces têtes nourrit une famille : c'est le maximum 
connu de la production. Depuis quelque temps, la vache flamande 
luite, comme laitière, sur le marché de Paris, avec la cotentine, et 
elle doit finir par l'emporter, si celle-ci ne s'améliore pas, car elle 
lui est réellement supérieure. Elle tend à se répandre, dans le nord, 
partout où il devient possible de lui donner les conditions de soin et^ 
d'alimentation qui lui sont nécessaires. Cette race n'est pas non plus 
sans qualités pour la boucherie, et je la placerais au prenûer rang; 
pmni les nôtres. 

Les cinq départemens de la pénmsule de Bretagne Ggurent parnu 
W points de la France et du monde qui possèdent le plus de bêtes 
Wines. On n'y compte pas moins de 1,500,000 têtes sur une sur 
Berficie. totaje de 3 miUlox^ et demi. d'hectares, soit près d'une tête> 



192 REVUE DES DEUX MONDES. 

par deux hectares. La Normandie et l'Angleterre n'en ont pas antan 
a est vrai que, pour la grosseur et le produit, une tête bovine br 
tonne est tout au plus la moitié d'une normande ou d'une anglaise 
3i animaux de cette catégorie figuraient à l'exposition, preuve i 
l'intérêt qui commence à s'y attacher. Pendant longtemps, elle a é 
dédaignée, à cause de sa petite taille; mais depuis que des idé 
plus justes en zootechnie se sont répandues, on a ouvert les yei 
sur sa valeur, et on peut dire maintenant qu'elle est à la mode. Tout 
les bêtes exposées ne venaient pas de Bretagne, ce qui montre que 
race attire, hors de son pays natal, l'attention des hommes spécial 
et des gens du monde. Qui ne connaît et n'aime ces jolies bêtes, i 
pelage noir et blanc, aux jambes et à la tête lines, à l'air doux eti 
telligent? 

Cette petite race est par excellence celle des landes arides; el 
trouve le moyen de vivre et de pulluler où les autres mourraient \ 
faim. Les vaches sont peut-être celles qui donnent le plus de lait i 
lativement à la quantité de nourriture consommée, et ce lait est e 
cellent, surtout pour le beurre. Le beurre de Bretagne a depi 
longtemps une réputation faite. A ces qualités déjà connues est v 
nue depuis peu s'en ajouter une qu'on ne soupçonnait pas à cet 
race : on a découvert qu'en la plaçant dans de meilleurs pâturage 
en lui donnant une nourriture plus choisie, elle engraissait rapid 
ment, et finissait par faire à peu de frais des bœufs de boucheri 
d'un rendement extraordinaire et d'une exquise qualité. Dès ce m 
ment, sa fortune a été faite, tout le monde en a voulu, et le prix 
ces petits animaux a doublé dans les lieux de production. Outre g 
mérites comme race pure, elle a celui de se prêter sans difficulté 
tous les genres de croisement; elle s'unit à merveille avec la ra 
d*Ayr et celle de Durham. L'école d'agriculture de Grand-Jou 
(Seine-Inférieure) avait exposé des échantillons vraiment admir 
blés de ces deux croisemens; le dernier surtout paraît avoir un si 
ces exceptionnel. 

Un peu au sud de la péninsule bretonne, et séparée d'elle par 
Loire, mais unie encore par de grandes conformités de sol et de c 
mat, se trouve l'ancienne Vendée. Là s'est développée une autre ra 
dont les types principaux portent les noms de Chollet (Mainen 
Loire) et de Parthenay (Deux-Sèvres). C'est une de celles qui foum 
sent le plus de bœufs gras à Paris; elle vient, sous ce rapport, îmn 
diatement après la mancelle, comme la mancelle après la normanc 
Chollet est plutôt le marché où les bœufs se vendent, et Parthen 
le centre du pays où ils s'élèvent. Ils sont d'une taille moyenne, i 
cîles à engraisser, et leur viande est d'une qualité excellente, 
étaient représentés à l'exposition par 12 animaux de pur sang. L' 



LES ANIMAUX REPRODUCTEURS. 193 

des prix a été obtenu par le supérieur du monastère de la Trappe, à 
Ifeilleraye (Loire-Inférieure), où Ton se livre avec grand succès à 
l'élève du gros bétsûl. Là comme à la Grande-Chartreuse et chez les 
trappistes de Staouéli, en Afriqye, on aime à voir reprendre la tra- 
dition des anciennes abbayes, qui, en France comme partout, ont 
rendu de si grands services à l'agriculture. 

La race de Partbenay a des partisans fanatiques; il est à re- 
marquer que, parmi les nombreux essais de croisement envoyés à 
Fexposition, il n'y en avait aucun où elle jouât un rôle. Je ne serais 
pas tout à fait aussi exclusif, mais je reconnais volontiers que, dans 
l'immense majorité des cas actuels, il y aurait danger à y rien chan- 
ger. Le patriotisme vendéen s'attache à tout, même à la couleur des 
animaux. Respectons ce sentiment conservateur qui sert à faire re- 
connaître les races pures : celle de Parthenay est brune, avec le bout 
des cornes noir. De toutes celles du nord-ouest, c'est la seule qui 
travaille; voilà son caractère principal, celui qui doit le plus la dé- 
fendre contre toute tentative de croisement. Si jamais elle cessait de 
travailler, ce qui viendra bien quelque jour, il n'en serait pas tout à 
fait de même; mais n'essayons pas de prévoir ce temps, qui sera 
pour la fidèle Vendée, le pays aux traditions tenaces, aussi doulou- 
reux qu'une révolution. 

La race vendéenne est la dernière de cette région : elle touche au 
midi. Si l'on tire une ligne droite de l'embouchure de la Charente 
dans rOcéan aux sources de l'Oise sur la frontière de Belgique, en 
passant par Paris, on enferme une sorte de péninsule dont la Bre- 
tagne forme la pointe, et qui contient, avec cette province et laVen- 
dée, la Flandre, la Picardie, la Normandie, le Maine, l'Anjou et 
r Ile-de-France, soit une vingtaine de départemens ou le quart du 
territoire. Là se trouvent réunis les quatre dixièmes du bétail natio- 
nal, ou quatre millions de têtes, divisées entre les trois grandes fa- 
milles normande, bretonne et flamande, et leurs deux annexes, la 
mancelle et la vendéenne; là viennent s'engraisser, par une série de 
migrations, un grand nombre de bœufs d'autre origine; là se con- 
centrent jusqu'ici presque toutes les importations d'animaux de race 
étrangère, comme les durham, et presque toutes les tentatives de 
croisement; là enfin s'obtient la moitié du lait et de la viande pro- 
duits en France. 

Toutes les autres races bovines de France sont plus ou moins em- 
ployées au travail, et sont par conséquent inférieures sous les autres 
rapports. Les vingt départemens qui forment l'angle du nord-est 
comprennent deux millions et demi de têtes : c'est la région la plus 
riche après le nord-ouest. Cette population se concentre surtout dans 
l a partie montagneuse qui forme les dix départemens des \osges, 
ion II. 13 



10A RETÙÊ Dfe9 DEUX lÉOlfbÊS^ 

du Hànt et Au Ba^-Rhiti^ de la HàùtiB-Sàdne^ du Doubs, du Jllra, de 
l'Aiti, de là Gôte-d'Or, de Sâône-et-Loirë et de l'Yohhfe. Oil là dl* 
vise en plusieurs variétés distinctes, dont les principales sont là char 
rolâlse, la lorraine et la comtoise. La lorraine, bien qu'une des pldi 
importantes, n'était représentée que par tinq individus, rtiais qui ODl 
presque tous été primés; on remarquait slirtoUt deuk laureaUx, 6tl 
pelâgë blanc et rouge, déjà couronnés aux coticours régionalix de 
Vesoul et de Beéànçoh. La comtoise se divise eh delix bràtichés^ e^M 
diË piaille^ qui sei*t avàtit tout au travail, et celle de montagilie, ^ 
est priilcipalëihent laitière. Cette dernière a été tuodifiée profoiidi-^ 
meut par ded croisemens avec les races suisses^ et n'a presque plttb 
led caractères de la race pure^ mais elle n'eh Vaut i[\Vd itileuit. 18 
n'ai aperçu qu'un échantillon de ce croisement^ tltiè Vaché Vëdsfe 
de la Haute-Saône, qui avait été primée au concours de Bedâttf^Mn 
Je regrette qu'il n'en sdit pas venu davantage. Le Jura est déjà ttft 
peu loiii de Paris, mais il a maintenant un chemin de fer qui artiM 
jusqu'au pied de i^es montagnes. Cette partie de notre territoM 
mérite le nom de Suisse française : je ne vois pas pourquoi elle ne 
serait pas aussi riche en beau bétail que la véritable Suisse, puisqtM 
les mêmes conditions de sol et de climat s'y rencontrent à peu prti. 

Dès qu'une province se trouve hors du rayon habituel de l'upptt^ 
visiôrinement de Paris, on dirait qu'elle cesse de nous intéresser; au- 
jourd'hui ce rayon s'étend : il n'était autrefois que de CihtjuÀnté 1 
soixante lieuesj il arrive maintenant bien aU-delà, et quand il Wi 
s'étfendrait pas, Paris n'est pas toute la Frattce. On consommé MèA 
ailleurs, quoique beaucoup moins en proportion. Ce sont aussi &Êi 
FràriÇàis^ et dfe bbiis Français, que les hâbitans de l'est. Moins àvail^ 
cée qile darts la région du nord-ouest, par suite de causes àhciëHneë, 
la culture y est en progrès. A mesure que le travail des chevadt 
s'étend et que les cultures fourragères s'accroissent, la race codp- 
toise pëUt faire, tout comme les autres, de grands pas comrtie ttwîé 
dé boucherie; quant à la Variété laitière, ce n'ëst pas non {)luéiiii 
intérêt à négliger, car elle sert en grand à la fabrication du fromàgèi 
et le frotnage h'est pas moins qUe la viande un élément imporlaht dé 
la nourriture des peuples. 

De toutes les races de l'est, la plus connue à Paris, parce (Jii'fcHé 
arrive sur ses marchés, est la charolaise, ainsi nommée de l'ahciéil 
comté de CharoUes, qui était autrefois le premier des états de Bour- 
gogne, et qui donnait son nom aux héritiers du duché. Cette ràcfe * 
pris eh effet naissance daUs le Charolàis, où son développement à é& 
favorisé par le voisinage du marché de Lyon; mais elle s* est rhàuntè- 
nant étendue à tous les pays voisins, comme lé Nivernais et hnè 
partie du Berry, et elle couvre autant de départemens cjiië Vbl cbMn* 



LK8 A«rtBlAUX ftEPBODUCTEURS. 195 

w. Elle est blanche, de grande taille et d'une constitution vigou- 

irae. C'était d'abord utie race de travail; depuis quelque temps, de 

iximux débouchés s'étant ouverts par le perfectionnement des 

eoMHinications, elle a pris un essor remarquable pour la boucherie. 

Ceae région n'envoyait pas autrefois de bélail gras à Paris; aujour- 

fhri elle en fournit presque autant que la Normandie elle-même. Il 

«est résulté ce qui arrive en pareil cas, la race tend à se dédoubler. 

[wnHMtié reste affectée principalement au travail, l'autre ne tra- 

iiiBe presque plus, et tend surtout vers les qualités de précocité et 

^rendement qui donnent le plus de viande. Sous ce rapport, la race 

«hrolaise avait des dispositions naturelles que Tart des éleveurs s est 

HUché à perfectionner. 

io point oCi ils sont aujourd'hui parvenus, grâce à des soins intel- 
ligenset persévérans, les charolais élevés exclusivement pour la bou- 
chrie serretit de près les races anglaises. M. Louis Massé, du Cher, 
le phs ancien et le plus habile de ceux qui ont entrepris cette tâche, 
niit exposé un taureau et une vache de race pure, très senjblables 
idpsdurbam; le taureau n'a pas été primé, je ne sais pourquoi, mais 
Il Tache a eu le premier prix de& femelles. C'est M. le comte de 
loaîllé (Nièvre) qui a eu le premier prix des mâles pour un taureau 
fort beau aussi , mais peut-être un peu moins parfait de formes. De 
tons les animaux de race française présens à l'exposition , ceux de 
1. Massé s'approchaient le plus du type idéal du bœuf de boucherie, 
fc ne veux pas dire par là qu'il n'y ait absolument aucun profit à 
ffoiser, quand ou est dans des conditions convenables; le beau durham- 
ckarolais exposé par M. de Béhague, et qui a eu le second prix des 
croisemens, prouverait au besoin le contraire; maïs je constate avec 
plaisir que ce n'est pas nécessaire, et que les charolais présentent 
I«reux-mèmes de grandes ressources. En agriculture comme en tout, 
Œ résultat médiocre obtenu en grand vaut mieux qu'un résultat 
sipérieur obtenu en petit. ?i'oublions paîi que la race charolaise, qui 
^aente à la fois les deux plus grands tnarchés de France, Paris et 
Lyon, avec les populations intermédiaires, doit produire tous les 
ffl» environ 50,000 bœufs gras, ou le dixième de la France entière. 
1* département de Saône-et-Loire, qui est le point de départ de la 
noç, est un des plus riches de France, peut-être le plus riche^ en 
ins bétail. 

Urace charolaise a d'ailleurs cet avantage, qu'étant connue; 
wmbreuse, toute portée, elle tend plus sûrement à absorber les 
'ttiétés locales qui lui sont inférieures. Il y avait autrefois dans 
IttBwntagnes du Morvàn une petite espèce de bœuf de travail d'une 

'■^ particulière, qui servait à des transports de bois par des 

*^«Din8 affreux; cette race n'a pas encore tout à fait disparu, mais 



19Ô REVUE DES DEUX MONDES. 

elle n'a plus lamême raison d'être, depuis que les communications 
se sont améliorées. La charolaise tend à la remplacer, comme plu» 
productive. Toutes les autres variétés du Bourbonnais et de la Bour- 
gogne se fondent plus ou moins dans le même type, ce qui n'arri- 
verait pas aussi vite, s'il s'agissait d'une espèce étrangère. 

Si de l'est nous passons au centre, nous trouvons encore une ré- 
duction dans l'effectif. Cette région ne contient plus que 2 millions 
de têtes sur une superficie égale à celle qui en nourrit k dans le nord- 
ouest, et 2 et demi dans Test; la nature de son sol et de son cliroal 
est cependant des plus favorables au gros bétail; mais ici les causes 
économiques ont agi avec une puissance funeste. Si nous avons dans 
la Flandre, la Normandie, la Picardie, l'Ile-de-France, l'analogue des 
contrées les plus riches de l'Europe, nous avons dans les provinces 
du centre l'analogue des plus pauvres. Le quart de cette immense 
surface reste inculte et couvert de bruyères; les trois autres sont mi- 
sérablement cultivés. La tene vaut en moyenne 500 fr. l'hectare, et 
à ce prix elle est payée le plus souvent trop cher, non pas à cause de 
sa valeur propre, mais de l'état où elle est. La population, bien que 
peu nombreuse, car on n'y compte qu'une tête humaine par 2 bec- 
tares, et bien que composée en partie de petits propriétaires, vit dans 
un affreux état de misère, qui la force à demander à l'émigration des 
ressources supplémentaires et encore insuflisantes. D'où vient cette 
triste condition de tout un quart de la France, tandis qu'en Angle* 
terre des régions absolument analogues , comme les comtés de De- 
von, de Nottingham, de Derby, les lowlands d'Ecosse, et en France 
même le Cotentin et une partie de la Bretagne, sont dans la situation 
la plus florissante? De plusieurs causes qu'il serait trop long d'énii- 
mérer, mais dont la principale est le défaut séculaire de communi- 
cations. Le centre n'a pas, comme le nord et le midi, un magniCque 
développement de côtes, de larges fleuves et de vastes plaines; situé 
loin de la mer, il ne possède pas une rivière navigable, et sa plus 
grande partie est hérissée de montagnes naturellement impratica- 
bles. Les hommes l'ont encore plus maltraité que la nature; pendant 
que le reste du territoire se couvrait de routes, de canaux, de che- 
mins de fer, il est resté délaissé; il a payé pendant des siècles des 
impôts dont il ne profitait pas; chacune de ces vallées a été jusqu'à 
nos jours comme un monde à part où rien n'arrivait du dehors, et 
qui n'entendait parler du gouvernement central que pour lui payer 
tribut. 

Ce déplorable abandon, qui a fait de cette région l'Irlande de 1» 
France, cesse un peu, mais il faudrait des efforts qu'on ne fait pas 
pour réparer complètement les torts du passé. L'amélioration marche 
pas à pas. Un chemin de fer vient à peine d'arriver jusqu'à Glennoot; 



LES ANIMAUX REPRODUCTEURS. 107 

m antre parviendra l'année prochaîne jusqu'à Limoges, un troisième 
pnaet de traverser le Cantal et de joindre Clermont à Périgueux; 

^lelqnes autres embranchemens se préparent, on parle d'une ligne 

tnasrersale de Limoq:es à Moulins, et de communications directes 
nccFOcéaD, les Pyrénées et la Méditerranée : projets utiles, néces- 
sires, et que commande impérieusement le moindre sentiment de 
judce distributive, mais tardifs, d'une exécution difficile, et qui 
preodront probablement bien des années avant de s'accomplir, tan- 
èsque le nord est sillonné de chemins de fer, et qu'ils commencent 
itn?erser le midi. Les autres voies de communication ne vont pas 
beaucoup plus vite, réduites pour la plupart aux pauvres ressources 
desdépartemens; l'impôt central continue à épuiser le pays sans lui 
rien rendre. 

Ccst l'espèce bovine qui a sauvé cette région d'une ruine totale. 
.Vijaot pas et ne pouvant pas avoir d'industrie, faute de moyens de 
transport, car tous les autres élémens d'un grand développement in- 
dustriel s'y trouvent, la partie montagneuse a dû avoir recours à la 
seule production qui, se transportant d'elle-même, pût se passer 
de communications perfectionnées. On sait d'ailleurs que l'air et le 
sol des montagnes sont presque aussi avantageux à l'espèce bovine 
qne les rives humides de l'Océan. Bien qu'infiniment moins nom- 
breuse qu'elle ne pourrait l'être, la production du bétail est la pre- 
nière et presque la seule richesse de cette partie. Trois races prin- 
dpaless'y sont formées de longue main, toutes trois fort différentes 
de celles du nord et réunies par le programme dans une seule caté- 
prie sous le nom commun de races de montagne, celle de l'Auvergne, 
dont le plus beau type est originaire de la petite ville de Salers, celle 
doUnnousin, et celle de l'Aveyron. 

Les trois départemens du Puy-de-Dôme, du Cantal et de la Haute- 
Uirc nourrissent environ 500,000 têtes de bétail, presque toutes 
rtputies sur les montagnes volcaniques qui les traversent dans tous 
1» sens et dont les principaux pics s'élèvent à près de 2,000 mètres 
tt-dessus du niveau de la mer. Les cimes des Alpes et des Pyrénées 
dépassent seules, en France, ces hauteurs. C'est la portion la plus 
ncbeen bétail : si le reste en avait autant en proportion, le centre 
i*anrait presque rien à envier à la Normandie. La race d'Auvergne 
« pour le moment une de nos plus précieuses. Ce n'est pourtant . 
PB la spécialité qui la distingue : elle sert à la fois au travail, à la 
taerie et à la boucherie; mais c'est précisément cette absence de 
^fcialitéqui fait sa valeur, parce qu'elle répond à des besoins anciens 
ft profonds, La Haute-Auvergne, produisant peu de céréales, em- 
plûie peu de bœufs de travail; elle a aussi très peu de ressources 
pMir l'eDgraisseinent, tandis que ses pâturages produisent naturel- 



198 BEVUE DES DEUX MONDES. 

lement un lait nourrissant et fortement chargé de caséum. En mèiq^ 
temps s'étendent au pied de ses montagnes des régions que la qj^ 
ture a peu douées de pâturages, et qui, dans Tétat de leur cu1|uf8, 
ont besoin de faire venir d'ailleurs leurs bœufs de charrue. Un peu 
plus loin, en se rapprochant de la mer, reparaissent des p^tur^ges 
propres à l'engraissement, avec des cultures me^leures et des 4é" 
bouchés plus sûrs pour la viande graisse. De là tout un système pr" 
ganisé depuis des siècles et parfaitement lié dans toutes ses partie^. 

L'Auvergne nourrit principalement des vaches; quand les y^^j/ff. 
naissent, on en sacrifie un sur deux, ce qui permet d'utiliser U iflo^- 
tié du lait; avec ce lait, on fait des fromages bien connus en France; 
puis, quand les veaux sont grands, on garde les femelles pour r^in- 
placer les mères, avec le petit nombre de taureaux nécessaire, et on 
vend les autres mâles après les avoir châtrés. Ceux-là vont traîner 
la charrue dans les provinces voisines qui ne font pas d'élèves; puis, 
quand ils ont atteint l'âge de sept ou huit ans, ils sont revendus aipt 
herbagers de l'ouest, qui les engraissent pour Paris. De leur nais- 
sance à leur mort, ils parcourent ainsi un demi-cercle d'enviroii 
deux cents lieues. Je ne crois pas que ce commerce puisse durer tou- 
jours sans modification; il repose tout entier sur la demande de bœufs 
de travail pour la région intermédiaire. Si jamais la culture fait asse^ 
de progrès dans cette région pour amener le remplacement des bœufs 
par les chevaux, et si l'extension des cultures fourragères lui permet 
^e produire elle-même ses bêtes bovines, tout s'écroule; mais uqu? 
sommes encore loin de ce moment, et en attendant, la demande de 
jeunes bœufs de travail ne cesse pas. Une autre cause peut aussi 
tout bouleverser : c'est le cas où le producteur auvergnat trouverai 
de lui-même plus de profit à faire du fromage avec tout son l^t 
qu'à élever des veaux. Cette dernière cause est peut-être la plus pro- 
bable, surtout si l'on s'attache à perfectionner les procédés grossiers 
actuellement suivis pour la confection d\\ fromage ; la race devien- 
drait alors exclusivement laitière, et elle subirait des transforma- 
tions destinées à la rendre plus productive dans ce sens. Il n'ep est 
rien encore. Tant que ces nouveaux besoins ne se seront pas pro- 
duits, elle continuera à être exploitée sous le triple point de vup 
du travail, de la laiterie, de la boucherie; c'est ainsi qu'il faut ^ 
jugei' dans son état actuel, et il est juste de reconnaître qu'elle y ré- 
pond admirablement. Les animaux qui passent leur jeunesse suf 
ces montagnes y puisent une vigueur qui les rend propres à tout. U 
y avait à l'exposition cinq échantillons de la race de Salers; sou pe- 
lage est rouge et sa taille forte. 

tes montagnes du Limousin sont moins élevées que cpUçs 4'A^- 
vergne; l'air y est nqoins vif, le climat moins humiae, le ^ol n^oiqs 



L£& 41IIJ|IAI{]( lŒPJtODnCTEPRS. 199 

pi^pre àlaTégé^ition de Tberbe sur le^ hauteurs, fia revftpobe, If» 
b^-fon^a ^lon^ent ep excellentes prairies qu arrqs^nt cj'ippoqabrî^- 
bles souH^, et la t^rre s'y prè(e d^vaniag^ k la puUure des racines 
et des plaotes fourrières. L'espèce bovine s'y trouve çlopo dans (}^s 
conditiops up peu dilFérçotes, mais qui ne seraient point ipfériQures 
en souQFpe, sap^ ^eux circonstances fàcbeuses, pées tqutes deq^ de 
Vatisence 4e débouchés 2 Tune est i^pe cqlture de céréales, beaucoup 
trop étendue pour 1^ patqre du sol, l'autre l'eipploi presque générid 
des vacbes pour le travail* Pe là une diminution sep^ible, soit dans 
le Qoqabre des bêtes bovines, soit dans leurs prqduits. 

Les trois dép^irtepieps qqe peuple la rfice liipousiné, la Haute- 
Vi^qpe, la Crepse et la Çprrè^e, cpptienpept environ 400,000 têtes, 
c'est-à-dire up cipquièpae de mpips que les trois départemens auver- 
gnats. Pe plus, U race est plus petite, moins vigoureuse, nullement 
lai^ère, suitp inévitable de l'excès de travail et d^ rinauflisapce de 
nourriture, ^le rachète ces défauts par uu^ grande docilité et une 
tx>npe qualité de viande. Paris consomme à peu près tous les ans 
âÛ,OQQ bœufs limousins, dont les deux tiers lui arrivent directement 
du pays de provenance, et le reste après avoir passé par les ber- 
b^f^ de la Vendée ou de la Normandie. C'est à peu près toute la 
production de la race en bœufs gras, car la contrée d*où elle vient 
n'est p^ ^se^ riche pour consommer beaucoup de viande, surtout 
de la viande de bœuf. Les limousins sont estimés sur le marché de 
Paris; ils étaient représentés à l'exposition par dix animaux dont un 
taureau qui a eu le prix, même sur les salers. Leur pelage est cou- 
leur de blé. 

A mon avis, rien n'est plus facile que de doubler ou de tripler la 
production de la viande ep Limousin, même sans rien changer à la 
race. Il suffit de multiplier les irrigations, qui sont déjà parfaitement 
entendues, de mieux soigner les prés et surtout les pacages, qui 
sont en général abandonnés aux mauvaises herbes et aux e^u>^ crou- 
pissantes, d'améliorer par des sarclages et autres soins le pâturage 
des terres incultes, d'étendre considérablement la culture des racines 
et surtout des turneps, connue et pratiquée depuis un temps immé- 
morial, de réduire le plus possible aux meilleures terres la culture 
des céréales, de diminuer d'autant le travail dès bêtes et surtout des 
Yacbes, de mieux nourrir les élèves dans le jeune âge et de les faire 
moins vieillir sops le joug, enfin de s'attacher à bien choisir les re- 
producteurs qui présentent les formes les plus rondes et la peau la 
plus souple. Tout cela se fait déjà peu à peu et se fera naturellement 
de plus en plus, ^ mesure que la demande de viande pénétrera plus 
profondément. 
Panni les croiflemens pénibles, il en est quelques-uns assex en 



200 REVUE DES DEUX MONDES. 

faveur dans le pays , qui ne me paraissent pas très bien entenditt 
tel est entre autres le mélange avec la race agenaise, dont la limoa 
sine n'est originairement qu une variété, et qui a conservé plus d 
taille et de vigueur, mais qui consomme davantage et qui a mom 
de finesse, La séduction de la taille est si grande, que beaucoup d'ék 
veurs s'y laissent prendre, et je ne suis pas bien convaincu que l 
plupart des limousins envoyés à l'exposition n'eussent plus ou mcno 
de sang agenais. Pour mon compte, j'aime mieux la i*ace pore 
comme plus appropriée au sol et plus avantageuse pour la bouche 
rie. J'en dirai autant du croisement avec les salers et même avec le 
cbarolais; les salers sont encore trop grands, et la viande des charo 
lais est inférieure; je préférerais le mélange avec la race de Parthe 
nay, et, — quand on peut augmenter l'alimentation et supprimer 1 
travail, — avec les races anglaises, comme le devon ou le durham 

Il n'est pas de pays en France plus propice que le Limousin i 
l'imitation de la culture anglaise; il n'en est pas où l'emploi de quel 
ques capitaux dans la culture puisse porter des fruits plus lucratif 
et plus sûrs. Ajoutons que c'est, au jugement d'Arthur Young, qu 
s'y connaissait, la contrée la plus pittoresque de France. « Je ne crm 
pas, dit-il, qu'il y ait quelque chose d'aussi charmant en Angleteir 
ou en Irlande. Ce n'est pas seulement une belle perspective qui s'offr 
de temps en temps aux yeux du voyageur, c'est une succession cou 
tinuelle de paysages qui seraient célèbres en Angleterre et sans ces» 
visités par les curieux. Quelques endroits d'une beauté singulière m 
retinrent en extase. Partout de fraîches prairies, partout de clair 
ruisseaux, dont les eaux, arrêtées par des chaussées, font une mul 
titude de petits lacs d'un effet délicieux; partout des montagnes boi 
sées formant le fond de la scène. Pour faire de chaque site un 9U 
perbe jardin, il suffirait de le nettoyer. » En Angleterre, un par© 
pays serait couvert de parcs et de châteaux, tandis qu'on n'y ren- 
contre guère que de pauvres villages assez semblables à ceux de l 
Grande-Kabylie. 

Je connais moins la race de l'Aveyron, qui tire son nom de Tan 
cienne abbaye d'Aubrac, et qui n'était représentée à l'exposition qu« 
par quatre bêtes, dont une a eu le premier prix des femelles parmi le 
races de montagne. On la dit bonne à la fois, comme les salers, pou 
le travail, la laiterie et la boucherie, ce qui veut dire apparemnaeD 
que, comme les salers, elle n'excelle dans aucune spécialité, mais le 
réunit toutes trois suffisamment pour donner en somme un bon pro 
duit. Celle-là aussi doit convenir tout à fait aux besoins actuels di 
pays qu'elle habite, et ce serait grand dommage d'y toucher sans né 
cessité pour satisfaire au principe théorique de la spécialisation dei 
animaux. Je fais des vœux seulement pour qu'elle se multiplie, cai 



LES ANUfAUX REPRODUGTEUBS. 201 

dkest encore peu nombreuse, et les départemens voisins de TAvey- 
TQB, comme le Lot, la Lozère, TArdèche, ne possèdent que bien peu 
ftfmbétaiL Cette partie des montagnes du centre est de beaucoup 
eeflpqm en a le moins, sans doute parce qu'elle était la plus isolée. 
Il pios éloignée' des débouchés, et que le climat, plus méridional, 
eoBBKDce à être plus sec, moins favorable à la pousse de l'herbe. 
Nsqn'elle a à sa portée une race satisfaisante, il est bien à désirer 
^'die eo profite pour augmenter sa production. La race d'Aubrac 
«petite et trapue; son pelage est d'un gris foncé. 

Ontre sa partie montagneuse proprement dite, la région du centre 
coDtieDt encore le Berry, le Forez, le Poitou, l'Angoumois et le Péri- 
gord; la population bovine de ces provinces est rare, et elle n'a rien 
forigiml; nous avons vu qu'on y fait peu d'élèves, et que ses bœufs 
detniTiil sont presque tous nés dans les montagnes voisines. 

Tcot enfin la quatrième région, le midi; celle-là possède encore 
noi» de bétail que le centre, puisque ses vingt départemens ne con- 
tieraenten tout que 1,500,000 têtes, et la production en viande et 
aliil y est encore moins importante en proportion. On sait que 
Twage dans le midi est de se servir très peu de beurre pour la pré- 
pntion des alimens, et de le remplacer par la graisse et l'huile; 
flOT consomme aussi peu de lait proprement dit, les paysans n'en 
eotpas l'habitude, ils le remplacent par du vin. Ces différences dans 
hcoDsoramation ont été d'abord des effets, et ont fini par devenir des 
cases. La demande a commencé par se régler sur l'offre, l'offre s'est 
CKuite limitée sur la demande. En fait de viande, on mange plus 
Untuellement de la volaille, qui est un des produits les plus abon- 
àoset les plus spontanés; du mouton, qui, ayant moins de volume, 
se débite plus aisément; du porc, qui se conserve par la salaison; 
^œ qui est plus grave, on consomme moins de viande sous toutes 
ks formes, d'abord parce que la population est moins nombreuse, 
«Riite parce qu'elle est moins riche, enfin parce que le besoin d'une 
lourriture animale est moindre dans les pays chauds. On jugera de 
« qu'était dans le midi la demande de viande de bœuf par les prix 
^a'eBe atteignait il y a quelques années. A Toulouse, elle se vendait 
arrêtai 85 centimes le kilo, après avoir acquitté les droits d'entrée, 
bfnis de tout genre et les bénéfices de boucher; à Bayonne, 66 cen- 
tbes seulement. Ces prix, dans l'intérieur des villes, supposent pour 
iKfroducteur une moyenne de 50 centimes. Il est bien évident qu'à 
cetiBx il n'y avait aucun avantage à en faire. 

Qiand même l'intérêt eût été plus grand, l'entreprise en elle- 
Bèoie était difficile. Le climat est un sérieux obstacle, non pas éga- 
loieot partout, mais sur beaucoup de points. A mesure qu'on avance 
vtn l'ouest, dans le midi comme dans le nord, l'air est plus humide 
Ci phtt favorable à la production du bétail. Les départemens rive- 



2Q2 REVUE BES DEUX MOKPS^^ 

rstips de l'Océan, comme la Gironde, les Landes, les Basses-Pyrô- 
péçs, ceux qui foraient la riche vallée de Ifi G^ronnç, ceux qui s'éc^e- 
Iqnpept svjr 1^ peqte des Pyrénées peuvent encore produire asse^ 
facilement les végétaujf nécessaires; mais dès qu on arrive sur le^ 
bords du RhOnp et de la Méditerranée, la sécheresse devient 6:i^cesr- 
siver Les dix départerpens qui vont des Pyrénées-Orientales au \ar 
peuvent figurer parmi les pays du monde les plus pauvres en gros 
hétail, et sur ces da il en est quatre, les Bouches-du-RhOne, Ip 
Gard, THérault et Vaucluse, dont on peut presque dire qu ils n'en 
ont pas du tout; ce n'est rien moins que la moitié d^ la Région à 
soustriiire, on ne peut compter que sur Tautre. 

Pans cette moitié elle-même, les circonstances locales ne sont pas 
toujours bonnes; les variétés y sont nombreuses et inégales, bien 
que pouvant être ramenées à un type commun. La plus belle est celle 
dite ageuQisç, parce qu'elle s'e^t développée dans les fertiles pleines 
de TAgenais, et sans contredit, grâce à la riche alimentation qu'elle 
reçoit, c'est une des plus grandes, des plus fortes et des plus ^^lassives 
de France. Puis vient la gasconiie, nourrie sur les coteaux du Gers, et 
par conséquent moins puissante; la bgzadaise, plus petite encore, 
pf^rce qu'elle approche des Landes, mais mieux faite pour 1^ bou- 
cherie; l^landQÎse proprement dite, qui a quelque rapport avec celle 
du Morvan; la béarnaise, qui peuple les pâturages des Pyrénées de 
l'ouest, etc. Toutes sont des races de travail, énergiques, peu laitières, 
peu propres ^ l'engraissement. Il en est à qui peut justement ^'ap- 

Îjliquer cette boutade spirituelle d'un de nos agronomes : «Nous excel- 
ons à produire des bœufs de course et des chevau)^ de bouch^rip. » 
Ce sont en effet de véritables bœufs de course que quelques-ups de 
ces agiles animaux des Landes et des Pyrénées, qui preppent le trot 
comme des chevaux, et qui, dans les jeux populaires du pays, luttent 
de légèreté avec les jeupes écqr(0urf, 

Maintenant que la demande devient plus active par l'ouverture 
des chemins de fer, quelques-unes de ces variétés peuvent être dé- 
veloppées au point de vue de la viande; d'autres, cqmmè ]^ béar- 
naise, Qpt des qualités laitières; mais en règle générale plies ^ont 
plus propres â donner de 1^ force. La nature du travail l'exige 
aussi bien que le climat. Les terres du midi sont plus dures k remuer 
que celles du nord, et le travail y est plus pénible à cause de la 
chaleur. Une des meilleures solutions de la difficulté, tant que la PÔ- 
cessité du travail subsistera, serait la distinction en deux classes, 
les bêtes de travail et celles de rente. Si cette distinction s'établit, 
le sud-ouest peut produire, en éten^lapt ses cultures fourragères, 
plu^ de viande et d^ l^it; ainpn il restera toujours en arrière. Les 
animaux enypyés fti cppcpur^ ét^ept ^ i^m fins; je pe crois pas 
qu^ ç« mi )f^ meilleure directiçin ^ «uivro. f admeu cafiwdaQt 



LPf ^mAUX HEBUPOUCTEURS. 203 

qu'elle vaut mieux que riçQ, elle est peut-être jusqu'ici la seul§ pos- 
sible. Tout le luidi n'était représeptô qwp pi^r on^e animaux, ^QWt 
trois venus de Limogea. 

Après les bœufs, le^ raoutpns. Ceux-ci forment eq effet le second ca- 
pital de ragriculture, et sur beaucoup de points leur iniportance égale 
ou dépasse celle du gros bétail. La supériorité des Anglais sur pous 
est ici plus marquée; ils possèdent trois fois plus de moutpna en prq- 
portion et d*UDe bien plus grapde valeur moyenpe. U ne faut pas 
croire cependant que nous soyons tout à fait dépourvus. La réparti- 
tion de la population oviqe sur notre sol est beaucoup plus égale que 
celle de la race bovine; chaque région possède à peu près son contin- 
gent numérique, mais il y a moutons et moutons, et ceux du nord 
remportent beaucoup sur ceux du centre et du midi. Cet utile animal 
se trouve i^ 1^ fois au point de départ et au point culmipaut de l'agri- 
culture. L'exposition contenait 600 béliers ou brebis, ce qui formait 
on asse2 beau troupeau , dont un quart environ en espèces étrangè- 
res. Comme pour les bœufs, les principaux types étaient seuls repré- 
iîÇQtés. Il était venu de Prusse un bélier et cinq brebis de la célèbre 
race mérine de Saxe, qui produit une laine si estimée; il était vequ 
aussi des mérinos d'Angleterre, descendus pour la plup^^rt du trou- 
peau importé en 1806 par George III et lord Somerville, mais si les 
saxons ont paru à la hauteur de leur réputation, les autres étaient 
bien inférieurs à nos mérinos. Les Anglais ont largement pris leur re- 
vanche avec leurs races nationales ; Us avaient envoyé une quaran- 
taine de diskl^ys, une vingtaine de souih-downs et autant de costwolds. 
Jamais la puissance de l'homme sur la nature vivante n'a été plus 
visitile que dans ces merveilleux animaux, pétris à volonté comme 
Fargile* J'ai dit ici par quels procédés l'illustre Bakewell avait fait 
de ses moutops ce qu'il av^it voulu, et comment son exemple avait 
ké suivi p^r 9^ compatriotes. C^ux qui en doutaient ont pu se con- 
vsûncre par eux-mêmes de 1^ vérité de mes assertions. Les disbleys 
de U. Creswell et de M. Kingdon, les aouth-downs de M. Jonas Webb 
et de M. Rigden, les costvvolds de M. Beale Browue et de M- Ruct 
étaient véritablement iucomparal:](les. U y avait un bélier costvvold 
d'uQ an, un des plus |)eau^ anin^aux que j*aie jamais vu; entre le 
poids de ce bélier et ce}ui d'une vache bretonne, la différence ne doit 
pas être bien sensible. Cette race de costwold est une des plus nou- 
vellement perfectionnées, et elle promet de dépasser toutes les au- 
tres. Il devient impossible de prévoir où s'arrêtera che^ nos voi- 
fi'ms cette refonte systématique de l'espèce ovine. 

Comme pour les bœufs durham et les vaches d'Ayr^ nous possé- 
dons maintenant ^p Fr^nç^ u^ asses grand nombre de sujets çle ces 
rif?a aftjfiqelies pQW PSfi^^r ^e Je» Baturalis^ïs- ¥• Allier, directeur 
dft ^etàir^oufg^ gui parfit s'^ir^ denn^ \% wmw d'iPQpCirt§r eu 



20à REVUE DES DEUX MONDES. 

France ce qu'il y a de mieux ailleurs, et qu'un grand nombre de prix 
ont récompensé de ses efforts, avait exposé des dishleys, des cost- 
wolds et des south-downs achetés chez les premiers éleveurs d'An- 
gleterre, et d'autres nés chez lui. On pouvait compter en tout une 
centaine de béliers ou brebis de race pure appartenant à des Français, 
sans compter ceux qui composent la bergerie nationale deMontcavrel 
(Pas-de-Calais), dont les produits, vendus tous les ans aux en- 
chères, commencent à être recherchés par nos éleveurs. 

Parmi nos races nationales, la première place était occupée de 
plein droit par les mérinos, qui comptaient près de 200 têtes, tous 
issus, de près ou de loin, de la belle race formée dans la berge- 
rie de Rambouillet. Cette bergerie existe maintenant depuis trois 
quarts de siècle ; la richesse qui en est sortie est incalculable. 
Tous les pays voisins, et en particulier la Brie et la Beauce, doivent 
leur prospérité agricole à ces mérinos; les départemens de Seine-et- 
Marne, Seine-et-Oise, Oise, Aisne, Eure-et-Loir, en possèdent 4 mil- 
lions de têtes sur 3 millions d'hectares. Ce n'est pas encore autant 
qu'en Angleterre, mais pour nous c'est beaucoup. Les principaux 
animaux primés venaient de l'Aisne, d'Eure-et-Loir, de la Côte- 
d'Or, qui rivalise maintenant avec les pays plus rapprochés de Ram- 
bouillet. On peut dire, et je le crois pour mon compte, que la ri- 
chesse produite eût été plus grande encore, si, au lieu de s'attacher 
principalement à la laine, on s'était cittaché à la viande, comme en 
Angleterre; mais au temps où s'est formée la race de Rambouillet, 
la laine fine était plus demandée que la viande en France. On peut 
s'en assurer en comparant le prix de l'une et de l'autre à cette époque. 
Maintenant que la demande de viande s'est accrue, et que celle de 
la laine fine a plutôt diminué, les conditions changent; mais la ber- 
gerie de Rambouillet n'en a pas moins l'honneur d'une création qui 
rivalise presque avec celle de Bakewell, quoique destinée à rendre 
d'autres services. On n'a qu'à comparer le mérinos pur, tel qu'il a 
été importé d'Espagne, à celui de Rambouillet, pour voir le progrès 
accompli en taille et en laine. 

C'est encore une variété de la même race que celle-à laine soyeuse, 
dite de Mauchamp, produit d'un accident habilement exploité, et 
qui montre une fois de plus ce qu'on peut obtenir avec quelque per- 
sévérance. 

Le programme confondait dans une seule catégorie toutes les races 
françaises autres que les mérinos, et même les sous-races provenant 
de croisemens quelconques, soit français, soit étrangers. C'est bien 
peu qu'une seule catégorie pour ce qui forme encore les trois quarts 
de nos troupeaux. A part quelques brebis berrichonnes, flamandes 
et picardes, nos races pures n'avadent rien donné; leur absence était 
d'autant plus regrett2i)le, que la plupart d'entre elles ne peuvent 



LES ANIMAUX REPRODUCTEURS. 206 

gilR S améliorer par des croîsemens. C'est surtout à propos de Tes- 

ihtofiDe qu'il faut savoir se contenter de ce qui est possible. Parmi 

wnnélés indigènes, il en est beaucoup dont le mérite principal, 

CBHepour la vache bretonne, consiste à tirer parti des plus mai- 

fBpturages. Celles-là demandent à être examinées et primées à 

fKl S elles ne sont remarquables ni par la taille ni par la laine, 

des ont quelquefois un mérite qu il ne faut pas dédaigner, la qua- 

iéde la viaode. Les Anglais vantent avec beaucoup de raison 

kn races énormes et précoces, faites pour nourrir abondamment 

kl populations ouvrières; mais ils savent rendre justice au mouton 

I àpifs de Galles, qui n'est ni plus gros ni mieux fait que nos arden- 

■bou DOS solognots : im gigot gallois se paie aussi cber qu^un gi- 

fftdishley, quoiqu'il pèse beaucoup moins. £st-ce que nous n'esti- 

MBS pas, nous aussi, nos moutons dits de présalé? Paris mange la 

nUrâre viande de bœuf et de veau qui soit au monde, mais la viande 

doBoatony est mauvaise généralement, parce qu'elle provient de 

fieumériDos. N'est-ce pas là un besoin à signaler? 

lû remarqué une autre lacune non moins fâcheuse, celle des 

krebis laitières, qui font la fortune du Bouergue et du Béarn. Le 

iwiuge de lait de brebis, dont le meilleur type vient de Boque- 

irt(Aveyron), constitue une industrie toute nationale, qui mérite 

ftee connue, encouragée et répandue. J'aurais voulu enfin voir au 

rappelée par quelque chose l'espèce des moutons dits trans- 

, qui jouent un rôle si important dans le sud-est. 

Les croisemens étaient mieux représentés, surtout celui des dish- 

kjsi^ec les mérinos. Je ne sais si ce mélange est en soi parfaitement 

iMendu, et s'il n'y a pas quelque contradiction entre la spéculation 

flr la laine, qui suppose la récolte successive de plusieurs toisons, 

i la précocité pour la boucherie, qui est le caractère principal des 

idileys; c'est utie question que l'expérience ne peut manquer de ré- 

iftdre, car l'ambition d'unir la viande et la laine se présente si na- 

iieUement qu'elle a tenté bon nombre d'éleveurs. A leur tète est 

l Pluchet de Trappes ( Seine-et-Oise ) , dont le troupeau sans pareil 

dotait à bon droit l'admiration. Il y avait aussi des dishley-nor- 

imds, des dishley -flamands, des south-down-berrichons, etc. : 

kilam-es à mon sens plus rationnelles, quoiqu'elles aient un succès 

irins éclatant; mais ce qui me parait l'emporter sur tous les essais 

Kn en France jusqu'ici, c'est la sous-race de la Charmoise (Loir-et- 

flfcr), due au regrettable M. Malingié et entretenue avec un soin 

^ê^eai par ses fils. Voilà une véritable création, tout à fait sur le 

Mâe des races anglaises; je ne sais si elle aura beaucoup de durée, 

Qrce qoi est abandonné en France à l'initiative individuelle, quel- 

^léaolue qu'elle puisse être, a bien des chances contre soi, mais 

tbiièrile de douer et de prospérer, comme le plus grand exemple 



2êè àfet^ Ml MUx IfdNDBS. 

de l'esprit d'entreprise qui ait été donné encore parmi nous. G0II 
sous-race a remporté à plusieurs reprises le premier prix des mai 
tons gras au concours de Poissy, pour des animaux arrivés à tm 
leur développement avant l'âge de quatoiee mois; elle commence! 
se répandre dans le centre, qui est son domaine naturel, car elle ei 
sortie de bil3bis berrichonnes avec des béliers anglais. 

Les porcs étaient peu nombreux, relativement aux autres espëeÉl 
On en comptait environ 60 en tout, dont douEe appartenant à dM 
races nationales, le reste en races anglaises. En France comme il 
Angleterre^ le porc n'est absolument élevé que pour sa viande; ni 11 
travail, ni le lait, ni la laine, ne viennetit compliquer la questiUi 
animal propter convivia natnm. Les différences de climat et de fefH» 
lité ont elles-mêmes peu d'importance, car le porc vit peu au graâl 
air, il doit être surtout nourri à l'étable; rien ne s'oppose dohcilD 
rieusement à l'adoption pure et simple des races anglaises par Ml 
plus petits cultivateurs. Leur supériorité est plus manifeste enoWl 
que pour les autres espèces animales; tout s'y trouve^ la qualM 
comme la quantité, et quand oïl a vu une fois un essex, un new-lli- 
cester, un coleshill, un hampshire, il n'est plus permis d'hésltWi 
Autant il me paraît prudent de bien étudier avant d'entreprendre ttt 
croisement quelconque pour les bœufs et les moutons, autant l'avi»* 
tage me paraît immédiat et évident pour les porcs, tant nos rûM 
sont encore défectueuses pour la plupart. 

Ceci commence à être compris, car les prix, même pour des aw* 
maux de race anglaise^ ont été généralement obtenus par des Friii- 
çais, bien que des éleveurs anglais eussent aussi concouru. Je ne coB* 
nais pas les porcheries de la plupart de nos éleveurs priitiés, mais j'ii 
vu celle récemment construite par l'un d'eux, M. Allier, directetttdl 
Petit-Bourg, et je puis affirmer qu'il n'y a rien de mieux en Angleterre^ 
11 est bien à désirer que cet exemple se propage, car de toutes M 
spéculations agricoles il n'en est pas de plus simple, de plus sûre^ 
de plus facile; la viande de porc entre déjà pour un tiers dans nott 
alimentation nationale. 

Quelques boucs et chèvres appartenant aux races d'Angora et dd 
Cachemire figuraient à côté des moutons. C'est sans doute une louiî- 
ble entreprise que d'essayer de naturaliser ces élégantes espècoi 
mais nous avons déjà chez nous un type précieux dont on ne parte 
pas assez; c'est tout bonnement la chèvre laitière, l'ancienne Amat 
thée, qui peut bien nourrir aujourd'hui les hommes, puisqu'dlë 
nourrissait autrefois les dieux. Ce n'est pas sans raison que lèl 
anciens avaient fait d'une corne de chèvre la corne d'abondance; de 
tous les animaux domestiques, celui-là est peut-être le plus produc^ 
tif. Outre qu'il fournit la matière première d'une de nos industries 
de lutè, Isk ganterie, il produit éd abondance des fromages reebe^-^ 



LES ÀIltâÎAUX ItÉPBÔDUGTEltRS. 2Ô7 

chés. J'aurais voulu voir à l'exposition des chèvreâ du Mont-d*Or, 
près Lyon, dont oU estime le produit brut annuel à l25 francs par 
tête. L'objection ordinaire cont^e la chèvrfe, c'est qu'elle détruit tout, 
maison n'est nullement obligé à la lalssét paître eh liberté; celles 
du Mont-d'Or ne soHent jamais et elles ne s'en portent pas plus mal. 
Ces chèvres, bien nourries, donnent jlisqu à 600 litres de lait par an; 
la plupart de nos vaches h'en donnent pas autant et elles consom- 
ment beaucoup plus. 

Aprte les chèvres venaient les lapins. Tout le tnondé connaît le 
traité célèbre sur l'art de se faire avec les lapins 3,000 francs dé 
menu; il faut croire que cette promesse n'est pas tout à fait illu- 
soire, car il y avait à l'exposition trente familles de làpiiis dont trois 
ont été priuiées. On a raison de ne rien néglige!-, quand il s'agit de 
ce qui se mange. Je lisais, il y â quelque temps^ dans un journal an- 
glais, que l'élève des lapins était devenu, dans les environs d'Os- 
tettde, une industrie très lucrative, et que des milliers de ces ani- 
maux étaient embarqués régulièretnêiit pour l'Angleterre. Je n'ai 
pas vérifié le fait. Ce qui est certain , C'est que dans tous les temps 
on a eu des garennes et des clapiers. Le vieil Olivier de Serrés les 
recommandait vivement il y a deux siècles et demi. Je suis porté 
à croire qu'on pourrait les mtdtiplier àveô avantage. La grande 
objection est la mortalité, mais m peut y échapper en leur donnant 
pl^ d'air et d'espace qu'on tie le fait communément. 

Une exposition d'oiseaux de basse-cour fermait la marche; poules, 
canards, oies, dindons, faisans, pigeons et pintades de toute espèce 
remplissaient etïviron cent cinquante cages. C'était encore une inno- 
vation, car dans les premiers concours on n'avait pas admis ces 
produits, qui, pour être modestes en apparence, n'en deviennent 
pas moins par leur nombre d'énormes richesses. J'estime à 200 mil- 
lions par an le produit des œufs et des volailles en France, et je ne 
cfois pas avoir exagéré. Ici seulement je regarde comme bien inu- 
tile l'importation de types étrangers. Rien dans le monde ne vaut 
nos volailles. Depuis quelques années, une variété nouvelle de pôiiles 
dite cochinchinoise a fait assez de bruit, soit eh France, soit en 
Angleterre, à cause de sa taille gigantesque; mais peu à peu Teri- 
gouement diminue, et on revient aux anciennes races. La poule co- 
chinchinoise peut avoir quelque mérité comme couveuse, elle peut 
servir à augmenter par des croisemeiis la taille des nôtres, mais elle 
est mal faîte, et sa ctiâir est inférieure. On parle aussi avec éloges de 
la poule anglaise dite de Dorkings, dû nom d'un district du comté 
de Surrev, dont elle est origitiaire. Cette variété obtient maintenant 
tons les prix en Angleterre, le prince Albert en avait envoyé lih très 
bel échantillon : je ne la crois pourtant iii supérieure ni même égale 
i notre poule de Créveckfeùr, pas plus (Ju^â notre ^àriêlè bresëâîihé, à 



208 REVUE DES DEUX MONDES. 

celle du Mans, à celle de Barbezieux, etc. Nous avons fait depuis loog^ 
temps pour nos volailles ce que les Anglais font maintenant pour kl 
bœul's, les moutons et les porcs : nous les avons développées dans 11 
sens de Tengraissement précoce et du rendement supérieur; nous j 
avons ajouté la fmesse, la blancheur, la saveur exquise, car en bi| 
de goût nous sommes plus délicats, le succès universel de nos cw 
siniers en est la preuve. Ce que les Anglais ont de mieux à faira^ 
au lieu d'aller chercher des espèces extraordinaires sur les bords d| 
Gange, en Chine ou en Maîaisie, c'est d'importer nos propres espëeoi 
et nos procédés d'engraissement. Quant à nous, nous n'avons qii^l 
persévérer. Une seule cause contrariait chez nous le progrès decMJ 
industrie rurale, le bas prix des produits; elle n'existe plus. 

Telle a été dans son ensemble cette belle exposition. On nous €i 
promet de pareilles pour 1856 et 1857. C'est peut-être bien prèi; 
il est difficile que d'ici à un an on ait à constater quelque résultan 
sensible. On dit que de nouveaux perfectionnemens seront introdnili 
dans le programme. Un des plus importans consisterait à obtenir dei 
administrations de chemins de fer le transport gratuit des animaux, 
comme en Angleterre. Il paraît qu'on persiste à exclure du conconn 
les chevaux , comme soulevant des passions et des querelles étran- 
gères à la question agricole. Cette décision est regrettable; une ex- 
position d'étalons et de jumens compléterait la série des animaux 
reproducteurs, et ajouterait à l'intérêt du concours. On a remarqiift 
avec raison qu'il y avait des espèces de chevaux de trait et de tra^' 
qui tiennent de près à l'agriculture, et qui ne donnent pas lieu ani^ 
mêmes contestations que les chevaux de selle et de course. La Sor^ 
ciété royale d'agriculture d'Angleterre, qui exclut les chevaux dij 
course, admet les chevaux de trait. 

La proclamation des prix a eu lieu devant un nombreux concoui^ 
d'éleveurs français et étrangers. Le héros de la journée a été ua 
Anglais, M. Jonas Webb, dont les moutons south-down avaient, au 
yeux des connaisseurs, la palme du concours; il a été couvert d'apr 
plaudissemens unanimes. Le lendemain, on a procédé, aux tenmei 
du programme, à la vente des animaux. La plupart ayant été cé- 
dés à l'amiable, les prix ne sont pas généralement connus; ou dil 
qu'ils ont été modérés. Nos éleveurs ont pu se procurer, sans de tro| 
grands sacrifices, des types supérieurs. Malheureusement l'état d'eit 
graissement excessif de la plupart des animaux, surtout des Anglais, 
ne permet pas d'en attendre de grands services pour la reproductioa 

Maintenant gardons-nous de nous exagérer les effets de ces con- 
cours : ils sont utiles sans doute; mais, comme toute chose au monde 
cette utihté a des bornes. Pouvons-nous, par exemple, en attendri 
à bref délai une baisse sensible dans le prix de la viande? Je ne h 
crois pas« Les causes de la cherté sont trop profondes pour céder à 



I.^S ANIlfAUX BEPBODUCTEURS. 209 

îite; elles sont, comme toujours, de deux sortes : Tune physique, 
l'autre économique. 

1^ causes physiques sont la maladie des pommes de terre et les 
bteinpéries exceptionnelles de ces trois dernières années. On ne se 
rend pas compte suffisamment de la portée du fléau qui a frappé les 
pommes de terre; on voit cependant qu'en Irlande il en est résulté 
la mort d'un million d'hommes et l'expatriation de deux autres mil- 
lions. En France, le mal, pour être beaucoup moins grave, n'en est 
pas moins réel. La production annuelle des pommes de terre était 
évaluée à 100 millions d'hectolitres, et s'élevait probablement plus 
haut; une moitié environ servait directement à la nourriture des 
bommas, l'autre moitié à celle des animaux. Cette ressource manque 
plus ou moins depuis bientôt dix ans, et n'a pas encore été rempla- 
cée. La pomme de terre entrait, soit par elle-même, soit par sa trans- 
formation en viande, pour un dixième environ dans l'alimentation 
nationale; en supposant que la perte soit seulement de moitié, c'est 
Qo FÎngtième qui fait défaut régulièrement, et dans un pays comme 
le nôtre, qui produisait tout juste ce qui lui était nécessaiie, un dé- 
ficit d'un vingtième n'est pas à dédaigner; c'est la nourriture de près 
de deux millions d'hommes. 

De plus, je n'apprendrai rien à personne en disant qu'à deux re- 
prises différentes, en 18A6 et 18A7 d'abord, en 1863 et 185A en- 
suite, nous avons eu une température anormale et très peu favorable 
à la production. Deux fois en huit ans, nous avons vu une véritable 
disette. Comment s'étonner alors que les prix se soutiennent? Tout 
le monde reconnaît qu'il y a en un déficit sensible dans la produc- 
tioQ des céréales; celle de la viande a diminué par la même cause. 
Quand les céréales manquent pour la nourriture des hommes, la 
portion qui sert d'ordinaire à l'engraissement des animaux est plus 
ou moins détournée pour parer à des besoins plus pressans. Le 
temps n'a pas été beaucoup plus favorable aux herbages qu'aux cé- 
réales; l'extrême humidité du printemps de 1853 a provoqué de nom- 
hreuses épizooties, surtout parmi les moutons. Ce que nous avons 
perdu en moutons par la cachexie aqueuse est incalculable; des con- 
trées entières ont vu disparaître presque tous leurs troupeaux. On 
peut oublier de pareilles crises, mais leurs traces restent profondé- 
ment marquées dans les faits, et il faut plusieurs années pour répa- 
rer le mal produit par une seule. 

Quant aux causes économiques, elles ne sont pas moins appa- 
rentes. La première est la révolution de 1848 et la période de dé- 
couragement qui Ta suivie. Ces tristes temps sont encore si près de 
■008, qu'il devrait être inutile de les rappeler. Au moment où la 
prodoctioo avait à faire de grands efforts pour réparer les mauvaiaesr 

«nu. 14 



2iO jUB^ruB D£3 i>£nx mowihes. 

années de 18A6 et 1847, l'impôt extraordinaire d£s A6 centimes, et 
plus encore la baisse subite de toutes les denrées, an^enée par une 
diminution spontanée de confiance et de consonunation, ont porté 
dans la culture une perturbation profonde. On a vu, sur beaucoup 
de points, les fermiers abandonner leurs fermes; la plupart des pro* 
priétaires endettés ont été ruinés du coup, et la valeur des proprié- 
tés rurales a baissé de 50 pour 100. En présence de pareils faita, 
le mouvement naturel d'une société en progrès s'est arrêté. On a 
cessé presque partout de faire des avances à la culture; on a moins 
bâti, moins semé, moins acheté d'engrais, moins renouvelé son mo- 
bilier aratoire et son cheptel. La plupart des bestiaux que noua 
mangeons aujourd'hui ont dû naître vers cette époque, où l'agricul- 
ture vivait sur son capital, et ne songeait à l'avenir que pour s'en 
épouvanter. Il ne faudrait pas beaucoup d'années conune celles-là 
pour ruiner un pays aussi riche que le nôtre. 

Au momemt où nous commeivcions à nous remettre de ces ae- 
cousses, la guerre est venue, guerre légitime et héroïque sans doute,^ 
mais qui enlève beaucoup de bras à la culture et qui consomme une 
grande partie du capital national. Avec la meilleure volonté du 
monde, on ne peut pas tout faire à la fois: quand le dixième de la 
population virile est sous les armes, il est impossible que son ab- 
sence ne se fasse pas sentir dans les travaux productifs; quand tas 
épargnes du pays servent à faire des canons et des boulets, à trana^ 
porter des masses d'hommes et de munitions à huit cents lieues de 
nos frontières, elles ne peuvent être utilement employées ailleurs. 
Rien ne peut se faire en agriculture sans capitaux, et les capitaui. 
s'éloignent aujourd'hui de la terre plus qu'ils ne s'en rapprocfaentt 
absorbés qu'ils sont par les emprunts publics que la guerre néces- 
site, et qui offrent un placement plus commode, en même temps 
qu'ils satisfont un autre intérêt national. 

Il y a donc eu diminution dans la production, je n'en doute pas» 
Je voudrais croire qu'il y a eu plutôt, comme quelques personnes 
l'aflirment, augmentation dans la demande; malheuieusement je œ 
le puis. La consonunation a sensiblement augmenté à Paris et sur les 
autres points où se font de grands travaux publics extraordinaires; 
dans l'ensemble, elle ne s'est pas accrue. Un fait incontestable le dô^ 
montre : le progrès de la popidation s'est à peu près arrêté. De 18ii 
à 1845, la population avait monté en cinq ans de 1,170,000 âmes 
ou 234,000 par an; de 1847 à 1851, elle n'a monté que de 416,000 
ou 63,000 par an; nous ne saurons que l'année prochaine quel aura 
été le progrès de 1851 à 1856, mais les résultats connus par la com- 
paraison des naissances et des décès permettent d'afiinner qu'il ne 
aéra pas beaucoup {dus sensible^ 



USB AiraiÂlTX ItE^KODtJCitEÏÏRS. 211 

Qoelles que soient les causes, comment remédier à la cherté? Le 
gouverneroeDt a supprimé, comme on fait toujours en pareil cas, 
tous les droits perçus à l'entrée des denrées alimentaires. Cette me- 
sore est excellente en soi, et il est bien à désirer qu'elle soit main- 
tenue à tout jamais, car elle fait disparaître une illusion qui trom- 
pwt Tagriculture française sur ses véritables intérêts; mais elle n'a 
eu et ne pouvait avoir aucun effet sur le prix de la viande et du 
pain. L'approvisionnement d'une nation comme la nôtre ne peut lui 
venir que d'elle-même; c'est ce qui est démontré aujourd'hui par les 
faits. On me permettra de rappeler que je Tavais annoncé d'avance, 
en 1860, en rendant compte dans cette Revue de la session du con- 
seil général de l'agriculture et du commerce, dont j'avais eu Thon- 
Beur de faire partie. « Il est surabondamment démontré pour nous, 
d&sais-je alors, contrairement à toutes les opinions en vogue parmi 
tes agriculteurs, qu'il n'est au pouvoir d'aucun pays étranger d'exer- 
cer sur nos marchés une influence appréciable sur le prix de la 
viande. L*importation pourra satisfaire quelques besoins locaux ex- 
trêmement restreints, mais au-delà de la zone frontière, l'effet en 
sera complètement insensible sur l'immensité du marché national. » 
Ce que je disais alors, je le répète aujourd'hui, avec l'autorité d'une 
expérience faite dans les conditions les plus décisives, car s'il y a 
jamais eu avantage à introduire du bétail étranger en France, c'est 
aujourd'hui, à cause de la cherté. 

On remède plus efficace, le seul qui le soit véritablemcfnt, c'est 
te perfectionnement des communications, qui porte la demande des 
denrées alimentaires stnr tous les points du pays et facilite partout 
à l'offre des moyens de se produire. Ce perfectionnement continu 
nous a sauvés depuis dix ans; sans le progrès des chemins de fer 
et des chemins vicinaux, les crises que nous avons traversées au- 
raient été infiniment plus graves. L'ouverture d'une nouvelle com- 
munication, même d'un simple chemin vicinal, et à plus forte rai- 
Mi d'une voie de fer, répare bien des maux. Ce n'est pas un des 
iMMDdres fléaux de la révolution de 18A8 que d'avoir paru com- 
promettre un moment l'exécution des chemins de fer. Les princi- 
pks coDcesrions qui ont eu lieu depuis quelques années, la ligne 
de Lyon à Avignon, celle de Bordeaux à Cette, celle du Grand-Central 
•lecses embrancbemens, auront des conséquences inestimables potnr 
Figriculture, comme pour le commerce et l'industrie des contrées 
ttirersées. Quant aux chemins vicinaux, la loi de 1831 poursuit 
sans relâche et sans bruit son œuvre bienfaisante; cette loi est sans 
comparaison ce qui a été fadt de plus utile depuis un demi-siècle poxu* 
la prospérité nationale; elle a fait dépenser un milliard en vingt- 
qoatre ans, et il n'y en a pas eu de mieux placé. 



212 BETUE DES DEUX MONDES. 

Est-ce assez? Oui, sans doute, si l'on ne peut pas faire davantage 
mais il serait bien à désirer qu'on pût doubler, tripler même a 
dépenses fécondes. Tout un ordre de voies nouvelles, les cbeinii 
ruraux, réclament impérieusement des allocations; 10,000 kilomi 
très de chemins de fer sont concédés, mais 6,000 à peine sont oa 
verts, et ce n'est pas 10,000 kilomètres qu'il faut à la France, mai 
40,000 pour être seulement arrivée au point où en est aujourd'hi 
l'Angleterre. Si Ton ne va pas plus vite, il ne faudra pas moins d 
cinquante ans pour les faire; on parle beaucoup des chemins de fei 
on ne travaille pas en proportion; on n'a ouvert que 600 kilomètre 
nouveaux en 1854, et on n'en ouvrira probablement pas beaucou 
plus en 1855. Nous sommes encore bien en arrière de l'Allemagn 
elle-même. Espérons que, quand il aura été possible de faire la paij 
tous ces travaux seront poussés avec plus d'énergie. Espérons ausi 
que notre pays ne se passera plus la fantaisie de révolutions radi 
cales. L'agriculture ne peut fleurir qu'à ces conditions. Les capitau 
ne sont pas instinctivement attirés vers elle; il suffit du moindn 
courant pour les détourner. Sa réputation n'est pas bonne sous oc 
rapport; elle passe pour un gouffre qui absorbe et ne rend rieo. ht 
public français ne sait pas bien faire la distinction entre l'argeol 
placé en terre, qui ne rapporte en effet que 2 à 3 pour 100, et l'ar- 
gent placé dans la culture, qui doit rapporter 8 ou 10. Tout a coi» 
tribué à implanter sur les deux tiers de notre sol une ignorance etiqp 
pauvreté tenaces, qui résistent encore à toute amélioration, m6m 
quand les causes s'atténuent ou disparaissent. Quand on songpjk 
ce qu'il faut de capitaux pour le moindre progrès agricole et à tofp 
les obstacles qu'ils rencontrent, on ne s'étonne pas de la lenteur d| 
notre marche. Même en supposant un placement à 10 pour lOOiV 
qui est beaucoup pour une moyenne, il ne faut pas moins de 10 nsk 
liards pour augmenter nos produits agricoles d*un cinquième, il H 
faut 50 pour les doubler comme en Angleterre. 

On voit qu'une nation ne peut pas se proposer une œuvre jfigt 
gigantesque; il n'en est pas non plus de plus utile. Avec le propll 
agricole, tout grandit : le commerce, l'industrie, la populatioii»J^ 
puissance; sans lui, tout est arrêté. Le système des expositions pof 
contribuer à accélérer le mouvement, mais il ne peut pas le pfAr 
duire à lui seul. Le concours de cette année prouve du moins qi# 
l'agriculture française fait à peu près tout ce qu'elle peut danslao# 
dition où elle se trouve, et qu'elle est prête à de nouveaux effoi||k 
pour peu que les circonstances générales lui soient propices. 

Lêouce DE Latergios. 



REVUE MUSICALE 



UêWÂMiTJÊm — SmmmY MBLL. - LB9 WBPWLES SlCthlEtlBEa, 






L'ezposiGoQ universelle est définitivement ouverte, car la musique vient 
i k compléter en faisant aussi son apparition à ce grand bazar des pro i 
te de l'esprit humain. Trois opéras nouveaux ont été représentés aux trois 
iih théâtres lyriques que possède Paris, ce qui donne la mesure du rang 
in modeste qu'occupe l'art musical dans les goûts de la France. Au mi- 
!■ de vingt spectacles de tout genre qui s'adressent à toutes les classes de 
àsKiété, eu face d'une galerie improvisée des beaux-arts qui renferme plus 
4i trois mille ouvrages venant de tous les coins du monde, la musique ne 
fmàà^ eu France que trois théâtres où l'on ne représente pas dix opéras 
imvMuix par an. Encore n*est-ce que la musique dramatique qui est admise 
àee concours des œuvres du génie, car la symphonie et les autres formes de 
k musqué instrumentale y brillent par leur absence. 11 faut convenir que 
Mrart musical n'avait â présenter à ce congrès de la civilisation du monde 
fto les trois ouvrages dont nous avons à parler aujourd'hui, il n'y aurait 
fm fieo de réclamer pour lui une plus large part dans l'estime des hommes, 
te fadériorilé serait évidente vis-à-vis de ce nombre considérable de ta- 
Mhbi, de statues et d'objets d'art de toute nature; mais il est juste de re- 
BÊtqmt que la galerie de l'avenue Montaigne ne renferme pas seulement 
lnsBvrages récens, fruits de quelques années de travail : chaque artiste a 
^ib grouper autour de son nom tous les titres qui peuvent le recommander 
â 11 postérité. Or, si l'on prend pour exemple l'exposition de MM. Ingres et 
liSèDe Delacroix, l'observateur a devant lui une perspective de cinquante 
^ car plusieurs tableaux de M. Ingres remontent Jusqu'à l'année 1801. 
C«t donc le résultat d'un demi-siècle d'activité et de labeur que nous avons 



21A REVUE DES DEUX MONDES- 

SOUS les yeux, et en accordant à la musique les mômes avantages, nous n'au» 
rions plus à rougir pour Tart admirable qui est l'objet de nos plus chènt 
affections. 

Si nous avions mission de produire à l'exposition universelle les noms et 
les œuvres qui ont illustré Tart musical depuis le commencement du sièdc^ 
nous aurions à tracer le tableau d'une époque aussi grandiose que féconds, j 
L'Italie se présenterait avec Cherubini, Spontini, Paer, Rossini, DonizeM, , 
Bellini, Mercadante et M. Verdi, l'Allemagne avec Beethoven, Weber, Spûbr^ j 
Mendelssohn, Schubert et M. Meyert)eer; la France serait entourée de Mé- ^ 
hul, Boïeldieu, Nicolo, Hérold, MM. Auber, Adam et Halévy, En rapprochsnt g 
les noms de ces compositeurs plus ou moins célèbres des peintres et sculp* .^^ 
teurs dont la France admire le talent, il y aurait d'assez curieuses remsr- ^ 
ques à faire. Par exemple, si on nous offrait M. Ingres en échange de la ., 
gloire de Rossini, aurions-nous beaucoup à nous louer du marché? On ns ^ 
trouve, à notre avis, dans l'œuvre de l'auteur de V,4poihcose d'Homère rien ^ 
qui égale le ûnale de Semiramide ou celui du troisième acte de Mélu, Nooi '',^ 
aimerions mieux donner pour M. Ingres Cherubini, dont le peintre d'Homên 
a fait un si beau portrait. Ces deux grands artistes se ressemblent par l'éMi* 
vation et la sévérité du style, par la netteté du plan où se renferme leur ^ 
pensée, et aussi par l'absence de cette étincelle créatrice qui appartient aa ^' 
génie. Tous deux sont des représentans de la tradition et des principes étcr* ^ 
nels de l'art. M. Auber et M. Horace Vemet pourraient s'échanger sans trop ' 
grande difficulté, avec cette restriction en notre faveur, qu'il y a dans l'an- • 
teur de la Muette et du Domino noir une élégance de style qui ne ae ttoava " 
pas dans le procédé de l'autre, ce nous semble; mais tous deux sont des^f^ ' 
tistes plus aimables que forts, j^us légers que profonds, plus s^ûrituelB Mgm ' 
passionnés, qui ne peignent guère que la surface de la vie et des sentirnsM. ' 
M. Halévy ne serait-il pas une compensation suffisante pour M. Lebmast ^ 
Enfin, pour en venir à M. Adam, nous consentirions à réchanger œoÊté ^^ 
M. Meissonnier; mais il est probable qu'on exigerait de nous un appoint^ tff ' 
si le peintre comme le musicien se plaisent à traiter des sujets populatai^' ^ 
l'un ennobUt tout ce qu'il touche de son savant pinceau, tandis que l'aolNl ^ 
s'abandonne sans contrainte à son instinct d'enfant de Paris. Mais quai Ât ^ 
le peintre et le sculpteur modernes qui pourraient égaler la puissance da mh ^ 
loris, le relief et la profondeur de conception qu'on admire dam Aoèertla/' 
Diable, dans les Htig.uenots et le finale du quatrième acte du Prophète f Qoaarit * 
au génie de Beethoven, c'est au musée du Louvre qu'il faut aller poitr Éroir t 
ver son pareil, dans Michel-Ange, dans Rubens et le Coroége. ^ 

Le Théâtre-Lyrique a donné, il y a quelques semaines, un nouvel apfea - 
en trois actes de M. Halévy, Jagvarita l'Indienne. Le sujet, tiré de je ne aab } 
plus quel roman obscur, a été poétisé par MM. SaintrGeorge et de Lenm ^ 
pour le compte de l'auteur de la Juivey qui semble décidément voué aax 
fables absurdes, dont on ne comprend pas qu'il accepte la solidarité. Dta 
nous garde de commettre la même faute en analysant un libretto où la v#- 
garité des situations et des caractères n'est certes pas relevée par riutérfttèt 
les finesses du style! Jaguarita est une reine sauvage du genre des hérélaBi 
bibliques de M. Chopin. Son coeur de tigresse s*adouctt et s'humaniae àJa 



mCVUE VUSIGÂLE. 215 

ivlim bel ofllder hoRandais, qu elle unit par élever jusqu*aa ran^ su- 
. Le bon public des boulevards trouve cette sauvagerie à Testompe par- 
l de son goût, et U applaudit comme un bienheureux les lazzis infi- 
l trop prolongés d'un certain major imiwssible, dont tout le monde 
ittmde transformer la poltronnerie notoire en actes d'héroïsme. Sur cette 
MooDene, M. Haléry a composé une partition qui n'est certes pas un chef- 
twtntj mais qui renferme des détails ingénieux et quelques morceaux qui 
■Jteot d'être signalés : au premier acte, par exemple, la stretta syllabique 
^■Irio entre laguarita, l'officier Maurice et Petermann,— et le chœur final : 
OwÊitîMiélaire, dont la phrase est d'un beau caractère et bien rhythmée. 
loCfldieux que ce chœur ne termine pas le premier acte, et que M. Halévy 
fut ajouté un complément qui en alTaiblit reflet. Au second acte, on re- 
Mmfpt un très joli chœur pour voix de femmes et quelques vocalises de Ja- 
^■rita, une romance pour voix de ténor d'une mélodie un peu vague, et le 
te entre iaguarita et l'officier hollandais, morceau qui pourrait être plus 
sAmt, mais qui renferme de bonnes parties. Les couplets très élégans de 
Xaiôe : Je te fais roi, — un chœur de voix d'hommes très énergique et la 
eftoiM de mort do sauvage Jambo remplissent à peu près le troisième acte. 
Utrré les morceaux que nous venons d'énumérer et d'autres parties ac- 
coniies sur lesquelles il est inutile d'insister, la Iaguarita de M. Halévy ne 
livra pas plus que la Cour de Céliméne de M. Ambroise Thomas. Ces deux 
ampositeurs, qui ont beaucoup de ressemblances au milieu de contrastes 
que tout le monde peut saisir, tombent souvent dans l'afféterie par la crainte 
fiills ont du commun et du populaire. M. Halévy surtout s'ingciiie à dé- 
pouiller sa phrase mélodique des notes accentuées, il se complaît à la renfer- 
Bff dans un réseau d'accords qui excitent plutôt la curiosité du connais- 
w que les sympathies du public. De crainte de s'éclabousser et de salir ^a 
Ifligve robe de docteur, M. Halévy, qui a de la distinction dans l'esprit et 
tes le cœur, mardie avec précaution et un peu péniblement, tandis que 
1. idolphe Adam se moque du qu'en dira-t-on et s'enfonce hardiment dans 
te nisseau jusqu'au jarret. 11 faut toujours revenir à ce lieu commun, que 
WÊÊ idées fl n'y a pas d'accessoires, si artistement tissus qu'ils soient, qui 
pÊÊÊOi faire vivre un ouvrage après la saison qui Ta vu éclore. Jagunritn 
iÉini donc le sort commun, et ce ne sont pas les points d'orgue audacieux 
fc Ih» Cabd qui empêcheront le cours de la justice. La justice, hélas ! elle 
rt* déjà accomplie pour cette charmante cantatrice, qui méritait peut-être 
• VKinear destin. Nous le lui avions bien prédit, la voilà condamnée à 
nrier comme Sisyphe d^ monceaux de croches et de doubles croches, sans 
fWOir jamais chanter ime bonne phrase de musique qui faurait consolée 
fcmtriste esclavage! 

SI vous voulez que j'aime encore, 
Aendes-moi Tàge des amours; 
An crépuscule de mes jours 
Bfjoignex s'il se peut l'aurore^ 

• At Voltaire dans un âge fort avancé. M. Auber, qui est un peu de sa 
Cuaille, ne pense pas de même, et, bien qull n^t pas encore accumulé sur 



210 REVUE DES DEUX MONDES. 

sa télé fine et spirituelle un aussi grand nombre d'années légères, il chanter 
toujours plus dispos que jamais et ne s*imposera silence, assure-t-on, qoB 
lorsqu'on ne voudra plus l'écouter. Nous aimons à croire que cette déooiK 
venue n'arrivera jamais; mais pourquoi s'y exposer? Que mauque-t-il donc 
à M. Auber pour unir paisiblement une carrière déjà longue et illustrée par 
tant de charmans chefs-d'œuvre? H a tout ce qu on peut demander à la fc»- 
tune^ une place éminente à la tête de l'école française, une gloire incontestés 
et le respect de tous. J'entends bien la réponse que pourrait nous adresser 
l'auteur de la Muette et du Domino noir : — j 'ai assez longtemps fait de la mv» 
sique pour amuser les autres, il doit m'étre permis d'en faire maintenani 
un peu pour mon plaisir. A Dieu ne plaise que nous contestions à M. Auber 
un droit si légitimement acquis! Nous persistons à croire cependant qu'il 
y a plus de force et de couraj:e à s'arrêter à temps qu'à prolonger un bean 
discours suffisamment entendu. En déposant la plume après avoir écrit Guih 
iaume Tetl^ Rossini a prouvé qu'il n'avait pas moins d'esprit que de génie. 
C'est un cheval fougueux qui s'arrête court au milieu de la carrière, en dé* 
daignant les excitations de la foule ébahie. A moins d'avoir une vieilleaee 
forte et passionnée comme celle de Gluck, qui à 1 âge de soixante-cinq ans 
doana son plus beau chef-d'œuvre, Iphigéuie en Tauride (i), nous pensons 
qu'il faut laisser un Intervalle entre la dernière chanson et l'heure suprém^ 
et ne pas oublier ces jolis vers de Voltaire : 

Un oisean peut se faire entendre 
Après la saison des beaux jours; 
Hais sa voix n'a plus rien de tendre, 
11 ne chante plus ses amours. 

Quoi qu'il en soit de nos craintes respectueuses, voici un nouvel opérar 
eomique en trois actes, dû à la collaboration antique et spirituelle de 
MM. Scribe et Auber. Qu'est-ce que Jenny Bfllf Tout ce que vous voudres, la 
Sirène, VAtiibassndrice, le Concert a la Cour, enfin un sujet que M. Scribe a, 
tourné et retourné cent fois. Jenny Bell est donc une cantatrice, anglaisa 
cette fois, qui au milieu du xvui* siècle faisait les délices de Londres. Pauvre 
orpheline, elle fut recueillie par un inconnu et p acée dans une pension ob 
elle a reçu la meilleure éducation. Au comble de la célébrité et de la fortune 
adulée, adorée et respectée de tous, elle retrouve son bienfaiteur dans lar 
personne du duc de Greenwich, devenu amiral et ministre. Par un stratar- 
gème qui est aussi connu que le théâtre de M. Scribe, il arrive que Jenny 
Bell se sent le cœur touché par un jeune compositeur obscur, qui vient im* 
plorer sa protection. Il se trouve encore que ce jeune compositeur n'est autre* 
que Mortimer, le fils unique et l'héritier du duc de Greenwich. On entrevoil, 
le combat de générosité qui s'établit entre la cantatrice vertueuse et le grani 
seigneur, combat qui se termine par un bon mariage de Jenny Bell av«e 
Mortimer. Sur cette donnée assez vulgaire, M. Scribe a brodé une suite di 
scènes qu'on voit défiler sans trop d'ennui, grâce à la musette de M. Aidier. 
L'ouverture est un de ces petits morceaux de symphonie que M. Auber com* 

(1) Représenté à l'Académie royale de Musique le IS mai 1779. 



BEYOE MUSICALE. 217 

IMehabifneDeinent avec un ou deux motifs empruntas à la partition même 

tffQf oese font pas autrement remarquer. Au premier acte, on peut signaler 

biédt que Ikit Jenny Bell de son enfance délaissée : HnbUans de la ymnie 

tÊf, dont le caract^re légendaire ne manque pas d'une certaine élévation 

èstjie; les couplets de l'orfèvre Dodson, qui se terminent en un duo pour 

nùdliommes très élégamment accompagné; certaines parties du duo entre 

kdocdeGreenwich et Jenny Bell; un trio plein dentrain et de flraicheur 

|iBr soprano, baryton et ténor, et le finale, qui n'est pas autre chose qu'une 

iKdiie pour deux voix de femmes avec accompagnement du chœur. Au 

moud acte se trouvent les jolis couplets de la rose, adressés à Jenny Bell 

prim admirateur désintéressé, George Leslie, que M. Couderc représente 

tPK une désinvolture aisée; un duo pour soprano et ténor entre Jenny Bell 

il Hortîmer, lorsque celui-ci s'introduit chez la prima donna sous le nom 

d'an comxK)6iteur obscur. Cette sc^ne, qui est fort heureusement 

a été également très bien saisie par M. Auber, qui en a tiré un duo 

TCODirqaaUe x>ar des éclats de sentiment qu on rencontre rarement dans son 

oone. Le trio qui vient après entre George Leslie, Mortimer et la soubrette 

tA aussi très piquant, particulièrement la rentrée de George Leslie : — Je lui 

farte de loi. — Malgré le succès qu'obtient au troisième acte l'air de baryton, 

que M. Faure, dans le personnage du duc de Greenwlch^ chante avec goût : 

Le bmit est pour le fat, la plainte est pour le sot, 

nous préférons à cette morale de père noble la romance de ténor que dit 
Sortimer avec le chœur qui l'accompagne sur le thème national : Cod save 
iàe king. 

Certes il y a plus d'élégance, de grâce et de véritable jeunesse dans la 

noareUe partition de M. Auber que dans la plupart des opérettes que nous 

doonent les compositeurs récemment éclos de l'institut. M"* Duprez prête 

aa personnage de Jenny Bell la distinction de sa personne et le style con- 

tna et ferme qui caractérise son talent. Que n'a-t-eile aussi suivi nos con- 

'vils, en ménageant plus qu'elle n'a fait ce fllet précieux d'une voix fra- 

gik? La i^èce, fort bien jouée, obtient un succès légitime, et M. Auber doit 

Kr fier et content. C'est une raison de plus pour que nous insistions sur le 

teger que peut courir une renommée qui est chère à la France. M. Auber 

a en deux grands bonheurs dans sa vie : il a rencontré Rossini assez à temps 

pour modifier sa manière et s'allumer aux feux de son génie, et puis il a eu 

lidiaoee de voir mourir jeune l'auteur de Mirie, de Zompa et du Pré aux 

CÊerts. & Hérold avait vé^u, M. Auber ne serait que le second dans Rome. 

QaTd ait donc la prudence d'un chef d'armée^ et qu'il n'expose pas trop 

fMâonent dans sa personne le salut de tous. 

L'événement important de la saison, c'est un opéra en cinq actes, les yé- 
F» tkiiiennes, que M. Verdi a composé expressément pour Paris, et dont 
Is panière représentation a eu lieu le 13 juin. Une grande curiosité s'atta- 
chût à Fapparition de cet ouvrage, qui pouvait être le signal d'une nouvelle 
binsformation de la musique dramatique; aussi la salle de l'Opéra présen- 
tsit-elle ce jour-là un spectacle curieux : les partisans du compositeur italien 
<*! étaient donné rendez-vous en masse^ et ce n'est point une exagération de 



218 REYUB DES AEUX« MONDES. 

dire que presque tous les dilettatUi aisés dellilan, de Turin et d'autcefi 
de la Lombardie assistaient à cette solennité, qui avait pour eux l'î 
tance d'un événemaat politique. En effet, les questions d'art ne sont pa 
les Italiens d'aujourd'hui de simples problèmes de goût qui se poseni 
débattent dans les régions sereines de l'esprit; les passions et les ii 
actuels de la vie s'y trouvent engagés, et dans le succès d'une virtuose 
artiste ou d'un ouvrage de n'importe quelle nature, les ttallens voie 
succès de nationalité, un titre de plus à l'estime de TEurope civili» 
lendemain du début de la troupe des comédiens italiens, je rencontrai i 
boulevards un personnage grave et respecté^ un des plus nobles cars 
politiques qu'ait produits l'Italie depuis 1848. — Étes-vous allé au Tb 
Italien hier soir? me dit-il avec curiosité. — Oui,, certainement, lui i 
dis-je. — Et comment ont-ils été accueillis par le public, i nostri coi 
dinif— Avec sympathie d'abord, puis aux acclamations de la salle ei 
—Et la Ristori, quel effet a-t*e]le produit? — Immense, et, au jugem< 
tous les vrais connaisseurs, c'est un des plus grands talens dramatiques 
ait vus depuis longtemps. — Ah! ditril en me serrant la main avec efl 
que vous me faites plaisir en me disant cela! Cara Jtalia, tu non sei a 
moria (chère Italie, tu n'es pas encore morte)! ajouta-t-il en essuyai 
larme qui vint mouiller ses paupières. Après m'avoir quitté, revenant 
coup sur ses pas, il reprit : — Savez-vous bien que toutes les première 
seuses de l'Opéra sont aussi des Italiennes? — Et il s'en alla joyeux c 
un enfant 

Nous avons rapporté ce fait pour donner la mesure de l'important 
les Italiens les plus sérieux attachent aux événemens qui touchent ; 
pays, car le noble personnage auquel nous faisons allusion n'entre j 
dans un théâtre et supporte dans la solitude les plus grandes doulei 
TexiL C'est l'honneur étemeL de l'Jtalie qu'après deux civilisations am 
iérentes que celles de la Rome d'Auguste et de Léon I, elle ait pu surv 
l'oppression qui s'est appesantie sur. elle depuis le milieu du xvi* 
C'est par les arts, les lettres et les sciences que ce beau pays a toujoui 
testé contre les misérables gouvememens qui se sont efforcés d'étoui 
lui toute vie morale. Aussi, s'explique-t-on l'exaltation des Italiens que 
ont à défendre leurs poètes, leurs artistes et leurs savans contre la ex 
des étrangers. Les questions de goût sont pour eux des questions de 
de mort, et contester la gloire de leurs hommes célèbres, c'est conteste 
nationalité. Ceci nous ramène à M. Verdi et à son opéra des Fépre. 
liennesy dont il s'agit d'apprécier le mérite. 

n faut avouer que MM. Scribe et Duveyrier auraient pu choisir un 
plus convenable que celui des Fépres simiennes pour être mis en mi 
par un Italien et représenté sur la première scène lyrique de la Frano 
a des convenances qu'on fait toujours bien de respecter au théâtre, 
champ de L'histoire est assez vaste pour que M. Scribe ne fût pas emba 
de trouver un thème quelconque au petit nombre de combinaisons d 
tiques qu'il reproduit si volontiers et sans les varier beaucoup. En téie 
livret des Fépres sidUennes se trouve une note où il est dit : « A cei 
nous-, reprocheront, comme da coutunie, d'ignorer l'histoiie^ nous noi 



nwE VDsiciic. 219 

pPMBeitinBd'cpfffeiidre «fuele nassacre général connu sons le nom de v^e$ 
sieUimmet n'a jsmmîs existé. 9 Suit ose petite (tissertation historique où leg 
sotenrs se donnent Tagrément de citer *Fazelli, Muratori, Giamione, histo- 
riens italiens sur lesquels s'appuie leur érudition de fraîche date. Ils se gar- 
dent bien de citer un livre connu et très estimé sur la matière, la Guerra 
del yespro siciliano, de M. Michèle Aman, dont la quatrième édition a paru 
à Florence en 1851 . Si l'infatigable librettiste prenait le temps de se recueillir 
n -çem, îi aurait pu lire dans le cinqaièine chapitre de Texcellent ouvrage de 
H. Ainari^ page 14^2, que le 31 mars de Tannée 1282 il 7 eut à Palerme une 
lémÀtB •contre la dominatian tyrannique de Charles d'Anjou, révolte qui se 
iépaii£t dans toute la Sicile, et dans laquelle furent massacrés, au dire de 
VOfami, gmairv mêUe FronpoM. Ce sont des fahles intéressantes plus ou moins 
liOQ approfuiées au talent du compositeur qu'on demande à M. Scribe, et 
non k savoir d'un bèoédietin. On sait de reste, par r Étoile du Nord et la 
Csmrlnej ce qu'il fait de l'histoire, quand il lui arrive de la consulter. 

Cny de Montfbrt, lieutenant de Chaiies d'Anjou, est gouverneur de la 
Sdlc et siège en souverain dans la ville de Palerme, qu'il opprime de son 
àespo^rae. U a enlevé une femme du pays, dont il a eu un fils, et qui s'est 
s au vée avec son enfant. Cette femme, qm abhorrait dans son ravisseur le 
tyran de la Sicile, hû écrit en mourant : 

Toi qui a'iparçoes rien, si la hache sanglante 
ilenace Henri Nota> Thonneur de son pays^ 
Épargne an moins cette tète innocente : 
C'est celle de ton llls. 

Ûe fih en elBst, qi]d ignore sa naisanoe, entre dans nne conspfaratian contre 
le guu f si ' n enr de Païenne. H est poussé à ce crime par amour pour son 
pays et par affection pour k duchesse BéAène, sœur du jeune Frédéric d*Au- 
triêhe, décapité sur Féchafaud avec Conradâi, et qui s'est promis de venger 
sa mort : c'est là le nœud de la pièce. La duchesse Hélène, Procida et Henri 
Nota, le fils inconnu du gouverneur, forment une conjuration pour déli- 
vrer la Sicile de la domination étrangère en assassinant Guy de Montfort. 
Lorsque Benri Nota apprend de la bouche même du gouverneur qu'il est 
m propre fils, son oBor hésite entre les devoirs que lui impose la nature 
et ks liens qui fattadient à. la belle duchesse. 11 se décide cqiendant à 
vfctUr mm père du danger qu'il court, et lui apprend que des conjurés se 
sont introduits dans son palais sous on déguisement qu'autorise la £ète où ils 
sont invités, et qu'Os doivent attentera ses jours. Sur cet avis, Guy de Mont- 
tet tkit arrêter les assassûis, qui sont Procida et la duchesse Hélène. Déses* 
pM d'avoir tnM le secret d'une consjiiration dont il faisait partie, Henri 
I tonteTiafluenoe que lui donne la tendresse de son père pour sauver 
t et Procida, qui attendent la mort. Guy de Montfort se rend au vœu de 
son fils, à la condttion «pi'll le reconnaîtra publiquement pour son père. 
Heori, après de cruelles hésitatâons, as décide, et obtient non-seulement la 
grâce de ses anilB,niais aussi la main de la dudiesse Hélène. Ce mariage, qui 
lÉllehoiiiieurdes deux fiancés et qni pouirait consolider la domination des 
Fiançais sv la Seâe, nTentie pas dans les hilentions de Prockia,^qui con- 



220' BEVUE DES DEUX MONDES. 

seille à la duchesse de simuler un consentement nécessaire à ses projets. 
A un signaal donné pour célébrer le nouvel hymen, comme dit M. Scribe, lei 
doches sonnent, les Palermitains se soulèvent et se précipitent sur les Fran- 
çais. 

Frappez-les tous. Que vous importe? 

Françiis ou bien Siciliens, 
Frappez toujours! Dieu choisira les siens! 

8'écr:e Procida en répétant le mot fameux de saint Dominique contre les A1-* 
bigeois. Telle est la fable conçue par MM. Scribe et Duveyrier, dépourvue. Je' 
ne dirai pas de vraisemblance, mais d'intérêt. Le caractère de la duchesse- 
Hélène est complètement manqué; elle hésite constamment entre le désir de 
venger la mémoire de son père et son amour assez tiède pour Henri; celai-d' 
n'a aucune physionomie, et Procida n'est qu'un tribun vulgaire; Guy de 
Montfort seul laisse échapper quelques accens de tendresse paternelle. Les 
principales situations sont empruntées aux Huguenots, à Hobert, à Gustave^ 
à Dom Sébastien, et sont amenées, bon gré mal gré, pour la grande gloire 
du compositeur. 

M. Verdi, qui n'a que quarante et un ans, occupe dans l'histoire de la mu- 
sique italienne une place toute particulière, qui le distingue de ses préd霻» 
seurs : depuis Rossini, c'est le compositeur qui a eu le plus de retentissement 
dans son pays, et il doit sa grande renommée moins encore à son talent 
incontestable qu'aux circonstances dans lesquelles ce talent s'est produit 
Litalie, il faut bien le reconnaître, est dans un tel état d'irritation morale 
et d'émotion politique, qu'elle serait incapable de prêter son attention à toute 
manifestation de l'art qui n'aurait pas les qualités et les défauts dont elle est 
pénétrée. Beyle faisait déjà cette remarque en 1834 : « L'Italie, écrivait-il de • 
Civita-Vecchia, n'est plus comme je l'ai adorée en 1815; elle est amoureuse 
d'une chose qu'elle n'a pas. Les beaux-arts, pour lesquels seuls elle est faite, 
ne sont plus qu'un pis-aller; elle est profondément humiliée, dans son amoui^' 
propre excessif, de ne pas avoir une robe lilas comme ses sœurs aînées le 
France, l'Espagne, le Portugal; mais, si elle l'avait, elle ne pourrait la por- 
ter. Avant tout, il faudrait vingt ans de la verge de fer d'un Frédéric II pour 
pendre les assassins et emprisonner les voleurs. «> Sans discuter ici l'opinion 
de Beyle sur l'incapacité de l'Italie à jouir au moins de l'indépendance poU«^ 
tique, qui est le plus cher de ses vœux, nous nous bornerons à faire remar- * 
quer que l'existence du Piémont et le spectacle qu'il donne à l'Europe de-- 
puis quelques années prouvent évidemment le contraire. Il est certain que la * 
situation de l'Italie ne la dispose guère à goûter un génie placide et serein • 
comme Raphaël et Palestrina, si elle pouvait en produire de nos jours. Dans ; 
une autre lettre que Beyle écrivait deTrieste en 1831, il remarque plus JudI-' 
cieusement que « les Italiens, en fait d'art, veulent du nouveau. Bellini se joue ^ 
partout aujourd'hui, et les belles dames l'appellent : // mio Bellini. On parie - 
de Rossini maintenant comme on parlait de Cimarosa en 1815. Admiration 
immense, mais sous la condition qu'on ne le jouera pas. p Cette fureur de 
vouloir à tout prix du nouveau, jointe à rabsej[ice de fortes études et d'une • 
ville souveraine qui puisse être le rentre de la tradition. Jette l'Italie dans ' 
les bras du premier joueur de guitare qui vient la distraire de l'ennui qm la 






BEYUE MUSICALE. 221 

eue. n est douteax que si Rossîni lui apparaissait aujourd'hui, elle pût 
tffàÛT cet éclatant génie, qui ne s'occupe pas plus des folles théories po- 
lifB de Mazzini que s'il n'avait jamais existé, el qui chante purement 
â^fkmeni les joies et les douleurs charmantes de la vie. Et, pour citer 
B aatre exemple en faveur de la thèse que nous soutenons, est-il bien 
tfdiii que lltalie, dans les dispositions où elle se trouve, ait eu conscience 
èii femme supérieure qui s'est révélée à Paris depuis quelques mois? La 
HéBéntioo qui a pu élever M. Verdi au rang de compositeur de génie, en le 
mafÊnnt à Rossîni, ne poijvait apprécier ce qu'il y a d'incomparable dans 
k Ûeot de M^ Ristori. Quelle chasteté dans l'expression des sentimens les 
itelooaîs! quels gestes à la fois contenus et énergiques! quelle pantomime 
Bofakooent aisée , et comme elle sait rendre cette lutte terrible qui s'éta- 
tft dans son cœur de vierge entre la tendresse filiale et la passion inces- 
taeoseqiie lui souffle l'implacable Vénus! Ah! c'est là le vrai beau, c'est 
& lldéal qui justifie les sévérités de la critique. Nous n'avions pas besoin 
et hprésence de M** Ristori pour reconnaître que M"* Rachel, au temps môme 
de ses plus beaux succès, ne possédait guî^re que deux accens, celui de la 
IttiBe et de l'ironie, et qu'elle était dépourvue des dons les plus rares, de cette 
CDàbilité profonde et variée que possède à un si haut degré l'artiste ita- 
fienne. On ne remarque aucun procédé vulgaire dans le talent de M"*' Ris- 
tori; rétude disparait sous la richesse de la nature; les artifices du métier 
font abeoiiiés par le courant de l'inspiration. Ce n'est point là un modèle 
d'ateLer élevé laborieusement par des professeurs émérites de déclamation; 
c'est une gentil donna romaine qui a eu sous les yeux dès l'enfance les mo- 
oomens des Phidias et des Praxitèle, et qui n'a eu qu'un léger effort de mé- 
moire à faire pour ressaisir à travers les siècles les poses et le langage de 
ies ancêtres. Pour revenir à la musique, nous comparerions M"* Rachel à 
Qoelyre qui n'a que deux seules cordes, la tonique et la dominante, tandis 
fie M** R stori possède toute la gamme! Ah! s*il nous était donné d'enten- 
dre an jour une cantatrice aussi jmrfaite, nous n'aurions plus qu*à nous 
écrier : Nunc dimilUs, Domine, quia videruift oculi met ^alutare tuum, 

D est œrtain que c'est à l'intelligence, au goût, à l'attention sympathique 
da public parisien que M"' Ristori doit l'éclosion de ses grandes et belles qua- 
filéi de tragédienne. L'artiste se plait elle-même à reconnaître qu'elle n'était 
point en Italie, devant ces assemblées tumultueuses et distraites dont se 
phifoait d^ Alfieri, ce qu'elle s'est trouvée devant ces nouveaux Athé- 
■ieas, dont l'opinion sera pour longtemps encore celle de l'Europe. Si le 
goftt de la France a le droit de revendiquer sa part dans le succès du Comte 
Or| et de Guillaume Teli, qui marque la dernière évolution du génie de 
•fliini, il nous reste à voir quelle influence aura eue Paris sur le dernier 
«|énde M. Verdi, les Fépres siciliennes. 

L'oorerture commence par un léger frémissement des timbales et desp/ssî- 
atidesconlrettasses, qui marquent les linéamens d'un rhythmc onduleux, et, 
^ quelques mesures d'introduction où domine un solo de clarinette dont 
kdttat connu se retrouvera au premier acte, se présente une assez belle 
|fc»« confiée aux violoacelles, et qui s'arrête un instant sur une note cul- 
■Bttnleufl peu trop à la manière des chanteurs. Reproduite une seconde 



2%% BEVUE J>B^ D«UX HOMPES. 

foi9 avec luoi. nouvel accompagnement^ cette phrase, d'ailleurs assez <q 
serpente le long d'une strelta chaleureuse. Cette ouverture, sans éti 
chef-d'œuvre, n'est point déplacée en tête d'un ouvrage qui commence 
1^ grande place de Païenne, par un chœur as^ez dramatique : 

Beati pays de Franct^ 
Je bois dans l'absence 
A tes bords chéris l 

L'entrée de la duchesse et toute cette scène préparatoire, où les Fra 
avinés insultent les Siciliens et contraignent Hélène elle-même à du 
I)Our leurs menus plaisirs, manquent de relief. On voit que le musicie 
fort embarrassé de ces détails et de ces récitatifs, sans lesquels pourtai 
morceaux développés ne peuvent produire leur effet. La cavatine que cl 
la duchesse, autant pour obéir à l'injonction qu'elle a reçue d'un soldat 
çais que pour exciter les Siciliens à patienter jusqu'à l'heure de la venge 

Du courage!... du courage! 

a de la vigueur; mais elle rappelle trop, par certains éclats de voix, / 
di gola, familiers à M. Verdi, la cavatine du premier acte à'Eniani. Ui 
qui se termine en quatuor et presque sans accompagnement, puisqu'il 
soutenu que par quelques accords de l'orchestre, pénible à son débi 
débrouille à la un, et devient un morceau qui n'est point à dédaignei 
l'heureuse concentration des parties et le bon effet qui en résulte. Le 
pour ténor et baryton entre Guy de Montfort et le jeune Sicilien 1 
Nota renferine quelques bonnes parties, particulièrement la phrase de 
semble : 

Non, non, point de grâce ! 

qui est celle de l'ouverture confiée aux violoncelles. Dans le duo que 
venons de mentionner et qui termine le premier acte, il y a tel passa] 
dialogue entre Guy de Montfort et Henri : 

Quoi! malgré yo9 complots, écbapper au. trépas! 

où l'on reconnaît l'influence du style de Meyerbeer sur le talent de M. "^ 
Cette influence, qui frappe dès les premières mesures de l'ouverture, a 
plus d'une trace encore dans le nouvel opéra. 

Le second acte, dont la scène se passe dans un beau vallon près d 
lerme, sur une plage où vient aborder le conspirateur Procida, s'ouvr 
un air d'une tournure assez large : 

mon pays, pays tant regretté. 
L'exilé te salue après trois ans d'absence! 

Le motif de la cavatine que chante ensuite Procida, 

Daos l'ombre et. le sUeope, 

est une mélodie dans la manière connue de M. Verdi, qui ne présent4 
de bien nouveau. L'effet obt^u ici est tout entier dans la belle vo 



ItEtUÉ «tJSiOALE. Ht 

basse de M. OMn, qui abuse cependant des notes suspendues et trop long- 
temps prolongées. Le duo pour soprano et ténor entre la duchesse Hélène 
et Henri est d'une bien grande pauvreté de style et d'harmonie dans tout 
ce qui précède la jonction des deux voix, qui exhalent alors un charmant 
nocturne avec un point d'orgue harmonisé bien ingénieux {iour une situa- 
tion aussi grave. Pour un compositeur qui vise surtout à la logique drama- 
tique, ce Joli madrigal est-il bien à sa place dans la bouche d'une femme et 
d'un jeune homme obscur qui se promettent de longues et fidèles amours, 
MprH aToir versé le sang des oppresseurs de la Sicile? Eh! mon Dieu! 
IL Verdi a fait conuue tous les esprits systématiques : il est souvent et très 
heureusement inconséquent. Le finale du second acte exige, pour qu'on puisse 
en apprécier le mérite, qu'on définisse la situation des diflérens personnages 
qui remplissent la scène. Sur cette même plage où vient d'aborder le conspi- 
rateur Procîda se trouve une chapelle de sainte Rosalie, qui est l'objet d'un 
culte populaire. Douze fiancées du pays et douze garçons arrivent en dan- 
sant pour célébrer leur union prochaine. Ce spectacle affriande les soldats 
français, qui, excités par les railleries provoquantes de Procida, dont le plan 
est de soulever l'indignation de la foule, enlèvent les Siciliennes comme 
jadis les Romains ont enlevé les femmes des Sabins. Les maris et les amans 
outragés s'avancent sur le devant de la scène en exprimant leur indignation 
dans une sorte de récit entrecoupé et vigoureux : 

Interdits, — accablés — et de honte — et de rage... 

Pendant que cet ensemble se déclame sourdement, on entend derrière les 
œulisses un chant d'allégresse, et puis on voit arriver au fond, sur une mer 
d*azur, une tartane remplie de soldats français et des femmes enlevées, qui 
paraissent se consoler de leur esclavage en chantant une barcaroUe ravis- 
sante de rhythme et de couleur mélodique : 

O bonhenrîô délice! 
Plaisir, sois-nous propice! 

Apr^ quelques mots de récitatif échangés entre Procida, Hélène et des 
hommes du peuple, le chant de fun ur recommence et s'unit à la barcarollc, 
et les deux motifs forment un ensemble d'un très bel eflet qui termine le 
second acte. 

Nous sommes, au troisième acte, dans le palais du gouverneur, à Palerme, 
où Henri a été conduit de force après avoir refusé de se rendre à l'invitation 
de Guy de Montfort. Un duo pour ténor et baryton entre le lieutenant de 
Charles d'Anjou et le jeune Henri, dont Guy s'efforce de captiver la tendresse, 
en lui apprenant qu'il est son père, contient d'assez bons passages, entre 
autres cette phrase que chante le gouverneur : 

Quand ma bonté toujours nouvelle 
L'empêchait d*ètre condamné, 

et le premier ensemble où les deux voix se réunissent dans une phrase 
^mple et pleine d'émotion : 

Pour moi, qoeUe ivresse inconnue 
De contempler ses traits ehèrisi 



22i BEVUE DES DEUX MONDES. 

Le vers suivant est surtout mis en relief avec un grand bonheur : 

Mon fils! .. . mon fils ! c'est là mon fils ! 

M Bonneh(^e le dit d'une voix éclatante et remplie d'onctfon paternelle. L| ^ 
musique du divertissement des quatre saiscns est au moins suffisante, fu^ * 
tout celle de Vautvmne, qui ferait honneur à un compositeur qui n'aurait pu i^ 
d'autres prétenlious. Ceci nous rappelle que lorsqu'on commença à répMr «'^ 
à l'orchestre les deux premiers actes du Prophète y l'un des deux homuMi^^'" 
d'esprit qui dirigeaient alors le théâtre de l'Opéra s'approcha de Meyerbe^ i^ 
et lui dit avec un bon vou'oir inappréciable : — Cher maître, si vous étky i- 
embarrassé pour faire la musique du divertissement àe^pai^neursy au Inl* ^ 
sième acte, je vous donnerais un collaborateur qui vous soulagerait de oek 5S 
ennui.— Merci, répondit Meyerbeer avec la finesse pleine de bonhomie q/à. n 
le caract<^rise; je tâcherai de faire de mon mieux. -— Et il a tenu parole, puilr ^ 
qu'il a fait un chef-d'œuvre. J'ignore si on a fait à M. Verdi la même propCH if 
sition, mais dans tous les cas il a prouvé, beaucoup moins bien que MeyeP* rk. 
béer sans doute, qu'il n'avait pas besoin non plus de collaborateur. ' c 

Le finale du troisième acte est un morceau assez vigoureux pour mériter uns :i^ 
analyse. L'enlèvement d'Henri par les soldats de Guy de Montfort, à la fia c~ 
du second acte, a excité la sollicitude de ses amis Procida et Hélène, qui oui {^ 
résolu de le délivrer en pénétrant, sous un déguisement, à la fête que dons» 
le gouverneur. Averti par son fils, qui ne se décide qu'à la dernière eztré» ^ 
mité à trahir le secret des conjurés, dont il partage les sentimens, Guy dr ,, 
Montrort fait arrêter Procida et Hélène, et il en résulte une situation complk ^ 
quée dans laquelle Henri, Procida, Hélène et le gouverneur expriment \m ,, 
passions diverses qui les agitent. L ensemble commence avec une phrase dite g 
à l'unisson d'abord par les conspirateurs désarmés et confus, répétée par le 
gouverneur, son fils et les courtisans français, et reprise une troisième fds 
par le chœur et tous les assistans. Cette progression ascendante vient éclater 
dans un tutti formidable d'un grand effet. C'est très court, mais puissant. | 

Le quatrième acte, dont la scène se passe dans une forteresse où sont ren- 
fermés Procida et Hélène, commence par un air de ténor que chante Henri. 
La mélodie de cet air : 

jour de deuil et de soufiFrance ! 

est un souvenir un peu trop fidèle du chant de la pâque dans la Juive de 
M. Halévy. L.e duo qui suit entre Hélène et Henri, venant se justifier d'avo^ 
été la cause innocente du malheur de son amante, débute assez péniblement 
par des lambeaux de récit dont M. Verdi est toujours embarrassé. L'ensemlïle 
de ce duo est cependant d'une mélodie heureuse, ainsi que le solo d'Hélènei^ 
qui forme une romance agréable : 

Ami..., le cœur d'Hélène 
Pardonne au repentir ! 

mais je n'aime pas le point d'orgue chromatique descendant qui en est ia 
conclusion. La partie saillante et vraiment délicieuse de ce duo, c'est feii» 
semble qui le termine : 

Pour moi rayonne 

Douce couiomie. 



RBTUE UUSICALB. 226 

La phrase mélodique dite séparément par les deux personnages, avec un 
accompagnement de harpes, gagne à être entendue plusieurs fois, et le 
public enchanté l'a fait répéter. Ce morceau aura autant de succès dans le 
monde qu'il en obtient au théâtre, où M"" Cruvelli chante sa partie avec 
plus de goût qu*oa n'était en droit de Tespérer. Procida et Hélène, qui at- 
teadent leur supplice, sont en présence d'Henri, qui est parvenu à se justi- 
lier à leurs yeux. Il leur racon'e dans quelle perplexité cruelle il s'est trouvé 
en face de son p^re, Guy de Montfort, qu'on allait assassiner. Il promet d'em- 
ployer toute son influence pour sauver la femme qu'il adore et son ami Pro- 
dda. Le gouverneur, qui survient, ne met qu'une seule condition à la grâce 
des deux condamnés, c'est qu'Henri le nommera publiquement son père. De 
cette situation résulte im quatuor dont le commencement est pénible et sans 
caractère, et qm ne se relève un peu dans l'ensemble avec l'adjonction du 
duBur qu'en rappelant des effets connus, et particulièrement l'incomparable 
triode Cuiiloume TfIL Sur un ordre du gouverneur, les deux prisonniers 
TOQt être conduits à la mort, et déjà l'on entend, dans une grande salle qui 
f^ouvre tout à coup devant le public, un De Profundis dont les notes lugu- 
bres forment un contraste avec la situation des personnages qui sont sur la 
scèoe. Cette opposition confuse et maladroitement cimentée est loin de pro- 
duire le même effet que le chant du Miserere dans le quatrième acte du 
Troratore. 

Tout rempli de chants et de bruits joyeux qui annoncent le mariage d'Hé- 
Ihie avec Henri, le cinquième acte ne contient de remarquable qu'un boléro 
tort ingénieux que M"* Cruvelli lance en l'air d'une voix v goureuse, et qu'on 
lui fait répéter sans qu'on puisse entendre une seule parole des deux cou- 
plets qui le comx)osent : 

Merci, jeunes amips. 
D'au souvenir si doux! 

pois une romance pour voix de ténor : 

La brise souffle au loin plus légère et plus pure, 

dont la mélodie gracieuse rend avec assez de bonheur le sentiment qui rem- 
plit le cœur d'Henri au moment où il croit épouser Hélène; enfin le trio qui 
«lit entre Procida, Henri et Hélène, morceau mal dessiné, mais duquel jaillit 
une certaine flamme qui annonce le soulèvement des Palermitains et la ca- 
tastrophe de la pièce, qui gagnerait à ne durer que trois heures au lieu de 
einq. 

Nous venons d'éuuraércr scrupuleusement tous les morceaux et toutes les 
parties plus- ou moins saillantes de la partition de M. Verdi : — au premier 
acte, le chœur d'introduction, la cavatine d'Hélène, le quatuor sans accompa- 
^ement et certains passages du duo entre Guy de Montfort et Henri; — au 
second, l'air que chante Procida en abordant en Sicile après trois ans d'ab- 
sence, accompagné par un chœur qui rappelle un cbœur et un air semblables 
du second acte du / roratore, le duo entie la duchesse Hélène et Henri, et la 
barcarolie délicieuse qui forme le thème du finale; le duo entre Guy de Mont- 
fort et son fils Henri, la musique du divertissement et le finale du troisième 

TOlf XI. 15 



226 BEYUB DES DEUX MtKJTDES. 

acte; au quatrième, Tair de ténor et surtout le beau duo enix^ Bâène et JkfOriif t 
enfin au cinquième, le boléro original où M"' Cruvelli se fait Justement tK^ * 
plaudir, et quelques passages de la romance que chante Henri. s 

Si nous essayons maintenant de tirer de ces observations de détail wm .:'* 
conclusion qui reste le bénéfice de Tesprit, il nous sera facile de slgiÉhfP ^ 
dans Topera des yépres siciliennes les deux qualités que nous avonflo^. is 
jours reconnues au talent de M. Verdi : le sentiment dramatique dans let û" j; 
tuations violentes et une certaine tendresse élégiaque, c'est-à-dire les tal 4s 
notes extrêmes du clavier de la passion. En cela, le compositeur italiemiit t 
parfaitement de son temps, et surtout de Técole littéraire dont il s'est patlfr % 
culièrement inspiré. En effet, rien n'est plus commun de nos jours q^ M j; 
brusques rapprochemens d'ombres épaisses et de lumières éclatantes, 4s j 
masses chorales qui se heurtent dans un tutti puissant à côté d'une sinvls ,. 
cantilène qu'on s'en vient soupirer sur des pipeaux rustiques. Les défrah ^ 
qu'on peut reprocher à M. Verdi, et qu'il partage d'ailleurs avec un grsal < 
nombre d'artistes et de poètes, c'est l'absence d'un style soutenu qui proeMs , 
sans violence, et sustente l'oreille dans les momens périlleux de la traorir • 
tion. La transition, qu'Horace et Boileau considéraient comme une des pis 
grandes difficultés de l'art d'écrire, la transition est pour le musicien d'uas '[ 
bien autre importance encore, car on peut affirmer qu'elle renferme tous Iss , 
secrets de la composition. Ce discours limpide, sans cahots et sans âiMS- 
nances extrêmes, qui circule librement tout le long d'un sujet donné, quins . 
se soulève et qui ne s'apaise que pour exprimer les élans et les défaillancM ] 
de l'âme, dont il prépare et fait pressentir les catastrophes; ce langage d6S ■", 
maîtres, où l'image et la modulation n'apparaissent que pour éclairer Fidéi , 
ou le sentiment, et non pour en usurper la place; cette tessatura homogtes 
selon l'expression des Italiens, cet empâtement lumineux qui caractérise fc ! 
style des grands peintres comme celui des grands musiciens tels que flozarl, 
Weber et Hossini, manque complètement à M. Verdi, comme il manque i 
M. Hugo, qui a exercé une si grande influence sur le compositeur italien. 

M. Verdi n'a pas fait de bonnes études musicales, ses partitions sont là 
IK)ur le prouver à ceux qui savent lire; mais doué d'un tempérammenl vi- 
goureux et tendre, d'un esprit impétueux et patient à la fois, il a aeqois 
une certaine pratique de l'art d'écrire et de faire manœuvrer les masses 
chorales qui lui a valu les grands succès qu'il obtient en Italie depuis viii|f 
ans. De beaux chœurs, des morceaux d'ensemble vigoureusement inêrecckiH^ • 
c'est-à-dire noués avec un instinct de progression ascendante qu^ lui sil 
propre, un certain nombre d'idées mélodiques de courte haleine, mais colft» 
rées et ne manquant pas de quelque originalité, une instrumentation gros* 
sière, bruyante et vide, presque toujours disposée en deux corps de bar 
taille qui ne se réunissent que rarement, les instrumens à cordes d'un cAMb 
et les instrumens à vent de l'autre, — telles sont les qualités et tels aoat 
aussi les défauts qu*on a pu remarquer dans Nahucoo, dans / due Fotf 
cari, Ernanij Luisa Miller et dernièrement dans // Trovatore, le meîUsar 
ouvrage de M. Verdi avant les Vêpres siciliennes. On ne peut nier ^pe la 
compositeur italien n'ait fait cette fois de louables eilbrts pour s'élevec à 
cette égalité de style qui lui a toujours manqué jusqu'ici. En e£fet^ l'opéniL 



B£¥UE MUSICALE. 227 

greffes siciliennes est beaucoup mieux écrit que ses précédens ouvrages : 
ioBtue un progrès véritable aussi bien dans la manière de traiter les 
ivfv dans les accessoires de Tinstrumentation; on y trouve sans doute 
mpud nombre d'efiets connus^ certaines formules inévitables, puis- 
fiûes scmt inhérentes à la manière de sentir du compositeur; mais les 
■Axte sont moins tourmentées et se développent volontiers sur les cordes 
kSu de la voix^ les duos et les morceaux d'ensemble sont mieux dessi- 
lÉ^fiMiiill reste encore beaucoup à faire à M. Verdi dans cette partie dlf- 
jtt de la charpente^ de l'ossature dramatique. C'est là qu'on voit le doigt 
es grands maîtres; c'est à dessiner un finale comme celui de Don Juan 
Aàn second acte des Nozze di Figaro, comme celui du Barbier, d'Otello, 
k Semiramide, de MoUe, du quatrième acte des Huguenots, du quatrième 
■le du Prophète et de la Lucia, que se montre le génie créateur, armé de 
Il fdence de déduction, dont plaisantent les beaux esprits parce qu'ils en 
ignorait les secrets. M. Verdi est encore loin de ces modèles, mais il marche 
évidemment dans leur voie, car plusieurs morceaux des Fépres siciliennes 
accosoit la noble ambition de s'élever au rang des vrais maîtres, parmi les- 
quels jfeyerbeer surtout a les préférences du compositeur italien. La par- 
titioo dfê Fépres siciliennes, depuis les premières mesures de l'ouverture 
josgoe dans les moindres détails de l'instrumentation, — tels que Tem- 
iki fréquent des violons suraigus, pendant que des instrumens à vent, 
kttte, le hauthoiSy la clarinette, remplissent au-dessous l'harmonie, — 
imiB de reste que l'auteur d'Emani et d'il Trovatore procède de Tau- 
tnrde Babert et des Huguenots, comme Rossini procède de Mozart et de 
Gatrota. Ce croisement de races dans les productions de l'art forme un des 
ihéiomënes les plus curieux de l'histoire. Ce ne sont pas là des imitations, 
■û des natures similaires qui se rapprochent et se fécondent comme des 
plutn qu'(m greffe l'une sur l'autre. L'originalité du ills n'en est pas moins 
rtdle pour avoir quelques traits de ressemblance avec celle du père. Seule- 
iMt l'assimilation des élémens absorbés n'est pas encore complète chez 
1. Todi, el il lui faudra quelque temps de gestation pour revendiquer la 
pivpnité exclusive des emprunts qu'il a faits*. 

QDotqu'il en soit^ M. Verdi a déj& ressenti, comme ses prédécesseurs, l'heu- 

Kse infloenoe du public parisien, et le succès des Vêpres siciliennes n'est 

|« contestable. L'exécution aura contribué pour sa part à ce boa résultat. 

^ CraveUI, dans le rôle d'Hélène, n'altère pas trop les effets que le com- 

poÉteor lui a ménagés : elle chante avec assez de goût sa partie dans le 

hndaodn quatrième acte, et au cinquième elle lance avec ûerté le boléro 

àk lèle de ses adversaires. M. Gueynxard se tire adroitement du rûle ingrat 

leBri, diAtil chante plusieurs morceaux avec succès, et M. Bonnehée est 

^^tgpàUB dans le personnage de Guy de Montfort, dont sa belle voix de 

^«ïton fait ressortir la tendresse paternelle. En somme, les admirateurs de 

'■«1 itaiia doivent être satisfaits. Le succès toujours croissant de If"* Ris- 

McC celui que vient d'obtenir M. Verdi sur la scène de l'Opéra prouvent 

fiekièTe italienne est loiQ d'être épuisée, et que ce beau pays peut espé* 

nr de mdUeurs Jours. 

P. Scupo* 



# 

CHRONIQUE DE LA QUINZAINE I 

«^! 
*^ 

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:fe: 

80 juin 1855. ^'^ 

.(,.' 

Quelque complication d'intérêts qu'il y ait dans la grande crise où l*Eii*|' 
rope se voit engagée, quelques diversions q'ie créent par instans les négndic '- 
lions et les efforts des cabinets, le regard ne peut se détacher de cette pre»»'^ 
qu'ile de Crimée où la lutte apparaît dans ce qu'elle a de plus simple et àb! . 
plus énergique. Là, il n'y a en vérité ni diplomatie savante, ni subtilités is^\ 
^énieuses, ni tactiques évasives : c'est le sang de nos armées qui coule, c^eÉP 
un héroïsme chaque jour renouvelé. Et depuis huit mois déjà il en est aind^ 
dans ce coin de terre, où l'on dirait que s'est concentrée toute la force de r^^ 
sistance de la Russie. Après les cruelles fatigues de l'hiver, l'heure des opé- 
rations plus actives est arrivée. Au milieu de es opérations mêmes, Tépidii^ 
mie vient encore éprouver chefs et soldats : rien ne peut affaiblir la mâleit 
stoïque intrépidité de ces armées durcies par le feu et par les souflnrances, ir 
y a peu de Jours, c'était ce combat du 7 juin, qui laissait les soldats alliés coi 
possession du Mamelon- Vert et des redoutes du Carénage après une mèlét ! 
sanglante et rapide. Hier encore, le 18, c'est l'attaque de la tour Malakof €|^J 
du grand redan, tentée par les Français et les Anglais. La prise de MalakoT 
eût sans doute précipité les événemens; cette première attaque n'a mal^ 
heureusement point réussi, bien que nos soldats eussent pris pied déjà dmi^ 
l'ouvrage russe. Il n'est resté pour le moment de cette tentative qu'un aod*/ 
dent de la guerre à réparer et des pertes douloureuses dont le chiffire ind!qii0J 
assez la puissance de l'attaque et la vigueur de la résistance. Ce chifft^ s'élèfiT 
à plus de trois mille hommes mis hors de combat, et plusieurs générauz' 
paraissent avoir été atteints. L'un d'eux même, le général Brunet, qui ocmi- 
mandait une des divisions d'attaque, a succombé. C'est là une de ces inévir 
tables et passagères alternatives de l'un des sièges les plus mémorables qir 
«e soient vus assurément. En même temps que ces opérations se poursuivent 
devant Sébastopol^ l'expédition de la mer d'Azof s'est achevée avec un plein 



np de bataille à reztrémité de l'Europe n'est point certainement une 
irJiDaîre. La Russie sait bien qu'elle est réduite à défendre une poli- 
cuLiire, toute une tradition de conquêtes et d'envahissemens. B!en 
Russie siyait qu'elle aurait un jour ou l'autre à livrer ce suprême 
Sans cela, comment se serait-elle trouvée prête au moment voulu? 
elle pensée aurait-elle élevé ces forteresses formidables, certes fort 
pour la défendre contre la Turquie? Pourquoi s'obstinerdit-elle 
dans une guerre où la seule condition de paix qu'on lui veuille im- 
'est de désarmer son ambition? De leur côté, les puissances ocdden- 
rent bien qu'il s'agit désormais pour elles de livrer l'indépendance 
rope ou de la rafTermir. S'il n'en était point ainsi, comment prodi- 
at-elles leurs soldats, leurs trésors et leurs vaisseaux dans une lutte 
(difûcultés et les proportions dépasseraient le bu' ? La guerre actuelle 
e particulier, qu'elle n'est le fruit d'aucune animosité nationale; c'est 
: violent de deux i)olitiques, dont l'une est une menace incessante 
Occident, dont l'autre est l'expression réûécbie des intérêts les plus 
te la civilisation. Tel est le conflit qui tient en ce moment l'Europe 
te et qui se poursuit dans ces terribles eugagemens devant Sébastopol, 
odant qu'il se dénoue par la victoire. 

st point en eflet d'autre issue maintenant. C'est à la puissance des 
de réaliser ce que la diplomatie n'a pas pu faire, et si les armes res- 
mxkl arbitre de cette grande question, sur qui donc peut peser la res- 
ttité de la continuation de la guerre? Le dénoûment même des confé- 
de Vienne est là pour le dire. C'est le 4 juin que les négociations ont 
Initivement closes et que le dernier protocole a été signé. Par le fait, 
eette dernière formalité, on savait déjà que les négociations étalent 
mis sans but, que les propositions de l'Autriche n'avaient pu être 
éei par la France et par l'Angleterre', et qu'ainsi il ne restait plus 
an élément de discussion entre les rcprésentans des diverses puis- 
iiéimies à Vienne. Or de tout ce travail de la diplomatie que résulte- 
tic une palpable évidence, si ce n'est que la résistance de la Russie a 

■Mil l'invîni*ihlA nhalAplA à imA na/»ifir»ii H nn 9 Rîpn nVaf. nlii« /»iiriPiiv 



280 REYVB DES DEUX M01fDE8. 

dans la conférence émaneraient de Tinitiative du gou^emement rnssi 
n'y aurait plus qu'à se demander après cela comment la guerre a pu é 
Est-il question de la liberté de la navigation du Danube, la Russie 
que TAngleterrc et la France n'ont jmis besoin de verser leur sang pc 
résultat désormais acquis. Il n'est pas moins vrai que ce résultat est 1 
de la guerre et du sang versé. S'agit-H des principautés, IcuRussie prc 
que sa tâche est accomplie et que tous les vœux de sa politique sont oc 
dès que les immunités des provinces danubiennes sont placées sous 
rantie collective de l'Europe. Le manifeste du cabinet de Pétersbourgc 
assez complaisamment sur les bienfaits dont le protectorat russe a d 
principautés : bienfaits d'une singulière nature, il faut l'avouer, et re 
des Moldo-Valaques encore plus que la suzeraineté ottomane! La 1 
oublie qu'il y a deux ans à peine elle envahissait les principautés en 
paix, sans nul motif, ce qui était étrangement respecter leurs immi 
et qu'il a fallu l'arrivée des armées alliées en Orient, la menace de 1 
vention autrichienne, pour la faire reculer derrière le Pruth. La Russ 
blie que la mission du prince Menchikof date de deux ans à peine, qu'i 
époque elle ne voulait souffrir aucune inter\ention dans ses différend 
la Turquie, et que la première note de Vienne elle-même disparaissai 
le coup de ses hautaines interprétations. En un mot, la Russie oublie 
ment est née la guerre et comment l'Occident a été nécessairement a 
par la force des choses à poser le principe d'une limitation de la puî 
moscovite. 

Il faut bien l'observer en effet : la guerre est là tout entière aujoui 
ou elle est sans objet. Toutes les autres conditions ne sont que des 
laires ou l'application de ce principe de limitation. Puisque la Russie 
si bonne voie de dispositions pacifiques dans ses manifestes, il seml 
naturel qu'elle eût réservé un peu de ces dispositions pour arriver à rés 
la question dans laquelle se résume toute la guerre désormais. Et sur ce 
quel a été son système de conduite? Elle n'a cessé de repousser toute t 
tion de forces. L'article officiel du Journal de Saint-Pétersbourg fait 
connaître que le prince Gortchakof n'avait accepté les quatre garanties 
les interprétant à sa manière. L'intention de la Russie de ne rien cône 
éûlaté assez clairement dans les négociations de Vienne, et elle est de 
plus palpable encore dans la dernière conférence, dont le protocole c 
jourd'hui public. L'Autriche présentait un projet de pacification. Ce 
reposait sur le principe de la limitation, ainsi que l'a fait remarquer 
Bourqueney . Le représentant du tsar a-t-il admis ce principe? 11 a nett 
articulé au contraire un nouveau refus. Dès lors à quoi pouvait-il servi 
référer à Saint-Pétersbourg, comme l'a offert le prince Gortchakof? 
avait plus de but pour la discussion; par le fiait même, la conférence « 
vait rompue, et la responsabilité de cette rupture pèse évidemmen 
entière sur la Russie. Le cabinet de Pétersbourg affirme, dans sou d 
manifeste, que ce sont les puissances occidentales qui ont rendu les né 
tiens infructueuses par leur refus d'accéder aux propositions autrichii 
On voit ce qui en est. La vérité est que l'Angleterre et la France n'ont 
trouvé le projet de l'Autriche efficace dans la forme, et que la Ru8si« 



/ 



RETUB. — GHRONIQUS. 2M 

K ie priadpe même. Ce principe^ la Russie Ta rejeté avec une extrême 

, OD doit lui rendre cette justice. Il faut seulement en conclure que 
«■i^Ddationa étaient frappées dès l'origine d'une virtuelle impuissance 
jvh vidonté arzètée du cabinet de Pétersbourg. On pourrait dire que la 
Mtk kê ttvait rompues avant qu'elles fussent ouvertes. 
Cfftdouc ici pour left aHaires de l'Europe le point de départ d'une phase 
■0iile fui peut être féconde en incidens et en péripéties. La première et 
Il jèB grsve questitm qui s'y rattache aujourd'hui sans aucun doute est 
dÊ^ét la politiq[ue autriclûenne. Intéressée dans tout ce qui s'agite en Orient, 
■Bée au premier rang comme grande puissance dans la crise actuelle, liée 
ih Frud» et à FAngleterre par le traité du 2 décembre, l'Autriche est arri- 
léii un moment d'épreuve décisive pour son influence et sa considération* 
l^igit de savoir quelle idée elle se fait de son propre rôle, quel sens elle 
Mliebe aux engagemens qu'elle a contractés. Malheureusement il est difû- 
et de nourrir de grandes illusions sur la politique de l'Autriche. La der- 
itoe circulaire de M. de Buol, relative aux communications que le cabinet de 
^tane avait reçues de la France à l'occasion de ce qu'on a nommé les pro- 
i autrichiennes, un discours récent de lord Clarendon dans le parle- 
i anglais, laissent peu de doutes sur l'attitude de notre alliée du 2 dé- 

. Cest l'attitude d'une puissance qui veut et qui ne veut pas, qui avait 
int-étre conçu plus d'espérances qu'il ne fallait de son intervention en fa- 
mr de la paix, et qui, émue de son insuccès même, se réfugie dans l'absten- 
ta Justement à l'iieure où la force des choses semblait la mettre en de- 
■enie d'agir. Un des traits les plus frappans de toute cette politique, c'est 
koMUradicUon permanente entre les paroles et les actes. Par les paroles, 
natriehe a éb^ une grande puissance; il lui resterait à montrer qu'elle l'est 
; par les actes. L'Autriche ne saurait s'y tromper : l'attitude qu'elle 

t prendre, qui se dessine chaque jour davantage, n'est point une atti- 

We de pure expectative; c'est une situation parfaitement rétrograde, qui 

pitdégénérer en une véritable retraite. Il y a peu de temps, le gouvernement 

k rcmpereur PrançoisWoseph avait sur pied une armée puissante; il solli- 

ciût de l'Allemagne la levée des contingens fédéraux : aujourd'hui il réduit 

U^me son effectif. A l'ouverture des conférences^ M. de Buol disait que 

r«ipere«r acceptait les conséquences de son alliance avec l'Occident, quel- 

fR graves qu'elles pussent être; maintenant il déclare que l'Autriche atten- 

ài ■ de pàed ferme la marche des événemens et le moment propice pour 

mami des négociations de paix, d Chose étrange, dans cette même circu- 

te, k ministre de l'empereur François-Joseph afUrme qu'il est d'accord 

«ic la France sur la nécessité de réduire la puissance politique de la Russie 

•généial! Mais s'il en est ainsi, l'Autriche pense-t-elle que cette réduction 

^k poteance rosse s'opérera toute seule? Ou bien est-elle persuadée que 

lalones de la France et de l'Angleterre suffisent pour atteindre le but, 

M aie féikiter quand le résultat sera acquis? Le cabinet de Vienne n'a 

piit nmUé dédaigner jusqu'ici ce rôle commode, qui consiste à attendre 

k kénéflee des événemens. C'est là cependant une route périlleuse par où 

fAitridie pourrait arriver à un isolement complet. Le gouvernement au- 

Wtàok eat dans cette situation particulière, que son isolement même ne 



2S2 RE\UE DES DEUX MONDES. 

peut pas être une neutralité. Une déclaration de neutralité entraînerait dI 
cessairement la retraite de l'armée autrichienne des principautés, et (»idi 
que l'Autriche, dans les momens où elle ressent le plus l'embarras de saïl 
tuatîon, parle de quitter en effet les provinces danubiennes; mais la retnM 
des principautés se ait la violation d'un engagement formel contracté «iÉ 
l'un des belligérans. Dès lors ne serait-il pas plus simple pour rAutricbe 
se rattacher nettement à l'esprit de ra!liance de TOccident et d'en accq^É 
les conséquences avec la fermeté d'une grande puissance? Peut-éfre 
l'effet de cette résolution ne se ferait-il pas attendre, si, comme on l'a 
quelque lassitude se lait sentir à Saint-Pétersbourg, et s'il est vrai que dil 
agens russes aieut fait depuis peu des insinuations pacifiques. Ce qu'il y td 
singulier, c'est que les tergiversations du gouvernement autrichien paraisesÉ 
avoir remis un moment la Prusse en humeur d'intervention. 11 faut btai 
s'entendre : la Prusse n'est nullement dispojsée à prendre un rôle actif; mal 
elle a cherché, dit-on, à se rapprocher des cabinets de l'Occident, et 11 niai 
point impossible qu'elle n'ait vu dans les faiblesses de l'Autriche un moym 
de regagner son ascendant en Allemagne. L'alliance du 2 décembre ni 
point répondu jusqu'ici à toutes les espérances qu'on avait conçues, cela et 
certain. Dans tous les cas, les puissances occidentales n'ont point à s'en ae 
cuser, et elles n'ont nullement à regretter leurs déférences envers l'Autriche 
Leur but était bien clair. ^ Une alliance active avec la première puissaiià 
allemande, c'était une guerre moins longue, moins compliquée, une padS 
cation plus prompte et plus facile. ^ Si l'Autriche manque à ce grand rBh| 
que tout lui assignait, la conséquence est malheureusement facile à prévoir 
La guerre peut se prolonger et s'étendre. C'est une grande question où VA» 
triche peut n'avoir plus de rôle, et où, par une singularité assez frappant 
elle peut voir sa place prise par le Piémont, qui aura certainement un nég» 
ciateur daus les conférences d'où sortira la paix. Le Piémont aujourd'hri 
gagne son rang d'état de premier ordre; par le fait, n'est-il pas en ce mo' 
ment la quatrième puissance? n'a-t-il pas montré une décision qui semUl 
manquer à l'Autriche? Ainsi donc se dessine aujourd'hui la situation di 
l'Europe au lendemain de ces conférences de Vienne, qui ont eu du mobM 
pour résultat de marquer le point où est arrivée la question d'Orient. 

C'est à la France et à l'Angleterre maintenant de poursuivre seules ce gmii 
but d'une pacification durable qu'elles auraient voulu poursuivre de conoort 
avec rAulriche. Même sans ce secours elles sont en mesure de l'atteindre, el 
quels que soient les efforts qui restent à accomplir, elles obtiendront le pril 
de la lutte maintenant engagée. L'Angleterre multiplie les moyens poiM 
avoir des soldats, et on dit aujourd'hui que lord Raglan va quitter le ce» 
mandement de l'armée anglaise de Crimée, ce qui pourrait bien donner OM 
nouvelle activité aux opérations militaires dans la péninsule. D'un autn 
côté, des mesures financières vont être sans doute xiécrétées en France. U 
corps législatif et le sénat viennent d'être convoqués extraordinairement 
Ils auront probablement à voter un emprunt, peut-être une nouvelle levai 
d'hommes. La rapidité avec laquelle a été couvert l'emprunt récent de H 
ville de Paris indique assez que les ressources de la France ne sont poiol 
au-dessous des besoins de la guerre. C'est dans les opérations finandèm 



I 



REVUE. — CHBONIQUE. 233 

éèm les trevaux du corps législatif que va se renfermer pendant quelques 

jMili fie intérieure, vie tranquille et monotone où vient se mêler hcureu- 

iHBlpufois quelque incident littéraire^ une de ces s(^ances de l'Académie 

^PMfmhlent au instant un monde choisi et lettré. 

ly avait donc ces jours derniers à l'Institut une séance solennelle pour 

fcimplioQ de M. de Sacy. Par une coïncidence singulière, H. de Salvandy, 

fiavaiteu déjà à recevoir M. Dupanloup et M. Berryer, se trouvait encore 

«hvgéde recevoir M. de Sacy. Après la chaire sncrée et la tribune poli- 

f|K, la presse avait son tour. Autre coïncidence : l'académicien auquel suc- 

IM.de Sacy avait été lui-même un journaliste renommé autrefois, et 

s, hélas! oublié : c'était M. Jay, le fondateur de deux journaux fameux, 

lipoléaiiste class.'que toujours prêt à guerroyer contre les tentatives litté- 

niifs nouvelles. Il avait écrit un livre auquel il avait donné le nom de Con- 

iifum Bomnntique. Un classique était naturellement l'auteur de cette 

Hon. « Pure vanterie! a dit spirituellement M. de Sacy; personne n'a 

«averti les romantiques. En gens d'esprit, ils se sont convertis tout seuls,» 

cftiksiOQt à l'Académie. M. Jay, à ce qu'il parait, employait d'habitude mieux 

«DO temps qu'à convertir les romantiques. H était heureux et vivait retiré 

tas le cdlme de la vie de famille, dans cette obscurité des hommes qui 

a'tiut plus d'histoire. A vrai dire, la vie de M. Jay n'a été qu'un épisode 

tas les discours des deux orateurs. L'intérêt réel de cette séance était 

tas cette sorte de bienvenue donnée à la presse au sein de l'Académie. Bien 

hin de décliner le caractère de Journaliste dans son ingénieux et reaiar- 

fàbk discours, M. de Sacy l'a revendiqué au contraire; il a tenu à consta- 

1er qu'il était reçu pour des articles de* journaux. Et le journal, par le fait, 

l'eit-il pas devenu dans notre temps une forme littéraire, une tribune poli- 

fifv quand il y avait des tribunes politiques, ^ une puissance véritable 

pMAf 11 s'est assoupli à tout et a fini par être un peu la littérature d'un 

ditle qui se hâte de vivre; c'est une œuvre permanente, une improvisation 

il tous les instans, un livre qui recommence toujours, comme ou l'a dit; 

■uide cette oeuvre rapide, de cette flamme de tous les Jours, que reste-t-il 

MatAt? Chose étrange, c'est à une époque où il semblait que la presse dût 

troir le pîus de puissance, qu'elle a reçu le plus rude coup! C'est sous la ré- 

IriitiqiK, quand l'obligation de la signature a été imposée, ce Jour-là, le ca- 

Urtère ooliectif de la presse s'est effacé. Un des mérites de M. de Sacy, c'est 

fi'eo honorant sa profession il l'aime, et il ne l'a point caché. 11 a mis ainsi 

laeiorte de coquetterie à faire entrer la presse avec lui dans l'enceinte aca- 

taique. Un autre héros de cette fête, c'est l'Académie elle-même, dont les 

tai orateurs ont exalté la grandeur en lui décernant le gouverneuicnt des 

lUligcDoes. Peut-être même sous ce rapport M. de Sacy et M. de Salvandy 

mành vu ce qui devrait être plus encore que ce qui est. Si l'Académie, en 

**, est quelquefois exposée à essuyer des critiques, n'est-ce point parce 

fifcUe manque de cette initiative, de cette puissance de direction qui assure 

IMBeace des grands corps littéraires? Les discours de M. de Salvandy et 

le M. de Sicy ont été du reste un éloquent enchaînement d'aperçus, de 

J^Hneoi littéraires et même politiques, où les deu^ orateurs se sont reii- 

<>Miioii?ent, où ils ont différé quelquefois. Il y a eu un instant comme 



2SA REVUE DES DEUX MONDES. 

un éclair de polémique au sujet de Richelieu. M. de Sacy arait émis qittl- 
ques doutes sur rutilité réelle de l'œuvre du grand cardinal. 11 s'était 9^ 
mandé si, en frappant à coups redoublés l'aristocratie, Bichélieu n'ttvailpiÉ 
détruit un intermédiaire utile, sans lequel un pays risque de flotter sans OMl 
entre l'anarchie et le despotisme. M. de Salvandy a défendu Richelieu, et fl 
n'a point admis que la noblesse eût disparu à ce point de la France depuis 1» 
passage du cardinal; il l'a montrée partout au contraire. La vérité est-dkir 
dans le jugement de M. de Salvandy ou dans celui de M. de Sacy? Elle iBÊk 
peut^tre dans l'un et dans l'autre. Oui, sans doute la noblesse a contimé' 
d'exister ^individuellement, si Ton peut ainsi parler; elle s'est illustréiy^ 
mais elle n'a point été un corps politique, comme en Angleterre. Et n'esi-er 
pas là une des causes des perturbations qui ont rempli l'histoire de notm 
pays? 

Ainsi, même à FAcadémîe, surtout à l'Académie, pourrait-on dire anjoui^ 
dTiui, se retrouve cette invincible préoccupation des destinées publiques^ 
comme si, à tout prendre, il était difficile de parler de Richelieu, de Bossuel^ 
de Montesquieu, sans revenir à tout ce qui nous émeut et nous intéresse, à 
tous les problèmes qui s'agitent encore. C'est le privilège et c'est aussi b 
I>éril des lettres contemporaines, de n'être plus seulement le luxe d'il 
société ordonnée et polie; elles touchent à tout, à la vie politique pour i 
exprimer les vicissitudes, à la vie morale pour en préciser les règles, 
événemens pour en dégager le sens, à l'histoire pour en résumer les ht* 
mières. C'est le côté par où les lettres sont une puissance. De cette sévère 
et forte inspiration est née V Histoire de Jean Sobieski et du royaume ê$ 
Pologne, que M. de Salvandy publiait il y a trente ans, et qu'il réédite au- 
jourd'hui en y ajoutant des développemens nouveaux. Ce n'est plus id 11 
France de Richelieu ou de notre temps dont M. de Salvandy parlait l'ant» 
jour à l'Académie; c'est une France du nord, abandonnée et à demi écll^ 
sée, que mille liens rattachent encore à la France du midi. Depuis le pas- 
sage de Henri 111 sur le trône de Pologne, il semble que ce pays n'ait plui 
été un étranger pour nous, tant les rapports de goûts, d'affections et d'al- 
liances se sont multipliés, et le malheur n'a fait que redoubler cet intèf4L 
11 y a trente ans, le livre de M. de Salvandy était une étude historique élerét 
et substantielle; dans les circonstances présentes, il a presque le mérite àk 
l'à-propos, car il remet à nu ces deux choses éternellement instructives : 
l'anarchie épuisant toutes les forces d'un peuple et une iniquité qui a laMl' 
l'Europe sans défense sur un de ses points les plus vulnérables. La PologB» 
a péri par sa propre faute, cela n'est point douteux; l'héroïsme même n'a élf 
qu'un piège pour elle, un moyen de se dissoudre avec toutes les appareneai 
chevaleresques. C'était à coup sûr une gigantesque anarchie que cette lépn- 
blique sans bases populaires, cette monarchie sans garantie de permanenea 
et de durée, ces confédérations de seigneurs rebelles, ce libemm veio, quai, 
sous prétexte de sauvegarder la liberté individuelle, faisait de la volonté dHm 
seul l'arbitre des destinées du pays, en exigeant l'unanimité des sufllragca 
dans le vote des lois. La décomposition d'un peuple par le vice de ses'moeuia 
et de ses institutions est là tout entière palpitante et douloureuse. Cest le 
côté intérieur de l'histoire de la Pologne; le côté européen, c'est le dame»- 



BE^nE. — GBIONIQOE* "iSb 

kement qui est la oonaéquence de cette anarchie, c'est ce f&pt concerté et 
exécuté par trois gouveomemens, comme si le malhenr on ht faiblesse d'un 
pi^ autorisait à se partager ses dépouilles. 

D est resté de curi^ix témoi^ages des sentimens dans lesquels les aa- 
trars du partage de 1772 accomplirent cet acte. Catherine de Russie mar- 
diait dès longtemps à son but, intervenant par tous les moyej[is, revendi- 
quant une sorte de protectorat, pratiquant en un mot la ra^mc politique que 
les successeurs ont pratiquée depuis à Tégard de la Turquie. S'il ne suggéra 
pas le premier la i)ensée du partage, le roi de Prusse, le grand Frédéric, sai- 
nt du moins roccasion aux cheveux, comme il le dit. Marie-Thérose d'Aa- 
triche est la seule qui ressent quelque trouble de ces combinaisons téné- 
breuses. On dirait que le souvenir de Vienne sauvée par Sobieski lui revient 
omme un remords. Elle signe ce partage, « puisque tant de grands et sa- 
uns personnages Teulent qu'il en soit ainsi; mais longtemps après ma mort, 
dit-elle, on verra ce qui résulte d'avoir foulé aux pieds tout ce que jusqu'à 
présent on a tenu pour juste et pour sacré. » Il y a près d'un siècle déjà que 
ce premier partage s'est accompli a très paisiblement, » comme le disait Fré- 
déric, et toutes les fbis que l'Europe s'agite, elle souffre de cette vieille bles- 
«re, qui se rouvre aussitôt. Ce spectre de la Pologne se relève et vient em- 
barrasser ceux qui se sont distribué ses dépouilles. Jamais peut-être il n'y eut 
^us terrible exemple de ce qu'il en coûte pour tuer un i^euple qui ne veut 
pas mourir. Et qu'on remarque bien ici cx)mment le droit se confond avec 
fintérêt le plus évident, le plus positif. Il y avait au nord une barrière entre 
k Russie et TEurope; cette barrière a été supprimée. Ce jour-là, l'équilibre 
ée ITurope a été rompu, et il n'est point rétabli encore. L'Autriche et la 
Prusse ont cru agrandir leurs domaines; elles n'ont fait que travailler au 
profit de la Russie en la rapprochant de l'Allemagne. C'est depuis ce mo- 
ment que la Russie a étendu son influence sur les états germaniques, cap- 
tant les uns, neutralisant les autres. En cet instant même, si l'Autriche se 
lent faible en Galicie, à quoi cela tient-il, si ce n'est à la proximité de la 
Russie? A quoi tiennent les tergiversations de la Prusse, si ce n'est à ïa 
crainte secrète de se voir envahir par les provinces polonaises? Pour l'Au- 
triche et la Prusse, cette spoliation a été une faiblesse; pour la Russie seule, 
die a été un agrandissement. On voit que tout n'est point vérité dans ce mot 
ée Frédéric au sujet du partage : « Tout dépend des occasions et du moment 
où les choses se font! » 

Certes, s'il est un tableau éloquent et fait pour parler à l'imagination, 
c'est celui de tous ces peuples qui sont les acteurs du drame de la civilisa- 
lloa et qui remplissent la scène de leur gloire ou de leurs malheurs. Tout 
diange et se renouvelle en eux; une seule chose reste immuable, c'est le ciel 
fui éclaire tous ces contrastes ou ces évolutions d'une même destinée, et 
qui semble faire partie aussi de l'histoire de certains pays. M. Antoine de La- 
tour a visité l'Espagne avec le sentiment délicat et fin de tous ces contrastes 
ée la vie d'un peuple. Il ne ressemble pas à beaucoup de voyageurs, il s'oc- 
cupe à peine du présent, ou du moins il ne le cherche pas dans ce tourbil- 
loD d'événemens e^ de crises qui s'élève de temps à autre à la surface. L'au- 
teor des Études sur l'Espagne n'est point im statisticien, un économiste 



236 EETUB DES DEUX MONDES. 

fiîsant ua invantaire des pauvretés et des élémens de fortune de la PéDin- 
suie. Ces" uq voyageur de Tesprit pour ainsi dire, qui étudie les monumens, 
la littérature et les mœurs, non pour en reproduire simplement l'aspect 
extérieur, mais pour en ressaisir le sens, Tidéal en quelque sorte. Entre 
tous ces royaumes qui ont uni par se fondre dans un royaume unique, au 
milieu de l'Espagne même, M. de Latour a choisi cette Espagne plus ac- 
centuée et plus originale qu'on nomme l'Andalousie et Séville. C'est qu'en 
effet l'Andalousie est un monde à part et entièrement distinct par le ciel, par 
les mœurs, par tous les souvenirs. On n'y peut faire un pas sans rencontrer 
l'image de toutes les civilisations différentes qui ont régné tour à tour. De» 
rues de Séville portent encore des noms qui rappellent l'histoire de don Pèdre 
le Justicier, plus loin vous trouverez les souvenirs de la conquête de saint 
Ferdinand, et à côté, arrêtez-vous au pied de la tour de la Giralda : e le res- 
semble à une captive mauresque laissée en pays chrétien, et jetant mélan- 
coliquement les heures depuis quatre siècles aux générations qui passent. 
C'est de là aussi que partaient au xvr siècle tous ces hardis navigateurs qui 
allaient conquérir un monde. La bibliothèque colombine est restée conmie 
le dépôt de ces traditions avec les archives des Indes, qui gardent encore les 
pages inconnues de ce grand poème de la découverte de l'Amérique écrit par 
Colomb, par Fernand Cortez, par Pizarre lui-même, bien qu'il demeure 
incertain si Pizarre savait écrire. Séville a eu enfin son école littéraire, ses 
poètes, tels que Herrera le divin, Rioja, Jauregui, Cespedes, et elle a eu sur- 
tout son école de peinture, qu'on ne peut bien connaître que là. C'est à Sé- 
ville que Murillo a laissé quelques-unes de ses plus belles œuvres, et au pre- 
mier rang ia Fis ion de saint .Jnloine de Padoue, L'auteur des Études sur 
l'Espagne n'avait qu'à regarder autour de lui pour voir se relever tout ce 
monde familier à l'imagination populaire. 11 va sur une place de Séville, sur 
la place de Dona Elvire, et là il trouve au berceau la comédie espagnole avec 
le batteur d'or Lope de Rueda; il frappe à une maison, et il est dans ia 
demeure de dona Ëstrella de Tavera, cette autre Chimène d'un autre Cid, 
qie Lope de Vega a immortalisée sous le nom de f Étoile de Sévilte. Ainsi ia 
réalité ramène sans cesse au passé, dont elle se sépare à peine. C'est qu'en 
effet le passé vit partout en Espagne. Le présent tend chaque jour sans doute 
à l'envahir; le présent fait parfois des usines avec des cloîtres, ou il sup- 
prime ces cluitres pour ouvrir des rues et des places : il en reste encore assex 
cependant pour saisir l'imagination et la retenir captive au spectacle de ia 
lutte du passé et du présent. Nulle part peut-être n'apparait mieux cette 
lutte émouvante que dans une excursion du voyageur à quelques lieues de 
Séville. D'un côté sont les ruines d'italica, les souvenirs romains de l'Espa- 
gne : c'est là q e naquit Trajan; ^ à peu de distance est le monastère de 
Saint -Isidore, qui résume tout un épisode de l'histoire chrétienne de l'Anda- 
lousie; — tout près est une humble maiso.i où mourut Fernand Cortez : — 
n'est-ce point là l'assemblage de tous les souvenirs? Entrez au monastère 
dd Saint-Isidore : c'est aujourd'hui une prison de femmes depuis la suppres- 
sion des couvens. De la réunion de tous ces contrastes naît l'attrait pix>fond 
et saisissant de la vie espagnole, et cet atti-ait passe dans le livre de Al. de 
Latour sous le voile d'une délicate et ingénieuse ohservation. N'échappe-t-ctt 



BEf UE. — CHRONIQUE. 237 

pis ainsi au spectacle des perturbations vulgaires de l'Espagne actuelle? 

La vie politique n'est ix)int heureusement partout agitée des mêmes trour 
Ues. Rien ne ressemble moins aux débats intérieurs de l'Espagne que les 
laborieuses discussions qui remplissent depuis quelque temps la session des 
chambres hollandaises. La Hollande est tout entière à des questions prati- 
qoes et utiles. Au premier rang est la mesure présentée par le gouverne- 
ment pour rabolition des droits d'accise sur la mouture. Plusieurs propos!- 
tioDS avaient été faites déjà jtar des députés. Le projet du gouvernement se 
distinguait de ces propositions en ce qu'il allait plus loin et abolissait les 
droits d'une façon plus complète. Ce projet n'a point laissé de rencontrer 
une certaine c ppositlon parmi quelques amis du cabinet qui, malgré l'amé- 
Eoration réelle des finances , s'effrayaient d'une abolition d'impôts aussi 
étendue. Il s'agissait en effet d'une suppression de quatre ou cinq millions. 
D'autres accusaient le cabinet d'une certaine inconsistance dans cette ques- 
tion. Le ministre des finances, M. Vrolik, et le ministre des affaires étran- 
gères, M. van Hall, ont vivement défendu cette réforme; ils se fondaient sur 
«qu'une abolition partielle des droits de mouture n'atteindrait nullement 
le bot qu'on se proposait, celui de faire baisser le prix des substances ali- 
mentaires de première nécessité. Ils faisaient remarquer d'ailleurs que les 
bonis coloniaux étaient devenus assez réguliers pour combler le déficit créé 
par cette abolition d'impôts. C'est certainement la première fois qu'un gou- 
fememeut a eu à lutter pour réduire des taxes contre une chambre disposée 
à les maintenir. La réforme n'en a pas moins été adoptée par la seconde 
chambre. Un autre projet avait trait à la reconstitution de la marine. Depuis 
longtemps, la marine hollandaise était dans un sensible déclin, et les cham- 
bres comme le gouvernement se préoccupent de la rétablir sur un pied 
respectable. Au commencement de celte année, le budget de la marine avait 
été repoussé, parce qu'il ne présentait pas de moyens sufûsans et définis 
pour arriver à cette reconstitution. Ce vote amena la retraite du ministre 
de la marine, M. Ensly, qui fut remplacé par M. Smit van den Broecke. Le 
ooQveau ministre a préparé tout un plan de réformes tendant à faire domi- 
ner dans la marine hollandaise la vapeur et l'hélice, et qui s'exécuterait dans 
m laps de temps de douze années. Une augmentation de un à deux millions 
de florins au budget était nécessaire pour l'exécution de ce plan. Le projet 
da gouvernement n'a rencontré qu'une faible opposition, plus encore sur la 
lionne que sur le fond, et une majorité considéral)le l'a sanctionné. 

Il se présentait devant les chambres de La Haye deux questions d'une 
lotre nature. La première était la convention signée avec la France pour 
k garantie de la propriété littéraire et la suppression de la contrefaçon. Le 
principe n'a point été contesté, et il ne pouvait pas l'être. Des ob.;ections 
ont été seulement élevées au sujet de l'égalisation des droits d'entrée et de 
sortie sur les livres. C'est, si l'ou s'en souvient, la seconde convention de ce 
ffeore négociée dans ces dernières années; la première, conclue en 1852, 
mit été repoussée par les chambres hollandaises. Le gouvernement a fait 
aaes clairement une question de cabinet de la convention actuelle, qui est 
le résultat de lal>orieuse8 négociations, et qui consacre un principe juste en 
IWDéwe, outre qu'elle contient certaines concessions faites par la France 



^2S8 RETOB Ofi» DEUX MdMEB. 

à la Hollande. Ici encore le vote de la chambre a été approbstif; 
autre traité a été moins hem^ux : c'est celui qui avait été négoci 
Portugal pour une délimitation meilleure des possessions hollan 
portugaises dans l'île de Timor. Le principal motif du rejet de ce 
l'absence d'une disposition qui consacre la lfl)erté religieuse en fi 
Hollandais qui passent sous la domination portugaise par Téchang 
ritoires, tandis que cette liberté existe en faveur des catholiques qv 
sous le pouvoir hollandais. La question de délimitation reste donc ii 
et la Hollande se trouve privée d'un tcrritoh^ qui contient Justci 
mines de cuivre. Enfin le gouvernement hollandais vient de cou 
traités avec la France, la Belgique et les États^Jnis pour ra&nissioi 
consulaires aux Indes orientales : acte intelligent qui ne peut a 
résultat que d'étendre ou de consolider les rapports du commerce, 
été favorablement accueilli en Hollande. Dans quelques Jours, la se 
chambres de La Haye va se clore, et elle n'aura point été inutile 
rets du pays. 

Au-delà de l'Atlantique, les know nothing (!) ont le privilège d 
l'attention du public américain. Grâce à eux, la question de Cuba a 
meiller paisiblement pendant toute cette année, et les expéditions 
projetées contre le Mexique ou tel autre pays du nouveau contine 
être étouffées en germe. C'est ce qui est arrivé notamment au colone 
chef d'une expédition pour la colonisation du Nicaragua, qui s'est \ 
au moment où il allait s'embarquer. Le colonel Walker a été plus ! 
il est parvenu à s'échapper de San-Francisco avec soixante-cinq ho 
il est parti pour la conquête ou la colonisation du Nicaragua. Esp 
sa nouvelle entreprise obtiendra aussi peu de succès que sa dernière 
contre la Basse-Californie. 

Ce sont donc les knota nothing qui attirent en ce moment l'att 
l'Amérique. Au mois de mai, ils ont tenu une réunion à New-Yc 
mois-ci, dans une convention tenue à Philadelphie, ils ont fort 
programme définitif. Un grand avenir semble réservé à ce parti nou\ 
on connaît maintenant tous les principes et toutes les tendances, 
des hnow nothing est une réaction à la fois contre l'élément europé 
en Amérique par l'émigration et contre l'égoïsme des anciens parti 
«e fractionnant à l'infini, étaient devenus des coteries où des i: 
localité, de camaraderie ou même de famille avaient fini par Tem] 
les intérêts du pays. En outre ce parti se donne comme plus nation 
whigs et les démocrates; il ne représente ni le nord ni le sud, il i 
lUnion tout entière; enfin il replace la république des Ëtats-Uniss 
première, le protestantisme. L'Amérique accuse, si l'on peut ainsi ; 
plus en plus son individualité comme nation. Avec le parti des knou 
elle cherche à mettre un peu d'ordre dans le chaos qu'ont produit 
ans de liberté illimitée, et que les anciens partis semblaient vouk 
ser. Ce mouvement commence à peine, et il faut s'attendre à le>voi 

(1) iffliotii nothing, c'est-à-dire cenx qui ne savent et ne veulent rien satoi 
n'est pas aniâricaln et commun ât la répobliqne tout entière. 



KEVIME. * GHRONIQUB. 259 

des coDsèqueiiiees Incalcalables. Les émigrans ne recevront plus à ravenlr 
UQ accueil aussi îaûle; les lois de naturalisation seront révisées : il ne sera 
phs permis à des Irlandais ou à des Allemands débarqués de la veille de 
bouleverser le résultat des élections. L'élément européen y en un mot, ne 
«ma plus le même rdte dans les affaires américaines. Peu à peu par consé - 
qiient le flot de l'émigration se détournera des Êtats^Jnis, qui développeront 
leurs forces normales et nationales sans avoir à compter avec des étrangers 
habitués à des idées et à des mœurs contraires aux leurs. La propagande ca- 
tholique, en dépit de l'article de la constitution qui assure à tous les cultes 
k tolérance la plus complète, ne pourra plus s'exercer avec la même liberté, 
i^fà des couvens ont été visités, et ces visites ont donné lieu à quelques 
90^168 scandaleuses ou ridicules, mais qui sont un indice de ce qui se prépare. 
Ita des articles du programme des know nothing est d'ailleurs formulé ainsi : 
ihûstilité aux prétentions du pape, dont les prêtres et les prélats de l'église 
(afhdique romaine sont ici, dans cette république arrosée et fécondée par le 
siD^ protestant, les intermédiaires. » Un autre article recommande la liberté 
d'éducation x>our toutes les sectes, mais avec la Bible parole de Dieu pour 
base universelle. Ainsi les deuxélémens européens principaux, l'émigration 
el le catholicisme, vont se trouver d'ici à peu de temps ouvertement attaqués 
et restreints. Sur la question de l'esclavage, les know nothing s'en tiennent 
aax principes du compromis, qu'aucun des deux partis américains n'est plus 
m état de défendre, et qui est cependant la sauvegarde de l'Union. Les wblgs 
en eilet, généralement abolltionistes, après avoir perdu leurs chefs modérés, 
fianiel Webster et Henri Clay, dont ce compromis était en partie l'œuvre, 
oDt échoué à la dernière élection présidentielle, parce que leur candidat le 
{tes éminent était accusé de tendances abolltionistes et se présentait sous le 
pdronage de M. Seward, et les démocrates, qui ont triomphé en s'appuyant 
sur «s principes, ont été inûdèles à leurs promesses. M. Pierce et son cabinet 
QOt montré une tendance free soilitte très prononcée. Ni les whigs, ni les 
démocrates modérés ne sont en état de former une majorité suffisante pour 
aanm le choix d'un président favorable au compromis, et la prochaine élec- 
tktt présidentielle sera probablement l'œuvre des know nothing» 

Les Américains gouverneront l'Amérique, tel est le premier article du pro- 
gnmme know nothing. Plus d'élémens étrangers ni d'inûuence étrangère, 
et quant à la fédération, plus de nord ni de sud, d'est ni d'ouest : il n'y aura 
^une république, une, indivisible et américaine. Ainsi l'Amérique, riche 
d'élémens de prospérité épars et sans lien, cherche à les unir; elle cherche 
on f^ein contre l'anarchie et l'éparpillement des forces morales et maté- 
ridlet. Le programme de^^now nothin^/^i son premier pas vers la concen- 
tntkm des forces, la cohésion, l'homogénéité et l'unité. 

CH. 1>1 HAZADB. 

SmnrsifiBS iolitairss ire la AÉPimLiauE et de l'empire, par le baron 
Berthexène (i). — Les documens historiques sur les guerres du consulat et 
de l'empire abondent en ce moment. L'Histoire de la Campagne de 1800, par 

(i) s ToL in-a*. Domaine, 1855. 



2i0 BEVUE DES DEUX MONDES. 

le duc de Valroy, les extraits d'une Histoire des Guerres de Vempire^ par 
duc de Belluoe, les Ménwires de Masséna, du maréchal Souff, la Campagi 
</^ 1812 par le lieutenant-général Fezensac,\es Sowenirs fnilif ait es duhan 
Berthezèue, tiennent le premier rang x>^rmi ces travaux. Ce dernier ouvrag 
qui est aussi le plus récent^ est peut-être également le plus utile à consi; 
ter, pour le côté stratégique qui s'y trouve amplement développé et pour . 
franchise dont Tauteur fait preuve en toutes circonstances. Ces ^oureni 
militaires comprennent les campagnes d'Italie 1797-1800, de Prusse iM( 
1808, d'Autrîche 1809, de Russie 1812, d'Allem igne 1813, de Belgique i%u 
Le général Berthez^ne a été acteur dans toutes ces campagnes, acteur un 
portant dans quelques-unes, et il fait défl'er devant nos yeux tous les menu 
détails, le côté Intime et vulgaire, stratégiquement parlant, de ces grande 
guerres que nous voyons dans le lointain comme une masse confuse, el 
qui sont déjà devenues pour nous l'histoire, cette sorte d'histoire général 
85e par une vague tradition. Le général expose avec concision, avec nettelé^ 
les grands mouvemens de guerre, les manœuvres qui amènent les arméa 
en présence, et les combinaisons qui décident la victoire sur le champ dfl 
bataille. Ses narrations de la campagne de Russie et de la bataille de Wate^ 
loo peuvent être, sous ce rapport, rangées au nombre de nos meilleuwi 
pages d'histoire militaire. Dans un tel c^dre, on comprend que la personna- 
lité de l'auteur apparaisse rarement. Pourtant quelques considérations po- 
litiques et socia'es sur les pays où il a fait la guerre, sur l'état de la Franee 
pendant l'empire, des observations sur les rivalités des généraux, sur Tartil- 
tra:re, l'incurie et les rapines de l'administration, quelques discussions da 
plans ou de la politique de Napoléon, nous ont permis d'apprécier la sincérM 
du narrateur. Ses jugemens sont généralement sévères et formulés en peo 
de mots; ses réflexions indiquent un esprit sérieux et observateur. Nom 
sommes loin néanmoins d'adopter toutes ses idées. Dans ce livre, c'est p» 
que toujours le soldat qui parle; de là proviennent les qualités et les défauti 
— l'utilité, l'autorité pour tout ce qui touche à la stratégie, à l'art, à l'hfa 
toire purement militaire, ^ la bonne foi, mais la partialité inconlestabi 
pour ce qui est la philosophie de l'histoire. Le général Berthezène jette su 
la France de l'empire le regard de l'offioier supérieur heureux et victorlem 
on comprend qu'il y a p'ace pour d'autres points de vue qui ne mènent i 
aux mêmes éloges, ni à la même satisfaction. Après l'empire, c'est encore! 
même regard qu'il jette autour de lui, le regard de l'offlcier supérieur, mi 
passionné, exaspéré par les défaites, se préoccupant uniquement d'une part 
glorieuse de la France, l'armée. Nul ne peut l'en blâmer; mais nos pèreB, 
vivement attaqués, ont pu penser que la gloire achetée au prix de tant i 
sang et de misères n'est pas tout pour une nation. La possibilité de la V 
physique et morale, la paix après une telle dépense de vies humaines, 
lii)erté après une telle contrainte, le large développement de l'intelligeiie 
de la littérature et de l'art, entrent pour quelque chose aussi, ce nous semU 
dans l'existence, le bonheur et la dignité d'un peuple. c^d. D'asBicAutr. 



V. SE Mais. 



L'HISTOIRE ROMAINE 



A ROME. 



VI. • 
LES DEBRIEIS TEIPS DE U RÉPIBIIQDE. 

■orti in GrMqoes mr le Capitole et snr rAventin. — Sjlla et Marias, leor Morenir. — Ciréron, 
•« portrait, sa destinée : le Purom, Tasculom, Formies. — Cicéroii ei Démoi^iliènp. — Portrait 
4*AaioUM le trlamtir. — Statue de Pooiftéc, niort de Cé^r et meuilre de Ro«si. — Portrait de 
BrUfti. — César et AleuiKlre. — Jardins de SuUosie, eorroinion des mœort. — Portrait du jeimc 



L'influence de la Grèce sur les destinées de Rome m'a retenu 
kmgtemps. Il me fallait montrer dans l'art cette influence liée si 
intifoeraent à celle que la Grèce exerça sur la société elle-même* 
Comment aurais-je pu Toub'ier en présence des nombreux raonn- 
flieos où elle est pour ainsi dire écrite, et qui témoignent si haute- 
ment des conquêtes de l'esprit grec, conr]uêtes brillantes et funestes 
qui Grent la splendeur de Rome et préparèrent sa ruine? Je me suis 
arrêté sur ce sujet avec plaisir. Je rentre avec tristesse dans T his- 
toire proprement dite. Les beaux temps sont passés. Nous allons as- 
Sâter à l'agonie de la liberté et à l'avènement de l'empire. 

Le dernier souffle de la liberté expire avec les Gracques, nobles 
frères qu'a souvent calomniés l'histoire. On a vu dans les lois agrai- 
res, auxquelles ils sacrifièrent leur vie et attachèrent leur nom, une 
sorte de communisme insensé, et ceux qui poursuivirent ces rêves 

(i) Voyez les lirraisons des 15 février^ 15 mars, 15 avril, !•' et 15 juin. 

ÎQD n. — §5 JVILLR 1S&5. 16 



en invoquant à tort le souvenir des Gracques ont achevé d'égan 
postérité. Les Gracques ne songèrent jamais à une division nou^ 
de la propriété : ils ne voulaient dépouiller personne d'un droit 
tement acquis; tout ce qu ils demandaient, c'était une réparti 
moins inégale des terres publiques usurpées par Igb paitmcÂen» 
la loL Les patricieas ne leur pardonnèrent: pas une tentative à I 
yeux si criminelle et les assassinèrent l'un après l'autre. Ce n'est 
pour nous une raison de les flétrir comme des séditieux et des ei 
mis de toute société. 

Les Gracques commirent un crime encore plus grand : ils eui 
le sentiment italien. Les premiers ils osèrent proclamer d'au 
droits que ceux de l'égoïste cité romaine. Ce n'est pas non plus 
raison de les maudire aujourd'hui, même à Rome. Mais où troi 
des vestiges de leur mémoire? Aucun monument ne la rappc 
Leur père avait bâti un temple à la liberté, eux ne songèrent c 
reconstruire la liberté elle-même. Ils ne purent, malgré leurs effo 
réparer cet édifice qui s'écroulait; ils n'en ont pas élevé d'au 
Je n'ai point rencontré leurs statues ou leurs bustes. Leurs nol 
familles rougirent probablement de' ces patriciens qui avaient a 
le peuple, et le peuple, avec son ingratitude ordinaire, n'a pas c 
serve leurs images. 

Mais du moins on connatt les détails de leur mort; on peut 
suivre pour ainsi dire à la trace dans leurs dernières luttes tm 
les adversaires qu'ils accusaient de spolier les plébéiens, etquili 
répondirent en les égorgeant. 

De leur généreux sang la trace nous conduit. 

Tiberius Gracchus périt là où est maintenant la place du^pilû 
et où était alors une place d'où l'on montait par un escalier 
temple de Jupiter Gapitolin, à peu près à l'endroit où se Ira 
aujourd'hui celui qui conduit à la porte latérale de l'église d'i 
Cceli, située sur Ueroplacement de ce temple. 

P. Scipion Nasica, dur patricien de la vieille roche, bîeoi 
parent des Gracques, enveloppa sa main gauche dans un panJl 
toge, ce qui était un signe de guerre déclarée, et s'élança sur 
degrés du temple de Jupiter en criant : <( Que ceux quiveulonts 
ver la république me suivent! )> Alors les patriciens, les sénatH 
une partie des chevaliers et même un certain nombre de pléMi 
se précipitèrent vers Gracchus, qui était-sur la place avec son nMn 
(C appelant k lui, dit Velleius Paterculus, toute l'Italie. » (2é 
surtout ce cri qu'on ne lui pardonnait pas. Bientôt il fut forcé 
fuir, et comme il descendait la pente du Càpitole, il moumt att 



LHIflXOia£ >ROIfAIIf£ A BÛliE. 2^3 

fu un morceau de banc, car les patriciens avaient brisé des bancs 
gai se trouvaient là pour les jeter à la tète de Gracchus et de ses 
unis, les récits les plus hostiles n'accusent ceux-ci d'aucune vio- 
leoce. Ce ùit donc une émeute patricienue. Des assommeurs pa- 
triciens dépêckèrent ainsi contre toute légalité l'homme qu^ils re- 
doutaient. 

Quelle plus touchante histoire que celle des Gracques? Tiberius 
Gracchus a été massacré. Son héroïque mère, Cornélie, porte son 
deuil et vit dans une retraite profonde; mais elle ne détoi:rne point 
Caîus, son autre fila, de suivre le même dessein et de s'exposer pour 
la même cause à un sort semblable. Au contraire, elle l'entretient 
daus les sentimens que la mémoire sacrée d'un frère lui ins{4i*e. 
Caîus devait succomber à son tour à peu près de la même manière. 
Seulement la scène tragique est transportée du Capitole sur l'Aven- 
tÎD. Cette fois il y eut une lutte violente. Caïus Gracchus savait com- 
Deol les meurtriers de son frère répondaient à des discours. Vaincu, 
il fie réfugia dans le temple de Diane, là où est aujourd'hui l'église 
de Sainte-Sabine, et, s' étant mis à genoux (ce trait est à noter au 
ma du paganisme) , il demanda à la déesse qu'en raison de leur 
i^ratitude et de leur trahison, les Romains ne fussent jamais libres : 
cette prière du désespoir devait être exaucée; puis il tâcha de fuir. 
& avait des amis dévoués. L'un, Pomponius, je me garderai bien de 
le pas le nommer, fit face aux adversaires vers la porte de la ville, 
E&utre, nommé Lstorius, sur le pont de bois, renouvelant presque, 
pour défendre son ami, l'exploit dHoratius Coclès, que ce pont rap- 
pelait. Le fugitif, suivi d'un seul esclave dont le nom était Pliilocrate, 
parvint jusqu'au bois des Furies, sur la rive droite du Tibre. C'est là 
que Tescla^e Philocrate, par son ordre, lui donna la mort et se tua 
air le corps de son maître. Je ne sais si Caïus Gracchus invoqua les 
éhrinités du lieu, mais depuis ce jour, qui ouvrit l'ère des guerres 
Qfiies, elles se déchaînèrent sans pitié sur la république romaine. 

Si le lecteur trouvait quelque émotion dans ce récit, c'est qu'en le 
traçant je me rappelais, en présence de l'Aventin et du Capitole, une 
kfOD d'histoire romaine que j*ai entendue il y a vingt-cinq ans de la 
Wucbe de Niebuhr à l'université de Bonn. Niebuhr n'était pas ré* 
lolutionnaîre : la révolution de 1830, dont il s'était exagéré les pé- 
nis, a eu partie causé sa mort; mais Niebuhr aimait la liberté* 
L'âme de cet homme, dont l'érudition avait quelque chose de fabu- 
Inx, élait vive et tendre. Au milieu de ses discussions subtiles et 
pnibades sur les points obscurs de rhisto'u*e romaine, quand il 
vivait à une belle action ou à une belle mort, le professeur s'atteor 
irisMit. Ob sentait que ce savant avait un cœur. Je n'oublierai jar- 



2Ai BEYUE DES DEUX MONDES. 

mais avec quel accent pathétique il nous raconta la fuite de Gains 
Gracchus descendant la pente de TAventin, suivi de son esclaf0 
fidèle. Rome est mon excuse pour ce' souvenir donné en passant à H 
mémoire de son docte et ingénieux historien. J'ai été heureux dt 
rendre sur le Capitole cet hommage à celui dont le souvenir et Fimagé 
y sont présens dans le docte institut qu*il a fondé, celui auquel .|é 
dois moi-même, avec le goût de l'antiquité, d'avoir compris l'abîme 
qui peut séparer ces deux choses, — révolution et liberté. L'éducaf* 
tion de mes sentimens politiques devait être complétée par l'aiai 
auprès duquel j'achève ce travail commencé à Rome, l'auteur de ht 
Démocratie en Amérique. 

(( Quand Caïus Gracchus, a dit Mirabeau, tomba sous le fer des pl^ 
triciens, il ramassa une poignée de poussière teinte de son sang ci 
la lança vers le ciel. De cette poussière naquit Marins. » La phra 
un peu emphatique de Mirabeau est vraie. Les pat iciens n'avaieiBi 
rien voulu céder aux Gracques, et ils furent décimés pnr Marins. Li. 
lutte changea de nature; on ne se combattit plus avec des lois, mail 
avec des proscriptions. 

Marins, c'était la plèbe incarnée; inculte, impitoyable comïM 
elle, il avait quelque chose de Danton, si Danton eût été soldatF 
Sylla est bien le chef du parti aristocratique; sa cruauté est froitt-: 
comme la férocité de Marins est emportée et violente. Il y a du dél^i 
dain patricien dans sa réponse à ce Romain qui, poussé à boutplK; 
l'horreur, osa lui demander : Quand cesseras-tu de proscrire?— Jî|, 
ne sais pas. — Le même flegme de grand seigneur faisait dire à SylHl^ 
un jour qu'il parlait au sénat dans le temple de Bellone, et conifBf^ 
on entendait les cris de deux mille prisonniers égorgés par MftiJ 
ordre dans la Villa publica : N*y faites pas attention, pères conscrittf|| 
ce sont quelques factieux que je fais châtier. Il y a un peu loin AfN 
la Villa publica au temple de Bellone, c'est-à-dire aujourd'hui dH^ 
l'église Saint-Ignace à la Piazza Margona; mais le sénat était silaiM]|. 
deux quand Sylla parlait, et deux mille hommes qu'on égorge f(Ml|. 
quelque bruit. 'M 

11 n'existe pas à Rome de portrait authentique de Marius ou 
Sylla. Marius et Sylla, leurs médailles le prouvent, ne ressembla 
pas à leurs bustes prétendus du Vatican et du Capitole. On a do 
ces noms à ces bustes parce qu'on leur trouvait Tair méchant: c*é 
tait bien une raison; mais elle n'était pas suffisante, surtout pol 
Sylla. Celui qui a dit les mots que je viens de rapporter devait vnÊl^ 
une figure dure et froide, portant l'expression altière du dédaâlSr^ 
Bu reste il n'est pas étonnant qu'on ne possède point, au hkhosI^i 
Rome, des portraits authentiques de Sylla et de Marius. ProsciiÉ 




l'histoire romaine a ROME. 2'ib 

alternativement, leurs partisans ont dû, pendant qu'ils triomphaient, 
détruire les effigies du chef du parti contraire, et tous deux ont élé 
punis des proscriptions qu'ils décrétèrent par ces proscriptions 
mêmes, dont reflet a été d'anéantir leurs images. 

Cesbonames, qui ont tant détruit, n'ont rien laissé. Marins, le plus 
destructeur des deux, car Sylla était conservateur à sa manière, n'a 
pas, qu'on sache, construit beaucoup d'édifices. Sylla au contraire 
en avait élevé et réparé plusieurs. Il n'en reste pas trace à Rome. Il 
n'y subsiste de lui, comme partout, que le souvenir d'une cruauté, 
f une audace et d'une fortune extraordinaires. Les monumens élevés 
en leur honneur ou à leur mémoire ont également péri. Le tombeau 
de Sylla était placé dans le Champ-de-Mars, au bord de la voie Fla- 
mioienne, aujourd'hui le Corso, et ne devait pas se trouver très loin 
de la place du Peuple. S'il existait, ce serait le premier monument 
que rencontreraient les voyageurs en entrant à Rome. Ils peuvent se 
consoler que leur arrivée dans la patrie de tant d'honnêtes gloires 
ne sot pas saluée par le tombeau de Sylla. 

Près de là, dans le lieu où est aujourd'hui la place d'Espagne, 
s'élevait un monument en l'honneur de Marius; ses trophées étaient 
au Capitole. Le monument a disparu, et je ne le regrette pas plus 
que le tombeau de Sylla et la tombe de Néron. On voit bien de pré- 
tendus trophées de Marius au haut de la rampe du Capitole, mais 
évidemment ils ne sont pas de son époque. M. Lenormant a très bien 
prouvé que le monument qu'ils ornaient n'a jamais eu rien à faire 
avec les trophées du vainqueur des Cimbres. Là était un château 
d'eau placé sur une ligne d'aqueducs, et l'empereur Alexandre-Sévère 
y avait fait construire un de ces édifices dédiés aux nymphes qu'on 
app^ait nympfiées. 

Je trouve qu'il y a un certain plaisir à s'assurer qu'il ne subsiste 
à Rome aucun vestige de ces deux hommes. Ils instituèrent les pre- 
miers une tyrannie sanglante, mais passagère, qui ne fut surpassée 
que par les progrès de l'empire. 

Quand on a franchi les deux noms sinistres qui planent sur cette 
sombre époque, l'on respire en prononçant le nom de Cicéron. N'ac- 
ceptez point comme ayant jamais pu ressembler à Cicéron le buste 
de ce gros bomme à la face pleine, aux épaules carrées, que donne 
pour tel le catalogue du musée Capitolin , et que vous retrouverez 
dans la galerie du Vatican; mais celle-ci renferme un buste dont la 
ressemblance avec les médailles de l'orateur romain est frappante : 
tête fine et spirituelle, regard intelligent et un peu incertain, phy- 
nonomie exprimant l'ardeur plutôt que la résolution. Reconnaissez 
ici l'image de ce bel et noble esprit que tourmentaient à la fois les 
petits calculs de la vanité et les généreux instincts de la gloire. De 



2A6 KETUB DES DEDX llOIfDCS. 

ces lèvres fines ont pu jaillir des traits piquans ou s'épancher 
périodes batmonieuses; sur ce visage animé, inquiet, vous poun 
lire une vie mêlée d'élans courageux et de faiblesses paasagëflM^ 
rachetées par une noble mort. 

Allez au Forum, comme dit Byron, encore tout enflammé de Ck^ 
ron , burns with Cicero : vous y verrez les vestiges du temple de Iê^ 
Concorde, où le sénat s'étsdt rassemblé pour juger Catilina. La baw 
des roslres anciens est encore debout. La tribune aux harangues eik^ 
même est figurée sur un bas-relief de Tare de Constantin. Rîea nt: 
vous empêche donc de la relever par la pensée et d'écouter Cicéroo j 
prononçaot ses Cntilinairex, s' adressant au sénat réuni dans le tes^ 
pie de la Concorde, qui est à sa gauche, et au peuple, qui esit daUi 
le Forum , à sa droite, c'est-à-dire à vous, ad setwtvm et ad 90$^ 
comme il dit lui-même. Remplissez les alentours de tumulte et da 
désordre; que Cicéron, menacé par des bandes de gladiateurs, viennei 
entouré de jeunes patriciens, appeler sur les complices de CatiHna li 
supplice qui les attend à deux pas, dans la prison Mamertine, oA fl 
les fera étrangler. Toute la destinée de Cicéron est en ce lieu : id, 
aux rostres anciens, sa lutte victorieuse, sa gloire, son triompbei 
retournez-vous : à Vautre extrémité du Forum, vous reconnaîtrez If 
lieu où étaient les rostres nouveaux, élevés par César. Là Cicéron a. 
aussi parlé, là il a prononcé contre Antoine ces Phihppiqves mot^ 
dautes que le triumvir ne devait point lui pardonner. C'est à coi 
rostres nouveaux, où Antoine lui-même avait prononcé, en présence 
du corps sanglant de César, le discours qui, en changeant les dispe- 
sitions du peuple, décida peut-être de l'avenir de Borne, c'est là 
qu'ont été clouées les mains coupées et la langue muette du grand 
orateur, lâchement accordé aux rancunes d'Antoine par l'ingratitudl 
d'Octave. 

Entre ces deux momens de la destinée de Cicéron et entre kl 
deux extrémités du Forum, théâtre de cette destinée, se placent biei 
des souvenirs qui le concernent. Là bas était la curie qui fut coaam^ 
mée par l'incendie qu'allumèrent les amis de Clodius en brûlant son 
cadavre. Vous transportant en esprit dans fantiquité, vous pounee 
voir d'ici, sur le Palatin aujourd'hui désert, le lieu où la maiean di 
Cicéron (au sujet de laquelle il prononça les deux discours qne vmti 
connaissez) s'élève parmi les maisons de Lucullus, de Catulus, dansi 
le beau quartier de Rome. Ces splendides demeures qui bordent k- 
Palatin, d'où elles ont une vue si magnifique sur les monamenadn 
Forum et les temples du Capitole, vous empèclient de découvrir M 
peu en arrière la maison de Catilina, le mortel ennemi de Gieénflir 
et qui était son voisin. 

Si vous voulez suivre l'histoire du procès de Milan, Tooe 



l'histoire rovaine a roke. S&7 

yerer à Bovillae, un peu avant d'arriver à Albano, le lieu où Milonn 
tua Clodius. Dne fois là, vous irez jusqu'à Frascali pour monter-à 
Tosculum et visiter Cicéron dans sa belle villa, d'où César vient de 
sortir et où il compose en ce moment une tuscitlave qu'il pourra 
?ons lire. Enfin, près de Gaëte et de sa villa de Formies, vous re- 
trouverez l'endroit où, arrêté par les sicaires d'Antoine, tout ce 
qu'il 7 avait de romain en lui se retrouva pour bien mourir, et où, 
avançant sa tête au-devant du glaive, il la tendît hors de la litière 
aux assassins, en attachant sur eux un regard qui les épouvanta. 

A côté du buste de Cicéron est placé le buste bien connu et sou- 
icirt reproduit de Déraosthène : la planche qui les porte tous deux 
Dffire ainsi un parallèle tout fait, à la manière de Plutarque; mais 
si TOUS voulez comparer réellement les deux plus célèbres orateurs 
de l'antiquité, ce qu'il faut opposer au portrait de Cicéron dont j'ai 
parlé, c'est la statue de Démosthène qui est placée dans le Braccio- 
Nu9vo. Cette admirable statue, où sont enripreintes une énergie mâle 
et une simplicité vigoureuse, exprime merveilleusement la conten- 
tion de la volonté, la concentration de l'esprit. La différence des deux 
personnages est marquée dans leurs portraits. Cicéron peut être le 
phs séduisant des orateurs et le plus aimable des hommes, mais 
César vainqueur de ses amis ira souper chez lui et parler littérature; 
Démosthène est un orateur invincible et un mortel d'une autre 
trempe : il tiendra tête à Philippe, il luttera contre Alexandre. 

Cette statue de Démosthène a été trouvée à Frascati, dans la villa 
Hondragone, pas très loin de Tusculum et par conséquent de la 
▼îlla de Cicéron. On aimerait à penser qu'elle provient de cette villa, 
•t qu'inspiré par une noble émulation, Cicéron avait voulu avoir 
constamment sous les yeux son rival et son modèle. 

Le nom de Cicéron rappelle le nom de son meurtrier. On ne con- 
mnssaît qu'un portrait d'Antoine, c'est le buste d'un homme dont 
Fembonpoint est prononcé, qui a le col gros, de larges épaules, et 
on s'explique en le voyant comment sur les médai les Antoine est 
leprésenté en Hercule. Les traits ont peu d'expression et peu de 
caractère. C'est l'Antoine de Cléopâtre, le soldat voluptueux qui 
s'est épris d'une reine coquette; amolli loin de Rome dans les fêtes 
elles festins d'Alexandrie, il fuira à la bataille d'Actium et ira hon- 
teœement mourir dans les bras d'une femme qui, tout en le pleu- 
rant, déjà songe à le remplacer. Cet Antoine-là est assez débonnaire, 
et peut-être un grand repas ou une partie de pèche au bord du N41 
hi auraient fait oublier de se venger. Mais on a découvert, il y a plu- 
acurs années, un autre buste d'Antoine ou plutôt le buste d'un autre 
Antoine. Celui-ci, c'est le triumvir, car son portrait se trouvait avec 



248 AEYUE DES DEUX MONDES. 

ceux d'Octave et de Lépide. Il est jeune, plutôt iiiaîgre que gras; j 
a l'œil mauvais et la bouche méchante; ces lèvres sèches demande? 
ront la tête de Cicéron, et ce n'est pas cet «autre triumvir, le froU 
Octave, qui, bien qu'il ait appelé Cicéron son père, s'il y trouve l'in- 
térêt du moment, la lui refusera. Quant au comparse du triumvinfi 
Lépide, c'est un assez beau garçon qui a l'air fort content de sapei^ 
sonne, et qui ne causera pas aux deux autres grand embarras. ,| 
signera de cet air aimable que voilà autant de proscriptions qu'ci 
voudra. 

La mode sanglante des proscriptions est interrompue. C'est par& 
guerre civile, qui vaut mieux, bien qu'elle soit une triste choflfi 
c'est par la guerre civile que se combattent maintenant les deq; 
grands champions de la cause patricienne et de la cause populairftr' 
Perdues l'une et l'autre, désormais elles ne seront plus qu'unpif^ 
texte pour l'ambition de Pompée et de César. 

Pompée a une figure un peu lourde, mais assez honnête, ospr^ 
bum. On y remarque une certaine satisfaction de soi-même qu'o^ 
volontiers les hommes dont la valeur est moindre que le rôle. Je cnii 
que Pompée était un de ces hommes et qu il fut toujours, en i ' 
de son nom, Magnus^ plus vain que grand. Une certaine rond 
molle dans les contours annonce l'indécision qui le perdit. On 
que ses lenteurs et ses incertitudes échoueront contre l'énergie ( 
décision de César. La diiïérence de ces deux hommes est manife^ 
dans tout ce qu'on sait d'eux, mais rien ne les peint mieux quedeà 
inscriptions qu'ils composèrent. Celle de Pompée disait : « Cn. PoÊt 
peius Magnus mperalor, ayant terminé une guerre de trente année^ 
ayant battu, mis en fuite, tué, réduit en captivité cent quatre-viojj^ 
mille hommes, ayant abîmé ou pris sept cent quarante navires, reff 
la soumission de quinze cent vingt-huit forteresses, ayant subjugà 
toutes les contrées qui s'étendent de la Mer-Rouge jusqu'aux Pi 
Méotides.... » Quand aura-t-il tout dit? L'inscription de César éi 
plus brève : « Ten/, vidi, vici, je suis venu, j'ai vu, j'ai vaincu.ji 
Évidemment l'auteur de celle-ci devait battre celui qui avait rédifl 
l'autre. ^ 

Il n'y a pas à Rome de plus historique statue que la statue ^ 
Pompée, qui avait été relevée par César, et au pied de laquc^ 
César fut frappé. Le lieu où elle a été trouvée rend ce fait à peu pn 
certain. On sait que le meurtre de César s'accomplit dans la ciml 
attenant au portique de Pompée, et l'on sait où était ce portique vol 
sin de son théâtre, dont les fondemens subsistent sous un palais 4 
Rome. On sait encore qu'Auguste avait fait enlever de la curiei 
placer sur un Janus la statue de Pompée au-devaot de la basiliqi 



l'histoire ROMâlNE A ROME. 2&9 

gnî portait son nom. Ces indications conduisent précisément vers la 

rue des Lautari^ où elle a été trouvée. Quel souvenir, quelle scène! 

César frappé en présence de cette statue, et cette statue est celle de 

Pompée! 

Mais l'est-elle bien véritablement? Cruel scepticisme qui vient 
souvent vous glacer à Rome en présence des reliques parfois apo- 
cryphes de Tantiquité. Non, celle-ci paraît de bon aloi. Après beau- 
coup d'objections et de discussions, la foi archéologique a triomphé. 
Ddc circoDStance surtout avait soulevé des doutes; la tête et les 
Épaules n'ont paé Tair d'aller ensemble, mais c'est que la malheu- 
reuse destinée de Pompée s'est attachée à sa statue et Ta poursuivie 
à travers les siècles, comme elle avait poursuivi Pompée à travers le 
monde. La tête a été séparée du corps et assez mal rajustée. Ainsi 
Pompée devait être de nouveau décapité après sa mort. 11 courut 
encore un autre danger. L'eflîgiede l'illustre Romain s'étant trouvée 
sous un mur mitoyen, les deux propriétaires limitrophes s'en dispu- 
tèrent la possession. Un Salomon barbare proposa, dit-on, de parta- 
ger entre les contcndans l'objet en litige, et de donner à chacun une 
moitié du grand Pompée. Les aventures de la statue ne s'arrêtent 
pas là. Pendant la piemière occupation de Rome, les tragédiens 
français, qui avaient imaginé de jouer dans le Colysée la Mort de 
CiMr, eurent l'idée de transporter sur la scène la célèbre statue de 
Pompée, pour que César mourût une seconde fois à ses pieds. Pen- 
dant le dernier siège de Rome, les boulets de la France républicaine, 
— qui ne 1 était guère, il est vrai, — pénétrèrent jusque dans la salle 
du palais Spada, où se conserve l'image de Pompée, et respectèrent, 
comme ils le devaient, l'adversaire de César. 

La nouvelle république romaine, qui a eu son très faux Gracchus 
dans Ciceruaccio, a eu son non moins faux Brutus dans l'assassin de 
Bossî. Absurde parallèle qui a été fit entre un misérable et un 
grand bomme ! Le christianisme nous a enseigné que le meurtre est 
toujours un crime; mais Brutus ne connaissait pas la mora'e cliré- 
tienne. Il immolait César au nom de la loi romaine, qui prescrivait 
démettre à mort celui qui voulait se faire roi, et que les patriciens 
ivaient appliquée sans autant de raison à plus d'un tribun. Le noble 
et sage Rossi ne menaçait pas la liberté des Romains, il la servait 
*îec intelligence et courage, et seul pouvait peut-être la sauver. 
iRome, on a toujours, depuis Crescence et Rienzi, invoqué d'une ma- 
nière plus ou moins vaine, ou plus ou moins déraisonnable, les sou- 
Tcnirs politiques de l'antiquité. Dans le désir de la retrouver par- 
tout, on a été jusqu'à prétendre que Rossi avait été frappé à l'endroit 
°^ où César était tombé, parce que le palais de la chancellerie» 



260 B£TUE DES DEUX MONIIES» 

lieu du meurtre, est voi&in de la rue où Ton a trouvé la statue i 
Pompée; mais, comme je Tai dit, cette statue avait été enlevée pi 
Auguste de la curie où César périt, et placée à quelque distança jd 
là, devant la basilique voisine du théâtre de Pompée. La joie de cetl 
coïncidence topographique ne peut donc pas être accordée aux SiH 
guinaires archéologues qui Font rêvée. 

L*art italien a expié le crime d'une main italienne. M. Teneran 
qui avait déjà exécuté un buste de Rossi d'une grande resseroblaafl 
et d'une grande vigueur, vient d'achever une statue qu'un noU 
Romain, de la famille Massimi, le duc de Rignano, destine à être pli 
cée dans sa villa, située sur l'emplacement des jardius de SalluaU 
Le pape, qui aimait Rossi, lui a élevé un petit monument dafl 
l'église de Saint-Antoine, à côté du palais de la chancellerie, oùJ 
a été assassiné. 

Retournons à la Rome du vu* siècle; il n'est rien resté de Topa 
lent Crassus que la tombe de sa fille. Le hasard des souvenirs qc 
subsisteront ne peut pas plus s'acheter que la gloire. On conoal 
la place des jardins de LucuUus, occupée aujourd'hui par Técol 
française à Rome. Ces jardins rappellent les délices de sa vie : c'ei 
toute la mémoire qu'il a méritée. Mais celui que je cherche surtout 
c'est César, personnage extraordinaire qui a dominé cet âge et If 
termine; César, le grand ennemi de la république romaine, etqi 
en a été puni en donnant son nom glorieux à tant de vils empereun 

On sait où demeurait César. En démagogue avisé, le noble à» 
cendant des Jules s'était logé dans la Suburra, au cœur du quartia 
plébéien, où la tradition plaçait la maison de Servi us Tullius, àà 
populaire mémoire. Pompée, moins habile, demeurait assez prës^l 
là, dans le quartier opulent et patricien des Carines; c'est aujou^ 
d'hui un des lieux les plus abandonnés de Rome. Le nom de la S» 
burra {Piozza Suburra) s'est conservé, et ce quartier est plus amoil 
que les Caiines, sans être aussi bruyant qu'au temps de Martial) 
clamante Suburra. 

Mais ce qui importe surtout de César, c'est son portrait: il yafll 
lui à Rome plusieurs bustes et statues. J'ai été de l'un à l'autre, cbfiP 
chant à pénétrer par eux dans Tàme de ce mortel auquel nul n'a4M 
semblable, qui n'est pas cependant pour moi le plus grand in 
hommes. Que de fois au Capitole (I) j'ai contemplé cette pbysionoadl 
froide et un peu effacée, mais qui exprime l'intelligence clairede tooM 

(4) Il y a une statue de César sons le péristyle de la cour du palais des ConservateHI 
et un buste dans la salle où se trouvent les portraits des empereurs. Je n'ai pas iyadi 
ici de ceux qui ne sont pas à Borne. 



L*nsnroiBE bomahib a bome. 2(1 

anse Je ffiscemement sûr, le ccaip d*œîl infaillible, et aussi Tabjîpnoe 
fémotion, l'indifférence absolue au bien et au mal, à la colère et à la 
pidé ! Sans doute la politique de César ne fut pas cnielle, et, il faut le 
dire, celle de Pompée ne le fut pas davantage; mais les atrocités de 
César dans les Gaules révoltèrent même le sénat romain. Ces atro- 
cités ne lui ooûtaient pas plus que la clémence. Je crois qu'il entrait 
daDs celle-ci, avec une mansuétude naturelle, un peu de calcul, car 
k clémence peut être utile, et beaucoup de ce dédain paisible pour 
fbamanité, qui fait paraître magnanime parce qu'on ne daigne pas 
s'irriter de si haut. Lisez les Commentaires : c'est un style d'une net- 
teté et d^uae fermeté singulières, c'est le style de l'action; mais ce 
Style est sans image et sans passion. L'émotion est étrangère au 
hogage de César comme à ses traits; si elle naissait dans son âme, 
die serait maîtrisée et contenue par une volonté supérieure. César 
itoiit connu et ne croit à rien. Il est matérialiste, comme le prouve 
son discours au sujet des autres complices deCatilina, discours dont 
Fimpiété scandalisa Caton. Doué d'ailleurs comme nul homme ne le 
&t jamais, il est grand général, grand administrateur, grand ora- 
teur, poète même, et, s'il lui plaît, il sera grammairien. 11 fait ce 
^'il veut de son génie. L'empire du monde étant à sa portée, il 
mettrait la main sur cet empire, n'était un petit homme pâle dont 
ie buste est aussi au Capitole. Ce buste de Brutus est excellent : le 
▼isage ^t maigre, les joues sont creuses; c'est bien le Brutus de 
fhistoire, moins tendre et moins scrupuleux que ne l'a fait Shaks- 
peare, mais agité avant l'action, incertain après. 11 y a dans la 
bouche une grande énergie, et le regard est inquiet. Ce n'est pas 
h farouche et inflexible résolution du premier Brutus, dont le buste 
n'est pas loin. Marcus Brutus doutera avant de frapper, et, vaincu 
àPbilippes, il s'écriera: Veitu, tu n'es qu'un nom! — L'autre Bru- 
IDS n'eût pas dit cela. 

Pour César, en présence du poignard, auquel il n'y a pas de ré- 
ponse à faire, même pour le génie, il se voilera la tête et tombera 
ans plainte, sauf un mot peut-être, mais où je vois surtout l'expres- 
lion de la surprise : « Et toi aussi, Brutus! » — du reste impassible 
it bdifTérent à la vie et à la mort jusqu'au bout. 

Si je descends de l'homme historique à l'homme privé, je trouve 
ior ce front chauve et dans cette physionomie blasée l'empreinte 
l'une vie de désordres effrénés, qui surpassa la licence ordinaire des 
mœurs romaines avant l'empire, et fit rougir même les contempo- 
îaios de César. C'est surtout une tête voilée de César en grand pon- 
tife qu'il faut aller voir au Vatican. 11 y a comme une ironie dans le 
contraste de ce costume sacerdotal et de ce visage flétri, ridé, qm 



262 REVUE DES DEUX MONDES. 

semble celui d'une Messaline vieillie dans le vice. Oui, il faut Tôir 
aussi ce César-là, qui est le César de Suétone, pour avoir une idée 
complète de la créature la plus intelligente, la plus corrompue el 
la plus athée qui fut jamais. . i 

Il y a aussi au Capitole un buste d'Alexandre divinisé. Quelle dit. 
férence entre lui et César ! Quelle noblesse ! quel élan ! Ce regard, 
au lieu de se fixer sur la terre, se tourne vers le ciel et se perd dans 
rinfini. On sent que cet homme est capable de crimes et de vertm^ 
de vraie passion et de vraie magnanimité; il tuera Clitus, mais ilb 
pleurera; César n*eût ni tué ni pleuré son ami. Qui fut Tami de 
César? Alexandre aimait la gloire pour elle-même, César la vouhil 
surtout pour arriver à la puissance. César a possédé au plus luot 
degré l'intelligence, qui est la moitié de Thomme; Alexandre aviil 
reçu le don de Tenlbousiasme, qui fait les demi-dieux. 

César est mort, Octave va venir s emparer de son héritage. Du resie 
tout préparait l'empire. César faisait pour s'en rapprocher ce qu'a- 
vait fait aussi Pompée et ce que firent après eux les empereurs : il 
bâtissait des monumens publics, magnifique captation du peuple. 
Pompée avait élevé le premier théâtre qu'ait vu Rome, et qu'ai 
appelait théâtre de marbre^ tant le marbre, luxe nouveau des dci?- 
nières années de la république, et qui sera le luxe de l'empire, f 
était prodigué. Derrière son théâtre, Pompée avait fait construînl 
un portique à quatre rangs de colonnes auxquelles de riches tefi» 
tures étaient suspendues, et qui s'élevaient parmi des arbres et dci 
fontaines. Il y avait joint un autre portique nommé les Cent eth 
lonnes; César donna un nouveau forum au peuple romain, comml 
firent depuis Auguste, Domitien et Trajan. L'achat du tetrain loi 
avait coûté 2 millions et demi (10 millions de sesterces), et il et 
dépensa en constructions plus de 60. Dans ce forum, il élevant 
temple à son aïeule Vénus, dont il était un digne descendant, saD| 
doute pour rappeler aux Romains la grandeur de son origine, et 
les préparer à accepter un roi du sang des dieux. Un jour on 'h 
vit, assis devant ce temple, recevoir, sans se lever, les hommagesdl 
sénat. Au centre du Forum était une statue équestre d'Alexandre, 
œuvre de Lysippe, César fit remplacer la tête du Macédonien par h 
sienne; ceci encore est déjà une pratique de l'empire. Il plaça daai 
son forum, avec le sans-gêne cynique d'un souverain qui honort 
publiquement les objets, quels qu ils soient, de ses goûts, le portrait 
de sa maîtresse Cléopâtre, et celui de son cheval favori, lequel avaH, 
dit-on, des pieds pareils à ceux d'un homme, ce qui faisait, ce M 
semble, un assez mauvais cheval. Caligula devait aller plus loin 6t 
songer à créer le sien consul; mais on était sur le chemin. 



l'histoire romaine a ROME. 253 

n reste peu de chose des monumens de cette époque, et surtout 
des monumens privés des Romains; mais ce qui en reste est instruc- 
tif et fait coDDaître ce qu'était le luxe de la république à ses derniers 
roomens, les grandes existences qu'elle renfermait, et combien l'opu- 
lence démesurée de quelques citoyens et la corruption qu'elle entraî- 
nait étaient pour la liberté une cause de ruine. 

iNul ne doute de cette vérité; ce qui subsiste des jardins de Sal- 
luste est bien fait pour la rendre sensible. Quand on voit un homme 
comme Saliuste, qui dans son histoire comprend si bien et déplore 
si énergiquement la dépravation de son siècle, qui aime si fort en 
théorie l'ancienne sévérité romaine, qui, même dans son goût d'écri- 
vain pour les mœurs antiques, se plaît à employer les vieux tours et 
les vieux mots; quand on le voit, par la mollesse de sa vie, par cette 
passion pour les richesses qui lui attira une condamnation de pécu- 
lat, démentir scandaleusement le double archaïsme de ses maximes 
et de son style, ne sent-on pas que tout est perdu depuis que l'éloge 
de la vertu et la condamnation du vice ne sont plus qu'un exercice 
de rhétorique sans conséquence dans la pratique de la vie? Vt decla- 
malio fias. 

Salluste écrivait son histoire, où respire l'honnêteté des âges sim- 
ples, au milieu de ses magnifiques jardins, qui couvraient une partie 
du Quirinal. On y voit encore l'emplacement d'un cirque et les débris 
d'un temple de Vénus. Les vastes substructions qui soutenaient ses 
terrasses ressemblent presque aux substructions du palais des Césars. 
Cette fastueuse existence de Salluste était si bien une anticipation de 
Fcmpire, que plusieurs empereurs habitèrent sa demeure, entre 
autres Néron. Tandis que Rome voyait des particuliers jouir de ces 
immenses richesses. César trouva trois cent trente mille citoyens 
auxquels on distribuait du blé, c'est-à-dire qui vivaient de la cha- 
rité publique. Il en réduisit le nombre à cent vingt-cinq mille; il ne 
put faire davantage, tout César qu'il était. Cette populace de men- 
diaos fut Tappui du trône des empereurs, qui l'amusaient de spec- 
tacles et la nourrissaient d'aumônes. Punem et circenses. 

Avant la fin de la république, les mœurs de l'empire existaient 
déjà. Un général romain, pour dédommager sa maîtresse de lui avoir, 
en le suivant à l'armée, sacrifié les plaisirs de l'amphithéâtre, faisait 
égorger un Gaulois devant elle. On croit en être à Héliogabale. 

Ce sont de pareils traits qui, bien que l'imagination ne puisse 
écarter de tristes rapprochemens de décadence, font sentir que notre 
civilisation, animée d'un principe supérieur, n'est pas tombée jus- 
qu'au degré où était alors descendue la moralité humaine, et per- 
mettent d'espérer que d'autres destinées l'attendent, qu'elle n'est 



283^ ItlTTITE DES nBTTX MÛlfOES; 

pas menacée de se traîner à travers rîgnominîe séculaire de Tempi 
romain. 

Est-il étonnant dès lors que la pensée de l'empire flottât dans to 
les esprits? On s*y accoutumait, on y prenait par degré davantag 
à mesure que la société se désorganisait plu» profondément, l 
reste, les noms seuls étaient nouveaux : on connaissait la tyranni 
Sylla avait régné, il avait tellement régné qu'il avait abdiqué. Il e 
surprenant que le diadème essayé par Antoine sur le front de Césai 
malgré les refus si sincères de celui-ci, ait soulevé tant de répa 
gnances. Il faut que la comédie ait été mal exécutée, car on avai 
permis à César d'assister au spectacle assis sur un siège d'or, a 
qui ressemblait beaucoup à un trône, une couronne d'or sur la l^te. 
Ce fut le diadème au lieu de la couronne qui choqua les Romainsj 
mais le pas se pouvait franchir. On avait aussi accordé à Pompée 
quelques honneurs semblables : le sénat lui avait permis de porter 
habituellement la couronne triomphale. Sa statue du palais SpadH 
montre le défenseur de la république, celui auquel on immolaii 
César, tenant dans sa main un globe et une petite victoire ailée, 
comme on représenta depuis les enf\pereurs. Peut-être pensa-t-fl 
lui-même à le devenir. Ni Pompée ni César ne devaient être empe- 
reurs, mais l'empereur n'était pas loin. 

Il y a au Vatican un admirable buste qu'on appelle le petit Ath 
gusfe, et qu'on devrait appeler le jeune Octave. Quand on ne saw- 
rait rien de ce qu'on vient de lire, quand tout n'eût pas annoncé 
le changement qui allait s'accomplir, quand n'eussent pas existé 1 
Home la mollesse et la corruption que rappellent les jardins dk 
Salluste, ce prolétariat mendiant pour lequel Pompée bâtissait soi 
théâtre et ses portiques, auquel César ouvrait son forum; quani 
les insignes de la puissance impériale ne se fussent point monCréi 
par avance dans la main de Pompée et sur le front de César, î 
suffirait d'aller au Vatican interroger la figure d'Octave presqm 
adolescent, ces traits délicats, qui ont encore un peu le charme dfc 
l'enfance, mais qui révèlent déjà tant de ruse et de fermeté, cette 
bouche fine et froide, ce regard implacable, ce jeune front si som- 
bre, pour dire : L'empire est venu ! 



sttmsÊ 



LE ROMAN 

DE MŒURS POPULAIRES 

EN RUSSIE 



•f. GRI&OROVITCH. 



n y a tx)Tit un aspect de la Rassie que les voyageurs n'observent 
guère, mais dont les conteurs nationaux commencent avec raison à 
9e préoccuper : nous voulons parler des mœurs des paysans. « Le 
aouvenir de nos villages, dit un écrivain russe pen disposé à juger 
Êvorablement son pays (I), n*a point été effacé de ma mémoire par 
les environs de Sorrente et de Rome, ni même par les vallées des 
Alpes et les gras pâturages de rAn.i^leterre. La campagne en Russie 
a un caractère qui lui est propre. Ces p'aines sans (in, couvertes 
cTuoe verdure uniforme, respirent le calme et la confiance; elles font 
pénétrer dans Tâme une émotion douce et triste. On éprouve un in- 
dicible bonheur à s'asseoir, à Ventrée d'un village russe, à Tombre 
d'un bouleau ou d'un tilleul. Devant vous s'étend une longue ran- 
gée d* isbas (cabanes), qui, pressées l'une contre l'autre, semblent 
disposées à brûler ensemble plutôt que de se séparer. L'air est em- 
baumé par la fumée des séchoirs, par l'odeur des meules de foin quB 
le soleil échauffe dans les prés, et par les émanations de ki forêt 
Toisine, Rien ne trouble le silence, rien, si ce n'est le grincement 

V) îf. Alexandre Hcrtzcn. Voyez, sur les romans de M. Hertzen, la Retni« 4u*l*^ aep- 



256 BETUE DES DEUX MONDES. 

rauque de la longue bascule d*un puits ou le bruit d*un cbariol 
vide, dont le cheval, excité parla voix sonore du conducteur, ébraolft 
en passant les rondins du pont. Quant à la population qui vit au seoii 
de ces pauvres villages, elle réunit des qualités morales et pbysiquet 
fort remarquables. Grâce à des formes sociales précieusement coObc 
servées, le paysan russe n'a vraiment pas son pareil dans le monde; 
il n*a rien de Tair contraint et grossier des paysans occidentaux. » < 
Ainsi parle M. Hertzen, et Ton doit reconnaître qu'en faisant Cil^. 
éloge des campagnes de son pays, il n'est véritablement pas allé trofk 
loin. Les groupes d'isbas russes et leurs paisibles habitans forment. 
sans contredit un ensemble original et poétique. C'est dans ce monda 
naïf et sauvage qu on peut saisir quelques-uns des traits primitifs et 
caractéristiques de la société moscovite. Comment se fait-il pour- 
tant que les tableaux de mœurs rustiques aient été pendant long- 
temps si rares en Russie? La réponse à cette question est dans l'hii^ 
toire même de ce pays. Les grandes crises qui ont fait reparattm ; 
l'élément national dans la littérature russe sont de date toute ré- 
cente. Depuis le xvii* siècle jusqu'au milieu du xix*, l'expression de •. 
la vie populaire y est absente en quelque sorte. On la trouve çà etii \ 
dans quelques essais dont les auteurs sont restés inconnus, et dont ': 
les érudits seuls se souviennent. Ces essais sont presque tous antér ' 
rieurs au règne de Pierre le Grand. Au xix* siècle seulement, le : 
peuple russe retrouve des conteurs, grâce à l'impulsion que les ' 
événemens politiques du règne d'Alexandre donnent à l'esprit mo»-^ 
covite. Résumer dans ses traits principaux l'histoire des conteurs. ' 
populaires de la Russie et donner une idée des récits d'un écrivant 
qui représente dignement cette famille trop peu nombreuse, ce rie. 
sera pas seulement étudier une curieuse tentative littéraire : œ, " 
sera aussi pénétrer par quelque côté dans la vie sociale d'un paysJ 
d'où nous arrivent à peine de bien rares écrits; ce sera nous éclairer, 
sur quelques-unes des causes de la faiblesse et de la grandeur de. 
l'empire russe. 

L 

Bien avant le règne de Pierre le Grand, la Russie eut ses cbants.l 
et ses légendes populaires, qu'on aimait à répéter dans les maisons; '■ 
des grands comme dans les plus pauvres chaumières. Cependant ces 
naïves productions n'ont pas toujours un cachet précisément natio-' 
nal. Nos romans de chevalerie, traduits probablement du tchèque ou* 
du polonais, circulaient dans les campagnes, et \ Histoire d'Octih^ 
vien, la Belle Mnguclone, le Livre de Mélusine, transportés dans la 
langue russe, ont gardé leur physionomie étrangère, sans avoir au- 



LE BOMAN DE MCBCBS POPULAIRES EN RUSSIE. 267 

COU titre réel à notre curiosité. Il faut arriver à la première moitié du 
iTii' siècle pour rencontrer de véritables essais de roman populaire. 
Ijo conte intitulé Siva Groudisine a un caractère vraiment russe, 
l'iuteur inconnu met en scène un jeune marchand qu'un désespoir 
d'amour décide à pactiser avec le diable, qui lui promet les plus 
grands succès, pourvu qu'il se donne à lui par un acte en règle. Le 
jeune homme y consent, et en effet, à partir de ce moment, tout lui 
léussiL II s'engage comme soldat dans les troupes du tsar Mikhaïl 
ïedorovitch, marche sur Smolensk et y fait des prodiges de valeur. 
Doe maladie grave vient enfin le rappeler à des pensées de repentir 
et de péniteoce. Après de longues souffrances, Sava se rétablit et 
échappe au pouvoir du diable. 11 finit ses jours en paix, et s'efforce 
de racheter sa faute par toute sorte de bonnes œuvres. 
Au commencement du xvui* siècle, on voit paraître un autre ro- 
nan, Frol Skobîef, tout à fait national pour le fond et pour la forme. 
Une rapide analyse fera saisir aisénient toute l'originalité de cette 
conception. Le seigneur Frol Skobief habite avec sa sœur le district 
de Novgorod. Débauché et sans fortune, il noue une intrigue amou- 
reoseavec Anouchka, fille d'un riche sloluik (1) du voisinage, Nadine 
Nachtchokine. La duègne d'Anouchka se laisse corrompre, et Sko- 
bief pénètre sous des vêtemens de femme dans le château, où une 
(èle donnée par Anoucbka réunit toutes les jeunes filles des envi- 
rons. Le jeu de la mariée fournit à Skobief une excellente occasion 
de mener à fin ses projets criminels. Les deux époux qu'on a dési- 
gnés sont Anoucbka et Skobief. Les jeunes filles conduisent le couple 
en grande pompe dans la chambre nuptiale, et s'éloignent. Quand 
dfeà viennent chercher les prétendus mariés, Anouchka est visible- 
BKntémue, et Skobief a pu s'apercevoir que sa passion était parta- 
gée. Quelque temps après cette fête, Anouchka est rappelée à Moscou 
par son père, qui veut lui trouver un mari. Elle se rend en hâte dans 
la capitale. Skobief la suit. Les deux amans recourent à mille arti- 
fices pour multiplier les occasions de se voir. La fille du slolnik dis- 
parait enfin de la maison paternelle avec Skobief, à qui l'unit un 
oariage secret. Le vieux Nachtchokine court chez le tsar, qui lui a 
toujours témoigné beaucoup d'aflection, et lui apprend son malheur. 
Le tsar fait publier un avis proclamant la d sparition d' Anouchka. 
Skobief commence à s'effrayer; il se rend chez un de ses amis, le 
ttolnik Lovtchikor, lui avoue toutes ses fautes, et lui demande con-- 
«eil — Amende-toi, lui dit le slolnik. Tu t'es mis dans une fâcheuse 
position; mais je ferai ce que je pourrai pour t'en tirer. — 11 lui 
<lonne ensuite rendez-vous pour le lendemain au sortir de la messe 

(1) OOIcier de bouche des tsars. 
Toa XI. ^'^ 



«ETVB VteS DEUX «OKDtt. 

siQr la grande place d*Ivane Vélikoî, oit les stolniks^ ont cratoine>A 
se réunir. Cette place est le tbéâtre d*uDe scène toucbanFle. LovtdM 
kof aborde le stoînik Naclrtcbokine, et sollicite son indu)^nee pol 
Skobief. Cehii-ci paraît presqu* au même instant, et 9e jette aux pici 
du vieillard. Nachtchokifle lève son bâton, ifl s'emporte, il apostropii 
vertement le jeune homme; puis, qnand il connaît toute t*étend«e4l 
son malheur, quand tl apprend que SkoLief a épousé sa Aile, tt 
jambes fléchissent, et il tombe éranoui. Lorsqu'il reprend conmil 
sance, il veut retourner près du tsar et lui demander justice. BÉ» 
bief réussit à conjurer ce nouveau péril. « Anoucbka, dil-il, est €1 
danger de mort. Ce n'est pas Fanathème, c'est la bénédiction de«j 
parens qu'attend la jeune fille. >♦ Le vieux stolnih^ laisse attendril; 
il envoie sa bénédiction et de l'argent aux deuï époux. Tout estw 
blié : Anoucbka revoit ses vieux parens, et l'habile Skobief est nsfi 
à la table du slolnik. Quelques années plus tard, le vieux NacbtcM* 
kine rédige un testament d'après lequel il lègue tous ses bieiril 
meubles et immeubles, à Skobief, qui, à sa mort, se trouve être «I 
des plus riches propriétaires du pays. 

Ce gentilhomme campagnard qui arrive à la fortune par le \ïb&l^ 
tmage et par la ruse personnifie énergiquement quelques-uns été 
vices de la société russe au xvii* siècle. Frol Shéief marquait aiM 
au roman de mœurs en Russie une voie essentiellement nationste 
Malheureusement les réformes introduites par Pierre le Grand iN 
tardèrent pas à changer la direction des tentatives littéraires. %M 
œuvres locales retombèrent dans l'oubli, et une littérature empreiflM 
d'un caractère européen remplaça la littérature populaire. QBeM 
place firent les nouveaux écrivains à l'étude des mœurs russeil 
Leurs préoccupations, à vrai dire, furent généralement tournées aii 
leurs. Trétiakovski et Lomonosof s'occupèrent avant tout de créBl 
la langue. Leurs successeurs imitèrent ou traduisirent les cbefr' 
d' œuvre des littératures étrangères. Vers la fin du xviii* siècle se** 
lement, Derjavine arracha la poésie aux influences que les succes- 
seurs de Lomonosof avaient trop favorisées; le théâtre reprit m 
même temps la tâche commencée par les conteurs inconnus d'ami 
Pieire le Grand, mais les esquisses qu'on vit se produire alors aa( 
la scène russe étaient presque toujours empreintes d'une exagêrÉi 
tion de mauvais goût. Un seul écrivain dramatique, Oblessinîof,lri 
craignit point de copier fidèlement les mœurs villageoises dans vâ 
petit opéra plein de naturel et de grâce, le Meunier. Il ne fut poiitf 
encouragé. Les usages occidentaux triomphèrent dans les clasM 
supérieures, et le théâtre national fut alois décidément sacrifié. 

Au début de notre siècle, Karamsine fit dans ses nouvelles, Al 
Pauvre Lise, Nathalie, Marpha, quelques efforts pour ramener Jl 



LE BOMAN DE MOSUItS POPULAntES EN RUSSIE. SM 

Bttérature russe aux sources de son originalité primitive. Malheu- 
reusement, quoiqu'il eût étudié à fond nos grands écrivains, Karara- 
lioe ne sut pas se soustraire à Tinfluence de l'école mignarde et lan- 
goureuse représentée en France par Florian et Marnionlel. Après 
hn, le fabuliste Krylof indiqua plutôt qu il ne fraya complètement 
iroevoie nouvelle. 11 fallait arriver à Tépoque des guerres contre la 
France pour voir le réveil du patriotisme provoquer dans la littéra- 
ture russe de sérieux eflTorts d'affranchissement. 

Les années qui s'écoulèrent de 1808 à 1815 furent surtout fécondes 
en manifestations lyriques. Joukovski arracha vaillamment la muse 
nationale aux influences énervantes qui avaient si longtemps pesé 
sur elle. Des hymnes et des chants de guerre répandirent partout 
des inspirations viriles, et la rupture avec Tesprit du xviii^ siècle fut 
iceooiplie. Notre plan D*est pas de retracer ici dans ses détails le 
■OQvefoent Ittiéraire qui $*est poursuivi en Russie depuis la guerre 
de 1812 jusqu'à nos jours. Nous ne voulons y saisir que Tépanouis- 
Kment graduel du genre particulier de littérature dont relèvent les 
ridts qui seront l'objet de cette étude. Nous laisserons donc de 
cAté les nombreuses tentatives d'imitation provoquées par les ro- 
uans de Walter Scott. Les paysans russes qu'on fait figurer dans 
ces tableaux historiques ne sont guère plus vrais que ceux qui nous 
apparaissent dans les histoires langoureuses du xv!!!*" siècle. Les pre* 
■iers sont calqués sur les montagnards écossais, comme les seconds 
filaient sur les héros de Florian. Dans cette mêlée littéraire, domi- 
lie par les puissantes créations de Pouchkine, nous ne nous atta^ 
dberons qu'à un seul poète, qui marche indépendant et obscur dans 
k vaie où Gogol entraînera plus tard les romanciers de son pays. 
Ge poète est un paysan nommé Slépouchkine. Son recueil contient 
uie suite de tableaux où les mœurs de la campagne sont décrites 
ivec une toucbxnte simplicité. Qu'on en juge par cette page naïve 
ntitulée tisba, que nous croyons devoir citer tout entière. 

€ Amis, je veux vous parler de la vie paisible du village : je vais vous 
irecamment une honnête famille passe sa vie dans les champs. La pauvre 
ahaoe qu elle habite est entièrement couverte eu chaume; ses murs sont 
Iieneés de deux fenêtres étroites; tout y est simple. Près de la porte est une 
mge devant laquelle brûle, suivant l'usage, une bougie de cire jauue; 
phK loin, une grande table de chêne, ordinairement dégarnie, à moins qu'il 
ÎI6 s'y trouve un puisoir en érable, rempli de bonne bière. Le long du mur 
ligne un banc de bois; quelques tabourets complètent l'ameublement. Les 
pelisses sont suspendues en bon ordre, et les pots entourés d'écorces qui rem- 
p&scnt les éta^^ères sont propres et bien tenus. Dans le coin est un grand 
toffir : c'est là qu'en hiver, après le travail, toute la temille passe la nuit et 
to comme dans le meilleur lit. Un enfant repose paisiblement dans son 



260 REVUE DES DEUX MONDES. 

berceau suspendu à une longue perche, et sa mère veille auprès de lui e 
filant. Le grand-père est assis sur le four; il y tresse avec les en fans des wn 
liers de nattes et chante une joyeuse chanson du vieux temps. Les filles MÉ 
sur les bancs; elles filent. Les femmes, placées à leurs métiers, tissent A 
étoffes rayées ou du drap. Au milieu d'elles se tient la grand'mère; el 
s'adresse à toute la famille et dit : « Que devons-nous conserver soignaa 
sèment et qu'est-ce qui nous est le plus utile? » Chacun médite en silène 
on n'entend plus que le bruit des navettes et des fuseaux. La bonne vUU 
reprend la parole : « Voilà, dit-elle en montrant le four; sans lui, nousijf 
pourrions vivre. Il nous réchauffe dans les froids rigoureux, il prépare 1 
pain de la famille, console le vieillard et égaie les petits enfans. La fun^ 
même qu'il répand nous est salutaire : voyez-la sortir en tourbillons épilj 
le matin, quand on le chauffe; elle sèche les murs de Visba {{), Le fournodi 
conser\'e la santé, il nous donne le courage et le repos. » ' ^ 

Il y a une simplicité, une douceur tout enfantine dans les cbaok 
de Slépouchkine; mais cette voix trop faible fut à peine écoutée. Hei^ 
reusement Tœuvre d'initiation à la vie populaire, contrariée jai^ 
qu'alors par tant d'influences diverses, fut enfin tentée par les jeuDBl 
romanciers qui se groupèrent à la suite de Gogol. Dès lors un pi9^ 
gramme net rendait toutes déviations impossibles. On sait qorii 
étaient les principes de Gogol : s'affranchir de toute imitation etip 
produire avec impartialité, dans tous leurs détails, les sujets ew 
pruntés à la vie nationale, telle était la règle dont Gogol poiup 
souvent l'application jusqu'à ses extrêmes limites. Aujourd'hui e» 
core c'est la tendance féconde représentée par Gogol qui prévaiij 
mais alliée à des instincts de critique et d'art qui la corrigent etir 
tempèrent. - 

M. Grigorovitch est l'un des écrivains les plus distingués d» 
groupe littéraire où figurent M. Tourguenief, l'auteur des MimmnÈ 
d'un Chasseur, et deux autres romanciers fort aimés du public msaHi 
M. Pisemskiet M. Dabi. Sa vie s'est passée en grande partie àb 
campagne. Né en 1822, dans le gouvernement de Simbirsk, il fiÉ 
destiné d'abord par ses parens à servir dans l'armée russe. Il fitflil 
premières études dans une école du génie. Apostrophé rudement il 
jour par le grand-duc Michel à propos de sa tenue, il renonça àli 
carrière qu'il avait embrassée et rentra dans la vie civile. Ce n'alla 
pas seulement vers la littérature qu'une fois maître d'écouter sa lis 
cation, il se sentit entraîné d'abord. M. Grigorovitch eut un tùoïïkM 
la velléité d'appliquer à la peinture les facultés d'observation qjim 
devait porter plus tard dans le roman. Il suivit les cours de YKciiMh' 

(1) Certaines isbns n'ont point de cheminées : on les appelle des isbas noires par opyt* 
sition aux iabas blanches, on pourvues de cheiuiniies. il est évidemment ici qoe^ 
d'une Uba noire. 



LE ROMAN DE MOEURS POPULAIRES EN RUSSIE. 261 

mie des Beaux- Arts, et le peintre Brulof le compta parmi ses élèves. 
Dégoûté bientôt de la peinture comme il l'avait été des études mi- 
litaires, M. Grigorovitch s'engagea dès lors résolument dans la voie 
qu'il ne devait plus quitter. Sa première nouvelle, le Village, publiée 
CD 1846, révéla à la Russie un talent original. Familier avec la vie 
populaire et habile à en reproduire les plus humbles aspects, M. Gri- 
gorovitch y préludait aux nombreux récits où il devait combattre les 
abos du servage, en montrant ce que la domination d'un darosta 
ou maire de village a parfois d'excessif et de tyrannique. L'héroïne 
du yUlage était une pauvre jeune fille, une orpheline, à qui le res- 
KDlimentd'un sinrosta enlevait même la sécurité du foyer, puisque 
lemaître de Vorpheline, trompé par des avis perfides, l'unissait à 
UD paysan ivrogne, devenu sans le savoir le brutal instrument des 
Tcogeances du starostn. Cette donnée touchante s'encadrait dans 
des scènes et des descriptions dont la réalité pittoresque faisait re- 
connaître l'ancien disciple de l'Académie des Beaux-Arts. Il y avait 
là et on a pu remarquer depuis dans tous les récits de M. Grigoro- 
Tîtch une fidélité d'observation qui tenait du peintre autant que du 
romancier. \u Villaqe succéda bientôt ArUone Gorémyka (Antoine 
Souffre-Douleur). Celte lamentable histoire, dont nous chercherons 
plus loin à donner une idée, acheva de fonder la réputation du jeune 
imvaîn. Dès ce moment, ses écrits se suivirent assez rapidement, 
et aujourd'hui sa carrière littéraire peut se partager en deux pé- 
riodes, — l'une, de 1846 à 1849, marquée par quelques récits, 
quelques esquisses rapides; — l'autre, qui se continue encore et que 
remplissent des compositions plus étendues. Dans les nouvelles de 
la première manière de M. Grigorovitch, Bobyl (1), le Village, la 
Yattie de Smédova, le Mailre de chapelle SousUkof, Anlone Goré- 
m^ka^ l'action est à peine marquée : le tableau de mœurs se sub- 
stitue au récit; mais le but du conteur n'est pas un instant douteux. 
Ce qu'il s'est proposé, on le devine aisément : il veut nous inspirer 
Thorrear du servage, et rien ne lui coûte pour éveiller en nous 
l'iodignation qui l'anime. Rien de plus louable assurément. Remar- 
(juons toutefois que l'exagération de certaines teintes a, dans les es- 
quisses de M. Grigorovitch, un inconvénient véritable, et que les 
critiques russes ont relevé avec amertume. L'amélioration du sort 
des paysans a été dans ces derniers temps une question à la mode 
a Russie, et quelques écrivains ont trouvé leur compte à flatter la 
disposition des hautes classes de la société russe à s'apitoyer sur le 
sort des classes populaires. N'auraient-ils pas dû comprendre que 

(1) Bobyl, paysan vagabond. C'est en effet un épisode de la vie du mendiant no- 
«ède encadré djias un toocliaut tableau d'iniéheur qui sert de thème à cette nouyelle. 



982 RETUE DBS DEUX BIONDIS. 

procéder ainsi, c'était afTaiblir la portée d*im mouvement qui €Éi 
pu atteindre à quelques résultats utiles, s'il se fût maintmiu dan 
le domaine des réalités sérieuses? M. Grîgorovitcb a payé on trilurf 
à cette tendance passagère; mais s'il faut regretter que ses récits^] 
aient perdu en vérité, on ne peut qu'applaudir au sentiment géoé» 
reux dont cette erreur est après tout le témoignage. 

Les dernières compositions de M, Grigorovitch ne soulèvent hea? 
pcuseraent pas la môme objection. Ce qu'il faudrait y relever, ce ae»- 
rait plutôt une tendance qui ne s accorde guère avec le principe 
fondamental de l'école nouvelle; l'imitation étrangère y a laissé phn 
d'une trace. Les Chemins de traverse, roman assez volumineux, pa^ 
blié il y a peu d'années et composé d'une suite d'études détachées^ 
rappellent visiblement le Pickwivk's Club de Dickens. Dans une dt 
ses plus récentes compositions. Une Soirée d'hiver, figure un jouev 
de clarinette qui semble aussi emprunté aux romans du conteur an^ 
glais. Il faut reconnaître toutefois que si le cadre adopté rappelle 
l'auteur anglais, les détails et les types principaux sont entièrement 
russes. Dans les Chemins de traverse, par exemple, M. Grigorovitcll 
a groupé plusieurs types qui appartiennent tous à la classe des petits 
propriétaires. Ce livre nous déroule une vaste galerie de portraits^ 
auxquels on ne peut reprocher que d'offrir des calques un peu troj^ 
serviles de la réalité. Toutes ces physionomies ont beau être vrneai 
elles n'en sont pas moins insignifiantes et vulgaires. Ce qui rachète 
ce défaut, c'est l'ampleur de la conception destinée à relier tant 
d'épisodes et de figures diverses. On retrouve d'ailleurs dans les dé- 
tails ce mérite d'exactitude pittoresque propre à l'auteur d'Antom 
Gorémyka (1). Dans d'autres récits, M. Grigorovitch s'est souvenu 
un peu des i*omans villageois de George Sand; mais il a poussé dans 
cette voie la réminiscence bien moins loin que d'autres conteurs 
russes d'aujourd'hui. M. Pisemski est à cet égard bien plus répré^ 
hensible, et un écrivain mort depuis peu, M. Kokoref, avait donné 
en plein dans ce travers. Enfin M. Avdeïef, dans son Servent été 
Feu, petit roman prétendu populaire, avait exagéré l'imitation jus* 
qu'au ridicule, et ce n'était pas à la vie russe, c'était à la Petite 
Fadette qu'il avait emprunté les détails de ce récit. On peut s'expli- 
quer cette manie, si l'on se rappelle que le monde quil}rille dansJss 

(i) Malgré le succès qu'ont obtenu ses études sur les paysans russes, M. GrigoHmftÈr 
paraît avoir renoncé pour le moment à nous ea parler; il se borne à étudier la oiaii» 
populaire des grandes viUes. La dernière production qu'il vient de publier dans un de» 
recueils littéraires de son pays est intitulée Sviatuvlkine. Le personnage que nous y 
voyons figurer est assez curieux : c'est un dautly de bas étage, produit de cette civilisa- 
tion toute superftcieUe qui descend peuÀ pau des classes supérieures de la société ] 
dans la bourgeoisie et le peuple. 



LE KOM AN nS IICEURS POPULAIRES EN RUSSIE. 26S 

salons de Saint-Pétersbourg resseiuble par plus d'un côté à la so- 
ciété des salons parisiens du dernier siècle. Le goût des pastiches nia 
JUS cessé de prédomiiier parmi les grands seigneurs russes. JL Gri- 
gorovitch & parfois dans ses romans cédé à ce penchant aristocra- 
tique, comme dans ses nouvelles il flattaît outre ruesure la sympathie 
manilestée en faveur des serfs. L'essentiel est (fue la vérité de ses 
peintures n*en ait pas trop souffert, et en fin de compte il est dif- 
îdlede refuser à ses récits le premier rang parmi les études consa- 
crées eo Russie aux mœurs populaires. 

Deui de ces récits nous montreront sous son double aspect le ta* 
leDtdeîI. Grigorovitcb. Dans in/owe Cor^^iwyjÈo, c'est Télcquent dé- 
loseur des serfs que nous allons entendre; dans le roman des Pê^ 
dbri, c'est un peintre exact et sobre qu'il nous faudra apprécier. 
Imt d'introduire le lecteur dans ces deux compositions, il faut rap- 
peler par quelles qualités M. Grigorovitcb se distingue des autres 
roffiiDciers russes. Ses écrits n'ont pas le cachet d'élégance et de 
iKsse qui recomnoande ceux de M. Tourguenief; ils le cèdent en 
eWeuret en verve humoristique à ceux de M. Hertzcn. Ce qui les 
neommande, c*est le sentiment et la connaissance parfaite de la vie 
popolaire. L'iatérêt naît ici d'une reproduction fidèle de la réalité 
phtôt que des complications romanesques. Nous saisissons dans ses 
traita rudes et naïfs la physionomie du paysan russe; nous Tenten- 
tos, serf ou affranchi, nous raconter avec simplicité ses joies et ses 
douleurs. Pour le lecteur étranger, les récits de M. Grigorovitcb ont 
ionck mérite d'mie sorte d'enquête sur la condition et les mœurs 
fone classe d'hommes qui, en Ru.ssie même, est imparfaitement 
CQoiue. C'est à ce titre surtout que nous les interrogerons ici. 



IL 

Àntme sovffre-donleinr, telle est la sîgnîricatîon de ce nom d*A ntone 
9oréinyka^ donné par M. Grigorovitcb au personnage principal d*un 
de ses plus toucbans récits. L'auteur a voulu montrer, par un exem- 
ple sai:>issant, à travers quelle série de traitemens iniques certain& 
serfe russes, martyrs d'un intendant rapace ou cruel, sont conduits 
(pielquefois de la misère à un état de révolte contre les lois sociales 
dont l'exil ou la captivité est l'inévitable terme. Dans le tableau 
toicépar le romancier russe, l'action tient peu de place. Elle se ré- 
duit à quelques scènes essentielles qu'il nous suffira de résumer 
pour saisir nettement la pensée du conteur. 

Qu'on imagine la fin d'une journée d'automne en Russie. Letemps 
tst froid, le ciel est. sombre. La forêt de Troskino est dépouillée de 



26A REVUE DES DEUX MONDES. 

ses derniers feuillages. Voici, au milieu des broussailles, le serf Aijh 
tone Gorémyka rassemblant en paquets les branches que vient d'abai^ 
tre sa hache. L'heure est venue de rentrer au village, assez éloîj 
encore de la forêt. Le pauvre paysan trouvera-t-il du pain dans i 
chaumière? A cette journée si rude une plus sombre nuit ne va-tn 
pas succéder? — C'est une question qui semble vaguement préo(P| 
cuper Antone. Dans son regard terne, sur ses traits flétris, on ped| 
lire tour à tour l'inquiétude et l'abattement. Grand et maigre, couiw 
déjà par l'approche de la vieillesse, le malheureux bûcheron tféjf 
travaille pas moins avec cette résignation qui est le trait caractériîk 
tique des paysans de la Russie. Antone n'est pas seul : à cinquaoff 
pas de lui, un enfant à demi nu grimpe péniblement à un viei^ 
sapin dont la cime est couronnée par des nids de corbeaux. Pm? 
près, à l'entrée du fourré, un telega (chariot), attelé d'un petit cl#r 
val bai-brun assez vigoureux, attend le chargement qu' Antone d(d^ 
ramener au village. 

Telle est donc la scène, et dans ces premiers détails du tableau! 
règne une tristesse qui est en harmonie avec l'action où va figurerl 
serf souffre-douleur. Les feuilles mortes couvrent le sol et tourb 
lonnent sur l'eau verdâlre des mares que les pluies d'automne onlf^ 
creusées çà et là au milieu des bi*uyères. Le silence est profond. I4; 
paysan jette un coup d'œil sur l'enfant, qui est son neveu; il Tapj 
pelle d'une voix éteinte et rauque. L'enfant est toujours au bai|^ 
du sapin; loin d'obéir, il se met à grimper de plus belle. Enfin sojL 
oncle lui promet de le laisser monter à cheval, et Vaniouchka (c'est 
le nom du jeune paysan) descend de l'arbre avec la rapidité d'an:' 
écureuil. On reprend la route du village de Troskino, et on arrhê' 
bientôt à Xisha d'Antone. \ 

« Cette isha était située au bout du village, et se faisait remarquer ptf^ 
sa vétusté. Comme les poutres dont elle se composait étaient presque eB*ï 
tièrement pourries du côté qui donnait sur les prés, elle était fortemeol. 
inclinée dans cette direction. Le toit de paille qui la couvrait penchait eft- 
avant; elle n'avait point de cheminée; un pot de terre, dont le fond avait éti^ 
troué, en tenait lieu. L'unique fenêtre qui Téclairait était encadrée d'uDi 
bande de terre glaise et bouchée par un paquet de haillons. Enûn des sup^' 
ports de bois la soutenaient de tous cô:és; on eût dit ua vieillard qui s'ap*- 
puyait sur des bi^quilles. La vue de cette pauvre demeure inspirait une pnh= 
fonde tristesse; il n'y avait pas jusqu'au voisin, le vieux Stépane Bitchougi|v 
qui tenait fort peu cependant aux choses de ce moude^ dont le cœur ne 8B 
serrât toutes les fols qu'il portait les yeux de ce côté. 

a Quoi qu'il en soit, Antone et son neveu avaient hâté le pas, et à mesure 
qu'ils approchaient, leurs ûgures s'épanouissaient. Le petit Vaniouchka 
s'écria même plusieurs fois dans l'excès de son bonheur : — Oncle AntoiWi 
nous voici arrivés ! vois-tu, oncle, la maison là-bas ! elle est là ! 



LE BOM AN DE MŒURS POPULAIRES EN RUSSIE. 266 

t lorsqu'ils entrèrent dans la cour, une petite fille de six ans environ vint 
à leur reaconlre; elle se mit à courir en criant et en battant des mains autour 
du/''<j», cl finit par s'accrocher à la touhvpe (1) d'Antone. Celui-ci la prit 
dans ses bras, lui montra la charrette du doigt, tira de son sein, en souriant 
avec malice, un petit rameau et le lui donna; puis il la caressa de nouveau 
et la posa doucement par terre. L'enfant paraissait ivre de Joie. 

« — Allons, Vania, cria-t-il au garçon, tu dois en avoir assez, descends et 
rentre avec ta sœur dans Vuba; allez vous coucher sur le four. Mais vous 
devez avoir faim? 

• — Oncle Antone, mon tourtereau, mon trésor, laisse-moi dételer le che- 
Tal; je mangerai ensuite. 

• — Tu es gelé, comment pourrais-tu t'en tirer? tes mains sont toutes raides. 
t — Oncle Antone, mon tourtereau, reprit Vania, je l'en supplie! Toi, 

petite, rentre; tu as froid... je vais venir. 

• Le paysan céda à ces instances, et quelques momens apr^s ils entrèrent 
tous trois dans Vlsba. La femme d'Antone n'était pas seule, et le personnage 
pétait sur le banc, à quelques pas d'elle, parut faire sur Antone une im- 
liression assez désagréable. C'était une vieille femme dont tout l'extérieur 
annonçait la plus profonde misère. Un teint jaunâtre, un nez pointu, des 
jeax gris enfoncés, mais perçans, lui donnaient l'apparence d'une baba- 
ioga (2), ou pour le moins d'une sorcière de village. » 

Entre cette viei'le mégère et Antone Gorémyka s'engage une con- 
Tersation où l'auteur introduit habilement toutes les formules hypo- 
crites des roendians russes. Antone rapporte à la vieille femme les 
broils qui courent sur elle. On assure qu elle a mis de l'argent de 
côté. La vieille s'en défend avec force et crie misère : elle n'a point 
de gîte, et son fils a été fait soldat; elle est seule au monde. Tout 
en parlant ainsi, elle prend adroitement quelques renseignemens sur 
les paysans riches du village, et Antone lui répond sans méfiance. 
Peu à peu il parait même se laisser aller à causer amicalement. Il fait 
asseoir la mendiante à ses côtés et lui oiïre de partager son repas. 

• — Varvara, que fais-tu là dans ton coin? Sers-nous à dîner; je meurs de 
taim, les eufans aussi probablement, et la vieille mangera bien un morceau 
avec nous. 

• — Que veux-tu que je te donne Antonouchka (3)? Nous n'avons rien. 
« — Je croyais qu'il restait des oignons. 

c — Non, il n'y en a plus, les enfans les ont mangés ce matin. » Et la 
I^avre femme poussa un profond soupir. 

i — Allons! donne-nous du pain et du kvas (4), et ne sois donc pas triste 
comme cela. 

C) Tunique de poau de mouton. 

f% Divinité malfaisante dont le nom revient souvent dans les anciens contes popu- 
Uires. 
(3) Diminutif d'Antone. 
(<) BoiMon ordinaire des paysans russes : elle est faite de farine de seigle et de drèclie. 



^66 RETTJE DES DKTTX MONDES. 

« Varvara^seleva, prit tin pot qui était stir la planche, y versa du koas, 
tira du tiroir de la table le reste du pain noir, une salière ébréchéc, un coo- 
teau, et posa le tout en silence devant son mari. Cela fait, eHe alla s'asseoir 
au fond de la chambre, les bras croisés, et se mit à regarder Antone dHm 
air attentif. Les deux en feins, qui s'étaient blottis sur le four. Tinrent pren- 
dre part à ce triste régal; la vieille avait déjà mangé avec Yarvara. Antone 
reprit la conversation. 

« — Eh! la mère, — dit-il à la vieille, tout en caressant la petite fîUe qfà 
s'était cramponnée à son cou, — j'espère que voilà des enfans gâtés! mai» Il 
le faut bien; ils ne reverront plus leur père sans doute et n'auront après 
moi que misère... 

« — Ainsi, lui répondit assez brusquement la vieille, ton frère Yermolal 
ne t'a plus donné le moindre signe de vie? 

a — Non, depuis qu'il a été fait soldat, ni lui, ni sa femme ne m'ont donné 
de leurs nouvelles. Nous en avons demandé à des militaires qui se sont arrê- 
tés dans le village l'année dernière; ils nous ont dit qu'ils n'en avaneat 
jamais entendu x>arler. Ce n'est pas que nous le regrettions, lui : c'était «n 
IMiresseux et un ivrogne qui vivait à mes dépens; mais sa femme était doctte 
et travailleuse, oui. Au reste telle était sans doute la volonté de Dieu. 

« A peine avait-il achevé, qu'il se renversa contre le mur; puis sa physfo- 
nomie douce et naïve s'assombrit peu à peu. Il était facile do voir que tout 
sentiment de bonheur s'était éteint dans son cœur, mais 11 semblait- oraindre 
de manifester cet abattement devant sa femme, car il la regardait de temps 
en temps à la- dérobée. Il se redressa bientôt et continua en ces termes : 

« — 11 y avait un temps, vieille mère, où je ne vivais pas plus mal qu'un 
autre :ma réserve était pleine et mon champ me donnait de bonnes récoltes; 
j'avais trois vaches dans mon étable et deux chevaux. Maintenantme voilà 
trop heureux d'avoir à manger une croûte de pain, et si j'ai quelque chose 
de mieuK, c'est lorsqu'il y a un mort dans le village; je le veille en lisant des 
psaumes, et cela me vaut toujours un. grivennik({) ou deux... 

a Aais ici il jeta les yeux sur Varvara; elle s'était caché la figure avee lès 
mains et pleurait. Antone se troubla. — Oui, la vieille, dit-il en élevant la 
voix, c'est comme ça, et cependant moi et ma femme nous supportons 
notre sort avec courage, nous ne le reprochons pas au ciel, — et toi, tu te 
plains tou,iour8! C'est un crimp, car enfin telle est la volonté de Dieu : la Tle 
est amère pour nous autres paysans, mais il faut s'y résigner... 

« Varvara se leva vivement, ouvrit la porte et disparut. A peine fut-elle 
sortie, qu'Antone reprit en baissant la voix : — C'est elle qui me tourmente 
le plus; elle ne sait pas supporter cela! Mais je vais m'ouvrir à toi mainte- 
nant. Ah ! va, nous sommes perdus, nous et ces enfans! perdus sans retour. 
Ge morceau de pain que voilà, eh bien ! c'est amer à dire, mais il n'est pas à 
nous; je l'ai emprunté au voisin Stegnéi. Trop heureux qu'il me Tait donné! 

a — Et tout ça vient sans doute de l'intendant? dit la vieille. Vous lui 
déplaisez sans doute. 

a — Si ce n'était que cela, reprît Antone, le mal ne serait pas si grand. Qui 
est-ce qui lui plaît? £t cependant ils vivent tous tant bien que maL Maiail 7 

(1) Pièce d^ dix kopeks argent. 



LE BOMAN JX& «ORJRB KOPeLAIRES £19 RUSSIE. 267 

ato^mp» (pie le misérable a joré de me perdre, de me chasser d'ici-bas, 

et«is-tii pourqacû 1 lia jour, il y a quaUe ans de cela, les paysans, fatigués 

h monstre, se <fêciâBQl à le dénoncer aux jeunes maîtres qui vivent à 
fêtersbour^. Comme je sais écrire, on me charge de faire la lettre, et elle est 
envoyée. Malheureusement il a des amis là-bas, dans les antichambres, et au 
lieu d'élre mise sous les yeux des maîtres, la lettre lui revient. 11 réunit les 
paysans, et à force de les tourmenter, il apprend d'eux que la dénonciation 
I été écrite par moi. Toilà mon crime. A partir de ce moment, il ne sait 
qi'inveoter pour me punir. Aprèsavoir £ait mon frère soldat, il m'a accablé 
detonrées, si bien que je n'ai plus eu le temps de cultiver ma terre; il me 
h changée pour ime autre qui ne vaut rien. Je suis ruiné; c'en est fait de 
jbbL Ainsi maintenant voici le moment de payer Yabrok (1). Où prendrai-je 
de l'argent? il m'a réduit à la mendicité et me menace de me faire soldat ou 
dem'envoyer aux colonies (2), sans pitié pour ma femme. Ahl ai j'étais seul ! 
1» non. Ahl il faut que je sois bien coupable devant Dieu. 

« Il se taty car Varvara rentra précipitamment, et lui annonça qu'on frajy- 
piità la porte de lacour. Antone courut à la fenêtre et demanda : — Qui est 
làt — (hi ne répondait pas. 11 répéta sa question. Une voix argentine se ût 
CBtttidre, et ime petite illle d'une douiaine d'années parut dans Vi^ba. A ses 
tnilB délicals et à son costiune, il était aisé de vcÂr qu'elle n's^ppartenait pas 
àla dasse des paysans. 

«— Qne Teax-tu» FatinuiudiiLa? loi dit Antone d'une voix émue. Veux- tu 
des (ioifrAi (3)? Tiens. 

« — Non, merci, oncle Antone, répondit la petite encore toute haletante. 
Col Nlkita Fédorovitch qui te demande tout de suite. 

« A cette nouvelle, Varvara se mit à fondre en larmes, et Antone lui- 
méaie pamt comme atterré. — Allons! s'écria- t-il, le jour de malheur est 
aoivé; c'est sans doute pour la redevance. Varvara, tais-toi. Qu'y taire? » 

Antone se hâte de se rendre à rinvitatlon de Thomme impitoyable 
qiî dispose deaa vie. Il Taborde en tremblant Uiniendant réclame le 
{Meoieot de la redevance. « Écriyez aui[ maîtres, répood Antone avec 
calme. Je sabirai le châtiment qu'on m'imposera, rnai^ il m'est im- 
possible de payer. » L'intendant se souvient alors qu'il reste à An- 
tone un cheval en vie. Qu'Antone vende ce cheval, et le paiement est 
issuré. C'est en vain qu' Antone le supplie au nom de sa femme et de 
ses deux enfans adoptifs de lui laisser ce vieux compagnon de travail. 
—C'est demain jour de foire àla ville, répond l'intendant : va vendre 
tOD cheval, et qu'aprèâ-<lemain l'argent soit au complet. 

Cet ordre va décider de la destinée d' Antone. Le lendemain il part^ 

(1) Redevance pécuniaire. 

(?) Les seigneurs et les communes libres ont le droit d'envoyer un paysan en Sibérie, 
hnqvli est prouvé que c'est un maoïTais sujet incorrigible. Ce sont ordinairement des 
tenes impropies aa^rriee mUitaire que Vsm expédie ainsi; on Les dirige aar les oih 
lunin. 

(3j Bonkttes de pain trempées dans du kvaz. 



268 BEVUE DES DEUX MONDES. 

il emmène son cheval à la ville voisine : triste voyage, animé tonta^ 
fois par quelques rencontres qui fournissent à M. Grigorovitch Focciii 
slon de mettre en relief certains traits curieux de la vie du serf et df 
paysan libre en Russie. Le contraste de la bonne humeur du paystti 
libre et de la tristess3 résignée du serf est vivement rendu, par exeohii 
pie, dans la scène que nous allons citer. 

« Comme Antone s'avançait, il entendit retentir devant lui un refintiH 
joyeux, et bientôt après il aperçut, au détour de la route, deux jeunes g«|| 
qui marchaient d'un pas dégagé dans la môme direction que lui. L'un d'e 
celui qui paraissait le plus âgé, avait les cheveux et les yeux noirs con 
jais; l'autre était blond, et sa barbe était naissante. Ils portaient des tuniq 
courtes eu peau de mouton et encore couvertes de craie (1), des casqueM^I 
de bourgeois à visière, ornées sur le devant d'une plume de paon. Chacw 
d'eux avait une paire de bottes neuves qui lui ballottait sur le dos. Eolii 
l'un et l'autre avaient à la bouche une petite pipe avec une garniture dl1 
cuivre. *^ 

« A peine Antone les eut-il atteints, qu'ils s'arrêtèrent, et l'aîné à'&M 
eux lui cria en montrant une rangée de dents blanches comme des perieiT^ 
— Bonjour, frère paysan, veux-tu nous prendre en croupe? — Après qiiA4 
ques plaisanteries sur sa monture, plaisanteries auxquelles Antone répôodÉ 
aussi gaiement qu'il put^ le plus jeune des deux, Matiouchka, prit la panV 
à son tour : •'i 

« — De quel endroit Dieu t'amène-t-il, homme du Christ? >•* 

« — Nous sommes du village de Troskino, répondit Antone en soupintftf 
et vous? -1 

« — Nous? du village de Doubînovka, près du bourg de RhvorostinovlM 
commune de Kalotilovka (2), répondit sérieusement le jeune gars à la baflj 
noire. 

« — Ah! diables que vous êtes! dit Antone. Mais quel est votre métier?-^ 

« — Tu veux le savoir? Arrivés dans un village, nous frappons à graw 
coups de gourdin à une fenêtre. — Eh! vous toutes, disons-nous, feauM^I 
jeunes ûlles et maîtresses de logis, avez-vous de l'ouvrage à nous doniM^ 
Si vous en manquez, servez-nous au moins de la braga (3); nous sonuoes^^ 
bons vivans. . , 

« — Vous êtes sans doute tailleurs? ., 

<c — Oui, et de fameux lurons! Allons, Seneka, cria le jeune paysan à soi 
camarade, tu es donc endormi; entonnons quelque chose. 

« Ils se mirent à chanter. Antone les écouta en silence. 

« — Combien payez- vous d'abrok? leur demanda-t-il d'un air soudM 
dès qu'ils eurent cessé. 

« — Pas un kopeck, lui répondit l'un d'entre eux. 

« — Comment cela? 

(1) Toates les toalonpes sont blanchies avec de la craie, lorsqu'on les met en vente, 
(i) Ces trois mots sont dérivés dés suivans : douUina, massue, khvorott, fagot, Jbcli 
tilo^ battoir. 
(3) Boisson faite d'orge et de mUlct. 



U ROMAN DE MOEURS POPULAIRES EN RUSSIE. 269 

• — Mais oui, frère, nous sommes libres, nous vivons sans souci et sans 
maffres. — Et ils se mirent à chanter de plus belle. Les voyageurs avaient 
atteint un monticule au sommet duquel était un cabaret, et ils s'arrêtèrent. 

• — Allons, crièrent les tailleurs à Antone, descends, il faut nous rafraî- 
chir le cœur; voici justement une apothicaire rie de l'état (1). 

• — Non, merci, frères; vrai, je vous remercie, répondit-il en détournant 
les yeux et en se grattant la nuque. 

«—Ah! ne fais donc pas le dégoûté; allons boire ensemble à noire ren- 
contre? 

« — Je n'ai pas le temps, je ne suis pas comme vous, moi. D'ailleurs je 
n'ai pas d'argent. 

«—Le beau malheur! tu laisseras quelque chose en gage, et tu le prendras 
en repassant. 

«Antone était sur le point de succomber; mais après quelques instans de 
hilte, il reprit avec force : — Non, avec l'aide de Dieu, je n'entrerai pas. 

« — Tu ne bois donc pas? 

«—Si fait, mais je n'irai pas. — Et fouettant son cheval^ il s'éloigna ra- 
pidement. » 

Comment Antone arrive à la ville, comment il hésite à se séparer 
de son cheval malgré les marchés favorables qu'on lui offre, com- 
ment il est introduit par un compagnon officieux dans une auberge 
où on doit le loger à crédit, ce sont des incidens trop complaisam- 
ment développés peut-être par M. Grigorovitch. Entrons tout de 
suite dans l'auberge où doit séjourner Antone. Le pauvre serf, une 
fois installé dans ce triste gîte, y est victime de la confiance qu'il 
$'est trop hâté d'accorder à son complaisant introducteur. L'hôte, 
dont cet homme est le complice, accueille sans difficulté le paysan 
tauffre-doulenr; échauffé par quelques libations d'eau-de-vie, ce- 
lui-ci ne tarde pas à s'endormir. La nuit s'écoule; mais à peine le 
jour commence-t-il à poindre, que des gémissemens réveillent en 
sursaut tous les dormeurs. C'est Antone qui pousse ces cris; il est 
dans le plus profond désespoir, il s'arrache les cheveux et se tord 
les bras. On l'entoure, et il entraîne tous les spectateurs au fond 
de la cour, à la place où il avait attaché son clieval; elle est vide. 
Qui peut avoir commis ce vol? L'hôte est interpellé avec vivacité 
par tous les assistans, que la douleur d'Antone fait sortir de leur 
calme habituel. L'aubergiste paraît d'abord un peu décontenancé 
par ces vociférations : il essaie néanmoins de se justifier, et donne à 
entendre que le paysan dont Antone était accompagné, et qui a dis- 
paru, peut bien avoir fait le coup; mais il ne le connaît pas. — «Que 
faire? s'écrie Antone; je suis perdu, ruiné sans retour, moi, ma 
femme et nos pauvres orphelins. L'intendant va me dévorer. — Cours 

(l) C'est ainsi qne les hommes du peuple d'signeat quelquefois iroaiquement les ca- 
^^^ej riisoa de la protection qne leur accorde le gouvememeut. 



27ft SE¥UB DBS DEUX JIONDBS. 

au tribunal, lui dit un des assistans, déposes-y ta plainte. — Mais je 
n'ai pas d'argent! — Âb! tu n'as pas d'argent! s'écrie aussitôt l'au- 
bergiste changeant de ton. Coquin qne tu es! tu viens boire et maii* 
ger chez d'honnêtes gens sans avoir de quoi les payer? » A ces mots, 
l'auditoire populaire n'ose plus prendre la défense d'Antone; OB 
commence à se demander qui il est, d'où il vient; personne ne peut 
le dire. L'hôte triomphe, il exige qu'Antone se dépouille de sa tou* 
loupe et la lui donne en gage. Le pauvre Antone reste en chemise au 
milieu de la cour. 11 commence à pleuvoir; Antone ne sent rien, et 
comme il continue à se tourmenter, quelques bonnes âmes, qui per- 
sistent à s'mtéresser à son sort» rengagent à aller lui-même à la re- 
charche de son cheval. Mais où aller? Les uns lui indiquent un vil- 
lage mal famé à vingt verstes de là, d'autres l'envoient d'uD côté 
tout opposé; personne n'est d'accord. Il finit par se mettre en roule 
au hasard. A peine est-il parti, que tous les donneurs d'avis s' ac- 
cordent à dire qu'il va courir en pure perte, et que, puisqu'il n'a pas 
d'argent, il ne saurait rentrer en possession de son cheval dans te 
cas où il le retrouverait. Après avoir ainsi sagement devisé^ ils ren- 
trent dans Y isba, car la pluie redouble. 

Quel sera le dénoûment de cette sombre histoire? Antone, pousaé 
au désespoir, deviendra le complice de son frère Yermolaï, un déser- 
teur vagabond qui, avec le fils de la vieille sorcière déjà entreme 
au début du récit, court le pays pour dévaliser les voyageurs. Le serf 
se transformera donc en voleur; celte vie commencée dans le travail 
s'achèvera dans l'ignominie, et l'inhumanité d'un intendant cupide 
aura été la cause de cette transformation. 

Une semaine s'est écoulée depuis cette aventure. Les voleurs ont 
été surpris, Antone a été arrêté avec eux. On les condamne à finir 
leurs jours en prison, et presque tous les babitans du village de 
Trosk.no sortent des maisons pour assister au départ des prison- 
niers. La foule est nombreuse et animée; paysans, paysannes, jeunes 
filles et enfans de tout âge entourent deux charrettes attelées cha- 
cune d'une paire de chevaux vigoureux. Les chaiTettes sont vides; 
mais deux hommes d'un âge mûr se tiennent accoudés oontre Tune 
d'elles; ils portent des tuniques très courtes fortement sanglées a»- 
tour du corps par une courroie; des plaques de cuivre brillent «a 
côté droit de leur poitrine; ce senties sotski (centeaiers) du bureau 
de police du district. Ils causent amicalement l'un et l'autre avec un 
jeune gars auquel est échue la triste corvée de conduire les détenus 
jusqu'à la prison voisine. A quelques pas de ce groupe, un soldat 
appuyé sur son fusil tourne le dos au conducteur du second (ôlega^ 
enfant de seize ans environ, et frise son épaisse moustache en re- 
gardant les paysannes. De l'autre côté du tdejap le forgeron YavUa. 



I£ BOMAN DE MCEVBS POPULiKIRES EN RUSSIE. 971 

ftSQD lîde 9ont a.s3is sur les essieux. Ce dernier tient un sac de cuir 
foù sort Textréniité d'une pince et d'un marteau; il se gratte ïa 
Boque d'un air insouciant et regarde le ciel, qui est couvert de 
nuages. Ce sont surtout ces deux personnages qui attirent Tattenlion 
de la foule. Chacun s'efforce de voir les kalodki (l*) de bouleau qui 
lom entassés devant le forgeron; un vieux paysan ne peut même 
(oiût se retenir, il les pousse du pied. 

I— Quelles machines! dîl-il en retirant vivement le pîed. 
€— De quoi le môles-lu? lit Vavila d'un ton sévère; est-ce que tu n'en as 
junaisvu? 

• — Non; c'est la première fois, reprit-il d'un air de regret, c'est curieux, 
i — Dis donc, oncle Vavila, dit une paysanne, cela doit être bien lourd. — 

Et elle tendit en avant son long cou hâlé par le soleil. 

• —Sans doute que c'est lourd, répondit le forgeron; essaie-les. — Allons! 
où te fourres-tn? dit b vieux paysan à la jeune femme. Veux-tu t'en aller, 
ou je le... Et l'ayant repoussée, il fixa de nouveau les yeux sur l'objet de la 
cnriosité générale. 

• — Où les as-tu coupées, oncle Vavila? Est-ce dans Te bois de sapins? de- 
manda une jeune ûlle aux joues cramoisies qui se tenait derrière une vieille 
femme couverte de rides. 

f — Qu'est-ce que cela te fait? 

« — Ah! notre Antone aura à quoi penser maiiitenant, dît un des specta- 
tenrs : voilà pour ses vieux jours une paire de bottes qui a de fameux revers. 

t — Et illes a méritées, le brigand ! Pourquoi s'est-il chargé la conscience 
lun pareil crime? Dévaliser un homme, quelle bagatelle! 

• — Oui, frère, ajouta un aulre; qui l'en aurait cru capable? Personne ne 
pouvait deviner qui volait dans le village... 11 paraît que c'étaient eux, et 
qa' Antone était chargé d'indiquer les vols à commettre. Élais-tu là, tante 
Fédûcia, lorsqu'on a amené la vieille mendiante? 

i — Non, je n'y étais malheureusement pas; on dit qu'elle est la mèce 
de l'un des malheureux. 

t ~ Oui; maie elle est si méchante, que lorsqu'on a voulu la lier, elle a 
fûlll mordre Trifone à la main. La vieille diablesse! elle qui paraissait 31 
douce, si tranquille! Chacun lui donnait quelque chose. 

• Les conversations continuèrent ainsi pendant quelque temps; mais tout 
icoup le bruit augmenta, et une voix cria : — On les amène, les voici. 

« Le cortège que l'on attendait si impatiemment parut en effet à l'extré- 
inté du village; l'intendant marchait en tète d'un air affairé; il était entouré 
étsotskietde starosta. La haie était formée par des soldats en teiyie d'es- 
torte. Antone marchait le dernier, et entre lui et la foule, qui suivait en 
ékoce, venait Varvara se traînant avec peine; Vaniouchka et sa petite sœur 
iUieut pr^ d'elle, et poussaient des gémissemens qui résonnaient d'un 
ioaldu village à l'autre. Quelques groupes d'enfans couraient sur les. côtés. 

• — Allez- vous-en, cria avec force l'intendant en repoussant la foule. 

n Entraves âb l>ois que Von fixe aux jambes des prisonmers. 



272 REVUE DES DEUX MONDES. 

Qu'es(-ce que vous faites là? A'ions, dit-il au forgeron, l^vc-toî et mets-leur 
les kalétdki. Et vous, ajouta-t-il en s'adressant d'un air souriant aux sot.^lU 
et aux soldats, faites bien attention. — Cela dit, il se retira de quelques pas. 
Le forgeron entra immédiatement en besogne. 

« La foule devint morne et attentive; les coups de marteau retentissaient 
au loin. 

o — Eh! frère Vavila! lui dit hardiment Yermolaï lorsqu'il avança le 
pied, qui aurait dit que nous nous reverrions un jour pour cela? Te rap- 
pelles-tu le temps où nous buvions ensemble? Ah! tu étais alors un fameux 
luron. 

a — Monte, misérable! lui cria l'intendant; attends un peu, et on t'ap- 
prendra à rire. 

Les sot^kî aidèrent Yermolaï à monter dans un des telega où étalent 
déjà la vieille mendiante et son ÛIs. 

« Quand il s'agit de faire subir la même opération à Antone, le forgeron 
lui dit de s'asseoir sur l'essieu du telega. Au premier coup qu'il frappa, une 
sourde rumeur s'éleva dans la foule, et Varvara vint se jeter aux pieds de 
son mari; les paysans y poussèrent aussi les deux enfans. 

« — Oh! père, s'écria Varvara dans son désespoir, ne nous quitte pas! ne 
te laisse pas emmener ! Qu'allonsnous devenir? 

« — Eh ! frères, s'écria Yermolaï en couvrant la voix de Varvara, ne man- 
quez pas, au nom de notre ancienne amitié, de proléger mes pauvres enfans. 
Ils ne sont pas coupables... Eh! vous, les ûlles, mes tourterelles en jupons, 
mes petites pies au blanc corsage, ajouta-t-il en faisant signe aux jeunes 
paysannes qui étaient dans la foule, ayez bien soin des pauvres orphelins. 

« En ce moment, les yeux d'Antone, qui jusqu'alors était resté complète- 
ment impassibles, se mouillèrent de larmes, et il releva lentement la tète. 
Son voisin Bitchouga s'approcha de lui. 

« — Eh ! frère Antone, lui dit-il tristement, tu avais là un vilain com- 
merce; çi me fait de la peine, vrai. 

« — Que veux-tu! répondit tristement Antone, j'étais né sans doute pour 
le malheur. Il faut savoir s'y résigner; mais les enfans me chagrinent. An 
reste j'ai eu lort, je me suis fourré parmi des voleurs : je suis coupable, 
j'aurais dû prévenir l'autorité; mais comment le faire? C'était livrer mon 
frère... Maintenant tout est fini. — il voulait encore ajouter quelques mots, 
mais il fil un signe de la main, s'essuya les yeux avec le pan de sa iouloupe 
et parut complètement résigné à son malheureux sort. 

« — Allons, faites-le monter! cria l'intendant aux sotski. — Varvara se 
prosterna devant lui; les sanglots étouffaient sa voix. 

«— Tante Varvara! s'écria Yermolaï, tais-toi donc ! tu n'obtiendras rien 
de ce drôle- là. Vois comme il s'étale; il avait juré de perdre Antone le Jonr 
où celui-ci l'a dénoncé. 

« — Partez ! dit l'intendant d'un air furieux. — Et le convoi se mit en 
mouvement. La foule suivit les prisonniers jusqu'à la barrière du village et 
y resta jusqu'à ce qu'on les eût entièrement perdus de vue. » 

Ainsi se termine souvent la vie d*un serf russe. Remarquons cepen- 



IX ROMAN DE MOEURS POPULAIRES EN RUSSIE. 273 

dant que, préoccupé de montrer les abus du servage, M. Grîgoro- 
TÎlch a un peu assombri les teintes du tableau. Quoi qu il en sçit, il 
y a dans le récit dUAnlone Gorémyka assez de traits exacts, assez de 
révélations douloureuses pour que le défaut de mesure, signalé 
dans quelcpies détails, ne détruise ni Tintérôt ni la signification de 
l'ensemble. 

Autour ^Antone Gorémyka^ on peut grouper toute la série des 
nouvelles de M. Grigoroviich inspirées, comme celle-ci, par cette hor- 
reur du servage qui a dicté de nos jours aux romanciers russes 
quelques-uns de leurs plus éloquens récits. D*autres compositions, 
plus calmes et de plus longue haleine, n'ont plus, nous Tavons dit, 
ce cachet de plaidoyer, de protestation passionnée : ce n*est pas 
le serf, c'est le paysan libre qui nous apparaît alors, et xM. Grigoro- 
vitcb, ennemi du passé en ce qui touche le servage, s en montre le 
défenseur, quand il s'agit de décider simplement entre les vieilles 
mceurs et les mœurs nouvelles, entre la Russie patriarcale et la 
Russie moderne, dont le contraste n'est pas moins saisissant dans 
les campagnes que dans les villes. Que l'on en juge par cette cu- 
rieuse histoire des Pécheurs, type des derniers romans de M. Grigo- 
ro\itcb, comme Antone Gorémyka est le type de ses premières nou- 
velles. Nous n'avons plus ici à nous attendrir, à nous indigner : nous 
avons devant nous des paysans libres; seulement l'ancien paysan est 
opposé au nouveau, le culte du passé au goût des changemens, et 
c'est de la lutte de dei^x tendances contraires que naît l'intérêt. 

L'histoire A*Anfone Gorémyka s'ouvrait par une description qui 
était en harmonie parfaite avec le sujet du récit. C'était au milieu 
d* une nature désolée, à la fin d'une sombre journée d'automne, que 
DOQS rencontrions le serf souffre-douleur. Dans les Pêcheurs^ le 
paysage, calms et grave, est d'accord aussi avec les incidens qu'il 
doit encadrer. Transportons-nous dans le gouvernement de Toula, 
près d'un gros bourg nommé Komarévo; dirigeons-nous vers cette 
rivière de l'Oka que borde une longue rangée de collines, descen- 
dons-en les bords jusqu'à l'endroit où un ravin profond se creuse 
00 passage entre ces hauteurs couvertes de sapins. Au milieu du 
ravin s'élève une maison de paysan, construite en bois, comme le 
soot toutes les demeures des paysans russes. Derrière la maison 
flTt^tend un petit verger arrosé par un ruisseau. Plus loin, un sentier 
mèoe à la forêt. Quelques filets suspendus aux broussailles, un ba- 
teau amarré sur le bord de la rivière, annoncent que ce lieu est 
habité par une famille de pêcheurs. Tel est le paysage où vont se 
dérouler les principales scènes du drame dont il faut maintenant 
passer en revue les acteurs. 
Le chef de cette petite colonie perdue au bord de TOka se nomme 
ton H. i* 



S7A REVUE DES DEUX MONDES. 

Gleb Savinitch. C*est un paysan libre du village de Sasnovka; i 
abandonne les champs qui lui reviennent comme membre de 1 
commune pour avoir le droit de jyêcher sur ce point de la riyièn 
S'est-il enrichi à ce pénible métier? Il serait difficile de le titre, H 
paysan russe, quels que soient ses profits, ne modifie nullemel 
sa manière de vivre; il continue à habiter son isba enfumée, k pofH 
le même kaftane (1); sa femme et ses enfans marchent tonjovi 
pieds nus. 11 serait possible cependant qu3 Gleb eût de Fargeot m 
caisse. C'est maintenant un homme d'une soixantaine d'annéeq 
encore plein de vigueur et d'entrain. Quoique d'un caractère m 
dent, Gleb est presque toujours maître de lui-même; mais \ot^ 
qu'il est poussé à bout, ses yeux s'animent, il élève la voix, ethi 
plus blessans sarcasmes s échappent de ses lèvres. Anna, safemo^ 
est une petite vieille très alerte et occupée du matin au soir à fiÉl 
marcher son ménage. La pauvre Anna est d'ailleurs aussi bomie ifk 
résignée, et tout despote qu'il est, Gleb apprécie les qualités del| 
compagne. Jamais il ne s'est permis de lever la main sur elle; mil 
il la rudoie sans pitié lorsqu'elle se hasarde à lui donner un avis, # 
conseil, avec cette abondance de paroles que l'on reproche généffr 
lement aux femmes; tout ce que Gleb exige d'elle, c'est que % 
maison soit en ordre. 

Le laborieux pêcheur a trois fils. Le plus jeune d'entre ein, !!► 
Dia, est un charmant blondin de huit ans, d'un caractère domll 
mélancolique; le second, Vassili, ne le cède point à son frère potf 
la douceur, mais il est beaucoup plus vif; quoiqu'il ait douze ans) 
peine, c'est déjà un solide gaillard aux larges épaules, aux nudll 
nerveuses, et un travailleur infatigable. Quant à Petre, l'aîné desci» 
fans de Gleb, il a vingt-quatre ans et ne ressemble en rien à ses doÇ 
frères. Il est d'une taille gigantesque, et pourtant ses membres grttK 
et sa poitrine étroite annoncent un pauvre ouvrier; sa figure basaiil 
exprime une énergie sauvage, et il a dans le regard quelque ctaMP 
de sinistre. Quoique marié depuis un an, il continue, suivant l'usili 
des paysans russes, à demeurer avec sa jeune femme et son entlÉ 
dans la maison paternelle; mais il supporte assez impatiemmeatl 
joug que Gleb impose à tous les membres de sa famille. 11 lui tjdl 
d'aller exercer son métier dans un riche village qui se trouve ^ <1^ 
cents ventes de Yisba paternelle, et où on lui a dit qu'il gagHMl 
sa vie sans grandes fatigues. 11 a déjà laissé entrevoir cette intenM 
à son père; celui-ci ne veut pas en entendre parler; il ne saurait iN 
passer des services de Petre, et ne veut point louer un ouvrierpoi 
le remplacer. Bien des années se seraient écoulées avant que Cd*St 

(1) Taaiqae de drap. 



LE BOMA.I<i D£ IIOEUBS POPULAIRES EN RUSSIE. 275 

fèrend se fût arrangé à Tamiable, si une circonstance tout à fait im- 
prévue D* était venue y mettre fin. 

On est à la fin de l'hiver; une neige épaisse couvre encore le sol, 
loâisdéjàla température annonce le printemps. La vieille Anna est 
assise avec Vania devant le perron qui donne sur la cour, et son 
tablier est rempli de petits gâteaux moulés en forme d^oiseaux; elle 
ks jette sur le toit Tua après Tautre, et sa douce physionomie est 
nymoante de bonheur. Au moment où elle se livre à cette occupa- 
tion, un paysan très mal vêtu, accompagné d'un enfant d'une dizaine 
faDoées, par^t sur le sentier de la forêt; lorsqu'il est arrivé à quel- 
ques pas d'Anna, il la salue respectueusement. La bonne vieille pousse 
vue exclamation; elle vient de reconnaître un de ses parens éloignés 
qu'elle avait perdu de vue depuis bien des années. L'homme qui 
neot de se présenter inopinément devant Anna se nomme Akime. 
n est d'un village des environs. A la mort de son père, il a hérité 
l'une isba bien construite, de plusieurs chevaux et de quelques 
pièces de bétail; néanmoins, peu habitué au travail dans son en- 
iaoce, il a bientôt vu la misère succéder à sa rustique opulence. Tour 
à tour marinier, meunier, berger, il en est venu à mener la vie de 
fouvrier nomade, et on ne l'a vu se fixer qu'une seule fois chez la 
femme d'un soldat, dans un village du gouvernement de Toula. 
Gomment a-t-il pu rester cinq ans au service de cette femme, connue 
pour sa dureté impitoyable? Un enfant que la mégère avait mis au 
monde un an après l'arrivée d'Akime explique cette patience. A la 
mort de son hôtesse, Akime a chargé l'orphelm sur son dos, et après 
plusieurs démarches infructueuses pour trouver du travail, il vient 
frapper à la porte de Gleb le pêcheur. La vieille Anna accueille avec 
joie sa demande; mais son mari se montrera-t-il aussi charitable? 
Elle tremble qu'il ne refuse; elle indique à Akime toutes les pré- 
cautions qu'il faut prendre, et celui-ci promet de les suivre de point 
en poinL Bref Yoncle Akime est reçu dans la maison de Gleb; ce- 
lui-ci a calculé en effet que l'enfant dont Akime est accompagné 
pourra avec le temps devenir un bon ouvrier. Au moment même où 
ces nouveaux hôtes s'installent sous le toit paternel, Tetre obtient 
de Gleb la permission depuis longtemps sollicitée, celle de chercher 
du travail dans un riche village des environs, et il part avec son frère 
Tassili, laissant sa femme et ses enfans sous la garde du pêcheur. 

L'oncle Akime est désormais le plus heureux des hommes; mais 
fcpetitGrichka, Tenfant qu'il a adopté, est beaucoup moins satisfait, 
3?eut repartir. Grichka, il faut bien le dire, est peu digne d'inté- 
rtt : ij est vicieux et sournois. Quelques corrections cependant le re- 
stent sur le droit chemin, et on le voit bientôt se lier avec l'aimable 
«tdoux Vania, le plus jeune des fils du pêcheur. Un jour ils condui- 



276 REVUE DES DEUX MONDES. 

sent ensemble une nacelle sur la rivière de TOka, qui coule près « 
rhabitation. Jetés sur le bord opposé, ils se décident à aller d 
mander secours à quelques bergers. Tout à coup ils rencontrent lU 
jeune fille de leur âge qui, en les voyant, s'arrête interdite. Ils r 
connaissent Dounia, fille d*un vieux pêcheur nommé Kondrati, q 
venait de s'établir depuis peu sur les bords de l'étang. Les enfans ) 
racontent leur mésaventure; Dounia les conduit vers son père, q 
leur fournit des avirons, et ils regagnent la maison sans que Gleb : 
doute de leur escapade. A partir de ce jour, des relations assez fréquei 
tes s'établissent entre Dounia et les deux enfans; mais on touche dé 
à la fin de l'été, voilà plus de cinq mois que l'oncle Akime est dans 
maison du pêcheur : l'ennui commence aie gagner, et malgré toui 
la crainte qu3 Gleb lui inspire, il néglige les travaux dont on ! 
charge pour se livrer, suivant son habitude, aux occupations les pli 
futiles. On le voit passer des heures entières à confectionner de 
jouets d'enfans; il élève au milieu de la cour une huche à étoumea» 
très habilement faite. Le pêcheur perd patience; il le tance sévère 
ment et lui signifie qu'il ait à vider les lieux ou à reprendre au pla 
tôt la rame et le filet. L'oncle Akime se sent profondément humiliii 
il trouve ces reproches injustes et cherche une autre place. La Pith 
vidence lui épargne ce soin. Un jour qu'il tombait une neige glacîali 
mêlée de pluie, le pêcheur charge l'oncle Akime d'une commissîoi 
pressante. Il s'agit de se rendre au village. Le pauvre Akime s'eifc 
cute; mais il rentre au milieu de la nuit, mouillé jusqu'aux os, et M 
couche sur le four. La fièvre se déclare, et peu de jours après, ai 
moment où tous les membres de la famille viennent de souper a 
commun dans Y isba, l'oncle Akime pousse un long gémissement. 

« — Qu'as-tu? lui demanda Gleb avec impatience. 

« — Père, répond Akime d'une voix haletante, je sens... oh! oui, je sca 
que la mort n'est pas loin. Ne me laissez pas mourir sans que j'aie mis ordn 
à ma conscience. 

« Le pécheur fit un signe de tétc à Vassili, et celui-ci courut à Sasnovll 
chercher le prêtre. H l'amena vers minuit dans un telega. Après avoir confBii 
le malade, le prêtre lui donna la communion, essaya de le consoler etreptt 
tit. Akime demeura pendant quelque temps plus tranquille, mais aux pi* 
mièrcs lueurs du jour ses gémissemens recommencèrent. On le porta 8ur| 
banc près des images, et toute la famille se rangea autour de lui. PersonMljj 
pleurait, mais toutes les physionomies étaient recueillies, tous les regifà 
étaient fixés avec une sorte de respect sur la figure pâle et amaigrie du 1IM{ 
rihond. 

a — Que veux-tu? lui demanda Anna en se baissant vers lui, les j«ç 
mouilKs de larmes. 

tt — Grich... Grichouchka, dit-il à demi-voix. 

« Le pécheur prit l'enfant et le plaça devant Akime. Celui-ci tourna Tel 



LE KOMAM DE IIOEUBS POPULAIRES EN RUSSIE. 277 

lui ses yeux ternes et hagards^ le regarda longtemps, puis il leva la tête et 
essaya de parler; mais il se mit à sangloter, laissa retomber sa tête sur sa 
poitrine, étendit la main et parut chercher quelque chose autour de lui. 

« — Allons, mon bon père, lui dit Anna en se couvrant la figure de son 
tablier, ne te tourmente i>as. Dieu viendra à ton secours, tu le rétabliras. 

• L'oncle Akime hocha la tète et jeta de nouveau les yeux sur Tenfant. — 
Écoute-moi bien, Gricha, lui dit-il enfin en élevant la voix afin d'être entendu 
de tous les assistans, je vais bientôt... tu resteras seul. Sois bien obéissant... 
à Gieb Savinilch; respecte-le comme un père... Gricha... Gricha,... adieu! 

■ Le pauvre mourant prit la main de l'enfant, la posa sur sa poitrine et 
resta silencieux pendant quelques instans; mais de grosses larmes roulaient 
$ar ses joues décharnées. Des gémisscmens étouffes s'élevèrent dans le coin 
où se tenait la femme du pêcheur. 

« — Gleb, reprit Akime en cherchant des yeux le pêcheur, qui était en 
face de lui, Gleb et toi, tante Anna, — mais sa voix s'éteignait de plus en 
plus, — protégez l'orphelin. 11 y a là une petite chemise qui est encore pres- 
que neuve, donnez-la au pauvre orphelin,... et ses petites bottes,... dans Tar- 
moire... tout... donnez-lui tout!... Gricha!... Seigneur! 

« L'oncle Akime ajouta quelques autres paroles, mais elles étaient tout à 
liait inintelligibles; puis ses yeux qui étaient arrêtés sur Gricha se feimèrent 
insensiblement. Le pêcheur fit un signe de croix, rapprocha les bras du dé- 
funt, prit une image et la lui posa sur la poitrine. La femme de Petre et les 
enfans sortirent en poussant des cris déchirans. Il ne resta dans Visba que 
Gleb, Vassili et Anna. Celle-ci avait embrassé les pieds du cadavre et mur- 
murait une prière en pleurant. Le pêcheur dit à Vassili d'aller prier le père 
Eondrati de venir lire des psaumes et s'éloigna lentement. 11 trouva Grichka 
et Vania sur les marches de l'escalier. 

« — Allons, Grichka, dit-il en posant la main sur la tête de l'enfant, ne 
pleure pas; c'est la volonté de bleu. Pourquoi pleurer? 

t — Comment ne pas pleurer? lui répondit Grichka en s'essuyant les yeux : 
voilà bien les bottes qu'il me faisait, mais il y en a une qui n'est pas finie; 
il n a pas eu le temps. 

« — Et toi, dit le pêcheur à son fils, pourquoi te désoles- tu? 

« — C'est à cause de lui, répondit l'enfant : ça me fait de la peine. 

■ Le pêcheur poussa un soupir, promena la main sur son large front, et se 
rendit dans la cour pour y construire une bière. » 

Apre? cette mort, qui fournit à M. Grigorovitch roccasion de mettre 
en relief le caractère doux et résigné du paysan russe, l'habitation 
de Gleb rentre dans le calme. Nous passerons rapidement sur les 
incidens qui suivent les funérailles de Toncle Akime, sur la liaison 
de Grichka et de la fille de Kondrati, sur les entrevues des deux 
amans, que Vania finit par découvrir. Les fêtes de Pâques appro- 
chent, et en même temps qu'on annonce un recrutement ordonné 
par Tempereur, on apprend que les fils de Gleb, Petre et Vassili, 
vont venir passer quelques jours dans leur famille. On attend avec 
impatience le retour des deux jeunes gens. La famille du pêcheur 



278 REVUE DES DEUX HONDES. 

court à tout instant vers TOka, dont la surface est encore couvert 
de glace, et chaque fois qu'un groupe de paysans paraît de Taulv 
côté de la rivière, la vieille Anna pousse des cris de joie que le pft 
cheur écoute en haussant les épaules. L'auteur met à ce propos ei 
scène des paysans russes aux prises avec le danger et le bravant ayei 
la froide insouciance qui les distingue. 

« Une bande de ces ouvriers villageois qui parcourent la Russie dans ton 
les sens s'avance sur la glace. Le trajet est des plus pénlleux; la chaleari 
déjà fait fondre la glac^, et ils enfoncent souvent jusqu'aux genoux dan 
l'eau qui la couvre. Des crevasses et des trous les arrêtent à tout momeol 
et ils font de grands détours pour les éviter. Pendant qu'ils marchent ainrf 
au risque de voir la glace se rompre sous leurs pieds, la vieille Anna 
les femmes des jeunes pécheurs leur crient à tue-tête de prendre tantA 
à droite, tantôt à gauche, mais ils ne tiennent aucun compte de ces cbaii 
tables avertissemens. Celui d'entre eux qui est en avant paraît chargé dl 
diriger la bande; tous les autres marchent avec une entière confiance sur tel 
traces de ce conducteur, espèce de colosse qui s'avance d'im air résolu, wm 
une énorme scie suspendue à son épaule droite. 

« Lorsqu'ils eurent franchi la moitié de Ja rivière, Gleb lui-même ne pm 
retenir un cri d'effroi en voyant la direction qu'ils allaient prendre. — Ai» 
rêtez! s'écria-t-il. N'allez point pay là! — Le chef de la bande s'arrêta, ï| 
tous les autres en firent autant. — Que dites-vous? cria le conducteur, 

a — Ne prenez point par là, reprit Gleb; vous vous noierez. Hier une chflP» 
rette s'y est enfoncée. 

tt L'homme à la scie recula de quelques pas, et redressa son bonnet. PoK 
il jeta les yeux à droite; une vaste nappe d'eau couvrait la glace dans celte 
direction. 11 tourna la tête à gauche; l'eau s'y étendait encore plus loin,I 
redressa de nouveau son bonnet, ût sonner la lame de sa scie, et continoi 
de marcher en ligne droite avec un calme parfait, mais en s'arrétant de tenqil 
à autre pour tâter du pied la glace couverte d'eau sur laquelle il s'avançait 
Tous ses compagnons le suivirent sans faire la moindre observation. Lei 
prédictions du pêcheur ne se réalisèi-ent pas; ils gagnèrent tous le rivaji 
sans le moindre accident. » 

Après bien des jours d'attente, signalés par des încidens pareill(, 
Petre et Vassili paraissent enfin, F un presque méconnaissable, tanf 
sa physionomie, déjà sombre avant le départ, est devenue sinistrt 
Fautre toujours souriant comme autrefois. Les deux jeunes gens SOBI 
reçus d'abord par leur mère, puis par le pêcheur; mais leur attitudÉt 
tour à tour hautaine et familière vis-à-vis d'Anna, est singulièremeif. 
respectueuse vis-à-vis de Gleb. 

« Lorsque Pierre aperçut sa mère, sa femme et son enfant qui accouralflÉi^ 
à sa rencontre, il ne manifesta aucune joie de les revoir. Arrivé dans laeoiÉi' 
il commença par jeter à terre le sac qu'il avait sur les épaules, et po8adtf\ 
sus son bonuet. Cela fait, il embrassa les deux femmes avec autant de gsèJêê^. 



U BOMAN DE MGBUBS POPULAIRES EN RUSSIE. 279 

que sll ne les avait quittées que la veille. A toutes les exclamations qu'elles 
poos^at dans l'ivresse de leur joie, et en le couvrant de baisers, il se con- 
tealade répondre à plusieurs reprises : — « Vous vous portez bien ?» — Puis 
flse tourna vers son enfant, le regarda attentivement de la tète aux pieds, 
RftritsoQ sac et le replaça sur son dos. — II n'aimait pas à perdre son temps, 
di8ailri],avcc les femmes et les enfans : il laissait à son frère le soin dt sucer 
km lèvres. Celui-ci s'en acquittait effectivement à merveille; il ne cessait 
d'embrasser sa vieille mère, la femme et l'en fan t de son frère et sa propre 
iiiDiBe, avec laquelle il avait à peine eu le temps de faire connaissance lors- 
qu'il était parti. Mais dès que Pierre et Vassili eurent aperçu leur vieux père, 
qni approchait avec Vania et l'orpbelln, ils quittèrent le groupe au milieu 
^ueliis se trouvaient et s'avancèrent vers Gleb leur bonnet à la main. 

«— Boojour, père ! — lui dirent-ils en s'arrêtant à trois pas de lui et eu 
tinsant un profond salut. 

•-Bonjour, mes garçons, bonjour ! — leur répondit Gleb en les regardant 
itleotivement. 

«Après avoir donné à leur père quelques explications laconiques sur leurs 
moyens d'exislecce, les jeunes pécheurs rejoignirent les femmes, qui se te- 
naient à distance, et conlièreut mystérieusement à Anna qu'ils trouvaient 
tu vieux pécheur un air plus sérieux que de coutume. Celle-ci leur apprit 
ço'il en était ainsi depuis quelque temps, et cette nouvelle parut contrarier 
rainé;mais il se donna garde d'avouer la raison de son mécontentement à 
«a mère, qui en eût été vivement affectée. Ce n'était point en effet dans la 
«lie intention de revoir leur famille qu'ils étaient venus. Petre avait résolu 
de s'affranchir entièrement de l'autorité paternelle; il se proposait de prendre 
twc lui sa femme et son enfant, et d'aller s'établir au loin pour son propre 
wapte. 11 n'avait pas eu de peine à y décider également Vassili, et c'était là 
Wtout ce qui les ramenait. Toutefois ils se résignèrent à attendre encore 
crique temps avant d'eu instruire leur père, qui allait sans doute fort mal 
aeeuëillir cette résolution. » 

Ce mépris des femmes et ce profond respect de rautorité pater- 
nelle sont des traits caractéristiques du paysan russe. Petre et Vas- 
rili, si résolus, si dédaigneux devant leur mère, tremblent devant 
kfieux Gleb. Pour le disposer favorablement, ils conviennent de Tas- 
Sttleravec ardeur dans ses travaux. Le moment est propice; la dé- 
bâcle de rOka vient d'avoir lieu, et la rivière est rentrée dans son lit. 
hrtout sur les prés encore couverts de limon accourent des troupes 
de paysans et de paysannes, armés de seaux pour ramasser les pois- 
801» que l'eau, en s écoulant, a laissés dans les fossés et dans les 
champs. Le vieux pêcheur retrouve tout son entrain; il ne songe plus 
çi'à reprendre sa laborieuse profession. Grâce au concours de ses 
fit, tous les instrumens de pêche sont tirés du hangar où ils ont passé 
l'hiver et remis en état le jour même. Le soir venu, Gleb se décide 
i essayer une pêche aux flambeaux. On se dirige vers la rivière, les 
femmes prennent place sur le rivage, et Gleb, aidé de ses enfans, 
«*H>Prtte à tenter le sort. 



280 REVUE DES DEUX MONDES. 

*< Le soleil venait de se coucher, Je ciel était étincelant d'étoiles. Les jeunes 
gens entourent leur père et attendent respectueusement ses ordres; le silence 
le plus profond règne sur le rivage. — Allons! Vaniouchka, s'écria-t-il, cours 
à l'isba chercher du feu. 

« L'enfant part, et Gleb se met en devoir de fixer la kosa (sorte de réchaud 
rempli de poix) à la proue du bateau. Puis il recouvre ce réchaud de paille 
et examine attentivement la pointe de la fourche qui est destin e à piquer 
le poisson. L'enfant ne tarda point à reparaître, une lanterne allumée à la 
main. Peu d'instans après, la poix du réchaud pétillait, une lueur rougeâtre 
éclaira la figure du pécheur et se projeta sur le rivage. 

« — Allons, père! s'écria Petre, que faut-il que nous fassions? 

« — Écoutez-moi, reprit vivement le vieillard : Toi, Petre, tu vas te placer 
avec la fourche, près de moi, à la proue. C'est cela. Attention; ne t'endors 
pas!... Vous autres, Gricha et Vaniouchka, mettez-vous aux avirons. Allons 
vite; mais ne ramez pas s<ms mon ordre : le poisson dort, ne le réveillons 
pas avant l'heure. Le gouvernail esl-il en état? 

« Grichka lui répondit par un signe de tête. 

« — Allons, tout est prêt; Vania, c'est toi qui gouverneras. Étes-vous tous 
à vos places? 

« — Tous! lui répondirent d'une voix les jeunes gens. 

« — C'est bien; mais silence, reprit-il, ne parlez que des yeux. Poussez au 
large. 

tt Vassili, qui tenait la chaîne, la détacha vivement et sauta dans le bateau, 
qui quitta aussitôt le rivage. 

« — Allons, dit Gleb, le voilà parti; à la grâce de Dieu! 

« Pendant que le bateau suivait lentement le cours de l'eau, la tante Anna 
et les jeunes femmes ne quittaient pas des yeux la flamme du réchaud. Quel- 
quefois cette flamme disparaissait, ainsi que le bateau et les pécheurs qu'elle 
éclairait; ma s on la voyait bientôt briller plus loin. Parfois elle redoublait 
d'intensité; c'est que les pécheurs venaient de jeter un morceau de poix dans 
le rôchaud. Alors Gleb et Petre, qui se tenaient penchés sur l'eau, armés d'une 
fourche, S3 dessinaient si vivement au milieu de l'obscurité, qu'ils semblaient 
suspendus au-dessus de la rivière. » 

Enfin le moment vient pour Petre et Vassili de déclarer leurs pro- 
jets, et voulant se donner du courage, ils recourent à des boissons 
spiri tueuses. C'est à moitié ivres qu'ils signifient leurs intentions au 
vieillard. — Partez, s'écrie le vieux pêcheur indigné, mais à mon lit 
de mort vous n'aurez point ma bénédiction. — L'arrêt paternel est 
suivi aussitôt d'exécution : les fils de Gleb partent avec leurs femmes, 
et le pêcheur reste seul avec Vania. 

Le lendemain, Gleb court chez Kondrati. Il veut se créer une nou- 
velle famille en mariant Vania à la fille de son voisin, à Dounia. Le 
consentement des parens est donné; mais Dounia se retire à l'écart, 
elle verse des larmes, et Vania sait ce que signifie son trouble, car 
il a surpris le secret de Dounia et de Gricha. Cependant le pêcheur 
retourne à son habitation, et il trouve sa femme toute en larmes. La 



LE ROMAN DE MOEURS POPULAIRES EN RUSSIE. 281 

commune demande une recrue à Gleb. Son parti est bientôt pris : il 
livrera Gricha; sa femme seule a quelques scrupules. Leur est-il per- 
mis de sacrifier ainsi un jeune homme qu'ils ont adopté? Le pêcheur 
ne s'arrête point à ces considérations, il veut qu'on prépare tout de 
suite les effets du jeune conscrit; mais Vania, qui vient d'apprendre 
la décision de son père, lui déclare qu'il n'en sera rien : c'est lui qui 
partira. Une pareille détermination est bien faite pour surprendre 
Gleb, et il presse son fils de lui en découvrir le motif. Malgré toutes 
les instances, Vania se borne à lui répondre que c'est par amitié 
pour Gricha. Après de longs débats, le pêcheur est forcé de céder à 
la résolution du jeune homme, et dès le lendemain Vania est prêt à 
partir. Il dit adieu à Gricha, qui l'embrasse sans laisser paraître la 
moindre émotion, prend congé de sa vieille mère, place dans son 
sein rimage qu'elle lui donne, fait un signe de croix et rejoint Gleb, 
quia pris les devans, silencieux et triste. Quelques jours après, Gleb 
revient au village, mais c'est pour repartir encore à la recherche 
d'un ouvrier qui doit aider dans ses travaux le vieux pêcheur, dont 
Gricha est resté le seul compagnon. 11 se rend au bourg de Koma- 
révo. ici s'offre un curieux tableau de mœurs. 

« Les paysans de Komarévo appartenaient jadis à l'un des plus riches sel- 
peurs du pays; ils s'étaient rachetés moyennant un demi- million de rou- 
bles. Cette somme énorme ne les avait point appauvris, et Komarévo était 
maintenant le centre commercial de tout le district. Le commerce des bois, la 
pèche et surtout la fabrication des indiennes étaient les principales branches 
d'industrie auxquelles les habitans se livraient, et plusicui^s d'entre eux 
avaient cent mille roubles de capital et même davantage : aussi avaient-ils 
une sorte de célébrité; ils auraient rougi de porter des /a/// (i), ou n'en voyait 
dans les rues du bgurg que les jours de marché, car alors les paysans des 
environs arrivaient de toutes parts. 

• Lorsque Gleb entra à Komarévo, il faillit être étouffé par la foule; il y 
avait foire depuis la veille. Comme notre campagnard ne connaissait per- 
sonne dans le bourg, il se dirigea vers une maison décorée du tit; e de restau^ 
ration et qui donnait sur les champs. C'était un établissement considérable 
où étaient réunis à la fois une auberge pour les voyageurs, une isba pour 
les routiers, et un cabaret particulièrement fréquenté par les noiiibreux ou- 
vriers du lieu. Au moment où Gleb allait gravir le petit escalier de bois qui 
conduisait dans la salle de l'auberge, le maître de la maison parut sur le pas 
de la porte. C'était un homme efflanqué, blême, aux yeux éteints, à la démar- 
che nonchalante; mais ces dehors inoffensifs cachaient le plus rusé coquin 
de tout le district. Les hommes de ce genre ne sont pas rares dans le pays, 
et le peuple russe leur applique un nom qui les peint à merveille; il les 
tppelle des coquins sombres. A son élat d'aubergiste Guérasime, c'est ainsi 
^piese nommait le personnage en question, joignait celui de marchand, et 

(1) Cbanssiues en écorce de tillenl. 



S82 BEVUE DES DEUX MONDES. 

il faisait commerce de toutes choses. On pouvait acheter cbex lui une vad 
et uu quarteron de heurre, une voiture de poissoDs salés et une poiga 
de goujons secs, du goudron, de la graisse, des toùloupes, des clous, du M 
des mouchoirs imprimés, des chandelles, des roues, en^un mot tout ce dm 
un paysan fait usage. Quoiqu'il n'honorât jamais de sa présence les asMl 
blées communales, aucune afifaire ne se concluait sans lui. On venait leeoi 
sulîer; il ouvrait sa bourse à tous ceux qui s'adressaient à lui, pourvu cpfl 
lui donnassent en gage un objet quelconque, qui surpassait de beaucoa| 
bien entendu, la somme qu'il avançait, et ces nantissemens restaient pm 
que toujours entre ses mains. 11 n'en agissait ainsi toutefois que dans leoi 
d'emprunts considérables. Ordinairement, lorsqu'un jMiysan s'adressattj 
Guérasime dans un moment de gène, celui-ci lui prenait sa tunique de gril 
ou le mouchoir de soie de sa femme, et lui proposait des patins de tralmi 
ou tout autre objet usuel dont l'emprunteur se défaisait à moitié prix.lk 
revenait à la charge, Guérasime l'obligeait encore de la même façon, élu 
bout de quelques mois tout le ménage du pauvre paysan était entassé daai 
les vastes h 'Ugars de notre aubergiste. Personne néanmoins n'osait se pUl* 
dre de Guérasime; le paysan n'attaque point plus puissant que lui; au il» 
lage, la crainte fait toujours taire l'envie. Jamais Gleb n'avait eu besolli^ 
bien entendu, de recourir à l'aubergiste Comme tous les paysans qui ifh 
valent se suffire à eux-mêmes, il le considérait avec une parfaite indifférons 
quoiqu'il sût fort bien ce qu'il fallait penser de lui. A peine l'eut-il aperçi^. 
qu'il traversa le groupe d'ivrognes qui se tenaient sur l'escalier de r«h 
berge en chantant à tue-téte, et lui demanda s'il ne connaissait pas un Itt 
ouvrier. L'aubergiste lui répondit d'une manière évasive; mais un desacd^ 
tans parla d'un nommé Sakhar qui devait se trouver sur la place du boort. 
Notre pêcheur se transporta aussitôt en ce lieu avec l'officieux paysan, fli 
n'est pas sans peine qu'ils traversèrent la foule bruyante qui se pressaitll 
tous côtés autour d'eux. A peine étaient-ils arrivés sur la place, qu'un eptt* 
tacle assez étrange frappa les yeux du vieux campagnard. 

«Un grand nombre de spectateurs des deux sexes étaient rangés en oeRb. 
autour d'un ours au poil roux paresseusement étendu à côté de son col* 
ducteur, Tatar borgne dont la tête rasée était coifiee d'une vieille calotll» 
Tenant d'une main la longue chaîne qui aboutissait aux narines de llttf* 
mal, il frappait de l'autre sur un tambour d'écorce; un autre Tatar, i|ir 
remplissait la fonction dekoziiafîiik, raclait un violon et accompagnait ceOli, 
musique sauvage des plus bizarres contorsions, ils étaient l'un et l'aiÉil 
fortement pris de boisson; plusieurs chfofs vides étaient couchés à quelque* 
pas d'eux, près d'un vieux sac sous lequel reposait la chèvre qui ftMt 
partie de la troupe. Plusieurs jeunes gens, des ouvriers en goguette, àé^. 
saient et chantaient à tue-tête au milieu du cercle; l'un d'eux s'acoooqlli* 
gnait d'un accordéon : le public les excitait de la voix et du geste. » 

Mais Sakhar est absent; il est allé chercher de Teau-de-vie àFli- 
berge pour régaler les Tatars et les danseurs. Au bout de quelqai|l 
înstans, il reparaît, et il n'apporte point d* eau-de-vie. Toutes 80fl 
instances ont été inutiles; Taubergiste n'en donne point à créditf Cd 



I£ ROMAN DE MOEURS POPULAIRES EN RUSSIE. 28S 

Sakhar, qui a fait à lui seul jusqu'à présent tous les frais de la 
ftte, tfaplus d'argent, il a même eu recours à un moyen extrême 
pour suffire à la dernière tournée : son knftane est entre les mains 
de l'honnête aubergiste. On l'accueille avec des huées; mais cette 
réception ne Vintinnide nullement. Après avoir longuement examiné 
Stkhar pendant qu'il répond aux lazzis de la foule, le pêcheur se 
décide à l'aborder et lui propose d'entrer à son service. Malgré la 
modicité du salaire que Gleb lui offre, Sakhar, dont la bourse est à 
sec, consent à cette proposition, pourvu qu'il lui donne de l'argent 
d'avance. A peine a-t-il touché cette somme, qu'il crie aux Tatars de 
recommencer le spectacle et court chercher de l' eau-de-vie. Quant 
10 pêcheur, il s'empresse de quitter cette scène de débauche, et 
reprend le chemin de la maison. 

Le personnage de Sakhar, si vivement dessiné dès son entrée en 
scène, va tenir la première place dans le roman. C'est le type du jeune 
piysan, le représentant et l'introducteur des mœurs nouvelles au vil- 
bge. Fils de pauvres bourgeois, Sakhar a été placé par eux dans un 
atelier dès l'âge de sept ans, et il y est resté sans relâche jusqu'à dix- 
acpt. A cette époque, ses parens étant morts, un de ses oncles, riche 
neanier, qui n'avait point d'enfans, l'a pris à son ser\'ice. Les dé- 
imts de Sakhar dans la maison du meunier ne sont point heureux; il se 
troave bientôt mêlé, avec quelques autres jeunes gens de son âge, à 
des aventures qui appellent l'intervention du stanavoï (1). Son oncle 
pend le parti de le tenir sévèrement; il reconnaît bientôt que Sakhar 
est incorrigible. Quand il meurt, au lieu de laisser son bien à Sakhar, 
comme celui-ci le croyait, il le consacre à des œuvres saintes. Ce 
contre-temps oblige Sakhar à chercher un refuge chez son beau-père, 
autre meunier des environs. Il continue à y mener le même train de 
TÎe, et manifeste bientôt les mêmes prétentions. Le beau-père ne 
oonnatt pas encore son gendre à fond, il prend le mal en patience; 
mais Sakhar pousse les choses un peu loin : lorsqu'il se trouve à 
eotirt d'argent, ce qui lui arrive souvent, il dispose du bien de son 
beaa-père, et particulièrement des sacs de farine qui sont en ma- 
garin; il va les vendre secrètement au marché. La femme de Sakhar 
étant venue à mourir de chagrin sur ces entrefaites, à la suite des 
mauvais procédés de son mari, le vieux meunier s'empresse de chas- 
Kf Sakhar de la maison. Réduit à gagner sa vie, Sakhar reprend son 
tnden métier; mais il a désormais des habitudes et des prétentions 
qui ne conviennent nullement à un ouvrier. Buveur intrépide, joyeux 
convive, il se fait de nombreux amis. Chanteur aimable, il reçoit un 
jour les félicitations d'un seigneur campagnard et de ses nobles 

(1) Gomateaire de police de rarrondissement. 



28i REVUE DES DEUX MONDES. 

invités, venus pour assister à une fête populaire. Les assignats plei 
vent dans sa casquette, et les applaudissemens les plus flatteui 
accompagnent chacun de ses refrains. Désormais Sakhar ne dont 
plus de son mérite et obéit à tous les entrainemens de son amou 
propre. Son humeur changeante le pousse par malheur d*atelîerc 
atelier; sa prodigalité le réduit à la misère, et c*est alors qu'île 
entré au service de Gleb. 

Les premiers jours se passent bien. Sakhar ne trompe point k 
espérances de Gleb; c'est un ouvrier modèle. En homme prudeni 
il veut d'abord observer le caractère du maître, il ne songe nulle 
ment à braver le mécontentement de Gleb; il sait de reste que % 
celui-ci venait à le renvoyer, il ne trouverait point d'ouvrage 
ailleurs, car sa réputation est faite. D'ailleurs Gleb, qui tient à Ji 
garder jusqu'à l'entrée de l'hiver, ne lui refuse jamais les avanœi 
qu'il lui demande sur son salaire. Par ce moyen, il est sûr deleiB- 
tenir jusqu'à l'époque où il n'aura plus besoin de lui. Sakhar m 
tarde pas cependant à se lier avec Gricha et à exercer sur lui vm 
fâcheuse inOuence. Il garde complaisamment le bateau pendant qm 
Gricha fait des visites nocturnes à la fille de Kondrati. Un jour qoB 
Gleb est allé couper des branches de saule dans le bois, le vieu 
Kondrati vient le trouver et lui apprend d'une voix altérée que Gri- 
cha a abusé de l'inexpérience de sa fille. Gleb promet d'infliger M 
coupable une sévère correction. Kondrati l'apaise; il lui fait conH 
prendre qu'un mariage est le seul moyen de réparer cette faut^ 
Gleb y consent, et Gricha n'est même point consulté; on lui signiie 
qu'il épousera Dounia, et le jour de la cérémonie est fixé. 

La vie de famille va donc commencer pour Gricha, mais sous de 
tristes auspices. Les noces sont célébrées avec la gaieté bruyante 
propre à ces solennités en Russie. Le lendemain de la fête, la md* 
son du pêcheur reprend son aspect accoutumé. L'automne arrive, tf 
Gleb donne congé à Sakhar. Le nouveau marié accompagne son aflj 
jusqu'aux bords de l'étang, et dans ce trajet Sakhar ne démepl 
point son caractère; il marche en silllant d'un air décidé et ne parit 
nullement soucieux de l'avenir, quoique par le fait il ignore coflle;. 
plétement ce que le sort lui réserve. En prenant congé de Gricha, Il 
retrace sous les plus brillantes couleurs l'existence qu'il va mener ri 
s'apitoie très sincèrement sur la triste condition de son jeune aad» 
Ces dernières paroles bouleversent l'esprit de Gricha. Il se trouvé 01 
effet le plus malheureux des hommes, et lorsqu'en remettant le piei 
sur le rivage il y aperçoit Dounia, qui l'attend pour lui donner wà 
commission dont Gleb l'avait chargée, l'expression inquiète et bob 
bre de ses traits épouvante la jeune femme. 

Une année s'est écoulée. Dounia mène la vie laborieuse des femuNi 



LE BOMAN DE MOEUBS POPULAIRES EN RUSSIE. 285 

rosses. Gricha la traite avec une sorte de mépris ironique. On voit 
qu'il se souvient des leçons de Sakhar. Enfin, par une belle jour- 
née de printemps, Dounia est occupée à laver du linge sur les 
iwrds deTCka, lorsque tout à coup elle entend marcher derrière elle 
et aperçoit Sakbar, qui s'avance le sourire sur les lèvres. Elle s éloi- 
gne; mais Sakhar se présente bientôt chez Gleb lui-m^me. L'ouvrier 
vagabond vient réclamer de nouveau une place et du travail sous le 
toit du pêcheur. Malgré les avis de la vieille Anna, celui-ci profite 
dudénûraent dans lequel Sakhar se trouve pour l'engager k bas prix. 
Sakhar est donc de nouveau installé dans la maison, et Gricha, sui- 
vant le triste exemple qu'on lui donne, prend bientôt avec sa femme 
un ton leste et hardi. Il affiche en même temps un profond dédain 
pour le vieux Gleb. Les deux amis sont maintenant inséparables, et • 
Dounia les trouve à tout instant ensemble au bord de l'eau ou au 
fond de quelque hangar. Sakhar chante ou joue de l'accordéon (l); 
Gricha l'écoute attentivement, et s'essaie à fumer. Maintes fois il ar- 
rive à Dounia d'entendre qu'ils parlent d'elle avec éloge. L'amitié que 
Sakhar ressent pour Gricha devient si vive, qu'il s'intéi esse aussi de 
plus en plus à sa femme. Il a pour elle toute sorte de petites atten- 
tions. Gleb enfin perd patience; il voit dans Sakhar le mauvais génie 
de sa famille et se décide à l'expulser. Quelques moniens de calme 
suivent le départ de l'ouvrier; mais ce dernier effort a épuisé l'éner- 
gie de Gleb. Une maladie causée par les premiers froids de l'automne 
ne tarde pas à l'emporter, et ce douloureux événement précipite Gri- 
cha dans la voie criminelle où depuis longtemps Sakhar Ta devancé. 
D court rejoindre à Komarévo son ancien ami, qui va être son com- 
plice, car ils s'entendent tous deux pour dérober les modiques éco- 
nomies laisisées par le pêcheur. Dès lors le châtiment ne se fait point 
attendre. Les deux amis ont eu l'audace de revenir dans la maison 
théâtre de leur attentat, de s'asseoir au repas de famille avec la 
fieille Anna et Dounia; mais des conducteurs de bestiaux ont dé- 
couvert le vol. Eux-mêmes aussi ont à se plaindre de Sakhar et de 
son complice, qui ont exercé à leurs dépens leur coupable industrie. 
Sakhar est lié, conduit au bourg et livré à la police. Gricha réussit 
à s'évader, mais quelques jours après on retrouve son cadavre sur 
les bords de l'Oka. La maison du pêcheur voit alors reparaître ses 
anciens hôtes, Petre et Vassili, qui reviennent prendre possession 
de la demeure paternelle. Dounia retourne vivie avec son enfant 
cher le vieux Kondrati; elle passe dans la retraite dix années, au 
bout desquelles un soldat libéré du service revient tendre sa main 

(1) Ces instimnens, qni ont remplacé rancienne balalaïka nationale, se fabriquent à 
ToBh; û$ se sont répandus jusqu'au fond de la Sibérie. 



286 nEYUE DES DEUX MONDES. 

à la veuve de Gricha, qui sera sa femme. Le soldat, en Fa deviné^ 
c'est le doux et généreux Vania. 

Tel est ce roman des Pêcheurs, regardé comme une des prodo^ 
tîons les plus remarquables de M. Grigorovitcb. Malgré la multipB- 
cité des incidens, ce n'est pas, on le voit, par la rapidité de l'actiai 
qu'il se distingue. Ce qu'il faut surtout y signaler, c'est l'attentiot 
avec laquelle le romancier subordonne tous les détails du récit WL 
but qu'il s'est proposé. Ce but, on ne le perd pas un instant de VBSt 
c'est le contraste des mœurs nouvelles et des mœurs anciennes lA 
qu'on peut l'observer en Russie dans la classe des paysans libret. 
D'un côté Akime, Gleb et Kondrati représentent le paysan roflii^ 
dans sa rudesse et sa naïveté primitive; de l'autre Gricha et Sakbit: 
personnifient cet élément de désordre et d'ambition aventureuse qai 
pénètre chez certaines classes du peuple russe et les pousse à II 
ruine. Dans les Pécheurs comme dans Ànlone Gorémyka, il y a uat 
leçon cachée sous le récit; seulement la leçon s'adresse cette foisat' 
peuple même, au lieu de s'adressera ceux qui le gouvernent. C'eil 
à ce dernier point de vue qu'il faut se placer pour rendre coropMl 
justice au romancier russe : il faut chercher au-delà de ses romoi 
les questions qu'ils soulèvent et les examiner un moment en eltah 
mêmes. On pourra ainsi contrôler la fiction par les réalités au né» 
lieu desquelles elle prétend intervenir. 

III. 

Antone Gorémyka est, nous l'avons dit, un plaidoyer contre le 8» 
vage; les Pécheurs sont un tableau des dangers et des difficultés fi 
menacent le paysan libre. Quelle est la situation des deux clasm 
sociales dont quelques représentans viennent d'agir sous nos yeaiî 
C'est par les serfs et le servage que nous commencerons. 

Qu'est-ce donc que cette institution si vivement flétrie parleccMK , 
teur russe? Nous n'avons plus à discuter les inventions de M. Gtigj^ 
rovitch : ce qui doit nous préoccuper, ce sont les intentions, iOh \ 
vues politiques dont il se fait l'organe. Eh bien! nous serons fofci; î 
de reconnaître que, si l'institution du servage n'est plus digne di 
notre siècle, elle n'en a pas moins été politiquement indispensddB 
en Russie à une certaine époque. Autrefois le paysan russe étal 
parfaitement libre, et pouvait se transporter d'un village à l'aotrti 
suivant son bon plaisir. La seule obligation qui lui fût imposée éttfe 
de payer au propriétaire du bien sur lequel il vivait une redevaoflt 
qui variait suivant la nature du sol. L'histoire atteste que cet état de 
choses n'était pas sans inconvénient. On nous dit qu'un grand nombro 
d'hommes allaient anciennement grossir les rangs des hordes i 



LE ROMAN DE MCECBS POPULAIRES EN RUSSIE. 287 

nges qui vlyaieiit alors sur les bords du Don. C'était là un fait très 
iréquent; ces fuyards étaient désignés sous le nom de broduiki. 
Longtemps àjM^, au milieu du xvi* siècle, une foule de vagabonds 
se réfugiaient encore au sein des forêts. Lorsque Pierre I" établit le 
recrutement, plus de trente mille pa\ sans quittèrent leurs foyers et 
allèrent se joindre aux Kosaks du Don. De nos jours noême, dans les 
plaines immenses qui bordent la Sibérie, le peuple, dans son lan* 
gage expressif, donne le nom de sentiers des orphelins aux chemins 
isolés que suivaient ces fugitifs. 

GomiD€Dt expliquer cet étrange penchant du paysan russe à chan- 
ger de lieu? On ne saurait Tattribuer qu*à un fait bien connu : le 
paysan russe, qu il soit libre ou non, n*est point propriétaii-e; le sol 
qu'il cultive appartient à la commune dont il fait partie. Cette ha- 
Ûtude entraîna des conséquences de plus en plus fâcheuses à me- 
nreque la population augmenta (L). Des employés spéciaux char- 
gés de recueillir la taille et les impôts de la couronne, qui, dès le 
xrr siècle, se prélevaient sur les feux et non sur les terres, étaient 
obligés de vérifier continuellement le nombre des habitans fixés dans 
chaque district, car ce nombre variait sans cesse. Les grands pro* 
priétaires et les couvens, dont les terres étaient franches d'impôts, 
offraient aux paysans des avantages qui les séduisaient, et les autres 
terres restaient incultes. Bien plus, les maisons tombaient en ruines, 
des villages entiers et même des bourgs devenaient de véritables 
déserts. Ces inconvéniens décidèrent le tsar Ivan Vassilievitch à res- 
treindre la liberté dont jouissaient les paysans; il leur fut enjoint de 
ne plus changer de village qu une fois par an, dans la semaine qui 
précède la Saint-George d'automne et la suivante. Le tsar Fedor Iva- 
fiovicb confirma cette ordonnance en 1597; les paysans fugitifs qui 
avaient enfreint la loi rendue par Ivan dui^ent revenir sur les terres 
qu'ils habitaient, et il leur fut défendu de les quitter. Cette mesuire 
iiéc(Mitenta naturellement les possesseurs de grands domaines et 
le clergé; aussi en 1602 Godounof révoqua cette ordonnance, qu'il 
éflt bieolôt après remettre en vigueur sous la pression des petits pro- 
priétaires. Enfin en 1007 le tsar Vassili Chouïski la confirma officiel- 
kmeni avec le consentement du clergé et des boyards. 

Oo conçoit que les paysans ne renoncèrent point sans regret à 
une habitude immémoriale. Les chants populaires l'attestent; ils par- 
lent du jour de la Saint-George avec une tristesse touchante. Les 
peines portées contre les paysans fugitifs par les tsars Mikhaïl Fe- 
dorovitch et Alexis Mikhaïlovitch, père de Pierre le Grand, prou- 



il) Oa KtniiTe des traces de cette coutiune en FerNe, prorince slave où 1p. paysan 
a CJfiore son caractère pnmitif . Des comomnes entières y changent souvent de lien. 



288 BEVUE DES DEUX MONDES. 

vent que les populations des campagnes cherchèrent par tous loi 
moyens à recouvrer leur ancienne indépendance. Il fallut céder <*• 
pendant, et on doit reconnaître que des considérations d'intétè 
public justifiaient les mesures prises pour soustraire le paysan | 
l'influence de ses habitudes nomades. C'est au xviu* siècle qi| 
l'institution du servage fut détournée de son but véritable, et <fH 
les seigneurs étendirent peu à peu leur domination sur les paysi^ 
au-delà des limites fixées par la législation. On serait tenté de crouh 
que les changemens introduits dans les mœurs des classes sup^ 
rieures par la politique de Pierre le Grand furent favorables aor 
paysans; il n'en fut rien. Les grands propriétaires prirent de [dk 
en plus l'habitude de vivre dans les villes, au sein d'un luxe ni^ 
neux; ils se firent remplacer par des intendans, et ceux-ci, obligés Al^ 
fournir sans cesse aux prodigalités de leurs maîtres, pressuraiÉ^ 
les paysans avec une dureté jusqu'alors sans exemple. En parcoi» 
rant l'Europe, qu'ils connaissaient à peine, les seigneurs russes ijk 
prirent bientôt qu'une meilleure administration de leurs biens poi* 
vait en augmenter les revenus; ils revinrent dans le pays pMi 
exigeans que jamais, et des intendans étrangers, habitués aux prÎH 
cédés de la culture occidentale, mais infiniment plus cruels quelfel 
indigènes, furent chargés d'exploiter les terres. Pendant longtenqfi 
le gouvernement ne fit rien pour combattre ces abus. Catherine fl 
est la première qui prit en main la cause des serfs. Enfin, à parAc 
des premières années de ce siècle, le gouvernement commença à 
introduire dans ses propres domaines des réformes favorables ans 
paysans, et en 1803 il constitua la classe des agriculteurs libres, qd 
tend à favoriser l'émancipation. Les aiïranchissemens individiMta 
furent encouragés, et il arriva même plus d'une fois que le gouver- 
nement contraignit des seigneurs à libérer des serfs qui, grâœi 
des passeports délivrés par leurs maîtres (i) , avaient acquis une cér 
taine aisance dans l'industrie ou le commerce. L'usage odieux dl 
vendre les paysans sans les terres fut déclaré contraire aux lois«0l 
les seigneurs n'eurent plus le droit d'appliquer de leur propre ai- 
torité des châtimens corporels; ils furent tenus de confier ce soin i 
la police. Bien que ces mesures aient rencontré d'assez graves ob- 
stacles dans le mauvais vouloir de certains propriétaiVes, on ne pea 

(1) On sait que les soigneurs ont le droit de donner des passeports à lems lofl 
Ceux-ci en piofltent pour se livrer à diverses professions et apportent on ent«il0 
annuellement à leurs maîtres la redevance qu'ils se sont engagés à payer, et qui nri 
suivant l'état qu'ils exercent. Il y en a qui acquièrent des fortunes considérables doiill 
jouissent comme s'ils étaient libi es; mais les petits propriétaires spéculent d'ordinib 
sur le talent des serfs auxquels ils accordent des passepoits et leur imposent des ÙKp 
très lourdes. Le nombre des serfs seigneuiiaux s'élève à 20,612,150 dans tout Te 



Il BOMATf DE MOEURS POPULAIRES EN RUSSIE. 289 

contester quelles aient déterminé une amélioration réelle dans la 
conditionda paysan. 

Ainsi donc le servage maintenu, mais corrigé dans quelques-uns 
de ses inconvéniens essentiels, tel est l'état actuel de Tinstitution 
imposée à la Russie par le tsar Ivan Vassiiievitch. Sans se préoccu- 
per de ces modifications partielles, les libéraux russes réclament 
avec une in^stance croissante Témancipation de tous les serfs. — 
Les paysans sont dignes de la liberté, disent-ils. Qu*attend-on pour 
les émanciper? — De là cette sorte d'agitation littéraire qui a pro- 
duit les écrits de M. Grigorovitch et de M. Tourguenief. « Agissez ! 
s'écrie le plus fougueux des publicistes russes, M. Ilertzen. Depuis 
quand le gouvernement est-il devenu si scrupuleux en fait d'admi- 
nistration? Au xviir siècle, Catherine II a bien su introduire le ser- 
vage dans la Petite-Russie; on a bien trouvé au xix* siècle les 
moyens les plus propres à convertir les uniates au culte grec, et 
i transformer la Pologne en province russe ! Lorsque la famine dé- 
solait les provinces occidentales de l'empire, le gouvernement n'a 
point hésité à transporter une partie de la population dans les steppes 
de la Sibérie. Il retarde l'affranchissement des serfs parce qu'il a 
peur; mais que craint-il? On ne saurait vraiment le dire. Ce n'est 
assurément pas la noblesse; il n'est permis qu'aux feuilles étran- 
gères de croire encore aux sauvages boyards russes, toujours prêts 
à attenter à la vie du tsar : c'est là un épouvantail dont il serait 
bien temps de faire justice. » 

Nous partageons pleinement les opinions de ces adversaires du 
servage. Les paysans russes sont dignes d'être affranchis; l'expé- 
rience l'a prouvé. Tous ceux d'entre eux, et leur nombre est assez 
considérable, qui jouissent déjà d'une indépendance complète, n'en 
ont point abusé (1). Quant aux publicistes étrangers qui voient sans 
cesse le gouvernement russe aux prises avec de sauvages boyards, 
M. Hertzen a raison de ne pas prendre leurs affirmations au sé- 
rieux. Le nombre des seigneurs qui sont opposés à l'émancipation 

(1) La classe des agriculteurs libres est encore, il est vrai, assez peu considérable; mais 
les paysans de la couronne sont maintenant à peu près sur le même pied, si ce n'est 
toaWois qu'ils sont soumis à une administration spéciale, et que le sol cultivé par les 
communes appartient à l'état. On comptait Tannée dernière 18,590.371 individus des 
dew seics sur les domaines de la couronne : c'est près du tiers de la population totale 
d« l'empire. Plusieurs autres catégoiies de cultivateurs peuvent être classées au nombre 
des piysaus libies; tels sont les adnodvortsy, qui s'élèvent à 1,500,000 individus 
mâles, et les palovniki, sorte de fermiers qui habit«»nt pjincipalement le nord. Enfin en 
Sibérie tons les paysans sont libres; ils peuvent s'adonner au commerce ou à l'industrie, 
posséder des biens mobiliers et immobiliers; ils jouissent de la libellé de transmigration 
et sont autorisés à s'établir dans les villes; ils cboisissent dans leurs langs les cbefs aux- 
çiels ils obéissent; ils ont leurs propres tribunaux, et la voie des instances leur est ou- 
Teiie ccmme i tous les autres sujets. 

TOU XI. 19 



290 BETITE DES DEUX VONDBS. 

des serfs est sans doute considérable, mais il serait souyerainement 
ridicule de supposer que le gouvernement les redoute. Lorsqit'fl 
était question de cette réforme sous le règne du tsar Nicolas, quel- 
ques récalcitrans s'avisèrent de colporter en secret une lettre daoB 
laquelle le grand-duc héritier, Tempereur actuel, semblait approu- 
ver leur manière de voir. Le gouvernement ne fit aucune attention à 
ces menées de salon; il savait que d*un mot il les ferai]; rentrer sou 
terre. Quelle est donc la raison, demanderons-nous à notre tour, qui 
lui a fait différer Tabolition du servage? C'est que l'entreprise n'ert 
pas, quoi qu'on en pense, d'une exécution facile dans un empire o& 
la population est aussi nombreuse et l'administration aussi impair 
faite. De tristes exemples montrent qu'une réforme de Tadministr»- 
tion serait indispensable pour assurer le succès d'un acte de cette 
importance. On vit, il y a peu d'années, dans un village peu éloigné 
de Moscou, un stanavoï rançonner les paysans, en se présentant de- 
vant chaque isba suivi de quelques soldats de police et d'un homoM 
chargé de chaînes. L'homme enchaîné était un voleur, et il accusât 
les divers propriétaires d'être ses complices. Ceux-ci étaient inno- 
cens, mais, comprenant le but de cette sinistre tournée, ne cher- 
chaient pas à se défendre; ils demandaient à parler en particulier an 
stanavcH^ et un billet de trente-cinq roubles terminait bien vite l'in- 
struction commencée. De pareils expédiens sont familiers aux i^ens 
de la police rurale, et il faut tout l'ascendant des seigneurs pour les 
prévenir ou en faire justice. Qu arriverait-il si les paysans étaient 
affranchis et se trouvaient seuls en présence de cette armée d'op- 
presseurs? Ce déplorable état de l'administration paralyse, on le 
comprend sans peine, le bon vouloir du gouvernement. Toutefois, 
s'il ajourne l'accomplissement de la réforme, il sait en même temps 
la préparer. Plusieurs arrêtés, entre autres un ukaze publié en 18A2, 
tendent à faciliter un arrangement amiable entre les serfs et leurs 
seigneurs. On peut même dire que dès à présent le servage n'a pins 
en Russie d'existence strictement légale, car un des articles de l'or- 
donnance de 1842 reconnaît aux paysans serfs le droit de passer des 
contrats de libération avec leurs maîtres. Ainsi il serait injuste de 
prétendre que le gouvernement russe est peu favorable à l'affran- 
chissement des serfs seigneuriaux; il se propose de l'amener gradud- 
lement, et tout porte à croire qu'il ne s'arrêtera pas dans cette voie; 
les droits qu'il a accordés dernièrement aux paysans de ses domaines 
et le bien-être dont ceux-ci commencent à jouir auront pour résultat 
inévitable d'exciter les serfs seigneuriaux à supporter leur joug avec 
moins de résignation. C'est ce que les propriétaires russes ont fort 
bien compris, et la plupart d'entre eux voient ces réformes avec une 
vive appréhension. 



LE EOMAN 1>E MCBURS POPULAIKEg EN RUSSIE. 201 

Le système de temporisation que le gouvernement russe semble 
iToir adopté ne présente du reste aucun danger pour le moment; 
rien n'indique que les serfs soient disposés à enlever de force les 
«antages qu'on leur concède peu à peu. On a généralement attri- 
4oé, en Angleterre et en France, une portée excessive aux symp- 
ttmes d'agitation qui se sont manifestés récemment parmi les serfs 
rosses. On s'empresse trop d'évoquer à ce propos le souvenir de 
h Tanneuse insurrection de Pougatclief. ( e vaste embrasement qui 
nenaça toute la Russie orientale était nourri par des élémens tout 
ifait particuliers. Le plus actif de ces élémens était sans contredit 
Tesprit de secte dont Pougatchef sut tirer parti avec beaucoup d'ha- 
Hcié. Ce hardi révolutionnaire disposait d'ailleurs d'un grand nom- 
he de Kosaks, hommes aguerris et qui lui étaient fort dévoués, 
doublions pas en outre que le servage avait été établi, peu d'années 
aparavant, au sein des gouvernemens sur les frontières desquels 
ftHigatcbef parut avec ses bandes. Il lui était donc facile d'y recruter 
te adhérens. Enfin le gouvernement ne put lui opposer, dans les 
premiers temps, que des forces tout à fait insuffisantes. Aucun sou- 
lèvement général n'a eu lieu depuis parmi les serfs russes, et les 
nanifestations tumultueuses auxquelles ils se sont laissé entraîner 
pvfois sur divers points de l'empire ont été facilement répriniées. 
flmdant le règne de Paul I", un officier aux gardes venant de Saint- 
Mtersbourg avait annoncé dans quelques villages du gouvernement 
fc Tver que l'empereur voulait affranchir les serfs, et des signes 
f insubordination s'y manifestèrent; mais il suffit de démentir cette 
Doofelle pour rétablir l'ordre (1). 11 en fut de même il y a quelques 
umées dans le gouvernement de Tchernigof et de Sinîbirsk, dont la 
population est peut-être la plus turbulente de l'empire. Lorsque 
fe bruit se répandit que le gouvernement voulait abolir le servage, 
les paysans se portèrent en foule au chef-lieu et y assiégèrent le 
gouverneur de plaintes contre leurs seigneurs. Une agitation du 
nême genre se déclara dans quelques districts des environs de ïéka- 
tériooslaf; les paysans serfs se disposaient à émigrer en masse vers 
les pnninces méridionales de l'empire. Les injonctions des autorités 
locales suffirent encore pour mettre fin à ces manifestations. Quel- 
(pies insurrections un peu plus sérieuses éclatèrent, il est vrai, sur 
Èb confins de la Sibérie, et on a reproché avec raison au gouver- 

(!) Un fait curieux se passa quelques années plus tôt, en 1784, sons le règme de Ca- 
^B€. Le brait se répaBdità Saint PétfTsbourg panniles dvorovi (domestiques serft) 
V« le graoil-doc voulait recevoir à Gatchina, son château de plaisance, tous les esclave» 
^Bi Toodraicnt s'y réfugier, et qu'ils seraient libres. Dans l'espace de huit jouis, pins 
fe huit cents dvorovi se présentèrent à Gatchina. Une fois détrompés, les uns retonmè- 
'Cttchex leurs maîtres^ les autres se répandiient dans les bois. 



292 REVUE DES DEUX MONDES. 

Dément de les avoir châtiées trop sévèrement, car elles furent de 
môme apaisées presque sans déploiement militaire. Le paysan russe 
ne tient pas contre la force armée : il ne fuit pas lâchement comme 
les émeutiers anglais devant une troupe de constables ou un piquet 
de dragons; mais il ne sait pas se défendre, il se laisse tuer. Au reste, 
il n'a point d'autres armes que sa hache ou une faux, et ces moyens 
d'attaque sont assurément fort insuflisans. Ce qui entrave puissam- 
ment d'ailleurs en Russie tout soulèvement populaire, c'est le cli- 
mat, c'est aussi la distance qui sépare les villages. Il est impossible 
de méconnaître ces difficultés, pour peu qu'on ait étudié sérieuse- 
ment le pays (l). Le gouvernement du tsar aurait-il donné des 
armes aux serfs, comme il vient de le faire, s'il n'avait pas été 
sûr de leurs dispositions? Rien ne contredit plus formellement l'es- 
prit que l'on prête aux paysans russes. 

Ce sont presque toujours des motifs de vengeance qui ont provo- 
qué les mouvemens partiels dont nous avons parlé; ils ne se ratta- 
chent à aucun plan général. Quelquefois même ces révoltes se pas- 
sent sans la moindre effusion de sang, tn fait remarquable qui se 
produisit en 1850 dans un des gouvernemens de la Petite-Russie 
caractérise nettement l'esprit d'opposition, plutôt railleur que violent, 
qui domine souvent dans ces sortes d'agitations. Lassés des mauvais 
traitemens de leur maître, des paysans de ce gouvernement résolu- 
rent de l'en punir, et ils n'imaginèrent rien de mieux que de lui in- 
fliger le châtiment dont il avait si généreusement usé à leur égard; 
ils le fouettèrent d'unportance. Le seigneur ne s'en vanta point : 
d'ailleurs les paysans avaient exigé de lui un acte par lequel il s' en- 
Ci) Od a beaucoup parlé depuis quelque temps du paysan russe daus nos journaux; 
dernièrement encore on lisait dans le }foniteur un ailiclo où, s'appuyant sur rim- 
possibilitc de provoquer les paysans russes à seconder par rinsurrcction une invasion 
française dans leur pays, on les déclarait impropres à la liberté. L'auteur de cet article, 
M. Amanton, dit qu'en 1825 les révolutionnaiies russes échouaient complètement lors- 
qu'ils essayaient de parler politique aux paysans russes. Cela n'est point étonnant : 
les paysans russes n'entendent absolument i-ien au catéchisme révolutionnaire; mais 
ils n'eu apprécieraient pas moins l'avantage do n'être point pressurés et battus injos- 
temcnt, si le gouvernement le leur asssurait. C'est au pouvoir que l'initiative de toutes 
les grandes réformes sociales a appartenu jusiiu'à ce j'>ur, et il en sera ainsi pendant 
longtemps. Une émeute que M. Amanton vit réprimer tics promptement ii Sébastopol 
lui fournit l'occasion de déclarer que les paysans russes sont incapables de résister 
à la force armée; mais il oublie que la population de Sébîistopol est entièrement com- 
posée de Tatars. Le même écrivain affirme que le paysan russe n'est nullement reli- 
gieux; cela seul suffirait à prouver qu'il le connaît fort mal. L'incrédulité des campa- 
gnards français n'a point pénétré en Russie, il n'y en a même point trace dans les viUes. 
On peut dire que le paysan russe joint à une foi aveugle dans les dogmes de son culte 
toutes les qualités qui constituent le fond du christianisme , une résignation ♦ un esprit 
de tolérance et surtout une charité vraiment exemplaires. Qu'on nous permette de citer 
à ce propos un fait qui confirme cette opinion. Quelques-uns des prisuuuicrs russes qui 



LE KOMÀN DE MOEURS POPULAIRES EN RUSSIE. 293 

gageait à garder le silence ; mais quelque temps après ce seigneur 
eut riinpruJence de fournir pour recrue un des iiomnies qui s'était 
le pins signale dans Texécxition qu'il avait du subir. Celui-ci ne man- 
qua pas de déclarer au chef de la commission de recrutement que 
son maître l'avait fait soldat parce qu'il l'avait fouetté avec quehiues 
autres de ses camarades. Comme on hésitait à le croire, il tira de sa 
poche le document en question. On l'expédia au ministre de Tinté- 
rieur^ qui en référa à l'empereur, car un pareil cas ne s'était jamais 
présenté. L'empereur ne se contenta pas de faire rayer le seigneur 
da service, il lui intima l'ordre de quitter l'empire et de n'y plus re- 
paraître sans son autorisation. 

Ce que nous venons de dire du servage et de la grande réforme 
réclamée par les écrivains russes explique T intérêt qui s'est attaché 
«i\ premiers récits de M. Grigorovitch. Quant à ses romans, où figu- 
rent des paysans libres, ils appellent l'attention à un autre titre. De 
môme qxïAnlone Gorémyka nous a servi d'occasion pour exposer l'état 
actuel du servage, les Pêcheurs peuvent nous aider à caractériser la 
situation du paysan libre. Pour ces classes qui jouissent enfin de 
fiudépendance, il ne s'agit plus de réclamer des réformes politiques : 
il s'agit de savoir qui l'emportera, des vieilles mœurs ou des nou- 
velles. Il existe une sorte de lutte sourde entre les hommes de l'an- 
cieone génération, encore profondément attachés aux principes de 
leurs pères, et ceux qui, sous l'influence des mœurs adoptées par 
les classes supérieures, commencent à s'affranchir des coutumes 
d*autrefois. Le sujet est assurément très digne d'intérêt. Pour nous 
en tenir aux personnages groupés dans le roman des Pêcheurs, 

wrt actiieUeTiient on Fraoce se trouvaient deraièremeat emplt^yv^s par un piopiié- 
Ui«du Bciry. Une difliculté sVtant élev«5e entre lui et les travaiUeurs, il lour dit 
qu'iU diivaieut pourtant sVstimer heureux de se trouver en France, au lieu d'être en 
Crimée. « Niia ! lui répondit l'orateur de la bande : eu Crim je nous combattons pour 
aottt f.ji.— Oui, reprit le châtelain, mais vous auriez à supporter une foule de priva- 
tins. — Le Christ, répliqua le soldat, en a suppoité bien d'autres. » Le paysan russe en 
est eQo:»re à cet é^rd au point où se trouvaient nos serfs au moyen Age. L*opix>silion 
l»liliqoe même prend chez lui un caiactère religieux. Sous le mouvement des sectes, si 
ftiffibreiises eu Russie, se cachent souveut des passions politiques. Ce sont les sectaires 
^(ut fomenté la seconde révolte des strelitz sous Pierre le Grand. C'est surtout depuis 
le lèeTue do Pierre le Grau 1 que le nombre des sectes a au^'mcuté. Ou peut considérer 
tootes celles qui se sont formas depuis cette époque comme une véritable protestilion 
pfïpaliire cantrc les changemens apportés par le gouvernement à l'ancien ordre de 
di^es. C'est Mosou qui en cette qualité est la métropole des sectaires; seu!s, les skoptti 
{QTiyéniles russes) ont une vénération particulière pour Saint-Pétersbourg. Le travail 
çii s'opèican sein df»s s 'Ctcs demeure secret, il est impossible de savoir si elles lenlent 
i aogmeoter ou à diminuer; cependant il est cert^iin que le corps des marchan Is, qui 
^ a toujours fourni un grand nombre d'adhérens, commence à se ressentir de Tin- 
tt-ireoce eo matière religieuse qui se répand en Russie par l'intermédiaire des classes 
>opéQeur«s. 



294 BEVUE DES DEUX MONDES. 

on pourrait reprocher au conteur de les avoir faits trop expansifik 
Le paysan ru^e n'aime point à étaler ses sentiinens. Lorsqu'il m 
livre à des sorties éloquentes, c est presque toujours pour donner 
le change sur ses véritables dispositions. On regrette de rencon- 
trer dans ce roman la mélancolique physionomie de Vania. Ce p»- 
sonnagen'a rien de russe. Ce n'est pas que le trait dont notre roman- 
cier fait honneur à Vania soit sans exemple : Tesprit de sacrifice n'est 
pas éteint chez le peuple russe; mais jamais homme de cette classe 
ne renoncera à son indépendance pour favoriser une intrigue. L'in- 
vention de l'auteur est inadmissible; l'amour du paysan russe flS 
s'élève guère au-dessus de l'instinct physique et n'occupe par COD- 
séquent à ses yeux qu'une place très secondaire dans l'ordre des af- 
fections morales. 

La plupart des autres personnages du roman sont d'une fidélité 
irréprochable. L'oncle Akime surtout est d'une ressemblance par- 
faite, il mérite môme une attention toute particulière. Quelque sévère 
que soit en effet le régime auquel le paysan russe est soumis depuis 
plus de trois siècles, on retrouve encore çà et là dans les villages 
des hommes qu'iln'a point modifiés, ou dont la transformation est im* 
parfaite. Tel est celui dont M. Grigorovitch nous a fait une peinture 
si vive dans ce roman; il est évident que l'oncle AJ^ime a toute l'in- 
souciance et la mobile humeur de ses pères. Chez Sakhar, on re- 
trouve les traits distinctifs de l'ouvrier russe; le caractère que l'aa- 
teur lui prête ne donne pas une très haute idée de l'influence que 
l'industrie exerce en Russie sur les classes inférieures. Le pays a tiré 
de notables avantages des nombreuses fabriques qu'on y a élevées 
depuis le commencement du siècle; il peut maintenant se passer 
en partie d'un grand nombre de produits qu'il tirait jadis des pays 
étrangers. C'est là sans contredit un fort beau résultat; mais d'un 
autre côté le goût du luxe commence à se répandre parmi les pay- 
sans, et la vie des ateliers les déprave de plus en plus. C'est prin- 
cipalement l'ivrognerie que les manufactures tendent à propager 
avec une effrayante rapidité. Le paysan russe, qui vit paisiblement 
dans son village, est rarement infecté de ce vice. Lorsqu'il aban- 
donne le village pour embrasser une profession industrielle, les 
choses changent : une fois séparé des siens et sollicité par le per- 
nicieux exemple de ses nouveaux camarades, il se met ordinaire- 
ment à boire avec une sorte de frénésie sauvage (1) et en contracte 
l'habitude pour toujours. Chacun sait que le gouvernement russe est 
complice de ces désordres, il les encourage même en quelque sorte^ 

(1) Oq doDoe en Russie à cette intempérance normale le nom de sapdH. C'est me 
Téritable fureur yineuse qui vient par accës^ et que la satiété seule peut calmer. 



iB WMMt» MS IKSUm KTOLAIIIBS EH RUSSIE. 295 

caria fabrication de l'eau-de-vie étant aiïermée par Tétat et lui rap- 
portant des sommes considérables, il a grand intérêt à en augnien- 
ter la consommation (1). Toutefois les apolhicaireries impériales, 
dont le gouvernement autorise la construction sur tous les points 
du pays, présenteraient beaucoup moins de dangers, si les manu- 
iktures D'attiraknt point dans les villes la population des campa- 
gnes. Puisque le gouvernement tenait à répandre la pratique des 
arts manuels, il aurait dû ne point encourager, comme il Ta fait, la 
coDStruction des manufactures, et favoriser les travaux industriels 
loiquels les paysans se livrent en commun depuis un temps im- 
oiémorial dans leurs villages. On rencontre de ces associations dans 
toutes les provinces; elles offrent Tavantage de ne point enlever le 
paysan à sa famille ni aux travaux des champs. Au lieu de déve- 
lopper la production industrielle sous cette forme nationale, on a 
préféré introduire en Russie le système de fabrication qui est suivi 
dans les pays étrangers. C'est encore Tesprit d'imitation qui Ta em- 
porté; il y a longtemps que la Russie n*a point d'autre guide. 

Quelle est en définitive la situation des serfs et des paysans libres 
ea Russie? — L'affranchissement semble dépendre, pour les uns, 
d'une réforme de Tadministration impériale; l'amélioration du sort 
des autres suppose nécessairement une meilleure direction donnée 
UOL travaux industriels. Ce sont là deux graves questions bien dignes 
de la sollicitude qui s'y attache de plus en plus, et si le gouverne- 
Beat réussit un jour à les résoudre, les écrivains russes pourront 
leveodiquer Tbonneur d'avoir noblement secondé ses efforts. Parmi 
ces écrivains, M. Grigorovitch est peut-être celui qui a rempli sa 
licfae avec le plus d'ardeur et de persévérance. On doit espérer quie 
aonexemple sera suivi. C'est en marchant dans cette voie que la litté- 
ntnre rosse peut se créer des titres réels, non seulement à l' intérêt 
de aoQ propre pays, mais à l'attention des lecteurs européens» 

H. Delaveâu. 

W Ed18S7, ob cwnptaît déjà 1 cabaret pour 701 àm« dams les domaines qoe la ocw- 
n^epaBsède ta oentre de Vempire, tandis que œtte proportion n'était que de 1 ponr 
Mil du» les piopriéiéi partieuUèret. 



ACHIM D'ARNIM 



IL 

DRAMES ROMANTIQUES ET POPULAIRES. 



Au théâtre comme dans le roman (1), il a été dans la destinée 
d'Arnim de marquer ses tentatives d'un double caractère, d'accom- 
plir une intime alliance entre une fantaisie profondément indîvH 
duelle et un respect inaltérable du génie et de la tradition germa-^ 
niques. Celui qui n'accepterait comme représentant l'art dramatique 
en Allemagne que l'école dont Goethe et Schiller sont restés les chefs 
illustres s'exposerait à ne comprendre parfaitement ni quelques-unes 
des plus belles œuvres d'Arnim, ni même toute une famille d'écri- 
vains oubliés, qui, bien avant les auteurs d'Egmont et de don Carloi^ 
prétendirent donner à l'Allemngne un théâtre national. Arnim a fré- 
quenté cette famille, il a tenu commerce avec ces productions bizarres 
qui, au xvi* et au xvii* siècle, trouvaient dans les plus humbles 
classes du peuple allemand un public empressé. Avant d'évoquer 
quelques-uns des drames les plus remarquables de l'auteur d'Isabelle 
d'Égi/pte^ il convient donc de parcourir un peu le chemin qu'a suivi 
Arnim lui-même, et de n'arriver à lui qu'en traversant ce groupe des 
écrivains allemands du xvii* siècle, dont le vieil André Gryphius per- 
sonnifie si nettement les qualités et surtout les défauts. 

C'est au commencement du xvii* siècle, en effet, que la scène 
allemande s'ouvrit pour la première fois à des tentatives plus sérieuses 

(1) Voyez la Uyraison du !•' juin. 



ACHiu d'armu. 297 

que les farces populaires ou les moralités dialoguées des âges pré- 
(idens. Uoe troupe de comédiens parcourait alors T Allemagne, jouant 
les pièces des contemporains de Shakspeare et celles de Shakspeare 
lui-même. Cette compagnie était composée de jeunes Allemands du 
comptoir de la Hanse à Londres, lesquels, en rapportant dans leur 
pays les pièces les plus en vogue d'un répertoire étranger, tentaient 
tout simplement une de ces spéculations théâtrales comme il s'en est 
tant vu depuis. Cette fois la spéculation réussit on ne peut mieux : 
les rois, les électeurs, les villes libres se disputèrent à prix d'or les 
heureux histrions, qui durent bientôt livrer à l'impression ce fameux 
répertoire, objet d'un si universel enthousiasme. Un premier volume 
parut d'abord sous ce titre agréablement diffus : Comédies et tragé- 
dies anglaises, ou choix des plus belles pièces ^ tant comiques que tragi* 
pef,sans excepter les facéties etjoyeuselés, qui y traduites de l'anglais 
« allemand, ont, par l'aimable tour de l'invention aussi bien que par 
tintérét historique du drame, charmé les cours des rois et des électeurs, 
non moins que les villes libres anséatiques. Elles paraissent avjour- 
thui imprimées pour la première fois. A ce premier volume un second 
succéda bientôt, puis enfin un troisième, par lequel l'ouvrage fut 
complété. Tels qu'ils sont, ces trois volumes, publiés en 1610, con- 
tiennent à peu près toutes les origines du théâtre allemand, et for- 
ment une sorte de compendium où les générations n'ont pas cessé de 
Tenir puiser Tune après l'autre. Des soixante-dix pièces environ qui 
composent YOpus Theatricum d'un poète de ce temps, Ayrer (1), il 
n'en est pas dix, comédies, tragédies ou farces, qui ne se rattachent 
parle sujet ou les personnages à quelque invention de ce répertoire, 
à quelqu'un des motifs dramatiques importés d'Angleterre par ces 
a?entureux comédiens. Ce sont eux aussi qui, selon toute vraisem- 
Uance, introduisirent en Allemagne le Faust de Marlowe, quoiqu'en 
général les marionnettes revendiquent l'honneur d'avoir naturalisé 
en Allemagne la légende de Faust. Cela du reste revient au même, 
le génie dramatique de l'Angleterre ayant également, et vers la même 
époque, modifié le répertoire des marionnettes allemandes, qui, ré- 
itérées en quelque soite physiquement et moralement, eurent à 
dépouiller, comme on dit, le vieil homme, grâce aux ingénieux per- 
fectionnemens apportés dans leur mécanisme. 

L'année où mourut Shakspeare, Andréas Gryphius vînt au monde, 
tête de savant qu'un vague rayon de poésie éclaire par intervalle, 

tl) Ji^ob AyreT, notaire et procureur à Nuremberg, et dont la période dramatique 
iTétead de l6io à 1620. L'œuvre de ce poète est uu progjès snV celle de Hans Sachs, 
*""> qu'Arrer se contente (Pimiter le vieux théâtre anglais, auquel il emprunte son 
**•*•! 1o*il reproililit dans toutes sps pièces, et qui deviendra ce fameux Jahn, person- 
Mftcélèitfe Aing les Possen (farces) du théâtre populaire allemand. 



298 BEYUE DES DEUX MONDES. 

et qui s'avisa de traduire à la sctoe les Grecs et les Romains, aTCfc 
lesquels ses études de latiniste le mettaient en rapport. La tragédiar 
antique vue à travers Sénèque, un mélange du théâtre de Shakspeare 
et des mystères du moyen âge, tel est le procédé dramatiqiœ de eet 
étrange précurseur, qui, si Goethe fut le Corneille de la scène alla* 
mande, en a été, lui, le Garnier. De nos jours, Técole romantique a 
repris divers sujets traités par Gryphius, entre autres cette amou- 
reuse histoire de Gardenio et Celinde, empruntée dans Torigine à- 
une nouvelle espagnole de Montalban, et qu Arnim intercale en ma- 
nière d'épisode dans son étrange comédie épique intitulée Halle €t 
Jérusalem. Les Arméniens, la Mort de Papinien, Catherine de Céar^ 
gie^ comment nommer tous les chefs-d'œuvre de Gryphius? 

J'en ai de yiolens, j'en ai de pitoyables. 

Ce que dit dans Polyeucte cet excellent Félix de ses propres sentî- 
mens s'appliquerait à merveille aux innombrables pièces du dra- 
maturge allemand. Il en a en effet de violentes où l'on voit, comme . 
dans Catherine de Géorgie^ l'héroïne écorchée vive au cinquième 
acte, et il en a de pitoyables, comme celle qui nous représente le 
roi Charles 1" d'Angleterre aux prises avec le bourreau. Gryphius 
a aussi transporté sur la scène allemande une version du Songe d'um 
nuit d'été, qui arrivait à lui défigurée par deux ou trois arrangemens 
successifs. On a quelque peine à comprendre comment une pareille 
comédie, enlevée ainsi du cadre poétique qui la relève et l'ennoblit, 
put réussir devant un public peu ou point au courant du répertoire 
anglais, et qui, partant, n'entendait rien aux allusions et aux paro- 
dies dont elle abonde. Néanmoins le succès fut très grand, en dépit, 
peut-être même, hélas! faut-il le dire? à cause des suppressions, cor- 
rections et transpositions du barbare arrangeur. Se ligure- t-on h 
Songe d'une nuit d'été sans Titania? Gryphius a rayé d'un trait ce 
personnage; il est \Tai qu'en revanche il en ajoute plus d'un auquel 
Shakspeare n'avait point pensé, nommément ce fameux Pickelhaering, 
acteur indispensable de la farce allemande, et qu'un poète du bon 
temps se garderait fort d'omettre. 

On le voit, c'est au génie dramatique de la vieille Angleterre qu'il 
faut s'adresser pour avoir le secret des origines du théâtre en Aile* 
magne. La France eut certes aussi son influence sur cette partie de 
la littéiature germanique, et je ne pense pas que personne au-delà 
du Rhin cherche à le contester; mais cette influence vint plus tard, et 
s'exerça surtout chez certains grands esprits que leur sens critique 
entraînait involontairement vers l'éclectisme. Les romantiques, plus 
naïvement poètes, plus religieusement inspirés, se bornèrent k re-* 



AGHIV D*ARNI1I. 299 

moDtcr en Vigne directe le cours des traditions nationales, cherchant 
Tivenir dans le passé. Tandis que Goethe traduisait Voltaire et Dide- 
rot, tandis que Schiller, muliipliant les essais de coté et d'autre, 
allait du drame bourgeois à la tragédie antique avec chcpurs, d7/f- 
trijue et Amour à la Fiancée de Messine, l'école nouvelle, à qui suf- 
fisait un seul enthousiasme, se contentait de retrouver Sliakspeare, de 
k découvrir en quelque sorte. Ses recherches si «ictives sur les ori- 
gines de Tart national y conduisaient tout droit. Toutefois il arriva 
àquelques-uns de s'arrêter, chemin faisant, autour des vieux maîtres 
da terroir, et sans tenir compte d'une imitation qui avait cherclié 
aes modèles au-delà de Sbakspeare, de prendre les copies d'Ayrer 
OQ de Grypbius pour des originaux. Pour ma part, quand je vois 
inscrits en tète d'une pièce de ce temps ces trois mots, très souvent 
reproduits : n€ick allem Deulschen, c'est-à-dire, (raj)rès une ancienne 
pièce allemande, je sais que penser de cette épigniphe, et que ce pré- 
toidu vieil allemand est tout bonnement du vieil anglais. 

Aruim, à ce point de vue, doit beaucoup au répertoire publié dans 
les trois volumes de 1610, et très souvent ce sont les précurseurs de 
Shakspeare qui lui fournissent les emprunts qu'il croit faire à Gry- 
phius. Je me hâte d'ajouter que ces emprunts, quels qu'ils soient, ne 
flMiraient aflecter qu'une paitie du théâtre d'Arnim, la partie la 
noins littéraire sans doute, mais non la moins curieuse, et sur la-* 
quelle je reviendrai, celle des Possen ou farces romantiques dans le 
gDùt populaire, car pour ses grandes conceptions il ne relève que de 
Shakspeare et de l'histoire nationale. C'est par ce caractère que se 
recommande particulièrement une de ses créations les plus puis* 
autes, YAuerhahH {le Coq de bnnjêre), oiseau rare, dit-on, et sur la 
trace duquel on aimera sans doute à nous suivre, car on fera ainsi 
le tour du monde du poète. 

Avant d* aborder le domaine de l'imagination, il faut cependant 
parcourir la chronique de Thuringe, et nous verrons mieux ensuite 
quel parti Arnim a su tirer des plus héroïques figures qui s'y ren- 
cootreot. Louis II, né vers 1129, était encore sous la tutelle de sa 
mère lorsque l'empereur Konrad III sanctionna ses titres et sa di- 
goité de landgrave de Thuringe. D'un naturel doux et clément, mais 
fort enclin au plaisir, Louis grandissait étranger à toute préoccupation 
politique, ne demandant qu'à s'amuser et à bien vivre. Or, pendant 
ce temps, que faisaient les seigneurs ses feudataires? Ils oppri- 
Baient le pauvre peuple et l'écrasaient d'impôts. Kn vain de toutes 
parts s'élevaient les murmures, en vain les plaintes éclataient: ni 
les murmures, ni les plaintes n'arrivaient aux oreilles de Louis, qui, 
taol6t courant le monde à la recherche des aventures, tantôt endou- 
jonoé dans son château de la Wartbourg, ne savait rien des misères 



300 BEVUE DES DEUX MONDES. 

de ses sujets, non plus que de l'orage qui déjà grondait parmi 
eux contre lui et ses vassaux. Les choses en étaient à ce point» 
lorsqu'un soir le landgrave, s étant égaré à la chasse, vint frapper 
seul et sans escorte à la hutte d'un forgeron de Ruhla, village situé 
dans la montagne, aux environs d'Eisenach. Et comme à la vue de 
cet homme d'armes le forgeron fronçait le sourcil : « Je suis, lui dit 
Louis, un veneur de la suite du landgrave, j'ai perdu mon chemin, 
la nuit est noire en diable, et je vous demande un gite pour moi et 
mon cheval jusqu'à demain. » Le forgeron, à ces mots, devint plus 
sombre, et d'une voix sourde où frémissait l'accent d'une haine con-. 
centrée : « Fi! murmura-t-il; comment osez-vous prononcer un pa- 
reil nom sans vous essuyer la bouche aussitôt? L'hospitalité, je vous 
la donne, mais point, croyez-le bien, en faveur de qui vous la récla». 
mez. Menez votre cheval à l'écurie, vous y trouverez de la paille, 
pour vous étendre, car chez nous autres, pauvres gens, il n'y a pas 
de lit. )) — Le landgrave fit comme on lui disait de faire; mais il eut 
beau se retourner, le sommeil ne vint pas; la sentence du forgeron 
lui travaillait l'esprit. Pendant ce temps, l'artisan s'était remis à 
l'oeuvre, il battait l'enclume à coups redoublés, et s'écriait en mau«- 
gréant : « Courage donc, Louis, cœur de poule! endurcis-toi! en-. 
durcis-toi ! » Puis, s'il suspendait quelques instans sa rude besogne», 
c'était pour raconter à ses compagnons les exactions des nobles et, 
la pitoyable indifférence du landgrave à l'endroit des horribles trair. 
temens infligés par eux au peuple, a Honte, poursuivait-il en pion-, 
géant le fer dans l'eau pour le durcir, à qui voudrait vivre sous un 
pareil maître, incapable de maintenir ses grands vassaux! L'un pill^. 
votre maison, l'autre vous prend votre fille, un troisième vous ouvre 
la veine en manière de plaisanterie pour vous barbouiller la figure 
avec votre propre sang! Ventre-Dieu! Louis, cœur de poule! en- 
durcis-toi! et tâche enfin de te montrer à nous tel que ce fer que 
nous battons ! » 

Or Louis entendit tout, et la leçon, — soit qu'elle vint d'une âme 
naïve et simple, frémissant sous le coup d'une récente injure, soit^ 
comme certains chroniqueurs le prétendent, qu'elle fût malicieuser 
ment adressée à qui de droit, — la leçon ne fut point perdue. Au 
jour naissant, Louis remercia son hôte et s'éloigna; mais combien 
en quelques heures il s'était transformé! Une nuit avait suffi pour 
changer la nature accommodante et bénigne du landgrave, et faira 
du roseau flexible une verge de fer. A dater de cette époque, Louis 
fut intraitable et devint pour ses grands vassaux un si terrible jus-. 
ticier, que ceux-ci entreprirent de briser sa puissance. Au premier 
signal du soulèvement, Louis lève une armée dont tant de malheu- 
reux délivrés par lui s'empressent de grossir les rangs, et c'est avec 



AGHm d'ârnim. 301 

ces hommes altérés de représailles qu'il fond sur les révoltés, pille 
leurs territoires, rase leurs Imrgs et les emmène eux-mêmes prison- 
niers. « lofâmes, leur dit-il, vous treujblez pour vos tètes; rassurez- 
vous, elles seront épargnées, bien que vous ayez mérité cent fois 
la mort t Je vous réserve un autre châtiment. » Là-dessus il les con- 
duit dans un cbamp, et choisissant entre eux les plus coupables, 
ks attelant à la charrue, il se met à labourer le 'soi avec ce bétail 
humain, qu'il chasse devant lui à coups de fouet jusqu'à ce que la 
terre soit pleinement retournée. Le landgrave fit ensuite entourer 
ce champ de pierres et le libéra de toute redevance. Aujourd'hui 
eocore, on montfe, à Freiburg-sur-l'Unstrut, cette place fameuse, 
foi a conservé le nom de Champ des Nobles. Les prisonniers châtiés 
de la sorte eurent à prêter un nouveau serment au landgrave. On 
devine dans quelles conditions ils s'y résignèrent; au.^.si Louis, se 
tenant sur ses gardes, revêtit à cette occasion une cuirasse de fer qu'il 
portait toujours, et d'où lui est venu son surnom dans l'histoire. 

Nulle existence plus que celle du personnage dont je pai le n'offre 
cette union de la légende et de l'histoire dont s'accommoda de tout 
temps le drame populaire. Avec les élémens romantiques qui la 
composent, la vie de Louis le Ferré devait tenter un poète, et c'était 
hîeo là un sujet digne d'inspirer le génie d'Arnim. Le Coq de 
hnifire est la vie de Louis le Ferré, mise en action dans le style de 
ces drames populaires où la légende et l'histoire se confondent. A 
coup sûr on ne doit point s'attendre à rencontrer ici l'idéal des tra- 
gédies de Goethe et de Schiller. Les caractères sont brutalement ac- 
cusés, et Faction s'enchaîne et se dénoue bien moins par les habiles 
combinaisons de l'art que par ce que j'appellerai la force des choses. 
Feu de souci du détail, plus d'élan poétique et de spontanéité que 
de réflexion; mais en revanche, dans l'ensemble, je ne sais quelle 
grandeur fruste et sauvage, quelle impétuosité, quelle furie de tou- 
che. De vastes horizons largement peints, des masses dramatique- 
ment disposées, le fracas musical de l'opéra dans la tragédie, une 
peinture à fresque emportée de main de maître, tel est le théâtre 
#Amim, théâtre, je le répète, plus voisin de Sliakspeare que de 
Coetbeet de Schiller, et qui, depuis le choix du sujet jusqu'au style 
du dialogue, réunit, selon moi, toutes les conditions du genre popu- 
tire, je dirais du mélodrame, n'était l'idée anti-littéraire que pro- 
voque chez nous ce mot d'une signification néanmoins très vraie et 
tiès caractéristique. Au reste, l'analyse de cette histoire romantique 
wtîlulée le Coq de bi^yère et de nombreuses citations de cette œuvre, 
Hjourd'liui encore si peu connue des Allemands eux-mêmes, nous 
*obJent les meilleurs argumens à donner, et le lecteur nous saura 
*** de les produire en abondance. 



302 R£YU£ D£S DEUX MONDES. 

I. — LE COQ DE BRUTèRB. 

Nous sommes en IIAO. Louis II, plus communément désigné sons 
le nom (ie Loais I", parce qu il fut le premier landgrave de Thu- 
ringe, vient de mourir à la Wartboui-g. Outre les trois fils et le» quatfs 
filles que 1* histoire lui reconnaît, le vieux landgrave a laissé plusieurs 
bâtards. Ottnit, Franz et Albert, frères naturels du nouveau maître cte 
la Thuringe, sont encore en possession du château de Marbourg, et 
s'attendent d'un moment à l'autre avoir arriver le landgrave, incer* 
tains du traitement que celui-ci leur réserve. Cette scène est carao* 
téristique. DèsTexposition, les rôles s'y dessinent, car ces bàtardsi 
enfans du môms père, sont nés de femmes différentes, et si cbm 
Franz et Albert de grossiers instincts se manifestent, on sent tovC 
de suite chez Ottnit la trempe d'un héros. Vous devinez à sonpi^ 
mier aspect un de ces personnages qui, dans ces drames de rbis^ 
toire auxquels la fatalité préside, sont appelés à faire revivre en eux 
les races destinées à périr. 

(Une vaite saUe du château de Marbourg; Franz est assis deyant une table 

et déjenue.) 

« Franz. — Aussi longtemps que mon père a vécu, j'ai souhaité <fétM 
mon propre maître; aujourd'hui me voilà libre, et je ne sais que dÊ^n^ 

nir. (Entre ottnit, soa arbalite dans un« main, «t porUnt d« i'auize un ce^ de bru/iae qpTU irfHi 
4t tuer. ] 

« Ottiîit. — Vois, frère, un coq de bruyère ! Vive Dieu ! c'est avoir da 
bonheur, le premier qu'on ait encore vu dans la contrée ! A peine Faute 
commençait à poindre, l'ivresse d'amour le tenait si fort qu'il n'y voyait 
goutte; il s'est laissé surprendre. Je veux planter à mon bonnet ses plui 
belles plumes, (a part.) Mieux encore, les offrir à Jutla, ma bien-aimée, pour 
qu'elle en orne les feuillets de son missel. 

a Franz. — Quel goût a cet oiseau ? Est-ce bon à manger? 

« Ottîiit. — Bon à manger! Que m'importe? Quelle heure est-il? 

tt Franz. — L'horloge vient de sonner quelque chose, mais â leulomanft 
que, pendant qu'elle sonnait, j'ai oublié ce qu'elle sonnait. 

u Ottnit. — Paresseux ! voilà tantôt cinq heures que je bats la focét^ it 
je te retrouve à peine habillé ! 

« Franz. — Celui qui dort ne pèche pas. D'ailleurs je ne sais que faire de 
mon temps. L'air du matin avec sa fraîcheur me fait bâiller, et quand Jt 
suis là tout seul à déjeuner, les jambes étendues sous la table, il me seailtt 
qu'à force de m'étirer, mes membres s'allongent. (Entre Aihen, enrcioppé d'uD««a|lb 

robe de ch«mbre. Il se parle à lui-même et s'assied dans le fauteuil de l'aïeul.) 

«Albert. —Ouf! huit heures! l'heure à laquelle j'aidai» mon père- 4 
s'habiller. Avec quelle bonhomie, quand il était content, il me donnait Im 
croûtes de son pain qu'il ne pouvait plus mordre! Hélas ! maintenant j'ai m 
défroque pour me vétir^ son fauteuil pour me prélasser, el quand je m 



ACHIM d'aRNIM. SOS 

mis dans ses c\iau&scs, quand je me suis assis dans son fauteuil, tout ce qu'il 
me disait me retient. Tiens ! il me semble que je l'entends : « Approche ici, 
mon enfant; lu es jeune, toi, et moi je suis vieux et caduc, rt' chauffe à 
too soufOe mes pauvres mains que le vent d'hiver a glacées. » Hi! hi! hi! 

«F&A5X. — Bon! encore des bêtises! Que diantre! les uns s'en vont, les 
astres viennent l D'ailleurs qu'avons -nous tant perdu à la mort de notre 
iKm vieux père? ne sommes-nous pas libres désormais? ne sommes-nous 
pas les maîtres de céans? 

«Ornnr. — Nous, libres! nous, les maîtres de céans! lorsqu'à chaque 
miDule notre sire Henri peut survenir, Henri le Ferré i), m'enlends-tu bien? 
etDOus chasser comme de simples garçons de ferme qu'on onvoie à la 
charme! Les bâtards, il faut en convenir, sont une race à part et faite pour 
dfinuter l'opinion d'un chevalier. Nous ne sommes en effet ni chair ni pols- 
Mi, ni jour ouvrier ni dimanche. Même alors qu'il vous offense, on aime 
m frère légitime : vis-à-vis d'un étranger, à défaut d'affection, on conserve 
«Kore certaines bienséances qui sont les lois de la chevalerie; mais le mal- 
heur veut qu'aux yeux de Henri, notre frère, nous ne soyons ni des étran- 
gers, ni des parens. Bien plus, nous nous appelons ses frères et nous pour- 
lioDs être ses ûls, et nos cœurs s'ouvreut à la vie que déjà sa tète a grisonné 
au milieu des travaux et des périls. 

« Fraxz. — Sa tète a grisonné, dis-tu ? J'aimerais pourtant à le voir. 

« 0TT5IT. — Et que lui diras-tu quand il viendra? 

« FiAiiz. — Belle question! Je n'y ai point songé encore.' D'ordinaire ce 
fw j'ai à dire me pousse sur les lèvres à l'instant comme une folle ivraie 
qni Tient sans qu'on la sème. 

« Ottnit. — Tremble qu'à ton tour il ne te traite en mauvaise herbe et ne 
tteache impitoyablement du sol natal. 

c Albert. — Quant à moi, j'avise que nous devons aller au-devant de lui 
SUIS trop d'humilité ni d'arrogance, et lui dire avec un regard loyal et une 
tanche et bonne étreinte que nous sommes disposés à l'aimer tous trois 
comme un p^re! 

« Fraxz. — Pas mal, et voici comme je poursuivrai : « Maître Henri, soyez 
le bienvenu sous notre toit. Ça, quelles nouvelles nous apportez-vous? Met- 
tez-vous à votre aise. Pour moi, j'ai coutume de me débotter après une 
longue course à cheval; faites comme si vous étiez chez vous. » 

(1) Frarqnoi re nom de Henri attribué au second landgrave de Thnmige, lorsque le 
fOfoiiDage qu'Amim va mettre en scène s'appelait Louis? Il y a ici une orieur historique 
oa peot^tre simplement queli^n'un de ces capiiccs trop familiers au fo^te, et qui sem- 
blent n'.iToir d'autre but que de dérouter le lectour. 11 est viai, — et c'est la seule exjih- 
CHion d'une telle méprise, — qu'on pourrait croire qu'Amim a confondu Louis le Ferré, 
seond landgrave de Thuringe, avec un landgrave de Hrsse, du nom de Henri, et qui 
puait également avoir po:té ce sobriquet; mais, quand on y pense, il ne saurait y avoir 
liBoindre doute snr l'identité du héros. C'est bien i^ Louis 11 de Thuringe, dit Louis /r 
Birré, que nous avons aiCûre. A défaut des traits généraux du caractère, on en aurait 
b pRSTe dans certaines anecdotes rapportées textuellement dans le drame, celles du 
teivno de Rnhia par exemple et des seigneurs attelés & la charrue^ anecdotes dont la 
} n'a jamais fait bonaenr qu'an personnage dont il s'agit 



30Â REVUE DES DEUX MONDES. 

« Albert. — Et que répondra maître Henri à cela? 

« Ottnit. — Monsieur le bélître, dira-t-il, je n'ai que faire de vos compli- 
mens; ce. château m'appartient, et voire place est à l'écurie. 

« F*RANZ. — Qu'est-ce là, mon prince? Je crois que tu te gausses de moi, * 
parce que ma m^re n'était qu'une 1111e de campagne. Et la tienne, s'il vous 
plaît, qu'était-elle donc? Une espèce d'aventurière qui a fini par se jeter 
dans un puits, — tandis que ma mère, à moi, vit encore, et qu'elle a épousé 
messire Jost, un homme qui a du bien. 

« Ottnit. — Si ma mère s'est jetée dans un puits, c'est du désespoir qu'elle^ 
eut de voir ton père s'amouracher d'une servante. Maintenant pas un mot 

de plus, si tu ne veux que je C'était un rude et singulier père que le 

nôtre. 

« Albert. — Ne dis pas de mal du père ! Quand vous parlez ainsi tous 
deux, vous pensez qu'il n'est plus au milieu de nous, parc« qu'il est mort. 
Eh bien! figurez-vous que le bailli l'a vu en personne, et pas plus tard qu'hier 
sur le midi, marchant dans le jardin et détachant la mousse des arbres du 
bout de son bâton. Le bailli en a pris si grand'peur, qu'il s'est sauvé à toutes 
jambes. 

« Franz. — Le bailli est un vieux poltron et un rôve-creux. 

« Albert. — C'est possible. Il n'en est pas moins vrai que depuis cette 
aventure, chaque fois qu'on marche dans le corridor, il me semble entendre 
les pas de feu notre père. 

« Ottnit. — Quelqu'un vient, on dirait en effet son pas. 

« Franz. — Si c'est lui, que je sois le premier à lui donner le bonjour! » 

Franz se trompait, et lorsqu'il s'élance vers le seuil les bras ou- 
verts, croyant aller au-devant du spectre aimé de son vieux père, 
c'est contre l'armure de fer du landgrave Henri qu'il se heurte, 
Henri entre accompagné de son neveu Gtinther. Pour donner libre 
cours à sa haine si longtemps refoulée, il n'a pas attendu d'être en 
présence de ses frères; la seule vue du château qu'ils habitent a suflB 
pour remuer en lui l'antique levain des récriminations. C'est l'in- 
jure et la menace à la bouche qu'il aborde ses hôtes et prélude à 
leur expulsion. 

« Henri. — Que faites-vous dans ce château? 

« Ottnit. — Monseigneur n'ignore pas que son père était aussi le nôtre, el 
que la volonté de notre père fut que nous eussions après sa mort la garde 
de ce château, où sa tendresse nous avait rassemblés de son vivant. » 

Cette réponse ne désanne pas Henri, et les bâtards seront éloignés 
du château, malgré cet appel à la volonté dernière du vieux land- 
grave, qui a voulu, avant de mourir, pourvoir à la destinée de ces 
enfans de sa vieillesse. Bientôt cependant le chancelier et les mem- 
bres de la cour se présentent pour prêter au nouveau souverain le 
serment de foi et hommage, et Henri apprend d'eux, à n'en pas dou- 



ACHiM d'abnui. S05 

ter, que ces bâtards qu'il vient de renvoyer ignominieusement ont 
à réclamer chacnQ une part de son héritage. 

« Heru le Femlé ao cb«nc«ii«r. — Cette volonté dont vous êtes le dépositaire, 
pou?ez-vous m'en exposer les termes? 

«Le Chancelier. — Hélas! monseigneur, je ne sais si je dois... Tout ce 
^ je puis dire, c'est que les bornes de vos étals sont tW's circonscrites, et 
que le landgrave confère par cet acte la plupart de vos grands domaines à 
ses enfans du côté gauche. 

« HE5E1. — Eu vérité, mon digne chancelier! Et sans doute aussi je dois 
pourvoir à ce que ces domaines se trouvent dans les meilleures conditions : 
k$ Imrgs bien remplis de soldats et de vivres, les coffres largement fournis 
^espèces, les armoires de vaisselle d'or, les écuries de chevaux, et les étables 
de bétail? 

« Le Chancelier. — Telle est sa volonté suprême. 

« H£5ai. — Et pour enrichir leurs celliers, ne donnerai-je point aussi mes 
jihis vieux vins? Et quand ils dormiront, ces chers petits anges, n'aurai-je 
point à me tenir là pour chasser les mouches? 

« Le Chancelier. — Revenez à vous, monseigneur, et songez aux biens 
immenses que vous a ménagés l'économie de votre père; pensez aussi que 
cesenfans furent l'unique consolation de ses derniers jours! 

« Henri. — Et moi, n'étais-je rien pour lui? N'y avait-il donc que le vice 
pour lui enseigner le chemin de l'amoiur paternel, et pourquoi m'a-t-il dès 
Dfs jeunes ans éloigné de sa présence, livrant ma vie à tous les hasards, à 
tous les expédiens de la guerre, devenue pour moi un métier, une sorte de 
gagoe-pain, quand elle aurait dû n'être qu'un passe-temps chevaleresque? 
Puce qu'il avait contraint ma mère à entrer dans son lit par violence, 
éUit-ce une raison pour haïr l'enfant de ce lit? Oh! que de calamités et de 
misères cet homme n'a-t-il pas amoncelées sur le passé, sur le présent, sur 
l'avenir! Ses arrogans décrets me font prendre en horreur ceux-là que j'au- 
fals pu chérir comme des frères, s'il les eût confiés à ma générosité. Non, je 
ne me dessaisirai pas pour eux de ces domaines! Par la mort-Dieu! qu'ils 
y rnionoent! J'aimerais mieux les donner à l'église! » 

Ce testament néfaste qui, dans le cœur de Henri le Ferré, ravive 
tant de récriminations et de haines, Fempereur Fa sanctionné, les 
princes de sa famille Font reconnu; impossible d'y rien changer! 
Aussi quelle fureur et quels blasphèmes! « Cher neveu, dit-il à Gûn- 
tber, veille qu'après ma mort je sois enseveli loin de mon père, car 
je sens que là où repose mon père, il ne saurait y avoir de paix pour 
Boi, et dans ce château où il a vécu pèse une atmosphère de co- 
lère, de discorde et de scandale qui me suffoque. » Mais nous ne 
•omoies encore qu'au début, et d'autres articles de l'acte posthume 
da premier landgrave vont révéler de bien plus infernales dispo- 
tttkms. Henri le Ferré a trois enfans, deux fils et une fille, Henri, 
OtboD et Jutta. L'implacable aïeul, après avoir de son vivant retenu 
TCvn. >o 



306 REVUE DBS DEUX MONDES. 

ces enfans loin de leur père, après les avoir élevés, selon que Jeiir 
naturel y semblait incliner davantage, — celui-ci, l'alné, pour lâB 
ordres, — celui-là, le cadet, pour les armes, — a voulu encore régler 
du fond de son tombeau la destinée de Jutta, et sa volonté suprême 
est qu'elle épouse Ottnit. Par ses soins, les deux jeunes gens se sont 
connus, lui-même a ménagé ces premières entrevues, lui-même a 
présidé à leurs fiançailles, et si bien arrangé toute chose que déjà 
les cœurs ont parlé. A de si abominables desseins, Henri le Ferré 
refuse d'abord de croire. A mesure qu'on avance, les termes du tes- 
tament deviennent de plus en plus outrageans. Marié en secrtt 
avec la mère d*Ottnit, le vieux landgrave, avec l'assentiment des 
princes de sa famille et la sanction de l'empereur, a reconnu à cet 
enfant tous les droits d'un fils légitime, et cette décision, Ottnit 
seul l'ignore, son père ayant voulu éviter de lui offrir par là un su- 
jet de s'estimer au-dessus des bâtards ses frères. 

Les transports de sa colère un moment apaisés, Henri demande 
ses enfans. Othon paraît d'abord, Othon, le fier, l'aventureux jeune 
homme dont les instincts guerriers, opposés à la vocation mystique 
de son frère aîné, ont amené l'aïeul à intervertir en sa faveur l'ordre 
de succession, privilège que Henri va se refuser à reconnaître, dût-il, 
pour rétablir les droits héréditaires, faire violence à la nature. Dès 
les premiers mots que le fils échange avec son père, l'ombre du 
vieux landgrave semble sortir du sol pour se dresser entre eux. 
«Quelle joie de vous revoir I s'écrie Othon en s' élançant dans les 
bras de Henri; quand la voix du sang ne me dirait pas qui votB 
êtes, comment pourrais-je m'y tromper lorsque vous ressemblez tant 
à notre aïeul de bienheureuse mémoire, et qui s'en est allé là-baot 
sans avoir la consolation de vous embrasser comme je fais ! c— Si- 
lence! répond Henri, ne prononce jamais ce nom devant moi; j'ai peu 
de temps, es-tu disposé à m' obéir? » Et là-dessus il dicte à Otbon 
ses volontés imprescriptibles. « Mon père destinait votre frère à la 
vie monastique, et selon ces projets vous deviez, vous, régner après 
moi; mais votre frère est l'aîné et ne saurait renoncer au droit qu'il 
tient de sa naissance. Vous allez donc, dès aujourd'hui, vous rendre 
à Cologne pour vous y livrer à des études qui vous conduiront infail- 
liblement aux plus hautes dignités de l'église. )> Othon résiste, il met 
en avant ses goûts et ses habitudes. « Autant, s'écrie-t-il, vaudrait 
me dire d'apprendre à coudre et à filer comme une femme. » Henri 
demeure inexorable. D'ailleurs la vie du cloître n'est point telle 
qu'on se l'imagine; il y a aussi moyen de s'amuser dans la docte et 
belle Cologne, et la théologie n'exclut ni la chasse ni l'amour. Ainsi 
a'écoulela jeunesse, puis viennent les dignités : on est évèque, ëlce» 
teur, et la part qu'on a dans les. grandes affiûres* de ce monde'iiole 



AGHIM d'aRKIM. 307 

cède en rien à TinQuence qu'exercent les hommes de guerre. (( J'ai 
feillé à ce que ton escarcelle fût bien garnie; prends mon cheval 
Doir, mon arbalète , et chemin faisant tâche de te divertir de ton 
mieux. Ah ! ce beau pays du Rhin ! le cœur me bat rien que d'y pen- 
ser, et j'envie ton bonheur, » 

Cependant une procession sort du cloîtœ voisin bannières dé- 
ployées; quel est ce jeime homme pâle et fluet qui s'avance en chan- 
tant des psaumes, un missel dans ses mains allongées, et dont les 
traits émacîés respiix^nt l'ardeur extatique des tôtes de (lioUo? Ar- 
rivé à la porte du burg, il se détache de ses compagnons, qui s'in- 
cfinent respectueusement devant lui, et monte Tescalier du pas 
timide d'une vierge. Horreur et désespoir ! dans ce novice encapu- 
dwnoé, dans ce moinillon couvert de scapulaires, Henri reconnaît 
Fiioé de ses fils, l'héritier naturel et légitime de sa couronne. On se 
Sgure avec quelle explosion de colère et de brntale raillerie le land- 
grave accueille ce rejeton abâtardi d'une longue race de guerriers, 
6t combien ce tempérament soldatesque est peu fait pour com- 
prendre cette physionomie candide et tendre, cette âme angélique 
el suave, que le moindre reproche émeut jusqu'aux larmes : douce 
et mélancolique fleur qu'un talon de fer va broyer ! La seule vue de 
oetÉliacin pudibond inspire au grossier landgrave des plaisanteries 
d*un cynisme tel que le pauvre enfant n'en rougit mênie pas. 

t Henri le Ferré. — Ça, mon fils, puisque fils il y a, car ta mère m'a 
toajours dit que tu l'étais, et je ne sui»i)0se point quelle, ciit quelque raison 
de me tromper,... ça, mon fils, je te trouve i>àle et d'une mine à faire peur. 
D te faut de l'exercice, les proct^ssions vont trop lentement; la prière non 
pi» ne te vaut rien, et je te veux payer à beaux deni(,'rs une douzaine de 
Mristains pour marmotter tes patenôtres. Foin du niai^^rc et des absti- 
noioes ! Le boa vin et les belles filles, suis-moi ce ré^dme, et tu verras comme 
«1 devient par là robuste et joufûu! En attendant, tu quittes le cloître et 
m me dépouiller sur l'heure ers accoutremeus ridicules. La vraie rolKi de 
dnar des chevaliers, c'est une cotte de mailles, seul équipage qu'il lo soit 
permis d'endosser ])our défendre la cause de Dieu. 

« Huai (son fils). -^ Hélas! mon p^re, c'est une dure loi que vous me faites 
dime contraindre à renoncer à tout ce qui était la paix et le contentement 
4b ma vie; mais, puisque vous l'ordonnez, il ne me reste qu a obéir, et sans 
telle Dieu m'enverra les forces uécessaires pour la tâche nouvelle qui m'est 



Resté seul avec le jeune comte Giintber, en faveur de qui le som- 
bre landgrave a disposé de la main de sa fille, le fds de Henri le 
Ferré se met en devoir de complaire aux volontés de son père; mais 
qoede^'iendra, au milieu des intrigues, des passions, des voluptés de 
ce monde, cette nature chaste et séraphique vouée au recueillement 
4 iapritoe, au soUtairea médiutions du cloître? Ahl plutôt que 



308 REVUE DES DEUX MONDES. 

de se résigner à hurler avec les loups dévorans, plutôt que de con^ 
sentir à se mêler au tumulte du carnage, Tagneau sans tache tendra 
sa gorge au couteau fatal et tombera, victime expiatoire des ini- 
quités d'autrui. Gtinther veut épouser Jutta, Henri lui promet de 
parler à sa sœur. Dès les premiers mots que le timide enfant balbu-> 
tie pour engager sa sœur à épouser Gtinther, Jutta l'arrête par une 
de ces confidences catégoriques qui déconcertent les plus résolus. 
Jutta aime Ottnit, le fils de son aïeul, Ottnit le bâtard, celui-là même 
que nous avons vu tout à Fheure expulsé par Henri le Ferré du ma- 
noir paternel. Sous les yeux du vieux landgrave, qui favorisait cette 
union, les deux jeunes gens se sont juré de vivre Tun pour Fautre; 
Ottnit est errant et malheureux, Jutta n*a désormais qu'une pensée^ 
aller rejoindre dans son exil le jeune héros qu elle considère comme 
son époux. Mais par quel moyen tromper la vigilance des senti- 
nelles? Comment sortir du burg? sous quel déguisement? La robe 
monacale que le jeune clerc a quittée, pour revêtir l'armure de 
Gunther, est restée là; résolument Jutta s'en empare, et son frère, 
d'abord épouvanté d'une si audacieuse tentative, finit par y prêter 
la main. Au spectacle de la douleur de Jutta, de ses larmes et de 
son désespoir, l'extatique enfant se trouble, et sans plus songer à la 
responsabilité qu'il assume sur sa tête, oubliant tout à l'idée de voir 
souffrir un être qu'il chérit, il se fait innocemment l'auxiliaire de 
cette coupable escapade, dont il aura bientôt à rendre un compte ter- 
rible à son père. 

« Qu ai-je fait? que dira Gûnlher? et mon père, que dira-t-il? J'ai trahi 
à tous deux leur confiance. Seigneur, ayez pitié de moi! (nefardant p» i» 
frn«tro.) La volIà quI s'enfuit au galop de son cheval; d'une main, elle se cram- 
ponne à la selle, tandis qu'à tous les vents flottent les plis de sa robe. Vai- 
nement je m'eflbrce de la rappeler; elle court au-devant du monde, et der- 
rière elle monte un nuage de poussière qui déjà la dérobe à mes yeux. Fuit» 
criminelle que je n'ai point à me reprocher, Dieu le sait, mais dont J'ai mé- 
rité la peine! — Quelle paix au dehors! comme tout est calme et souriant! 
Les oiseaux chantent sur leurs nids, le ciel brille d'un bleu si pur! et les ar- 
bres étendent jusqu'à cette fenêtre leurs rameaux verts et parfumés. Tout 
entiers à leur éclosion printanière, ils ne pensent guère à ce qu'ils devien» 
dront, et si leur bois servira plus tard à former la planche d'un cercueil, 
l'image d'un saint ou la hami)e d'une lance. sainte mère de Dieu, si Jamais 
tu agrées ma prière, daigne protéger la fugitive et l'envelopper du manteau 
de ta grâce. » 

Mais bientôt se répand dans le burg la nouvelle du départ de Jutta; 
le clairon d'alarme retentit; des archers sont lancés à sa poursuite; 
Gilnther accourt tout eOaré, et sur ses pas se précipite le landgrave 
en proie aux convulsions de la fureur. 

« HiNEi. (u «iitrt bftteitiit, ëptrdo.) EUilenl avou^t-il vers quel endroit elle a ftaif 



AGHIM d'aRNIM. 309 

• GùSTHïR.— Il prétend n'en rien savoir. (&w/.) 

• Henri LE ÎE&rà. — Tu n'en sais rien, lâche entremetteur! monstre qui 
Tiens de trahir mon sang, tu n'en sais rien ! Avoue-le, misérable, ou lu es 
mort! (util* M» ipé*.^ 

• Le fils du Landgrate. — Mon p^rc, par les saintes plaies du Christ, j(* 
îous le jure, j'ignore le chemin qu'elle a pris; jMgnore les lieux où sa fuite 
se dirige. 

«H£.tRi LE Ferré. — Qui a donné la robs? qui a fourni le manteau et le 
capuchon sous lesquels ma ûlle s'est échappée? 
■ Le fu^ dit Landgrave. — Moi, mon père, moi; je m'en accuse. 

• HB5RI LE Ferré. — Et sans doute tu comptais qu'ele s'en servirait 
pour aller au bal masqué? Ah! tu trembles, maintenant que tu te vois dé- 
coaTert. Vilain singe habitué à grimacer des oremusy serpent que j'ai ré- 
diauffé dans mon sein, c'est pour le coup que je t'arracherai du sol comme 
me mauvaise herbe! Retiens bien ceci, misérable : quiconque a senti le poids 
de mon bras s'appesantir sur lui dans ma colère est à jamais renié par moi. 

(l k frappt d« «on éi>4«.) » 

Cette première rage assouvie, Henri s'éloigne comme un homme 
iire, comme un insensé, ne se doutant pas même de Tacte exécrable 
qu'il vient de commettre; la brute féroce quitte la place, laissant sur 
kcarreau l'infoilunée victime qui mourrait sans secours, si le chan- 
celier, survenu à la dernière minute, et qui a vu tomber le pauvre en- 
fuit, ne s'approchait pour l'assister. 

• Le Chajvcelier. — Mon prince! mon cher ûls! oh! parlez! Au nom de 
Dieu, parlez! Le sang ruisselle de vos tempes, emportant votre vie dans ses 
flots. 

• Le fils du Landgrave. — Merci, digne vieillard. Vous voyez la cause, 
tons, et me la révélez. J'ignorais pourquoi mes forces m'abandonnaient 
ainsi. Hélas! dans cette horrible angoisse de ma terreur, je n'avais rien senti 
et ne me doutais point que la mort fût si proche. Mon malheureux père! 
▼005 le lui cacherez, n'est ce pas? Écoutez, je veux me confesser à vous 
eomme si vous étiez un prêtre, mais à une condition, c'est que ce déplo- 
rablfi secret qui me pèse tant, une fois que je vous l'aurai transmis, vous 
mêle rendrez scellé du sceau de votre absolue discrétion, pour que je l'em- 
porte avec moi dans le tombeau. Que jamais mon père ne sache qu'il a versé 
BMm sangr, et n'oubhez point que de chaque parole imprudente que vous 
laisèeriez échapper, je vous demanderais compte au tribunal de Dieu! 

• Le Chancelier. — Quelle main a répandu ce sang, quelle main ouvrit 
cette blessure, j'atteste que de ma bouche aucun ne l'apprendra. Je me tai- 
lai, mais je vous vengerai : ainsi l'ordonne mon devoir de membre de la 
tainte Vehme. 

« Le fils du Landgrave. — Par pitié, point de vengeance ! J'ai mérité mon 
aort; moi seul ai tout perdu par ma coupable étourderie; c est moi qui don- 
nai à ma sœur les vétemens sous lesquels elle a fui, et quand mon père a 
ttrt l'épAe contre moi, il ne voulait que me châtier. Dans la sévérité se ma- 
lifaite rimour du père; celui de 1 enfant se montre dans la patience et la 



310 REVUE DES DEUX MONDES. 

résignation. Vous vous tairez, n'est-ce pas, mon ami? DonneflE-HMn TDto 
main, tenez secrète l'histoiro de ce malheureux événement; dites que Je lorf», 
frais depuis longtemps d'un mal intérieur, et que le saisitôement de mH^ 
vie nouvelle, l'ennui de me voir ainsi arraché à la solitude du dottrsetàili 
prière a seul cauaé ma mort. 

« Le Chancelier. — Dieu me donne la force de garder au fond de moncoaîf 
cet affreux mystère! Je te jure que jamais, du moins par ma volonté, ital 
sera révélé au monde; mais j'en dois la confidence au tribunal secieL 

(( Le pas DU Landgrave. — Merci, mon père, et maintenant il ne ^i 
reste plus qu'une prière. Je sens que je m'affaiblis; si je meurs sans les i 
sacremens, mon âme flottera ballottée entre l'enfer et le ciel. 

« Le Chancelier. — Je cours appeler le chapelain du château. 

Le fils du Landgrave. — Hélas! il n'est plus temps. Ne vous ék 
pas, de grâce, ne me quittez pas; il me semble que si ce regard fidèle i 
à me manquer, je perdrais tout espoir et tout amour. J'avais fiait vœu de i 
rendre à Cologne en pèlerinage au tombeau des saints rois. Ce vœu, i 
digne ami, promettez-moi de l'accomplir à ma place. Priez pour moi et| 
mon père, et dépensez à faire dire des messes pour le repos de mon ftQis,|| 
petit trésor, fruit de mes épargnes, que je vous confie. Déjà le monde rtf 
scurcit et se trouble, et mes yeux, pour trouver la lumière, ont 
regarder au dedans de mon âme. Adieu! portez-moi vers la fenêtre aflnq 
ma vue se repaisse une dernière fois de cette belle verdure, taillez moni 
cueil dans ces arbres, que leurs fleurs servent à tresser ma couronne, ou ] 
tôt, non! les oiseaux chantent si volontiers sur leurs branches! L 
mourir seul et vous contentez de m'ensevelir à leur ombre, là où nulle 1 
ne pousse, où nulle branche ne verdoie, et que rien à cause de moi ne i 
dérangé de sa place! Dieu vous protège, vous, mon père, ma sœur eti 
frères! Je me sens si calme, si heureux! Jésus, Maria... (n meurt.) » 

Je ne sais si je me trompe, mais cette fin douce et résignée- 
pauvre enfant si impitoyablement immolé m'apparaît comme un i 
plus mélancoliques épisodes de la poésie, et quant à Fensemblë lu 
neux et suave de cette figure, je ne pourrais mieux définir lé i 
timent qu'il m'inspire qu'eu disant que Fra-Beato la revendiq 
pour augmenter d'un séraphin de plus la légion céleste de ses] 
adolescens aux longues mains ornées de lis et de palmes, aux i 
tiques profils chaperonnés de nimbes d'or. Aimable et souriante i 
parition, aussitôt évanouie qu'entrevue, fragile sensitive qui se f 
au contact d'un gantelet de fer! La force brute écrasant la laib 
et l'innocence, le loup égorgeant la brebis, c'est là sans doute i 
bien vieille histoire et qui ne date point seulement du moyen 
mais jamais, selon moi, le symbole ne fut rendu sous des cov 
plus poétiques, et la plume d'Arnim, pour Tidéal et ringénu, ' 
ici le pinceau de l'ange de Fiesole. 

Au second acte, c'est sur les bords du Rhin, dans les étata i 
prince de Clèves, que nous retrouvons l'un après Taotre. m»ftd 



ACHiM d'aruim. 31i 

sonnages. H va sans dire que de rétrangeté de ces allées et venues, 
du mermlleux de ces combinaisons, non plus que des invraisem- 
blances fie toute espèce à travers lesquelle le drame s'achemine, on 
tfen saurait beaucoup tenir compte. N'oublions pas qu'il ne s'agit 
point ici d'une pièce de théâtre dans les conditions ordinaires, mais 
ffone chronique mise en action. Faire revivre le moyen âge allemand 
dans la rudesse épique de ses mœurs et la naïveté de ses croyances, 
marier l'histoire à la légende, le réel à la fantaisie, voilà, je le 
répète, le but que se propose Arnim, usant en ceci du large procédé 
fm peintre de fresques, et fort disposé d'ailleurs à passer condam- 
nation sur l'inexpérience de certains détails, si l'effet poétique est 
mont 

En promettant à son père d'aller à Cologne étudier la théologie et 
TWètirletoc, Othon a promis plus qu'il ne lui était donné de tenir. 
i peine sur la route, ses instincts guerriers le reprennent; un daim 
Irâcépart flans la clairière, il l'abat d'un trait; survient le chasseuï 
farieux qui lui demande compte de son audace, il tue le chasseur, et 
le voilà menant la vie errante d'un braconnier et parcourant un che- 
min qui chaque jour le rapproche plus de la potence que de Cologne 
la Sainte. Ce beau manège dure depuis tantôt deux mois, lorsqu'un 
matin il débarque sur le territoire du prince de Clèves, en compa- 
gnie d'un jeune clerc qu'il a recueilli dans son esquif pendant la 
lempète. Comment dans ce gentil adolescent qui vient chercher asile 
i la cour d'Elisabeth, fille du duc de Clèves sa parente, le farouche 
Othon ne reconnaît-il pas sa sœur Jutta? — 11 faut, pour s'expliquer ce 
mystère assez étrange, se rappeler que les deux jeunes gens, élevés 
à distance l'un de l'autre, ne se sont pas vus depuis des années. Tout 
icoup du liant de la tour des Cygnes résonne un appel de fanfares : 
t Qu'est cela? s'écrie Othon. — Singulière demande, » répond une 
jeone fille qui cueille des fleurs pour la fête, et qui apprend à Othon 
Torigîne de ce tir, institué en souvenir d'un héros des légendes, 
f un archer qui, ayant mérité par son adresse la main de l'héritière 
du duché de Clè^'es, a disparu le jour même fixé pour la cérémonie 
du mariage. Ce tir annuel, dont le prix est un baiser donné au vain- 
queur par la fille du duc régnant, a pour but de ramener le merveil- 
V^ tireur qu'on n'a jamais revu. Dès qu'Othon connaît la récom- 
pense promise, il quitte Jutta pour courir au lieu de la fête, tandis 
que la jeune fille, toujours sous son déguisement de clerc, va se pré- 
senter à la princesse Elisabeth et lui fait connaître son nom : n Par 
grâce ne me repoussez pas, je ne suis point ce que vous croyez, mais 
uoe pauvre jeune fille de maison souveraine, Jutta de Thuringe, votre 
parente, échappée des états de son père, et s'il vous faut une preuve, 
'^oyez cette chaîne d'or que tout enfant je reçus de vous lorsque 



312 BETUE DES DEUX MONDES. 

jadis vous vîntes à la Wartbourg avec votre père! n Après les pre- 
miers épancbemens, on songe à trouver un moyen pour introduire 
au château la belle fugitive sans mettre le vieux duc de Clëves dans 
la confidence de son équipée. On convient donc que la jeune fille 
gardera ses habits d'emprunt et passera pour un novice, frère de 
Tune des dames de la suite d'Elisabeth, ce qui permettra à Jutta de 
Thuringe d'habiter aux alentours des appartemens de la princesse. 
 ce moment, les fanfares retentissent, de nouveaux cris de joie 
éclatent de toutes parts; Othon a gagné le prix du tir : « Vive Othon, 
le roi des archers! » Le duc de Clèves, entouré de ses chevaliers, de 
sa cour, de son peuple, décerne la couronne d'or; mais il est une ré- 
compense mille fois plus précieuse, à laquelle Othon ne saurait main- 
tenant renoncer. Elisabeth, troublée par le regard souverain dn 
héros, cherche à s'éloigner, le duc la retient, insistant pour que le 
programme de la fête soit accompli loyalement, et le baiser solennel 
est donné, baiser fatal qui porte jusqu'au fond du cœur de la prin- 
cesse l'étincelle d'une flamme inconnue dont lui-même, Othon, 
ignorait naguère le secret , et qui va désormais le posséder tout 
entier. Frémissante, éperdue, Elisabeth s'enfuit, fugit ad salices; 
Othon reste conune sous l'enchantement d'un songe qui vient de lui 
révéler sa destinée; mais son extase est bientôt troublée. Jutta, qm 
passe toujours pour un jeune novice, est présentée au duc sous le 
nom de frère Hyacinthe. Elle porte une couronne, gage d'amitié 
que lui a donné la princesse Elisabeth. A cette vue, Othon sent la 
jalousie le mordre au cœur. Cet enfant vers lequel l'attirait tantôt 
quelque sympathie lui devient tout à coup odieux. Plus de doute, 
c'est un rival, et le voilà s'ingénîant à se créer des fantômes. « On 
dit que les amoureux de cette sorte ne déplaisent point aux femmes; 
quant à moi, je ne puis souffrir celui-là. Je le hais à penser qu'il va 
voir Elisabeth à chaque heure, loger dans le voisinage de ses appar- 
temens, tandis que moi, confondu dans la valetaille I... » Ainsi sa 
colère s'exalte, sa fureur, concentrée d'abord, tend à se faire jour. 
Quand Jutta va pour s'éloigner avec la cour, il fond sur elle, et l'é- 
treignant de son poignet de fer : « Pas un mot, pas un mouvement. 
Cette couronne! vite, donne-la-moi; en échange de ces fleurs, je te 
donnerai ma couronne d'or. Mais il me la faut à l'instant, car elle 
m'appartient, et serait-elle suspendue aux cornes de la lune, j'irais 
l'y chercher 1 m 

« Jutta. — Bon Dieu! que de menaces! Ehî prenez^ prenez; qui vous la 
dispute? Je ne l'ai ni demandée ni méritée; vous pouvez la mettre à côlé de 
votre couronne d'or que vous avez si bien gagnée, et dont, moi, je n'ai que 
faire. 

« Othon. — Eh quoi ! tu ne sais pas mieux la défendre? quand pour un 



ACHiM d'arniii. 313 

pardi gage J'eusse appelé au combat toule la chevalerie, quand pour un pa- 
reil gage on me verrail aller nu-pieds jusqu'au saint sépulcre! Merci, mon 
doux eofant, merci! Laisse que je t'embrasse, Hyacinthe, et reçois en échange 
ce riche bandeau! 

• JuTTA. — Non, de x>ar tous les saints! je ne prendrai pas cette cou- 
ronne, glorieux prix de votre adresse. C'est pour le coup, mon maître, que 
tous les archers se moqueraient de moi. 

• Otbox. — Eh bien! tu la déroberas à leurs yeux; mais prends-la, je le 
veux. N'échauffe point de nouveau ma colère par ta résistance; prends, ou 
je h jette dans le Rhin. 

■ JcTTA. — Non! non! Vous êtes fou, et je sens que la peur me talonne. 

(■• l'caf jî» «t disparaît.) 

• Othon. — Prends-la donc, toi, vieux Rhin, et qu'elle orne tes blanches 

tRBSeS! (i: jatte la couroona dans le Rhin.) » 

Cependant le duc a enrôlé Othon parmi ses fauconniers. Quelques 
semaines après le jour du tir, Othon, son filet sur le dos, son sifflet 
d'argent pendu au cou, poursuit un matin sous les ombres du parc 
ks bbuvreuils et les chardonnerets, quand des pas fui tifs glissent 
dans l'herbe humide; un léger frémissement des branches trahit 
Qw présence aimée : c'est Elisabeth, échappée avant Taube à sa 
couche inquiète, et qu'amène justement à cette place ce hasard bé- 
DéYole, toujours ingénieux à rapprocher les cœurs épris. La scène 
<|m résulte de cette entrevue, on la connaît d'avance : éternelle va- 
riation d'un motif qui ne vieillit pas. On se rappelle Roméo et Ju- 
liette dans les jardins de Vérone, Arnold et Mathilde sur les gla- 
ciers du Rutli; c'est la même scène et la même chanson, avec cette 
différence qu'ici la musique me semble être de Weber, tant le ro- 
Daotisme s'exhale à vives bouffées de ce gracieux épisode qui se 
joue en pleine nature, entre le daim matinal épiant au loin le son 
da cor et le coucou des bois modulant sa complainte. 

Soudain une voix lugubre et solennelle retentit dans les pro- 
Ibodeurs de la forêt : m Faites pénitence, car le jour du jugement 
est proche! » A cette morne alerte, les deux amans se séparent. 
Qoel hôte sinistre vient ainsi jeter son appel discordant au milieu 
des harmonies d'une matinée de printemps? Qui donc ose parler de 
pénitence au sein de cette nature qui prêche la joie et le bonheur 
de vivre par l'explosion de ses mille concerts? Ce pèlerin à la longue 
barbe, à la haute stature, courbée par l'âge et les épreuves, ce vieil- 
lard qui s'avance promenant comme Jérémie le deuil et les larmes 
sur ses pas» c'est le chancelier de Thuringe, c'est Henri de Hom- 
bourg, celui qui fut témoin du meurtre commis par le père sur son 
fils» et qui, en recueillant les derniers soupirs de la pauvre victime,, 
loi jura de se rendre à Cologne et d'aller prier pour son âme sur le 
tombeau des trois rois : vœu sacré qu'il accomplit maintenant. Le 



Zià REVUE DES DEUX MONDES. 

chancelier a bientôt reconnu le fils de son maître, il va instra 
Othon des événemens survenus à la Wartbourg, et par lesquels il 
trouve appelé à la couronne, lorsque tout à coup le duc de Qfa 
apparaît au bout d'ime allée, a Chut! s'écrie en s' éloignant le i 
du landgrave, et souvenez-vous, jusqu'à ce que je vous explique 
mystère, qu'il n'y a point ici de prince de Thuringe, mais tout sii 
plement Othon l'archer. » 

Le duc de Clèves a vu de sa fenêtre la scène qui vient de se pi 
ser, et son premier mouvement est d'interroger le pèlerin sur 1 
titres, noms et qualités du personnage devant lequel il tombsdt & g 
noux tout à l'heure. Le chancelier de Hombourg conunence par Û 
der la question, mais son altesse n'est point homme à se payor < 
vaines défaites, a N'essayez pas de me tromper davantage, poi 
suit le prince, je vous ai vu de cette fenêtre verser des larmea^ 
joie et vous prosterner à ses pieds en le retrouvant;, or ce n'est pdi 
ainsi qu'on se salue entre égaux, et à moins que cet archer ne a 
un saint, ce que je ne puis guère supposer... Et vous-même, ph 
je vous examme, plus il me semble vous reconnaître, bien qu'àvs 
dire mon grand âge m'ait quelque peu brouillé avec les physiov 
mies. Parlez, qui êtes-vous? » Henri de Hombourg se nomme ets 
conte au duc de Clèves les récens désastres qjoi ont fr^q^pé la u 
son de ses maîtres, la mort tragique du fils aîné du landgravet aia 
que la disparition de Jutta et d'Othon que Ton croit perdus^surqfj 
le vieux prince, l'interrompant : « Très bien, mon digne compère»] 
n'ai pas besoin d'en apprendre davantage, et votre joie vous a tnl 
Oui, faites l'étonné! Je vous dis, moi, que je sais maintenant tm 
ce que je voulais savoir, et que l'archer Othon n'est autre que le a 
cond fils de votre maître. » 

« Le Chancelier. — Quelle idée, monseigneur! qui pourraK vous pgrt 
à croire?.., A coup sûr je n'ai rien, dit qui... 

<t Le duc de Clèvbs. — Je vous répète que je ne me trompe pa8> ft fl 
bien lui en prend d'être ce qu'il est,, car tout à l'heure, à cette mkmjkti 
je Toi surpris causant avec ma fille sur un ton de familiarité criminelle. M 
ma main avait armé mon arc, et la flèche allait frapper au cœur cet M 
gant vassal; c'est alors que vous êtes survenu, et que les marques de dl 
rence que vous lui prodiguiez m'ont fait suspendre son châtiment. 

« Le Chancelier. — Je vois qu'il est iïiutile de prolonge le mensofli 
Oui, prince, Othon est l'héritier du trône; il aime votre fille etTcut tenhin 
fortune de l'amour sans rien devoir à Téclat de son rang ni à la gloire fti 
aïeux. Pardonncz-hii, monseigneur. ) 

« Le dxjg SB Clèves. — Eh ! que parlez-vous de pardMiner? CMhM ÊÈt 
meilleur archer qu'on renomme, et je crois. Dieu me damnai qpie Jelniéi 
serais ma fille si c'était l'unique moyen de le garder auprie de bmL M 
connais pas d'homme qui me plaise davantage^i et si kcieLD.'eûiprisfldM 



Acum d'abnim. 315 

k pourvoir d'un royaamc, il serait de trempe à s'en conquérir un avec son 
0t. Et paisquelle vaiUante mine ! quel ^rrand air! 11 faudrait, sur mon Aine^ 
n'avoir point d'yeux, et je me flatte que ma ûllc en a. Elle d'ordinaire si al- 
tiare, si indifRrente, croiriez-rou? que je l'ai vue s'émouvoir à ses discours et 
nmgir m lui partant? Or tous devez savoir ce que cela veut dire, vous mon 
mattre, qui, si je m'en souviens, étiez dans votre temps un joyeux comi>ère. » 

Les choses ainsi posées, il ne reste plus qu à s'assurer du consen- 
tBOoeot du landgrave, qui par la plus heureuse rencontre se trouve 
justement dans le voisin^e. Henri le Ferré, sous le coup des re- 
mords qui l'obsèdent, a entrepris, Ini aussi, son pèlerinage à Co- 
logne la sainte. Il est donc convenu que le chancelier s'en ira au 
plos vite rejoindre le landgrave son maître et lui faire part des pro- 
jets du duc de Clèves, projets que cet humoristique vieillard prétend 
Yinr se réaliser dès le lendemain même. Or, tandis que tout s'arrange 
à ODubait pour raceomplissement de ses plus doux vœux, que de- 
TÎeiit Othon l'archer? Othon court les bois à la recherche du coq 
de bruyère, oiseau rare et presque introuvable en ces contrées, et 
dont notre hardi chasseur se propose de régaler les hôtes de la fête. 
Le Toilà donc à tra\'ers les torrens et les broussailles, lancé à la 
poursuite du royal gibier qu'il traque avec une frénésie qu'aug- 
mente encore son désespoir amoureux, car instruit des noces qui se 
préparent au château, il ne se doute pas que c'est à lui que la main 
fÉlisafaeth est destinée. Leurré de place en place par le cri déce- 
mit de son insaisissable proie, il arrive jusqu'à la limite du parc et 
^arrête épuisé sous un grand chêne qui fait face aux appartemens 
de la jeune princesse. 

« Othox. — La raj^c de Faranur m'aveujçle, les oreilles me tintent; il nio 
semble ouïr au loin des musiques de fête et voir passer la fiancée ! En atten- 
dant, la nuit est noire en diable! Quelle damnée chasse à travers ces }x>is 
inconnus! N'importe, si folle que soit l'entreprise, elle irrite la lièvre de mes 
KDS, et je suis sûr au moins que ma fureur ne s'allanguira pas d'ici jusqu'à 
Ttube prochaine!. Ou je me* trompe, ou l'oiseau que je chasse n'est pas loin, 
mélancolique oiseau dout la plainte amoureuse me déchire le cœur! Tout à 
nieaie je l'ai vu se lever au clair de lune, sa plume laissait derrière elle un 
tillon de pliosphore, et sa voix avait comme des vibrations humaines; mais 
pendant que je traversais le bac du moulin, la lune s'est voilée, et mainte- 
dant tout est silencieux, tont est sombre, et je n'entends plus que les coas- 
leoiens des grenouilles du Rhin et le cri monotone des grillons de la plaine 
auxquels se mêlent çà et là les battemens d'ailes des oiseaux de basse-cour 
cflkrés par l'approche du renard qui rôde. Où suis-je? Il me semble que cette 
abscurité même où je marche ne m'est pas inconnue. Bientôt la nuit s'éclair- 
dra, car le vent commence à souffler et les nuages se dispersent. Bon! voilà 
féeoflson d'argent qui reparait; je ne sais qui me tient de lui décocher une 
ttdieqQi le clouerait du moins pour longtemps à l'azur du ciel! Oui, je me 



316 REVUE DES DEUX MONDES. 

reconnais : ce grand arbre isol(^, ces massifs de fleurs, cette pelouse, c'est là 
que mes ièvics ont effleuré sa joue, et que mon amour a forcé son amour 
au point que ses yeux semblaient eubardir mon courage! Et dire qu'on vient 
me Tarracher! Hypocrite vieillard! avec quel mystère et quelle hâte il a 
mené son œuvre afln de la séduire par surprise! Mais patience; on compte 
sans un hôte qui se charge de creuser dans la froide terre le ht nuptial du 
fiancé!... Qu'en tends- je? Ah! le coq de bruyère! Enfin je l'aperçois. Bon! 
maintenant il quitte la branche et saute sur le balcon de ma maîtresse. Qu'a- 
l-il donc à regarder ainsi dans son alcôve avec des yeux embrasés de con- 
voitise? Est-ce une hallucination ? Ma tête se perd ! II faut que je sois le jouet 
d'un infernal sortilège; n'a-t-on pas vu des enchanteurs se changer en 
oiseaux? Si c'était un rival! Oh! je ne le tuerai pas! On dit que cet oiseau, 
quand l'amour le fascine, oublie ses instincts sauvages, et qu'alors les chas- 
seurs peuvent l'approcher jusqu'à le saisir avec la main. Tentons l'épreuve. » 

Ici s'olTre une scène dont à coup sûr je n'oserais répondre devant 
un public français, mais que dans le milieu romantique qui l'encadre 
le poète de Cymbeline ne désavouerait pas. En proie au double dé- 
mon de l'amour et de la chasse, Otbon grimpe dans l'arbre et déjà 
touche à l'extrémité de la branche qui avoisine le balcon d'Elisabeth, 
lorsque soudain il s arrête stupéfait. Dans cette chambre où son œil 
plonge par la fenêtre restée ouverte aux tièdes brises de la nuit, le 
royal archer aperçoit la fille du duc de Clèves mollement endormie 
sur sa couche, et à côté d'elle, la main dans sa main, sa tête ado- 
lescente noyée dans les blonds cheveux d'Elisabeth, — Hyacinthe, 
le jeune clerc, celui-là même que nous avons vu exciter chez Othon 
de si jaloux transports à propos d'une couronne de fleurs donnée par 
la princesse! Après de tendres confidences échangées au clair de 
lune, Jutta et Elisabeth ont cédé au sommeil, elles reposent enla- 
cées à la lueur d'une lampe d'albâtre. — Othon, que la fureur met 
hors de lui, s'élance sur le balcon. A ce bniit, Elisabeth et Jutta se 
réveillent épouvantées; la lampe tomber en un moment l'alarme est 
dans le château, et tout le monde airive avant que le poignard du 
féroce archer se soit teint du sang de ses victimes. Leduc de Clèves, 
le chancelier de Hombourg, le landgrave Henri le Ferré, se précipi- 
tent sur les pas l'un de l'autre, et de rapides explications viennent 
à propos couper court aux catastrophes. Othon reconnaît sa sœur 
dans Jutta, laquelle de son côté tombe aux pieds du landgrave son 
père, qui d'abord fronce le sourcil et finit par se laisser fléchir à 
l'endroit de la folle escapade. Othon épousera Elisabeth, princesse 
de Clèves; Jutta, princesse de Thuringe, épousera Ottnît, ce fidèle 
amant cause de ses pérégrinations romanesques; tel est le vœu de 
tous. 

Par malheur les combinaisons de l'amour ne sont pas celles du 
destin, et rassérénée pour un instant, l'atmosphère soudain s'assom- 



ACHm d'arnim. S17 

brit de Doa^eau. Si Dieu n'a pas permis à l'aveugle jalousie d*Othon 
d'accomplir son crime, la terrible scène qui vient de se passer a pro- 
duit sur Elisabeth une commotion foudroyante. Aux sinistres éclairs 
de ce poignard, dont la lame a effleuré son sein, qu'empourprent 
quelques gouttelettes de sang, — collier de rubis sur l'albâtre, — la 
timide jeune fille a senti les ressorts de la vie se briser en elle. 
ÉvaDouie et se voyant au moment de rendre l'âme, elle s'est donnée 
tout entière à la Vierge, et ce vœu tacite qu elle a prononcé au fond 
de sa conscience, dans le crépuscule de Têtre et du non-étre, lui 
mient au cœur et à l'esprit lorsque ses sensations se réveillent. 
Vainement Otbon implore pitié, vainement le vieux duc de Clèves 
joint ses larmes paternelles aux sanglots du fougueux amant : la 
douce et chaste jeune fille ne se laisse toucher ni par le désespoir 
m par les remontrances, et sans amertume comme sans regrets ap- 
parens, le sourire des anges sur les lèvres, prend au milieu de ses 
compagnes le chemin du cloître, où désormais Dieu seul aura les 
cooGdences de cette âme de sensitive mortellement froissée au pre- 
mier souffle des passions. En véritable héros du moyen âge, Othon 
se décide alors à échanger la vie des armes contre l'austérité mo- 
nastique, et la grâce opérant son miracle, il ressaisit spontanément 
ce froc que l'inexorable volonté de son père, le landgrave au cœur 
de fer, fut naguère impuissante à lui faire endosser. Henri le Ferré 
survient au moment où les portes du sanctuaire viennent de se re- 
fermer sur Elisabeth, et où l'aventureux archer a fait serment d'en- 
trer sur ses traces dans la voie du Seigneur. 

iHE5Ei. — Que sig^nifieut ces chants lugubres? Pour qui tinte cette clo- 
che? [Dt je«iMS illei f1e«c«o<lenl en pleurant le« marches «le l'église.} DlteS-mOl, VOUS aUtrCS, 

(put se passe- l-il donc? 

«Use J£U5E fille. — Belle et noble princesse! renoncer ainsi au monde et 
à 828 pompes; quant à moi, je n'aurais pas ce courage, et pourtant je ne suis 
ni princesse, ni belle I 

• Hexri. — Là, répondrez-vous? Quelqu'un est-il mort céans? 

■ UxE DEMOISELLE. — Elisabeth, la fille du duc de Clèves, prend le voile et 
•B fiance à Jésus-Christ notre Seigneur ! 

• Henri. — Me prend-on pour un enfant, et se moque-t-on de moi? Elisa- 
beth au cloître, quand Theure va sonner de son mariage avec mon fils ! 
irwe i« <ine d* diras.) Ah! c'est VOUS, Hubcrt; pourquoi ces larmes? Serait-ce 
mi? 

■ Le Dec. — Ne m'interrogez pas, mes dernières forces s'éteignent; voilà 
àaac mes états destinés à tomber en des mains étrangères! sainte fille, prie 
pour ton pauvre père, (u s'êioigne.) » 

Ace nouveau coup, le landgrave demeure consterné, et quand il 
apprend que Tunique fils qui lui reste a résolu de se faire moine. 



M8 REVUE DES DEUX MONDES. 

que cet Otbon, qui tout à l'heure, par son mariage avec Élisabell 
semblait devoir joindre le duciié de Glèves à la couronne de Tki 
ringe, renonce au monde dans un accès de mélancolie amourew 
l'idée de la fatalité qui pèse sur sa maison s'empare décidément c 
son esprit et ne le quitte plus. Ainsi de ses deux fils, l'on, doaxn 
timide enfant, a péri par sa main; l'autre, naguère plein de {cfoigi 
chevaleresque et de la trempe des héros, va s'enterrer vivant dai 
un clottre. Et sa fille, en qui désormais reposent les suprêmes eap^ 
rances de son sang, sa fille aime un bâtard, Ottnit, l'odieux rejeti 
d'un père dont ce cœur de fer ne se lasse pas de blasphémer la ail 
moire! Une antique tradition, accréditée parmi les populations H 
perstitieuses de la Thuringe, raconte que l'un des ancêtres d'Heaiî 
le comte Âsprian, dont l'existence fantastique se perd dans la wfé 
des âges, étant devenu fou sur ses vieux jours par passion de vte|| 
rie, abandonna sa couronne à son fils aîné et s'en alla vivre cbq 
les taillis de la forêt. Bientôt on n'entendit plus parler de lui; ]| 
bruit courut qu'il était mort et que son âme avait passé dans le ooq| 
d'un oiseau des bois, d'un miraculeux coq de bruyère que de ld| 
en loin les gardes-chasse avisaient en quelque épais fourré, et qfi 
doué de la parole humaine, entamait avec eux, au clair de lune, 4 
haut de son perchoir, des conversations souverainement judiciemei 
si bien qu'à dater de ce jour il fut défendu de tirer sur les cocp4 
bruyère, et que de génération en génération s'établit la croyaMH 
que la destinée de la maison de Thuringe était attachée à l'existeM 
du fabuleux volatile dont la mort entrahierait fatalement la raip 
de cette race illustre. Or, pressentiment terrible ! la veille au sofa 
en retrouvant sa fille, le landgrave a vu briller à la toque de Jott 
la plume mordorée d'un de ces oiseaux superbes, et sa fille Imi 
répondu que c'était un présent d'Ottnit, qui, dans une de ses cfaasMI 
avait abattu la royale proie. Cette sombre coïncidence lui montre d 
plus en plus, dans l'époux que Jutta s'est choisi, l'antagoniste ql 
la fatalité oppose à sa dynastie, le rameau vivace que le sort (i 
haine se refuse à prononcer le nom de Dieu) tient en réserve pQD 
féconder la souche foudroyée de sa descendance! « Ainsi j'aoni 
vécu pour rien, ainsi je ne serais qu'une misérable poupée iià 
l'aveugle destin tient le fil! Quand j'étais enfant et qu'on medÎMi 
ime histoire, je voulais toujours en savoir la fin dès le conuneM 
ment. Rien, à mon sens, ne marche assez vite. Croule donc, rooli 
qui menace ma race, écrase mon corps sous tes débris, et qa'afil 
moi règne Othon ! qu'il règne uniquement pour me venger! » •; 
La nuit est devenue plus sombre; tout à coup des pas glissent aiM 
la feuillée ; au tressaillement de sa rage, Henri croit deviner la pré 
sence d' Ottnit, et l'épée à la main il se dirige à tâtons vers le bni 



AQHm d'arnis. 319 

Qa'ioiporteDf les ténèbres? les lueurs sinistres de l'acier éclaireront 
toujoiTS assez la place du combat. « Qui vive? s'écrie le landgrave 
fimevoix sourde et dont il s'efforce de déguiser l'accent, qui vient 
ainsi dans Fombre braconner sur les terres de mon maître le sei- 
gneur ce Qëves? Par tous les diables de l'enfer, je la lui garde 
bonnel» 

Or cdai qui s'entend provoquer de la sorte n'est pas Ottnit, comme 
(mie suppose, mais le propre fils du landgrave, Othon, que la fa- 
talité pousse au-devant de l'épée meurtrière. Quand une race doit 
tomber, la terre s'entr'ouvrirait plutôt pour l'engloutir. Dans le pré- 
tendu garde-chasse du duc de Clèves, Othon ne reconnaît pas son 
père; il est vrai qu'il pourrait se nommer, mais un motif secret l'en 
empêche. Au- moment où cette brusque interpellation arrive à son 
oreille, rinfortuné jeune homme allait escalader les murs du cloître 
d'Elisabeth, vers qui le ramène irrésistiblement la violence d'une 
jÊBEàon qui désormais a prévalu contre les plus fermes desseins. 
Surla menace de Henri, Othon dégaine ; on se cherche, on se trouve, 
on se heurte. Au milieu des ténèbres, un duel s'engage, duel acharné, 
ifiroce, qui se termine par la mort d'Othon. Le père a tué son fils, 
et c'est au moment où sa victime expire que la vérité apparaît dans 
tonte son horreur aux yeux de cet Atride du moyen âge, deux fois 
leint du sang de ses enfans ! 

• H£!nii. — Que là où mon épée rencontrera ton épée, soit la place du 

combat! (Ua croiMnt !• Ctv.) 

« Qrrmm. — Trêve aux amours ! trêve aux souffï*ances î Dans l'ivresse du 
combat, aux éclairs de l'acier, tout s'évanouit comme aux lueurs de l'aube 
DonneUe. 

< Hbhei. — Bien frappé ! Je crois, Dieu me damne, que ma haine, sur ce 
ttfiainda mort, se change en estime. Je n'ai jamais rencontré si vaillant ad- 
versaire. Même chez les bâtards se retrouve le sang des aïeux. 

• Othqv. — Patience! Tes aïeux, tu ne vas pas tarder à les rejoindre. Qui 
de nous d'ailleurs sait quel est son pi re ? 

« Renei. — Tiens, pare ce coup, c'c^àt le bon î 

• Othon. — En effet, je suis touché î Mais, crois-le bien, tu ne m'aurais 
pas atteint si mon pied n'eût pas glissé dans le sang! Qui a vaincu? 

• He!TRI. — La mort! 

« Othom. — Oui, la mort ! De l'air, j'étouffb ! Ah ! Elisabeth !'âli6abeth ! 
« HxifBi. — Que divagues-tu d'Elisabeth ? 

« fiUSABXTH, appwatesaai dtnihn les grUlet de m ctUule. -— Quel bruit d'épéCS trOUble 

U lainte solitude de ces lieux? Une voix connue a prononcé mon nom. 
Gstrce vous, âmes des trépassés, qui flottez dans les vents? Que la paix du 
Seigneur vous accompagne ! 

« OiBON. — C'est Othon qui t'appelle avec le dernier souffle de sa vie. 
Ame sainte, prie Dieu pour lui, et veille qu'on lui creuse ime fosse dans ce 
voisinage; il f aimait tant, qu'il n'a pu résister au désir de te le dire ime 



320 BEVUE DES DEUX MONDES. 

dernière fois. La mort le guettait sous ta croisée! Ame sainte^ âme chérie, 
adieu ! 

tt ELISABETH, «tendant rers lui u croix. — Que ce sigiie diviD effàce dans ton 
cœur toute image terrestre! la paix du ciel soit avec toi! (otbonmAort, ÉUMb«tk 

tnmbe ëTanooie sur le rarreau de sa cellule.) 

« Henri. — Olhon! Othon! Il expire sans connaître la main forcenée qui 
vient (le le frapper aveuglément. Malheur! J'ai tué ma race, je suis le bour- 
reau de mes eu fans, et ce que j'ai conquis de mes mains, les hiens que 
j'héritai de mes aïeux , aujourd'hui vont échoir en partage à cet Ottuit, 
objet de ma haine et de toutes mes malédictions. Oh ! ma race ! oh ! mes en- 
fans! Avec la raison qui me revient commencent mes tortures. Enfer, éteins 
la flamme intérieure qui m'obsède. Malheur! malheur! malheur! (u expire.)» 

Les destins sont accomplis» la race condamnée a cessé d'être. 
Henri le Ferré et ses deux fils morts tous les trois, Ottnit arrive au 
trône. Ottnit épousera Jutta, et de cette union que la Providence bé- 
nissait, et contre laquelle vainement a lutté l'implacable landgrave, 
une souche nouvelle sortira. — Cependant les portes du couvent s'ou- 
vrent, une longue file de religieuses voilées et portant des cierges 
s'avance processionnellement en chantant le Dies irœ. On enlève les 
cadavres des deux champions illustres, et tandis que le cortège s'a- 
chemine au bruit des cloches vers les caveaux funèbres, un salut 
triomphal s'élève de la multitude en Thonneur d'Ottnit proclamé 
landgrave de Thuringe. 

Tel est ce drame, qui, malgré de graves imperfections, atteint 
parfois à des beautés d'un ordre supérieur, et dont tous les per- 
sonnages portent l'empreinte tragique du temps. Si je me suis com- 
plu longuement dans cette analyse, si j'ai cru devoir citer beaucoup, 
c'est que cette œuvre, jusqu'ici l'une des plus ignorées d'Arnim, me 
semble, parmi ses pièces de théâtre, celle qui résume le mieux ses 
qualités et ses défauts. Peut-être n*aurai-je réussi qu'à donner une 
idée de ses défauts, qui sont en général beaucoup plus faciles que 
les beautés à faire passer dans une langue étrangère. Quoi qu'il en 
soit, ma conviction reste la même, et si je consens à dire comme les 
Espagnols : Excusez les fautes de l'auteur, c'est à la condition qu'on 
admirera ses grandes qualités, plus nombreuses ici que partout ail- 
leurs. M Arnim, disait Wilhelm Grimm, m'a toujours fait l'effet d'un 
homme qui, s'interrompant tout à coup au milieu d'une conversation 
grave et sensée, vous quitterait subitement pour s'en aller au fond 
des bois se retrouver seul avec ses idées. » Ce mot a du vrai et peint 
bien les inégalités de cet âpre génie. Souvent le verre est trop petit 
et le vin déborde, d'autres fois il est trop grand et le vin n'arrive 
plus qu'à la moitié du cristal qu'il devait remplir; mais la liqueur 
pourprée, à quelque dose qu'on la mesure, ne perd jamais son goût 



ACHIM d'aRNIM. S21 

natarel et réconfortant. Les réserves de la critique faites, et pour ne 
considérer que Tensemble de l'œuvre, on n'imagine pas une peinture 
plus vigoureuse de ces époques semi-héroî(|ues, semi-barbares, un 
tibleau plus puissant que cette large ébauche, oix se retrouvent ac- 
cusés d'une main de maître, de la main de Shakspeare dans Afac- 
betk, les grands traits caractéristiques de ces races destinées à périr, 
et qui, soit qu'il s'agisse de l'antiquité ou des temps modernes, se 
meuvent toujours dans un milieu plus ou moins obscur, comme si 
hDuit historique, la nuit cimmérienne, pouvait seule convenir à 
ce duel immense qu'elles livrent à la destinée sur le seuil des âges! 

II. ^ HALLE ET JÉIUSALEM. — LE THÉATIE POPULAIIB. 

Les drames d'Arnim s'adressent à la masse, au peuple, à ce sens 
de la poésie et du vrai qui veille éternellement au cœur des multi- 
tudes, et que les grands esprits sont toujours certains d'avoir pour 
auxiliaires dans leur lutte contre la routine et l'empire du faux. 
Qu on se figure ce qu'était devenu, vers Tépoque où Amim écrivait 
l'Anerha/in^ le public prétendu littéraire, et de quelles niaiseries 
sentimentales il faisait son régal. Le règne de la queue (en France 
ims disons perruque) avait mis en fuite la poésie pour introduire à 
sa place je ne sais quel pédantisme sermonneur qui s'évertuait à 
prêcher la morale à la société la plus dissolue. L'histoire et la reli- 
gion n'existaient plus, pour ainsi dire, que dans la forme, et pour 
oe pas avoir à s'occuper de Dieu, on l'avait relégué dans une sphère 
à part, tout à fait en dehors de la nature, où sa présence aurait plus 
ou moins gêné tout le monde. Maintenant, qu'au sein d'une telle 
misère quelques généreux esprits aient rêvé de meilleurs jours; 
qu'en se toumaut, les uns vers le passé, les autres vers l'avenir, 
ils soient tombés dans une entière contradiction avec leur temps, 
on ne saurait voir là qu'une simple conséquence des faits, et le ro- 
mantisme en tout ceci faisait cause commune avec Schelling ren- 
versant le système des catégories et proclamant la vie universelle, 
absolue, avec Schleiermacher retrouvant dans le sentiment reli- 
gieux les vrais principes du christianisme, avec Fichte évoquant de 
sa voix de tonnerre l'idée de liberté et d'indépendance nationale. 

D'après les nombreux extraits que j'ai cités, d'après la peinture 
que j'ai essayé de donner de son génie, on peut se faire une idée de 
la manière dont Ai*nim comprenait le théâtre, de l'éloignement pro- 
fond, incalculable qu'il se sentait pour le langage conventionnel, la 
fausse sentimentalité et les formules bourgeoises des auteurs drama- 
tiques de profession. Remuer des idées, voilà en somme sa grande 
affaire; que d'autres passent leur vie à en polir une seule, lui répand 

ton XI. SI 



322 BETUE DBA DEUX MONDES. 

à pleines maiiis tantôt oailloux.grossiem, tantât.dittnaiM'etitq 
à nous de ramasser et de choisir. A cette classe d'cBuvresinii 
blés à tous les poiats de vue,, et qui, tout en founniUaiit d*l 
râbles beautés, ne trouveront jamais qu'un publie excesaî¥< 
restreint, se rattache Balle et Jérumlem^ ébauche ori^ale et 
sante,.qu'Amim intitule plaisamment une tragédie en deua^com 
Halle et Jérusialem^ à pareille affiche on ne sauraitguère ae mé 
dre, et nous devinons d'avance à quels bizarres conflits d'idéee 
allons assister. Le moyen. âge et l'heure présente, lesétudian» 
geurs des universités allemandes et les pèlerins en terrenaaii 
monde réel et le monde mystique, — on entrevoit du premier 
tout le tableau; mais ce dont nul ne se rendra compte avant d 
curieusement étudié l'ouvrage en ses moindres parties, c'e 
grand art avec lequel ces élémens m dissemblables sont mé 
fondus, de l'harmonie ângulière qui règne dans ce tissu de soi 
paraîtraient devoir s'exclure^ 

C'est la fameuse histoire de Gardenio et Gelinde, dégà chant 
Allemagne par Gryphiua, qui, reprise à nouveau par Aniim, i 
le nœud de cette composition. Ahasvérus, le Juif errant, dont 
des combinaisons qu'il serait trop long de raconter ici, la des 
se trouve mêlée à celle des deux jeunes gens, les accompagne 
leur aventureuse et romanesque traversée de Halle au saints 
cre. Les premières scènes nous oi&ent la peinture vrsûe et piti 
que de la vie des universités en Allemagne. Libertins rèveurs-eti 
listes, joyeux gamemens, hauteurs de tripots, piliers de tave 
vous les voyez aller, venir, fumer, boire, faire l'amour, philoso 
se battre, ae tuer, que c'est une joie, un délire, un vacarme à en 
les oreilles assourdies et la cervelle troublée I Du sein de cette 
carade humaine, reproduite à la manière de Callot, une figure p 
dédaigneuse se détache. A ce noble front que la pensée a marq 
son empreinte, à ce regard où brille la flamme languissante • 
passion étemeUement inassouvie, à ce sillon que Tironie a creus 
deux coins de sa bouche, à cetair à la fois hautain.et mélancol 
vous reconnaissez Gardenio, le jeune professeur, que tout le n 
admire et craint. Mélange de Faust et de Charles Hoor, à viuf 
Gardenio a touché le néant de la science et de l'amour, et c 
survit en lui seulement, c'est un insatiable besoin de domini 
une sainte fureur de se poser partout en redresseur de tori 
mener une guerre incessante , achajmée, contne toutes les p 
misères de ce monde, et de poursuivre ce rêve de liberté qniip 
le héros du drame de Schiller à se faire brigand. Ibujours Véipi 
main, toujours en humeur de pourfendre son hommesurla me 
contradiction, Gardenio vous tue le joueur avec lequelitae jgn 



qoereOe auteur du tapis vert tout taossi bren qne Finfortuoé ra- 
tioiialiste qmi a le auravais goât de lui rompre «n visière dans la 
disciiMien Qa^e ardear iaquiëte, quelle fiévreuse angoisse, quelle 
ÎDCipadté d'apaîsement une semblable nature doit apporter dans 
ses rapports avec les femmes, on le comprend de reste. Olympie et 
CeliDde, la vertu naïve et froide et la vierge folle qui rachète par le 
martyre de Vamour les impuretés du passé, se le disputent alterna- 
threment jusqu'à ce qu'il cède enfin à un insurmontable besoin de 
conversion et de retour sur lui-môme. 

J'ai dit qu'Amim avait emprunté aux trois volumes du répertoiie 
iDgIûs de 1680 divers motifs déjà traités et variés par Gryphius; 
mais c'est principalement dans ces petites pièces, dans les Possen, 
que le cas se présente. Ici j'ajoute un mot sur le genre que les 
romantiques appelaient ;>opw/aî>éî; populaire, entendons-nous, beau- 
coup pins par la tendance des poètes que par l'initiative d'en bas, 
et qui, tofot €fn adcyptamt les mœrurs des scènes inférieures, tout en 
pariant la langue traditionnelle du clown, du Pickelhaering ou du 
Kerrot, s'effiirçait de conserver en soi quelque littérature. On a 
bnmcoup discouru chez nous sur la pantomime et les funambules; 
de spirituels excentriques ont même cru entrevoir des mondes de 
loUhiihë 

Dans ce sac ridicule où Pierrot s'enveloppe. 

Geqn'O y a de certain, c'est que de tout temps les poètes se sont 
pfoccnpîës de cette forme de l'art. Ne rions pas trop, c'en est une, 
et il y a certes là quelque chose à faire. Plusieurs en ont eu Tin- 
stinct, plusieurs ont tenté, mais sans trop réussir que je sache, et 
leurs essais isolés en ce genre, qui devaient exclusivement s'adres- 
ser au peuple, ont fini par devenir le partage de quelques rares let- 
trés. Quant à Léandre, Colombine, Cassandre et Pierrot, ils ont con- 
tiimé, la routine aidant, à s'appliquer, après comme avant, de gros 
baisers sur la joue et d'énormes coups de pied dans Féchine, et le 
mnuD tant rêvé par les esprits d'élite, les conditions nouvelles que 
la critique et l'esthétique ne cessaient pas de proclamer indispen- 
sables, tout cela finalement n'a servi qu'à procurer des habits neufs 
ila troupe. Lorsqu'on a eu taillé une souquenille au vieux Cassan- 
dre, une jupe de satin plus courte à Colombine, il s'est trouvé qu'on 
araît fait pour Tart à peu près tout ce qu'il y avait à faire. Et ce- 
peadacty comme on aimerait à voir se produire sur une de ces scènes 
prétendues populaires certains échantillons da petit répertoire d'Ar- 
oim, de ce théâtre de marionnettes et d'ombres chinoises dont on 
senlqu'uie main de poète fait mouvoir les ressorts! J*indiquerai, 
poor citer un exemple, l'aimable boutade intitulée la Pierre philoso- 



S2i BEYUE DES DEUX MONDES. 

pltafe^ qui ne demanderait que le lustre et les violons pour temr gm 
ment sa place en pareil lieu. — Cassandre a épousé Colombine, etbiflî 
lui en cuit, car Tinfortuné bonhomme est, dès le lendemain de sél 
noces, à concevoir les doutes les plus afiligeans sur la vertu de|^ 
frivole et pimpante moitié. 

L'alouette qui s'éveille 

DaDs le buisson 
Fredonne à Taube vcrmeiUe 

Une chanson. 

Et moi, comme l'alonette. 

Je veux chanter 
A mon amoureux qui guette 

Pour m'écouter. 

Ainsi parle Colombine, qui ne veut remplir aucun soin du ménagj||; 
et court la prétantaine avec Léandre sous les charmilles du jarâj| 
laissant mourir sur pied les tulipes du vieux botaniste, trop malheÉ 
reux pour pouvoir arroser lui-même ses précieuses fleurs, u Depd|| 
ce damné jour de mon mariage, je ne vois partout qu'insulte etr^Ji^ 
lerie; les épis me semblent des doigts qui me montrent quand J| 
passe, et les oiseaux, de mauvais plaisans qui me sifflent. J'enrag;!^ 
mon esprit s*enfonce de plus en plus dans un abtme, et j*aimeni| 
peut-être mieux la certitude que le doute. On parle partout damk 
pays d'un sorcier fameux que le diable assiste : je vais le trouver 4^ 
ce pas, afin qu'il me dise mon fait. » Voilà donc le seigneur Gassandfi 
sur la route; mais l'amour, qui devine tout, a pris par la traveiMJ^ 
et Léandre, arrivé le premier, endosse la robe et la perruque de 1'^ 
chimiste. Il tient gravement tête à son visiteur, qui dès l'abord ff 
sent pénétré d'admiration. 

« Cassandre^ à \^^ru — C'est là certes un savant homme. (H«ai.i Comment M 
fait-il que vous m'appeliez par mon nom? 11 me semble que c'est la premlM 
fois de votre vie que vous me voyez en face. "- 

« LÉANDRE. — 11 ne faut point que cela vous étonne. Nous autres 8orciMi| 
nous avons des si^es certains pour connaître le nom des gens et les aedp 
dens que l'avenir leur réserve. '^ 

« Cassandre. -- Ainsi vous avez vu du premier coup que Ton m'appdri| 
Cassandre? 

a LÉANDRE. — Tout comme si vous le portiez écrit sur votre firent. Il nM 
suffit d'entendre tousser un homme pour savoir que penser de lui, et Je Ml 
souviens d'avoir fait pendre ua voleur sur un simple accès de toux qdH 
prit comme je traversais la place... Toussez un peu^ je vous prie... 

« Cassandre. — Hum ! hum ! hum ! 

« LÉANDRE.— Vous êtes uQ excellent homme^ et sans une certaine 1 
jalouse qui vous tient, on vous supporterait encore. 



ACHm D^ARNIM. S25 

« Cassandre. — Tant de science me confond^ et je me sens sur le point 
de tomber à vos genoux. 

« LÉANBRS. — De grâce, modérez ce beau zèle! Vous êtes ici dans un lieu 
{ilein d'enchantemens, et si par malheur il vous arrivait de mettre un pied 
dans ce cercle magique, le diable vous sauterait à la gorge sans qu'il me Tut 
possible de Tempécher. 

« CiSSANDRE. — Que veut dire ceci? Comment donc craignez -vous le 
diable, vous qui prétendez être son maître? (a p*pt.) Voilà une question qui 
va furieusement l'embarrasser, je suppose. 

« LÉANDRE. — Il ne faut pas non plus toujours s'en tenir à la lettre... Il 
«st écrit : « L'homme est le maître de la femme, » et vous savez mieux que 
tout autre qu'il n'en est pas souvent ainsi. » 

Après avoir mis le prétendu sorcier au courant de ses infortunes 
eoojugales, Cassandre finit par lui demander s'il n'aurait pas sous 
la maio quelque moyen magique de savoir ce qui se passe au logis 
pendant son absence, sur quoi le docteur Léandre, se souvenant de 
Tanneau de Gygës, passe au doigt de sa pauvre dupe une topaze 
qu'il sufGt, dit-il, de se poser sur le front pour prendre à l'instant 
même l'air et la mine de la personne à qui Ton pense et dont il vous 
plaît de tenir la place. Muni du précieux talisman, maître Cassandre 
revient chez lui, et la première figure qu'il aperçoit devant sa porte 
«l ce damoiseau de Léandre, en bel habit de taffetas, et qui se pro- 
mène de l'air d'un homme attendant l'heure du berger. «Corbleu, 
«dit le jaloux, l'occasion s'offre belle, et je ne suis pas fâché d'é- 
prouver un peu ce qu'il faut croire de la vertu de cette pierre. » A ces 
mots, il lève lentement le bras, et fait, du plus beau sérieux du 
monde, miroiter l'anneau magique au-dessus de son front. Léandre 
n'a garde de manquer à son rôle, et, dès qu'il aperçoit le vieux, feint 
aussitôt de se troubler et de perdre contenance. 

■ LÉA5DRE. — Ai-je donc la berlue? et la porte de cette maison est-elle de 
cristal pour me renvoyer ainsi ma ressemblance au nez? Mon père ne m'a 
point fait double, que je sache, et voilà une illusion qui me lorgne d'un air 
Ken impertinent. Il y a là-dessous quelque malélice. Çà, mon cher, ne me 
direz-vous pas qui vous êtes? 

« CissAifDRE. — Mais, comme vous, un joyeux compagnon qui ne demande 
qu'à trouver le vin bon, les femmes jolies et les maris absens. 
t LÉA5DILE. — Et peut-on savoir où vous demeurez? 

■ Cassa.\dre. — Dans la maison voisine, et, si vous êtes im loyal cama- 
rade, vous viendrez sur-le-champ me faire raison d'une bouteille de vin vieux 
qui sort de la cave du docteur Cassandre. 

■ LÉA5DRE. — Un digne homme que je respecte, et dont je ne souffrirai 
pas qu'on parle mal en ma présence. 

« Cassandre (à pirt). Ce garçon-là s'exprime b:en. 

«Léa?idr£ (d'un air troawé). Mals votrc uom, monsieur, votre nom ! 



326 REVUE DES 0EaX MONDES. 

« Gassandee. — > n est vrai; j'oubliais de vous dire mon nom : je m'appelle 
Léaijdre. 

« LÉANDRE. — Traiire! dites donc Belzébuth! A l'aide! au voleur! je suis 
ruiné! je suis mort ! où me cacher? où fuir?.Mon visage n'est plus à moi» et 
le diable m'a volé mon nom! » 

Ravi de son expérience et ne doutant plus du pouvoir qu'il a de 
se transformer désormais à volonté, le bonhomme accoste sa femme, 
et continue autour d'elle le personnage de Léandre, s'eiTorçant de la 
presser de ses galanteries, et se promettant m petto de se démasquer 
si d'aventure il lui arrivait de trop bien réussir sous sa mine d'em- 
prunt; mais dame Colombine est une rusée commère, une fine mou- 
che qui n'a pas besoin qu'on lui donne le mot, et la mystification va 
gaiement son train. 

« CoLOMBiNE. — Oser me conter de pareilles sornettes^ à moi, la femme de 
monsieur Cassandre! Retire-toi, coquin, ou je crie au scandale. En vérité, le 
joli merle pour me faire oublier mon devoir! A d'autres, pendard, à d'au- 
tres! J aime mon pauvre mari, tout vieux qu'il est, et tu i)erdrai8 ton temps 
et ta peine dans ma maison. 

« CAssAinoRE. — Quelle femme je possède là! J'avoue que je n'aurais pohit 
cru être aimé de la sorte. 

«Colombine (r<mmant m^eo hd bftton). Ah! drôle, je te retrouve! Tiens, Tdlà 
pour ta visite, voilà pour tes baisers d'hier et pour ceux dfaujonrd'iiui. (nie 
le fnKpe.] Tleus, coquiu ! tiens! tiens! 

« Cassandre. -—Aie ! aie ! aie! (bu.) Jamais coups de bâton ne m'ont fait 
tant de plaisir à recevoir, et je les aime autant que des caresses, o 

En attendant, le bois vert daube sur sa carcasse, et le faux Léandre 
estime que, s'il ne veut être rompu vif, il est grand temps pour hri 
de rentrer dans son personnage ordinaire. — Écoute, femme, s'écrie- 
t-il en mettant l'anneau magique dans sa poche, tel que tu me vois, 
je suis un grand sorcier. Regarde un peu, qui suis-je maintenant? 

« Colombine. — Eh pardine! quel autre que mon pauvre Cassandre! un 
vieux compère appuyé sur sa canne, un crâne tout pelé recouvert d'une 
barrette de velours, un dos voûté où pend un habit de damas jaune, dont les 
parcmeus à ramages se rejoignent sur un ventre plus creux qu'un nid de 
linottes en été. Oh! les^ gentilles fleurs jiu tissu, comment peuvent-elles s'éj»- 
nouir sur ce ciBur glacé qui ne bat plus que pour marquer les lentes pulsa- 
tions de Texislence! Oh! les jolis oiseaux, comment peuvent-ils chanter en 
cet hiver de la vie et de l'amour ! et pour soutenir tout ce triste échafaudage 
d'os caducs, deux petites jambes fluettes qui tremblottent comme des saulea 
plantés d'hier ! » 

Le bonhomme avoue qu'il ne manque pas une ligne au portrait; 
de plus en plus ravi d'aise, il renouvelle à tout venant son expérience, 
et quand Léandre égaré, pâle, les cheveux en désordre, jouant le 



ACHIM d'arnim. 327 

trouble et le désespoir de Pierre Scblemil, à qui le diable a pris son 
ombre, regaralt pour dire avant de mourir nn suprême adieu à ses 
amis, rhonnète Géronte ne peut se défendre d*un mouvement de 
compaaûon.aii récit de sa misère. Tout penaud d'avoir inquiété le 
repos d*un si brave bomme, il s'empresse de confesser le stratagème 
qui loi a si bienjréusfii, et de jeter à l'eau, conmae Polycrate, la mer- 
veilleiifie pierre à laquelle il doit la certitude désormais impertur- 
bable d*ètre le moins trompé des Sganarelles. 

Presque toutes les petites pièces d'Amim s'inspirent du vieux ré- 
pertoire allemand. Celle-ci, dans Ayrer, s'appelle la Reine de Chypre^ 
et le tbéâlre anglais en contient la première trace. C'est donc pres- 
que toujours à d'anciens sujets remis en œuvre que nous avons affaire, 
etpcurTesprit, le style, la bonne grosse verve comique, le contingent 
qa'apporte le poète en ces manipulations souvent très ingénieuses 
ne laisse pas d'avoir son mérite. Le Siège d'Oppenheim et la Déli- 
vrance du Wesel sont aussi de fort curieux tableaux de geme, où l'his- 
toire intervient, quoique discrètement, et comme il sied à de pareils 
ouvrages, lesquels, s'adressant à la foule, doivent nécessairement 
subordonner le fait historique, que tout le monde ignore, au fait 
humain, dont chacun de nous trouve dans sa conscience l'instinc- 
tive révélation. 

III. — LK BOKAXTISMB BK ALLEMAGMB. — QUELLE PART Y PBIT ABII>Ili. 

Le mouvement romantiqjiie, lorsqu'il éclata en Allemagne de 1798 
à 1812, était si bien l'expression des idées et des besoins du temps, 
^ son action se fit sentir dans toutes les branches de la science et 
& l'art. Sans prétendre écrire son histoire, je voudrais, à propos des 
tentatives littéraires d'Amim, indiquer ici quelques points généiaux, 
ioâster en passant sur quelques traits caractéristiques. 

Issu de la. réflexion et de la science, comment nier l'influence ré- 
troactive que le romantisme exerça à son tour sur la science, de 
phsen plus poussée vers le naïf et la tradition populaire, de plus en 
pbs entraînée vers le domaine de l'imagination? Le symbolisme de 
Côrres et de Creutzer, les investigations des frères Grimm, non 
moins que les tendances d'Arnim et de Brentano, procèdent du ro- 
mantisme,, auquel se rattachent aussi les retours de Schelling vers 
lacob Bœhm, et tant de généreux, efforts pour fonder une philoso- 
phie du christianisme. Prédilections d'artiste, raisons de sentiment! 
y avait, je le sais, chez tous ces beaux esprits plus d'esthétique et 
4e théorie que de vraie foi, plu^s d'élan vers la spéculation et le sym- 
bole que de conviction dogmatique et de piété. En im mot c'étaient, 
pour la plupart, d'excdlens catholiques, à cela près qu'ils ne prati- 



328 BETUE DES DEUX MONDES. 

quaient pas. Je dis la plupart, car il y en eut dans le nombre qa 
leur romantisme conduisit droit au sanctuaire. Je veux parler de Ôi 
ment Brentano, qui se fit moine, de Zacharias Werner, qui regretld 
qu'il n'y eût pas dans la langue un seul et mf'me substantif pori 
signifier ces deux choses selon lui synonymes, l'art et la religion, fi 
qui, indigné de voir ses amis Schleiermacher et Tieck continuer -1 
faire des vers après comme avant, leur tourna le dos bnisquemepC 
Je veux parler surtout de Novalis, dont ce serait le cas de citer naj 
belle page, omise dans les œuvres complètes, et que je trouve dansai 
fragment publié en 1799. ((C'étaient de splendides et glorieux teiiq% 
écrit, en parlant du moyen âge et non sans quelque fougue ultn* 
montaine, le chantre inspiré de ffenri d'Offerdinqen, l'Europe aloli 
ne formait qu'un seul pays chrétien; partout la religion, partout ttl 
grand intérêt commun, partout l'autorité I Aussi, n'insisté-jepassll^ 
la va^eiu- d'institutions dont les bienfaits sont assez démontrés (W 
le développement organique des facultés les plus diverses, par li 
suprême perfection qu'il fut donné à chaque individu d'atteiDdv0< 
dans la science et dans les arts. Malheureusement, pour ce r^foe dfe 
Dieu sur la terre, l'humanité n'était point mûre, il s'écroula! Et noaii' 
eûmes cette insurrection que l'histoire appelle \% protestantisme. Afr 
jourd'hui, au lendemain de la révolution française, au sortir de cette 
crise universelle de renouvellement, les temps sont venus d'une lé* 
surrection fondamentale, et pour quiconque a l'instinct de rbistoire^ 
un pareil fait ne saurait être douteux. La religion enfante dans 
l'anarchie; du sein de la destruction, elle élève sa tête glorieuse, el 
crée un nouveau monde. Nous n'en sommes encore qu'aux préludai^' 
mais ces préludes annoncent au clairvoyant une nouvelle histoiièi' 
une nouvelle humanité : le souriant hyménée d'une église jeune avrf' 
un Dieu d'amour Les forces temporelles ne sauraient désor- 
mais se remettre en équilibre d'elles-mêmes, la religion seule peut 
régénérer l'Europe. Un christianisme approprié à la vie hunuûne, OR 
christianisme fait homme, telle fut l'antique foi catholique; sa pré* 
sence continuelle dans la vie, son amour de l'art, sa profonde lnhi! 
manité, l'inviolabilité de ses mariages, son infinie compassion, M 
culte de la pauvreté, de l'obéissance, du devoir, tous ces signes éfP** 
denunent caractéristiques d'une religion vraie renferment les pri^' 
cipes fondamentaux de son organisation nouvelle. Il faut que T^li* 
véritable se constitue, et nous verrons alors nattre ces temps d'éteP^", 
nelle paix où la moderne Jérusalem sera la métropole du monde! i ' 
La réaction religieuse devait naturellement faire cause commuât;, 
avec la réaction politique, et le romantisme eut son publiciste dafll 
Adam MûUer, qui du haut de sa chaire de Dresde reprochait* enl80Si 
à la politique et à la critique de son temps de n'être qu'une abstrac» 



ACHIM d'arnim. 329 

tioD, alors qu'elles pouvaient exercer une influence immédiate si 
puissante sur Tétat de l'Allemagne. Adam Mûller, Frédéric de Schle- 
gcl, Acbim d'Arnim et Frédéric de Hardenberg (Novalis) accom- 
plirent donc à cette période de restauration une œuvre en tout sem- 
blable i celle que M. de Chateaubriand entreprit chez nous vers la 
même époque, et je retrouve dans le Génie du Christianisme beau- 
coup de ce dilettantisme religieux qu'on reprochait aux romantiques 
allemands. Pauvres romantiques! quelles guerres terribles n'eurent- 
ils pas i soutenir et contre l'esprit de Tantiquité classique, repré- 
senté par Goethe, et contre l'esprit du présent, dont ils combattaient 
à outrance les tendances révolutionnaires! Goethe, qui, dans l'occa- 
sion, touchait assez volontiers à leur élément, mais qui détestait au 
fond tout ce monde de visionnaires et de somnambules, Goethe ap- 
pelle le romantisme une période de lalens forcés. « Un corps natu- 
rellement bien constitué, mais que travaille une maladie incurable, » 
foiiàcomme en quatre mots il décrit Henri de Kleist. Au sujet d' Amim, 
la sentence affecte le même laconisme; c'est la critique littéraire ré- 
duite à la simple rubrique d'une note de pédagogue : «naturel, fémi- 
nio; substance, chimérique; contenu, sans consistance; composition, 
molle; forme, flottante; eflet, illusoire (1). » Son Essai sur le dilei- 
taniisme peut également passer pour un manifeste à l'adresse des 
romantiques. « Ce qui manque surtout au dilettante, c'est la faculté 
architecturale dans l'acception élevée du mot, cette force pratique 
qui crée, ordonne et constitue; il n'en a qu'une sorte de pressenti- 
meot, et s'abandonne corps et âme à son sujet, qui l'entraîne, le do- 
mine, alors qu'il en devrait au contraire être le maître. » Mais Goethe, 
dans ces oracles qu'il rend contre le romantisme, juge les choses au 
seul point de vue de l'homme, du poète, et se contente de battre en 
brèche, avec quelque animosité pourtant, ces prétendues extrava- 
gances auxquelles répugne son calme et froid tempérament. Quant 
aax principes par lesquels ce mouvement se rattachait à la politique, 
ril!ustre penseur, à quelques réserves près, les goûtait trop lui- 
même pour leur faire une guerre bien acharnée. Ce noble soin devait 
échoir à d'autres qui, naturellement plus doués de ce fameux sens 
de l'avenir que le poète de Weimar, ne pouvaient manquer de tom- 
ber à bras raccourcis sur cette légion de cerveaux creux et d'âmes 
enivrées du mysticisme de l'art. « Les romantiques détestaient la ré- 
?olution, écrit M. Robert Prutz, parce qu'elle les troublait dans leur 
quiétude; les princes la détestaient, parce qu'elle les troublait dans 
leurs possessions. Les romantiques voulaient le moyen âge, parce 
qu'il est poétique; les princes le voulaient, parce que le moyen âge 

(ï) Vojez Goethe, WUrdigung's Tabelle der poetischen Production der letiten Zeit, 
in, 8. 449. 



SSO REVUE DES DEUX MONDES. 

est Tâge d'or des rois. Les romantiques votilaient la stabilité dfe 
trônes par amour pour la stabilité ; les princes'la voulaient panunoi 
pour leurs trônes mêmes. Entre les deux partis, c'était Fégoinii 
qui servait de trait d'union (I). » \ 

Ce qu'il y a de certain, c'est que cette période, incontestaUJ^ 
ment l'une des plus brillantes de la poésie allemande, a tonjoriji 
été fort impopulaire au-delà du Rhin, et que, pour médire de cetûfliv 
ble passé, les poètes du présent et les républicains de ravenir9a|* 
blent s'être donné le mot. Que signifie pourtant ce mauvais ' 
entêté, cette aigreur atrabilaire de certains esprits contre une ( 
dont il faut bien, en dernière analyse, qu'ils s'avouent les dis 
Spéculerait-on par hasard sur cette ignorance où nous vivons iÊ 
vrais maîtres, ignorance qui ne pourrait cesser qu'aux dépens 't 
cette espèce d'originalité qu'on s'arroge? Le malheur des romaA 
ques, c'est d'avoir, comme on dit, trop remué d'idées et d'avoir pli 
là trop intéressé de gens à nier leur existence. Tel qui passe, wà 
yeux des générations nouvelles, pour un talent plein d'inventiÉ 
leur doit le meilleur de son bagage, et certes, à ce compte, ce n'vi 
point être si malhabile que de faire pleuvoir sur eux le sarcasmetl 
de représenter leurs œuvres comme un obscur fatras dont les homifilB 
gens ne sauraient trop se tenir loin. Étonnons-nous ensuite qu^^ii 
nim soit si peu connu ! Il y a en Allemagne tout un monde pour qi 
ce grand poète n'est et ne sera jamais que le mari de Bettina, % 
quelle avait sans doute accaparé tout le génie de la eommunautél'l 
ce que je ne pardonne pas à la sœur de Clément Brentano, c'est! 
n'avoir jamais rien fait pour redresser l'opinion du public snril 
point, de n'avoir jamais élevé la voix pour que justice pleine etei; 
tîère fût enfin rendue à qui de droit. Arnim au contraire ne cessi 
de parler à tout propos du génie de sa femme, et son enthouâaoi 
là-dessus ne connaissait pas de bornes. « On n'imagine point, éd 
une spirituelle contemporaine. M"" Helmine deChezy, qui avd 
beaucoup vu le jeune ménage aux heureux momens de la lune*! 
miel, on n'imagine point quel zèle fougueux, quel feu chevaldél 
que il mettait à proclamer la supériorité de sa femme, dont il s** 
cusait indigne par les qualités du cœur et de l'esprit, ce qui ne UÉi 
sait pas de m' amuser légèrement, moi qui les avais connus dèsll 
premiers jours de leur mutuelle tendresse, et qui savids l'aoNi 
brûlant et passionné de Bettina pour Arnim à cette époque. ComiiNi! 
faisait ce beau feu, cette ardeur vii^inale, pour s'accorder avwjj 
correspondance avec Goethe, c'est à Bettina elle-même de Y&fi 
quer, si elle le trouve bon et si la chose lui parait convenable, ta 
jours est-il qu' Arnim, âgé de vingt ans environ, était alors une d» 

(1) Voyez M. R. Prutz^ Vorlesungen iiber die Utteratur der Gegenwarty s. 19t- 



Acmai d'arniii. 331 

pJos nobles et des plus agréables figures qui se puissent rencontrer. 
L'élévation de son intelligence, la pureté de ses mœurs, la sérénité 
de son âme étaient àrunisson. Il avait à la fois la beauté physique et 
la beauté morale, et tout respirait an lui cette franchise et ce calme 
d'une jeunesse qu'aucune souillure n'a profanée. Ses premières poé- 
sies furent assez mal accueillies de la critique; peut-être , en eifet, 
pour la forme et la couleur y avait-il ti*op sacrifié au goût de la nou- 
velle école. Schlegel, avec lequel il était pourtant fort lié, ne vit 
même rien dans ces débuts qui annonçât une vocation poétique, 
sentence dont Amim appela bientôt, avec quel succès chacun le 
aûtl Acbîm d'Amim est devenu un poète national, et ses œuvres, 
mieux appréciées avec le temps, pénétreront de jour en jour davan- 
tage dans le cceur du peuple. » 

Ces poésies d'Amim, jugées trop romantiques, et qui, aux yeux 
de ses meilleurs amis, ne révélaient pas im poète, n'étaient autres 
qne les Bétélalioîn (tAriel. Né à Berlin le 17 janvier 1781, Amim 
comptait à peine, lorsqu'il les écrivit, dix-huit ans, et d<^jà, avant 
de publier ces vers jugés trop romantiques par les lomantiques 
eux-mêmes, il avait débuté dans le monde de la science par sa 
Théorie sur les phénomènes de l'électriciié , imprimée à Halle en 
1798. Ses longs voyages à travers l'Allemagne le mirent en commu- 
nication habituelle avec le peuple des villes et des campagnes, dont 
il sut saisir et reproduire les diflérens types dans leurs variétés par- 
ticulières. Si, comme on l'a dit, le peuple est le maître de langue 
jnr excellence, ce fut à son école qu'Araim alla s'instruire et colli- 
gea tant de précieux élémens de poésie rassemblés dans le Knaben 
WMtnderhom (1); puis vinrent successivement ses divers volumes 
de nouvelles, ses romans et ses drames , dont le recueil parut en 
1813. Il s* en faut toutefois que ces publications aient vu le jour à 
des distances régulières. Achim d'Amim était d'un naturel trop im- 
pressionnable, d'une organisation trop susceptible aux fréquens ora- 
ges qui bouleversaient l'atmosphère de son pays, pour pouvoir va- 
quer tranquillement à des travaux littéraires pendant la terrible pé- 
riode qui s'étend en Allemagne de 180ë à 1813. En ces jours de 
■isères et d'affliction publique, l'écrivain disparut complètement 
pour ne laisser survivre que le gentilhomme qui ne connaissait plus 
d^autres préoccupations que celles de la patrie et du foyer. A la paix 
aeulenient, et lorsqu'il se sentit tout à fait rassuré à l'endroit de 
cette nationalité allemande, objet d'un si pieux enthousiasme, Amim 
leprit la plume et publia les Kronenvaechter en 1817. Ce fut là son 
dcâmier ouvrage, il négligea même de l'achever. A dater de ce mœ- 

■;i) 2 vohuDes^ EeMïbetg, iM^ 



332 BEVUE DES DEUX MONDES. 

ment, il renonça aux lettres et se retira dans sa terre de Wiepebdonl 
où il vécut quelques années encore en country gentleman^ et mounc 
d'une subite attaque de paralysie le 21 février 1831. 

A défaut du caractère trop souvent bizarre et peu accessible dea« 

compositions, ces quelques détails biographiques suffiraient poQ 

faire comprendre comment la popularité lui a toujours manqué, 

Écrivain à bâtons rompus, poète, mais seulement aux heures de i^ 

verie et d'inspiration, et quand tous ses devoirs de société etdef». 

mille lui permettaient de l'être, Arnim n'avait rien en soi de l'horaiBi 

de lettres tel qu'on se le représente, rien de cet esprit de suite c) 

d'application qui commande le succès. La littérature ne fut jamiii 

pour lui une carrière, mais tout simplement un noble exerdfli 

des facultés de l'intelligence, le goût et la fantaisie d'un ïmr 

nète homme qui ne demande à l'étude que les jouissances de l'étude, 

et qui serait le premier à s'étonner si on venait lui dire que la fo^ 

tune et la renommée lui seront données par surcroît. Je ne paih 

pas de ces misérables pratiques de camaraderie, alors comme aOf 

jourd'hui en usage dans le monde des lettres, et dont il va sansdin 

qu'il se tint constamment éloigné. Même parmi les romantiques,! 

vécut à l'écart, et ces alliés sur lesquels il aurait dû naturellcmen 

compter, lui trouvant sans doute trop d'indépendance, ne l'adopté 

rent jamais qu'avec certaines réserves. Tieck , le garde-note de ï 

communauté, ne parle jamais d' Arnim qu'incidemment, et quand pi 

hasard il le cite, c'est pour l'appeler du bout des lèvres M. d'Arnifl 

Or on sait ce que signifie en pareil cas ce style de cérémonie. Tm 

ces motifs réunis compliquaient singulièrement pour nous la tid 

du critique et du biographe, Arnim n'ayant pour ainsi dire laissée 

trace nulle part, si ce n'est dans ses œuvres, lesquelles donnent C 

et là dispersées sous la poussière des bouquinistes de Berlin et i 

Francfort. Aussi était-ce une vraie joie, dans nos promenades, de)i 

retrouver, et avec elles souvent d'autres productions de cette pénal 

si féconde en beaux e3prits trop oubliés aujourd'hui. Le nom d'Al 

niin, quoi qu'on en pense, ne saurait demeurer englouti dans Fabti 

du temps. L'Allemagne y reviendra, car nul poète n'a mieux coM 

la fibre populaire. Pour moi, c'est ce caractère profondément bumij 

qui me le fait aimer. Même en ses fantaisies les plus bizarres et i| 

plus folles divagations, vous retrouvez vestige d'un noble cœur, plli 

de compassion pour les souffrances de ses semblables, de sympidii 

pour leurs misères, et vous vous rappelez involontairement cette tn 

dition si connue de tous les forestiers de la vieille Alleoiagne, etfj 

dit que toute balle porte, alors que nous l'avons d'avance trempl 

dans notre propre sang. 

Henri Blaze de Bubt. 



TYPES MODERNES 



EN LITTERATURE 



WERTHER. 



\a Werther bien des fois, et je ne l'ai jamais lu sans être ému 
lément. Je Tai lu à Tâge où l'on pressent tout sans avoir en- 
en éprouvé. Je Tai lu à Tâge où l'on a déjà trop senti pour 
dieraeot ému, et toujours le héros à T habit bleu et à la cu- 
inkin a exercé sur moi la même séduction. J'ai raflbié de bien 
ro8 de poèmes et de romans qui sont maintenant eflacés de 
jprit comme les affections oubliées. Je puis avouer aujourd'hui 
û été dupe de bien des inventions de poète et rire d'anciennes 
Uions; mais il n'en est pas ainsi pour Werther, et toutes les fois 
I reprends le récit de sa lamentable destinée, je sens renaître 
ffection pour lui. J'éprouve même une recrudescence d'affec- 
iieiUe à celle que l'on ressent au retour d'un ami absent depuis 
is amiées, et qu'on retrouve tel qu'on l'avait aimé autrefois. 
UTertber n'a rien perdu pour moi. J'ai eu avec lui une récente 
me, il est bien encore tel que je l'ai connu jadis : éloquent, ro- 
upie, exalté, si fiévreux et pourtant si doux, si naïf et poiu"tant 
ors en sophistique, si simple d'habitudes et cependant d'une 
igence si subtile, si raffmée, si apte à pénétrer les choses com- 
te», si timide dans ses relations avec le monde et si hardi avec 
*nie, si gauche dans ses manières et pourtant si gracieux. Sur 
ottrasant et mélancolique visage, l'étrangeté de ces contrastes 



33i REVUE DES DEUX MONDES. 

répand quelque chose de douloureux. On sent qu'U voudrait vivrez 
qu'il ne le peut pas, qu'il ne le pourra pas. Pauvre Werther! touli 
sa personne exprime d'une manière muette ces mots fiévreux qu*ï 
laissa échapper dans sa dernière entrevue avec Charlotte : « Cela m 
peut pas durer, non, cela ne se peut pas! n. 

J'ai lutté contre mon affection pour lui et nre^uis mainte fois té^ 
proche, comme un sentiment coupable, la sympathie qu'il m'iiufi» 
rait. A l'âge où Ton se délie volontiers de son jugement, on me dit 
un jour que ce personnage était immoral et que sa fréquentatk» 
était dangereuse; comme cet argument mérite considération, je là: 
tout au monde pour me persuader qu'il était vrai. J'appris à CQ^ 
fondre Werther avec les héros de lord Byron, avec René et je M^ 
sais quels autres personnages, tous pleins de désirs plus criminel!' 
les uns que les autres, en quoi je lui faisais certainement tort. 14 
pauvre Werther, qui est la candeur même, n'a rien de commun a?e^ 
ces personnages. Il est trop honnête pour s'être jamais compti 
dans des pensées incestueuses, trop bourgeois pour avoir la pensée 
de jamais attenter à la vie d' autrui. J'ai toujours été étonné de M 
filiation qu'on essayait d'établir entre Werther et les héros de ByroB^ 
Ce qui caractérise Werther, c'est l'impuissance d'agir, et ce qrf 
caractérise les héros de Byron, c'est précisément l'action poussée j» 
qu'à ses dernières limites; non-seulement ils se tuent, mais ilstuert 
autrui, et quelquefois après l'avoir détroussé. De tels moyens d'kci^ 
tion peuvent convenir peut-être aux aristocraticpies Lara, Han&eii 
Conrad et tutti qmmti; mais ils ne sont pas à la portée de Wenthm 
le jeune, tiniide et honnête bourgeois. ' 

Comme mon admiration pour Werther a persisté en dépdt de tovMI 
les leçons de morale que j*ai lues sur ce sujet et de toutes le» s^ 
positions calomnieuses que j'avais inventées moi-même à Tégard Al 
rinoiïensif Allemand, je m'en suis demandé la cause, et j'ai fini pi| 
la trouver précisément dans la comparaison du roman de GooÉH 
avec les poèmes de Byron. Les héros de Byron n'ont jamMspluiqril 
mon imagination. Il m'est impossible de voir en eu-X; de» tyfieft knt 
mains ni des types du temps présent; je ne consentirai jamua à <H 
lomnier à ce point la nature humaine, ni même notre époque, quhlk 
pas besoin qu'on la calomnie; je ne puis voir dans les héros delyifll 
que des conceptions toutes personnelles, enfans- d'une puissaote-OM 
ture devenue dépravée , mais conservant encore des restes de lll 
blesse première et remplaçant au moins les vertus qu'eHe n'a pinl 
par la haine de la vulgarité. Dans Byron éclate en paroles enAuMi 
mées le mépris des vices mesquins et de la vulgaire comipticmJi 
ciale. Par malheur pour lui, il aime la dépravation, mais «mi 
est trop ardente pour se contenter de oe qui l'entoure, et.il i 



TYPES MOIHSRlfES EN UTTÉRATURE. 335 

un monde baroque et impossible où ses désirs puissent trouver leur 
satis&etion. Qu'ayez-^vous à m* offrir? dit Byron à la société; d'en- 
nuyeuses orgies, d'ignobles fourberies, de prosaïques adultères et 
des courtisanes médiocrement attrayantes. J'ai connu, j'ai senti, j'ai 
rtvé des choses beaucoup plus belles. Votre corruption ne me satis- 
£ut point. Chez vous, tout respire le mensonge, le calcul et les par- 
fums rancis. Vous êtes avares, économes, rangés dans le vice, et 
vos passions les plus folles obéissent à je ne sais quels calculs de 
boutiquier. Venez, je vais vous montrer un monde merve^llexLx, plein 
de péchés, mais exempt de souillures et de malpropretés. Là des 
rivaux s*entretuent avec rage sous les frais rayons de l'aurore qui 
étincellent sur leurs épées, de sauvages amans mêlent leurs adieux 
aa retentissement des cascades, ou échangent leurs sermens au 
bord des précipices; des barques de pirates fuient sur les flots illu- 
minas par la pourpre du couchant. Là la passion, le meurtre, le 
brigandage lui-même sont nobles et séduisent par leur air de gran- 
deur. Ce monde plein de crimes est exempt de vices sordides et 
bts. On y tue, mais on n'y meut jamais. Tel est le caractère des 
fcéros de Byron; ils n'expriment rien autre chose que les imagina- 
lions du poète, et je m'étonne qu'on ait voulu y voir des types du 
temps présent Ces héros n'appartiennent à aucune classe ni à au- 
cun pays, et ne veulent rien dire, sinon que leur père, nature es- 
sentiellement aristocratique, trouve la société modenie beaucoup 
tiop bourgeoise pour lui, qu'il souffre, non pas des douleurs de cette 
société, mais d'être lui-même condamné à y vivre, qu'il n'a que 
du mépris pour elle, et qu'il ne veut pas plus de ses vices que de 
•es vertus. 

Les personnages de Byron sont donc des créations tout indivi- 
daelles et qui ne représentent aucun type général de notre temps; 
ib n'expriment rien que lord Byron lui-même. En faisant un effort 
drcqnrit, je parviens à les comprendre, mais ils n'excitent en moi 
aucune sympathie; il n'y a rien en eux qui corresponde à ma na- 
ture; je ne les ai jamais connus, et j'espère bien ne les connaître 
jamais. Quant à WerUier, nous l'avons connu, celui-là; il est du 
flièiiie sang que nous, il appartient à la même classe sociale. Son 
père était un honnête bourgeois de notre voisinage; sa mère et la 
étaient amies. Enfans, nous avons joué ensemble; ensemble 
avons été élevés dans le même collège, ensemble nous avons 
i la saison de l'adolescence. Je le connais donc depuis longues 
I; je sais les causes de son ennui, car je les ai obsenées jour 
pir jour. Son grand malheur, c'est d'avoir été éprouvé plutôt par des 
aMAhmces mesquines que par de grandes douleurs. Tracasseries de 
la destinée, circonstances déplaisantes, médiocrité de fortune et de 



336 REVUE DES DEUX MONDES. 

condition, solitude forcée, légers froissemens d'un susceptible amour- 
propre, petites souiïrances incessamment renouvelées, petites humi- 
liations durement senties, sourd ressentiment contre la destinée et 
les hommes, dépendance impatiemment supportée, j'ai vu tous ces 
chagrins vulgaires ruiner comme des mites cet arbuste gracieux, 
sucer sa sève et piquer ses fleurs. N'est-ce pas que nous l'avons tous 
connu? Nous savons quel dépit a imprimé sur son front cette ride 
imperceptible, et à quelle illusion déçue il doit cet air mélancoli- 
que. L'ambassadeur dont il nous parle l'a beaucoup tracassé; il a eu 
beaucoup à souffrir de ses emportemens, de ses sourires d'imbécile, 
de ses froides réprimandes, de sa supériorité usurpée. Il ne pouvait 
s'empêcher de comparer sa nature à celle de son supérieur oiGciel, 
et de faire la réflexion que, s'il y avait inégalité entre elles, cette 
inégalité était à son avantage, et que lui, Werther, était le réel su- 
périeur. Cette réflexion le torturait d'autant plus à chaque humilia- 
tion nouvelle, qu'il se rappelait avec quelle douceur, lui, le pauvre 
employé, traitait ses inférieurs, et qu'il osait à peine leur faiœ une 
observation lorsqu'ils avaient mal ciré ses bottes ou brossé ses ha- 
bits. La brutalité des puissans, la froide cruauté mondaine bles- 
saient toujours à coup sûr cette nature délicate et sensible à l'excès. 
Aucune piqûre, si légère qu'elle fût, ne manquait son eflct. Enfin, 
lorsqu' éclata l'orage qui devait l'emporter, il était prêt pour la 
mort. Il ne fallait qu'une occasion pour terminer ce drame, et elle 
se présenta heureusement. Nous disons heureusement, et en effet 
concevez-vous Werther vieillissant au milieu de ces tracasseries et 
de ces ennuis, sa mélancolie poétique se changeant en humeur cha- 
grine, Werther devenant aigre, grognon, insociable? Il vaut mieux 
qu'il soit mort jeune, car il reste fixé dans notre souvenir avec son 
attitude juvénile, avec sa grâce et son éloquence, avant qu'aucun 
défaut trop prononcé nous ait appris à moins l'aimer et à parler de 
lui avec un sourire ironique. Un vieux Werther, quelle déplaisante 
image s'éveille en nous à ces mots ! Un vieux Werther ! cela ressemble 
presque ^ un paradoxe. 

Oui, Werther est bien un type vrai et. vivant. Il n'est pas vrai 
d'une vérité étemelle, comme les créations de tel autre grand poète; 
mais il est vrai d'une vérité temporaire et relative. Il est un type 
de transition, et il ne cessera d'être vrai que lorsque la transition 
elle-même aura cessé. Ne nous faisons pas illusion sur ce roalheu- ^ 
reux suicidé, car il est plein de défauts, toutes ses vertus sont incom- 
plètes, — et cependant n'allons pas en pharisiens lui jeter la pierre. 
Il faut laisser cette sale et sotte besogne aux pédans, aux parvenus 
et à tous ces pauvres diables qui, dans l'argot du moment, s'intitu- 
lent des hommes modernes^ mais qui ne valent guère mieux que des 



TYPES MODERNES EN LTTTÉRATURE. 837 

rnachines, et dont tout le mérite consiste à se vanter effrontément de 
n'avoir point d*àme. L'homme moderne ^ pauvres gens, il existe; 
mais il n'est pas aussi heureux que vous. N'enviez pas sa destinée et 
ne prenez pas son titre, il pourrait vous en arriver malheur. L'homme 
moderne digère mal, ses journées sont pleines d'inquiétudes et ses 
nuits pleines de rêves qui chassent le sommeil. L'homme moderne! 
mais c'est Werther, c'est quiconque lui ressemble, de près ou de 
loin. 

Werther est un bourgeois, un enfant des classes moyennes. Avec 
lui commence dans la littérature une nouvelle série de héros; il est 
le premier d'une longue liste de personnages nouveaux dont la litté- 
rature ancienne n'avait fait aucune mention. C'est lui qui met réel- 
lement fin à la littérature chevaleresque et aristocratique. Avec lui 
s'éteignent les sentimens du moyen âge; avec lui, une vie nouvelle 
entre en scène. Il représente bien le nïoment précis où les classes 
moyennes, qui avaient croupi si longtemps dans des mœurs gros- 
sières et plébéiennes, qui pour toute littérature n'avaient eu si long- 
temps que d'obscènes fabliaux et des contes grivois, sont arrivées à 
cette culture d'esprit, à ce raffinenent de pensée, à cette délicatesse 
de sentimens qui font l'orgueil et le charme de la vie. La vie boiu*- 
geoise prend, à partir de Werther, droit de cité dans la littérature. 
C'est encore à Goethe qu'on doit celte innovation, beaucoup plus 
qu'aux tentatives dramatiques de Diderot et de Lessing, beaucoup 
plus qu'à Jean-Jacques et à son Saint-Preux, personnage équivoque, 
fiévreux et bas, fier et servile, image de Jean-Jacques lui-même, et 
qui n'est, pas plus que les héros de Byron, un type général. Adieu 
maintenant pour toujours aux personnages et aux types d'autrefois; 
adieu à ces passions et à ces sentimens dont le dernier accent expire 
avec le xvii* siècle, et qui, de la féodalité au xviii' siècle, avaient 
régné sous des formes très diverses, dans tous les pays de l'Kurope! 
Adieu à Tristram et Yseult, à Chimène et au Cid, à ïitus et à Béré- 
nice, à Louis XIV et à Madame! Charlotte et Werther, deux person- 
nages très modestes, deux jeunes bourgeois, vont se faire une répu- 
tation qui égalera celle de tous ces chevaleresques et royaux amans, 
ils vont exprimer des sentimens passionnés qui enflammeront des 
millions de cœurs (1). 

(l) U est singulier que tindis que les clisses moyennes fournissaient dans les trois 
éeroiers sU-cls tint d'in livi.lualilês vcmaïquables et d hommes de génie, elles n'aient 
fu fourni h la littérature un seul type nolile et élevé. On cherche en vain dans Tan- 
dcfiiie lîttératuie un type de bourgeois supportable. Au xv« sircle. la littérature possède 
m t)pe Je bonrgpois: il est repoussant; c'est l».itelin. Dans Rabelais, le bonhomme Gar- 
futaa et le bon Pantagruel, un roi et un prince, expriment seuls des sentimens élevés; 
ftnorge est on personnage fort comique, mais un diôle de la pire espèce. Les héros de 

ta 



338 RETUE DES DEUX MOIfDES. 

Vidéalili dans la passion et dans le sentiment, la délicatesse d'âme 
dans Tamour, la perception fine et subtile de la beauté morale, 
Yidénlité en un mot, cette chose enviable qui éclate dans rameur de 
Tristram et d'Yseult, de Roméo et de Juliette, et qui était le pri- 
vilège bien réel des classes élevées par la féodalité, cette idéulUé de 
sentiment, plus précieuse que la grandeur et les couronnes, w 
cher Werther Ta conquise pour nous. Comme tout cet intérieur boiut* 
geois décrit par Goethe est plein d'idéal! L'ameublement est bies 
modeste, les personnages n'empruntent aucun éclat à leui-s aïeux, 
leur condition ne leur sert pas de piédestal; mais aussitôt qu'ils pai^» 
lent et qu'ils agissent, la noblesse des sentimens exprimés, Télé^ 
gance de l'allure et du geste, la profondeur de la passion, vous fanÉ 
demander si ce sont bien de simples bourgeois que vous écoutez. Lee 
trois personnages de Werther sont également nobles. Quelle belle . 
et remarquable nature est celle d'Albert : prudent, froid, réservé, 
indulgent, voyant d'un œil clair et net tout le péril de la situatioD 
sans s'étonner ni s'emporter, et faisant face à tous les dangers aa 
moyen de cette faculté si délicate et si rare, le tactl Et Charlottel 
n'est-elle pas l'idéal de la femme bourgeoise? La pauvre Charlotte 
est à l'antipode des sentimens chevaleresques et de la vie chevale- 
resque. 11 y a et il doit y avoir une contradiction entre sa vie me- 
rale et sa vie matérielle. Ses désirs, ses passions, doivent rester 
chez elle à l'état abstrait. Intelligente, sensible, bien élevée, son 
unique devoir est de distribuer à ses petits frères les tartines beur- 
rées et de compter la lessive. Ce devoir, elle l'accomplit sans dépit 
et sans croire qu'elle est capable de choses plus élevées. Elle peut 
pleurer sur les héroïnes de Goethe et de Schiller sans se croire le 
droit de sentir comme elles. Sa poitrine se soulèvera d'enthousiasme 
et son cœur débonlera de tendresse aux sons de la musique de Mo- 
zart et de Beethoven ; mais ces émotions fortes et dangereuses ces- 
seront avec la magie des sons. Lorsqu'elle s'écriera : Oh ! Klopstock! 
à la vue de l'arc-en-ciel, ne croyez pas que cette exclamation soit 
autre chose qu'une exclamation littéraire. La vie de Charlotte restera 
paisible et monotone comme un village de province, tandis que son 
esprit sera peuplé de sentimens, de passions et de rêves. Elle repré- 
sente bien, la bonne Charlotte, cette invention des classes moyennes, 
la vertu des femmes, idéal essentiellement bourgeois, et dont aucune 

Corneille, de Racine^ de M"« de La Fayrlte, sont noMcs: les bourgeois de Mo1i^^e soat 
des imliéciles. On sait ce que vaut «lil Blas. La première exception à citer, c'est le ?!• 
Caire de Wakefleld; mais qui ne voit que ce personnage doit son élévation d*âoM s^l^• 
tout à son caractère de ministre? Lui seul dans la faniiUe a réellement de la noblesM. 
Ses fils sont de braves garçons, et ses filles sont charmantes; mais les enftuis, déponillit 
dn caractèie de leur père, lui sont fort inféiieun. 



TYPES HODERJDrES £N UTTÉBATUBE. 339 

aatre classe de la société ne s est, à tout preodre, jamais beaucoup 
soodée. 

Mais des trois personnages, le plus intéressant, c'est le plus mal- 
Jieoreav , c'est Werther. Supposez que son amour contrarié n'existe 
point, qu'il n'ait jamais connu Ciiarlotte, et sa destinée sera la même. 
Cbarlitte n'est dans sa vie qu'un accident qui sert à précipiter le 
dénouement; voilà tout. Le grand malheur de Werther, c'est qu'il 
existe une contradiction entre sa condition et ses sentimens. Werther 
pourra penser couinie un prince, il ne sera jamais qu'un bourgeois; 
il pourra sentir conune la nature La plus une et la plus exquise, il ne 
m jamais qu'un employé. Grâce à cette contradiction, l'action lui 
est ioterdite, et il devra rester forcément oisif. Comment agir en 
eSétfPour cela, il lui faudrait une nature plus grossière et moins 
loble, il lai faudrait une nature capable, comme dit Shakspeare, de 
aumger des crapauds et d'avaler des couleuvres. Ah ! s'il avait seu- 
kmeot un levain de bassesse, si léger qu'il fut, quel chemin il ferait 
daos le monde! Malheureusement Werther en est absolument dé* 
pourvu. Pour agir, combien il lui faudrait nouer d'intrigues, ac- 
cepter d'humiliations, faire de courbettes, débiter de mensonges, 
inventer de flatteries! Wertlier est incapable de tout cela; il préfère 
rester oisif, et nous ne pouvons le condamner; mais cette oisiveté for- 
cée ne convient pas à sa nature fiévreuse, et qui a besoin du dérivatif 
de l'action. 11 va donc se dévorer lui-même et se nourrir de son propre 
coeur. Sa vie est manquée, et peu à peu , dans l'inaction, il huit par 
oublier que l'existence humaine a un but, que plus la nature de 
riMMume est noble, plus ce but est élevé. W erther a d'ailleurs com- 
mis un calcul faux et tout à fait impardonnable : enfant d'un siècle 
nouveau, animé de sentimens nouveaux, dépourvu de tout préjugé, 
Werther a cru que tout le monde était aussi franchement dénué que 
loi des superstitions du passé. Il s'est trompé. 11 n'a pas vu que l'om- 
kedu passé s'étendait sur lui, absolument comme l'ombre du moyen 
ige s'étend sur Uamiet. 11 pense comme un homme moderne, et il ne 
Toit pas que le spectre de l'ancien régime le poursuit. A chaque pas 
qii*U va faire, il lui arrivera quelque mésaventure. Ici il se heurtera 
eootre une vieille ruine remplie de corbeaux effarouchés qui s'en* 
foleront en croassant contre lui; là un fantôme se dressera sous ses 
pas et le regardera d'un air étonné; plus loin un préjugé impitoyable, 
sous la forme de quelque ambassadeur ou de quelque ministre, lui 
adressera mille impertinences. Wertlier n'appartient plus à ce passé, 
il en souiTi-e, et, malgré ses souifrances, il ne peut se résigner ni à 
Taccepter, ni à lutter contre lui. 

Werther souHre aussi de lui-même. Il sent tout ce qu'il y a d'im- 
parfait et d'incomplet en lui, et cette pensée le tourmente. U a ua 



AAO REVUE DES DEUX MONDES. 

sentiment très vif de ses défauts et de ses ridicules, et il se reproche 
durement chacune de ses étourderies ou de ses faiblesses. 11 n*a pas, 
comme tant d'autres, la ressource de pouvoir s'abuser sur son 
compte, car l'esprit d'analyse est chez lui tiès éveillé et lui tient tou- . 
jours l'œil ouvert sur lui-môme. Sa terrible imagination complète 
encore l'horreur de cette situation, en lui présentant sans cesse des 
choses plus belles que celles que la réalité lui offre. Ses désirs ont 
des ailes, mais sa puissance d'action porte des chaînes. Son amour 
de la vie est énergique, car Werther aime la vie autant qu*on peut 
l'attendre d'une nature aussi riche (une des nombreuses sottises qui 
aient été dites sur ce remarquable personnage est de lui supposer je 
ne sais quel amour malsain de la mort); mais il ne peut en jouir. 
Toutes les choses de la terre se présentent à lui décolorées. 11 n'aime 
plus rien que Charlotte; c'est elle qui peut encore lui faire retrouver 
quelques-unes de ces émotions naïves et puissantes qu'il trouvait 
autrefois dans une promenade au fond des bois, dans la conversa- 
tion d'un ami, dans la lecture de son Homère. S'il se résigne à ne 
plus aimer Charlotte, il devra se résigner aussi à ne plus rien aimer 
dans sa vie. Elle possède encore le secret magique qui peut faire 
battre son cœur. Si la magicienne disparaît, ce cœur se taira pour 
toujours. Terrible situation que celle-là! Qui se résignerait à vivre 
comme un fantôme, sans espérance, sans illusion, sans amour et sans 
haine, avec les ombres d'un passé douloureux, à s'entretenir avec 
des souvenirs cruels sans espoir de renaître un jour à la vie? Peut- 
être vaut-il mieux mourir. Werther se tue. 

Le suicide de Werther n'est donc pas un suicide ordinaire; ce 
n'est pas un de ces actes de folie inspirés par un égarement momen- 
tané ou une passion insensée : c'est un acte de froid calcul inspiré 
par la perception très nette de l'impossibilité de vivre plus long- 
temps dans le sens réel du mot. Oui, Werther pourrait continuer à 
vivre, si l'on entend par là déjeuner et dîner, dormir et bâiller, 
marcher ou parcourir d'un œil ennuyé les pages d'un livre qui ne dit 
plus rien à l'esprit; mais si par vivre l'on entend aimer, sentir, s'émou- 
voir, désirer, Werther ne le peut plus. Lorsque quelqu'un d'entre 
nous a éprouvé quelque grande douleur, il peut trouver autour de 
lui des sources de consolation. La bonne nature {aima mater) nous 
ouvre ses bras, nous berce et nous endort en nous chantant ses 
vagues complaintes de nourrice; elle nous fait oublier nos douleurs 
à force de nous en entretenir, et, par une alchimie particulière et bien- 
faisante, transforme ces douleurs en joies radieuses et en souvenirs 
affectueux. Ces peines et ces chagrins, qui nous mordaient le cœur 
comme des lutins malicieux, deviennent nos bons anges. Dans notre 
cœur, touché par la magique baguette de la nature, s'ouvrent de nou- 



TYPES MODERNES EN LiTTÉRATURF.. 3/il 

velles sources, plus fécondes que les anciennes, et alors les senti- 
meos qui circulaient en nous, semblables à de petits ruisseaux aux 
faibles murmures, capables de refléter à peine noire propre image, 
jaillissent comme des cascades à la voix sonore, ou roulent comme 
de beaux fleuves au cours tranquille, réfléchissant dans leurs claires 
oudes le paysage entier de leurs rives et le ciel qui les recouvre avec 
son lumineux soleil ou ses myriades d*étoiles. Puis, après la magie 
de la nature, nous avons la toute-puissance du temps, qui sait si bien 
cacher nos chagrins sous d'épaisses couches de gazon, et qui sur les 
ruines de nos affections sait faire germer et éclore tant de fleurs que 
nous n'espérions plus. L'étude est là aussi avec ses ressources sé- 
fères, et le travail, précepteur indulgent qui nous réprimandé avec 
douceur malgré son aspect austèi e. Grâce à lui, nous pouvons nous 
oublier et nous distraire de nous-mêmes dans la contemplation des 
douleurs d*autrui et de la vie universelle. Puis enfin, si tout cela ne 
réuss't pas, il reste la religion, avec ses perspectives infinies et ses 
opiniâtres espérances. Mais Werther a épuisé toutes ces sources de 
consolation. Pour lui, la nature est \ide et décolorée, elle a été son 
premier amour, et maintenant, oubliée pour une passion ardente, 
elle se vengera en rivale dédaignée. Ses chansons enfantines, sa 
physionomie gracieuse ou sévère, mais toujours naïve, son inno- 
cence, n'auront plus de charmes qui .- gissent sur Werther. L'étude 
n'a plus d'attrait pour lui, il a épuisé à peu près tout l'esprit de ses 
livres favoris, et il n'y trouve plus que des mots. 11 a eu assez à se 
plaindre de ses semblables pour ne pas essayer de chercher des 
consolations dans leur société, et quant à la religion, hélas! Wer- 
ther est un enfant du xMii* siècle, il ne peut pas se donner le con- 
seil qu'Uamlet donne à Opbélia : Go io a nunnery! 

Comment ce personnage ne serait-il pas intéressant? 11 est jeune, 
noble, bien doué, et il lui est défendu de vivre. Les malheurs de 
Wtrlher ne sont pas imaginaires pour être en grande partie ab- 
straits. 11 y a d'autres situations intolérables qu'une mauvaise situa- 
tion matérielle. Il y a des situations d'âme qui sont plus terribles 
que la gêne pécuniaire, qu'une vie précaire, que les angoisses même 
de la faim, par exemple celle-ci : être obligé de marcher seul, n'avoir 
aucun appui dans le passé ni dans le présent, être à la fois le levier 
et la masse, et se consumer en efforts terribles pour soulever le 
poids de la destinée. C'est la situation de Werther, et n'est-ce pas 
beaucoup la nôtre à tous, enfans d'un siècle nouveau, sans tradi- 
tions, sans passé, nous qui bégayons des paroles que nos pères ne 
comprennent plus, que nos aines même ne comprennent pas tou- 
jours sans peine, nous qui sentons plus que nous n'agissons, et dont 
kâ senlimens sont encore si nouveaux même poui nous, qu'ils nous 



3&2' REYUE DES DEUX MONDES. 

étonnent souvent et nous effraient? Nous sommes en effet des ëtrog 

pour ainsi dire abstraits, notre cœur et notre cerveau sont comsiv 

les habitations où est venu loger tout un peuple de pensées et dtat 

sentimens avec lesquels nous ne sommes pas encore familiers,^ 

qui sont pour nous-mêmes pleins de mystères. De là le vague #^ 

notre langage et Tindécision de notre caractère. De là vient aussi k»^ 

disproportion qui existe entre nos sentimens et l'expression qa|^ 

nous leur donnons. Le sentiment est vigoureux et profond, rexprmi 

sion est incomplète et faible. Nous avons tous, comme Werther, mt^ 

originalité en geime, un caractère moderne en puissance qui ne s'aÉ^ 

pas encore développé, et dont la croissance, lente et douloureui^g 

nous fait mortellement souffrir. 11 y a chez nous tous, comme cM 

Werther, une contradiction entre notre vie intérieure et notre iW 

extérieure : nos aspirations morales sont singulièrement hardies, éhll 

vées et nobles; mais notre vie extérieure, nos manières et nos rncBOlÉ 

ont forcément quelque chose de vulgaire et de commun qui causoÉI 

toujours je ne sais quel dépit amer et quelle honte à une âme bitf| 

née. Oui, Werther, encore une fois, c'est bien nous, enfaos éÉP 

classes moyennes, avec nos habitudes d'esprit, notre tournure H 

pensée, notre excessif raffmement intellectuel, notre fatale inteUM 

gence des choses les plus subtiles et notre condition équivoq[iH|(| 

flottante comme Délos, la patrie du dieu qui fit cesser sur la tMl 

le règne des Titans et inaugura le règne des hommes. En vérité,.^ 

nous écrivions notre histoire, nous pourrions tous inscrire en tÊM 

le titre du roman de Goethe, les souffrances du jeune Werther. — ■ 

dites-moi, ces simples mots ne contiennent-ils pas pour vous torij 

un monde de rêveries plus nombreuses que celles qu'éveillaient cM 

l'éloquente II"' de Staël les orangers du royaume de Grenade et M 

citronniers des rois maures? *- 

Je viens incidemment de nommer le dieu qui fit cesser le règne àH 

Titans et inaugura le règne des hommes. Dans notre xix** siècle, M 

règne des Titans a aussi cessé pour toujours, et nous essayons d'inrij 

gurer le règne des hommes. Ne nous y trompons pas cependaril 

cette société moderne qu'on se vante d'avoirétablie n'existe pasenrill 

lité, elle existe dans T abstraction et dans l'idéal : elle existe en niNÉ 

chez les quelques millions d'hommes cultivés et moralises qui fouldj 

le sol de notre planète; mais que de temps s'écoulera encore «vaÉ 

que cette abstraction soit devenue un fait, cet idéal une rèalîli 

et combien de Werthers auront eu l'occasion de se suicider! Oi 

quand je pense à la société moderne, — je pense inévitableroemM 

la position de Werther à la soirée du comte de G..., et je vois défih 

devant lui U"^ de S... et son époux, et leur grand oison de ffile,! 

baron de F..., couvert de toute la défroque du couronneineBl d 



TYPES MODERNES Elf LITTÉRATURE. SAS 

ftançoisi*", et le ridicule J..., homme habile à unir les contraîres 
et qui mêle dans tout son habillement le gothique à la mode la plus 
nouvelle. Pauvre Werther, qui n*as pour te défendre que bfaucoup de 
noblesse dont on ne tiendra pas compte et beaucoup d*ironie dont 
tu ne pourras pas user! Pauvre société moderne, assaillie d'ennemis, 
qui n as pour te soutenir que la bonne volonté et le ferme espoir de 
quelques nobles cœurs! L'une après l'autre se dressent contre toi des 
armées d'ennenais qui prétendent tous que tu leur appartiens, et qui 
travaillent tous à te tuer en germe, souvent même en croyant te ser- 
vir; brillans escadrons de cavaliers, restaurateurs de Tart gothique 
et de la monarchie légendaire, importans parvenus bouffis de pé- 
dantisnie, prolétaires socialistes, enliévrés et impatiens, mul Ihal lust 
Gàost, the mosi korrid of nll, le saint-simonisme pratique, spectre 
obscène et rétrograde, proclamant la prédominance absolue de Tin- 
dostrie, et introduisant la superstition mosaïque du fait, de la lettre, 
de la matière, dans une société à qui le Christ a déclaré qu'elle 
ne devrait vivre que d'esprit. Ah ! pauvre esprit moderne, pauvre 
Werther! 

Pour toutes les raisons que je viens d'énumérer, je donnerai donc 
àtoutes les personnes de l'un et de l'autre sexe qui ne sont pas hon- 
teuses d'avoir une âme, et qui ont encore Faudace de le laisser voir, 
le conseil de ne jamais dire de mal du bon, ^^racieux, aimant, can- 
dide Werther, de garder en secret à sa mémoire la sympathie qu'il 
mérite, et de le défendre bravement en public, lorsqu'il sera mé- 
chamment attaqué. Ames scrupuleuses et pif uses, ne craignez pas 
de vous charger de ce devoir : on défend tous les jours bien des gens 
qui ne valent pas Werther, et on les défend ajuste titre. 11 ne faut 
jamais laisser attaquer les gens qui, au milieu même de beaucoup 
de défauts, ont eu une vertu, quelle qu'elle soit. 11 me serait impos- 
sible de laisser un démagogue attaquer sottement ce funeste grand 
homme, — Philippe II, roi d'Espagne; je ne pourrais jamais entendre 
10 voltairîen débiter son chapelet d'injures contre Ignace de Loyola 
nos avoir envie de prendre sa défense, et je les défendrais en vertu 
de ce principe incontestable, que la noblesse d'âme, même mal diri- 
gée, est préférable à l'absence de noblesse. Faites donc pour Wer- 
ther, ce pauvre jeune Allemand trop calomnié, trop critiqué, ce que 
je ferais volontiers pour des hommes plus dangereux qu'il ne le fut 
et ne le sera jamais : vous serea récompensés de votre bonne action, 
et son ombre vous remerciera en vous envoyant de beaux songes 
pleins de grâce, de mélancolie et d'amour. 

Pour moi, si je l'ai défendu, c'est par un goût tout particulier, 
qui n'a, je le crois, aucune raison puérile, goût fondé sur les qua- 
lités nobles et sérieuses qui sont l'apanage de Werther. Ce n'est pas 



3A& RETUE DES DEUX MONDES. 

sa fièvre que j'aime, c'est son tourment; ce n'est pas sa susceptibili' 
que j'aime, c'est sa délicatesse d'âme; ce n est pas son ineitie 
sive et son inaction que j'aime, c'est cette fière indépendance qui li 
fait préférer Tinaction à une action accomplie par des moyens Iior^- 
teux; ce n'est pas sa sentimentalité rêveuse que j'aime, c'est la vic^— 
lence et la profondeur de sa passion. Ce que j'aime, bien plus ce que j^ 
respecte et ce que je salue chez ce jeune fou, amoureux d'une femmca 
qui ne lui appartient pas et qui se débarrasse par le suicide d'uae^ 
passion sans issue, c'est une âme ardente, ouverte, sympathique, et 
en dépit de sa fièvre et de sa sentimentalité indépendante, fière, 
mâle, incapable de se courber sous les fourches caudinesdu monde, 
incapable de rendre ses armes, que ses ennemis pourront prendre, 
s'ils le veulent, sur son cadavre, mais pas auparavant ni autrement 
Voilà le vrai Werther que l'on découvre aisément sous le nuage de 
rêverie dont il s'enveloppe. C'est le personnage de la littérature mo- 
derne que j'aime le plus; il n'est pas le plus grand, mais il est le plus • 
touchant. A vrai dire, dans la littérature des trois derniers siècles il 
y a trois personnages qui m'inspirent à peu près une égale sympa- 
thie, le prince Ilamlet, le gentilhomme Alceste et le bourgeois Wer- 
ther, et c'est pourquoi j'ai la plus grande vénération pour les trois 
castes qui ont pu produire ces trois grands caractères. Tous les au- 
tres héros de drame ou de roman me touchent beaucoup moins et me 
paraissent tous un peu des Polonius ou des Philinte, Malgré toute 
ma sympathie pour le prince Hamlet et l'illustre Alceste, j'ai un pen- 
chant plus grand encore pour Werther, d'abord parce qu'il est plus 
récent et pour ainsi dire notre contemporain, ensuite parce qu'il est 
moins séparé de moi par le rang et la naissance. 11 m'est plus fami- 
lier, je le tutoie, j'ai joué aux barres avec lui dans mon enfance, et 
à mesure qu'il a grandi, il m'a fait part de ses douleurs. 

Un mot encore. Si par hasard dans les pages qui précèdent j'ai 
heurté les sentimens de quelques âmes sincères (il y en a beaucoup) 
hostiles à Werther, je leur demande pardon de cette offense invo- 
lontaire; mais quant aux partisans d'une certaine morale conven- 
tionnelle, ennemie par cela môme de la vraie morale, qui seraient 
tentés de répéter pour la millième fois le plaidoyer de Rousseau 
contre le suicide, ou de renouveler contre Werther les vieilles accu- 
sations connues, je leur dirai que Werther leur a répondu d'avance 
le jour de cette dernière et immortelle entrevue avec Charlotte, alors 
qu'il parcourait d'un pas convulsif l'appartement de sa bien-airoée : 
« On pourrait imprimer cela, Charlotte, et le recommander à tous 
les instituteurs. » 

Emile Montégut. 



LE PATELIN 



lICIElCniS nODTELLES SDR LA COIÉDIB ET L'IDTEUR. 



Mrt Pierre Paieiim^ texte revu sar les manusrrils, les plus anciennes édiiious, 
avee nue Introduciiou cl des notes, par F. Génin, I vol. iiH8o. 



MoOre Pierre Patelin, arrangé pour le théâtre moderne par 
Bracys et Palaprat, et demeuré en faveur, grâce non à Timitation 
qu'ils en ont faite, mais à la verve comique de Toriginal, n*a pas 
ksoin d'être rappelé au lecteur. Ce qui intéresse ici, ce qui est nou- 
?eaa, c'est l'édition elle-même, les efforts curieux pour rendre au 
texte sa pureté, les recherches à Teffet de connaître l'auteur (resté 
anonyme) de ce petit chef-d'œuvre, et les comparaisons de langue 
et de grammaire avec le français plus ancien que le Patelin et avec 
k français plus moderne. 

Patelin est une farce, mais une farce sortie de la main de quelque 
Hoiiëre du xv* siècle, — du moins un Molière auteur de Scapin et du 
Médecin malgré lui. Ce genre de pièces abondait; elles allaient au 
goût de la foule et coulaient sans peine de cet esprit narquois et 
plaisant qui avait produit tant de fabliaux. Dès le xiii* siècle, on en 
timnre. Au xiv*, Oresme, qui traduisit tant de livres pour le roi 
Charles y, dit dans son Éthique: «Et ce peut assez aparoir par les 
eomédies des anciens et par celles que l'on fait à présent. » Plusieurs 
de ces pièces ont, comme maint fabliau, passé dans des compositions 
plus modernes, dans les Contes de La Fontaine, et le fabuliste lui- 



3&6 S£yU£ DES D£UZ MONDES. 

même nous apprend que la jolie fable de la Laitière et le Pot au lait 
était une faixe ancienne : 

Le récit en farce en fut fait; 
On l'appela le pot au lait. 

En regard d'une production aussi active, il est curieux de remarquer 
que le moyen âge n a pas connu la tragédie. De ce côté-là, il en est 
toujours resté aux mystères. Ceux-ci sont fort anciens; ils remontent 
jusqu'aux xi* et xii" siècles, précédant naturellement tout le reste 
du théâtre; mais, au lieu de se développer, comme dans la Grèce 
antique, en actions qui, tout en tenant à Thistoire religieuse, y in- 
troduisaient une vie plus humaine, les mystères s'arrêtèrent au pre- 
mier seuil et ne firent jamais que mettre en scène les récits des livres 
saints. Aucun génie hardi ne se sentit inspiré à toucher les âmes par 
le spectacle des destinées de Thomme en conflit avec lès sévérités ou 
les faveurs du ciel. 

Et pourtant ni le talent ni le génie ne manquaient. Si les chan- 
sons de geste ne se sont pas élevées jusqu'au génie, plusieurs se 
sont élevées jusqu'au talent. La gloire de Charlemagne, les désas- 
tres de Roncevaux, l'héroïsme de Roland et de ses compagnons, les 
âpres mœurs de la féodalité peintes avec tant de vigueur dans Raoul 
de Cambrai, le vaillant Gérart déchu de ses grandeurs et solitaire 
avec sa femme fidèle dans une forêt, la lutte avec une religion enne- 
mie, tout ce mélange de fiction et d'histoire composait un fonds qui 
valait certainement OEdipe et sa famille, les Atrides et Troie, et q[ui 
néanmoins s'éteignit sans rien produire de tragique. Ce ne fut pas 
non plus du côté de la tragédie que se tourna le grand génie poétique 
du moyen âge, Dante, qui rivalise avec Homère, et dont le poëma 
l'emporte sur l'Enéide, si le poète ne l'emporte pas sur Virgile. Cette 
Divine Comédie, si riche en épisodes ou touchaos ou terribles, n'a, 
malgré son titre, rien de commun avec le théâtre. Décidément les 
temps n'étaient pas venus, et le moyen âge ne pouvait dépasser» 
soit d'un côté les mystères, soit de l'autre les farces. 

Tout à l'heure, en regard de l'antiquité, j'ai mis non pas seule- 
ment la France ou l'Italie, mais les deux pays conjointement; même 
je ne m'arrêterais pas là, et j'y mettrais tout l'Occident cbrétîea. 
Rien, à mon sens, de plus intéressant et de plus fructueux que da 
comparer le moyen âge avec l'antiquité, dont il dérive pour la langue^ 
pour les institutions, pour les sciences, pour les lettres, pour ka 
arts. Seulement il faut se faire une idée exacte du champ de lacoai-* 
paraison. L'antiquité classique n'est pas simple, elle est formée de 
deux parties distinctes qui font un seul corps, la Grèce et Rome, le 
grec et le latin, Homère et Virgile, Démosthène et Cicéron, Tiiucy- 



BECHERCHES NOUTELLES SDR PATELIN. 3A7 

dide et Tacite, Miltiade et les Scîpion, Alexandre et César. A plus 
forte raison, le nioyen âge n'est pas un : il se divise en cinq groupes 
principaux, ritalie, TEspagne, la France, l'Angleterre et TAllemagne; 
mais c?s groupes, étant joints par une tradition commune reçue de 
lantiquité, par une religion commune dont le chef unique sié.i^eait 
i Rjmp, par des institutions communes dont la féodalité était la 
base, représentaient un corps politique qui avait plus de puissance 
et plus de cohésion que l'empire romain, et qui en était la continua- 
tion directe. Donc l'antiquité gréco-latine a pour terme corrélatif 
dans le moyen âge l'ensemble des cinq populations, héritières par 
indivis de l'héritage de civilisation. 

Pourquoi le théâtre, dans son expression la plus haute, tragédie 
et comédie, a-t-il fait défaut au moyen âge? Je crois en trouver une 
des causes dans l'état de la société. Divisée en seigneurs féodaux, 
bourgeois des communes et gens de la campagne, elle ne présentait 
nulle part un public approprié à ce genre de littérature et de plaisir. 
Les seigneurs vivaient dispersés dans leurs châteaux; ils ne se ré- 
unissaient que pour les tournois, fêtes guerrières et lucratives (car 
les vaincus payaient des rançons, et les vainqueurs gagnaient des 
chevaux et des armes) qui les captivaient tellement, que les dé- 
fenses des rois et des papes purent à peine mettre des bornes à ces 
luîtes simulées, mais si souvent dangereuses. C'était alors aussi que 
ces assemblées représentaient les scènes de la Table-Ronde mises dans 
toutes les mémoires par une foule de poèmes, et que dames ou che- 
valiers prenaient le nom, le costume et le rôle de Tristan, d'Arthur 
et de la belle Yseult. Dans cet état, ce qui plaisait aux seigneurs 
et aux nobles dames, c'était la poésie qui venait les chercher dans 
leurs demeures féodales. Le jongleur arrivait chantant la ge.s(e de 
Boncevaux, les aventures de Guillaume au Court-Nez, les exploits 
d'Ogier le Danois-, puis, quand il avait amusé ceux qui l'écoutaient, 
il en recevait des cadeaux, de riches vêtemens, des fourrures pré- 
cieuses. Ou bien les chevaliers devenaient, pour leur compte, trou- 
vère» ou troubadours, suivant qu'on était sur la rive droite ou sur 
la rive gauche de la Loire, et ils composaient non pas des chansons 
de geste, mais des chants d'amour et de guerre. Je ne sais pourquoi 
FoD a fait dans ces temps à la noblesse française un renom d'igno- 
lance profonde, l'accusant d'être tout à fait illettrée : je crois qu'on 
tpris l'exception pour la règle. Aux xir et xnr siècles, on trouve 
parmi les poètes les plus célèbres beaucoup de noms appartenant 
an princes et aux barons : le roi Richard, le châtelain de Couci, 
Quesnes de Béthune, le comte de Champagne, la dame de Fayel, et 
bien d'autres, ont chanté leurs amours, déploré les traverses qu'es- 
toieot les fidèles amans, et gémi que la croisade, dette de foi et 



SAS REVUE DES DEUX MONDES. 

d'honneur, les séparât de l'objet aimé. Le goût des lettres était vif 
dans cette classe, qui les cultivait non sans succès et sans charme. 

Malheureusement cette société dispersée ne faisait pas un public 
pour le théâtre; pour une autre raison, ce public manquait dans les 
villes. Les villes étaient des communes qui s'étaient formées par 
l'affranchissement, tantôt acheté à prix d'argent, tantôt conquis par 
la révolte et par la force. 11 y avait là sans doute des hommes riches 
et puissans, mais c'étaient des marchands et des gens de métier, 
ayant peu de loisir et tout occupés de leurs affaires. En un mot, la 
bourgeoisie et la noblesse vivaient trop séparées pour exercer une 
influence l'une sur l'autre et pour constituer un monde capable, 
comme le monde grec, de se plaire aux émotions et aux beautés du 
théâtre. Aussi le théâtre du moyen âge ne commen^a-t il que quand 
ce mélange se fut opéré par les événemens politiques qui changèrent 
profondément la vie féodale et constituèrent les grandes villes comme 
des centres où tout aboutissait, je veux dire la fin du xvi* siècle, car 
je ne vois aucun moyen de rattacher le théâtre espagnol de ce temps 
et le grand tragique anglais à la renaissance. Tout Tart de Shaks- 
peare, toute son inspiration émanent du moyen âge. On y cher- 
cherait vainement la marque de la tragédie antique, on y chercherait 
vainement aussi les avant-coureurs de la tragédie de Co^-neille et de 
Racine, créant des compositions mixtes entre les modèles classiques 
qu'ils se proposaient d'imiter et la société du xvii* siècle dont l'es- 
prit les animait. 

En revanche, dans le courant du moyen âge, nul obstacle à la 
farce, dont le Palelin reste une expression excellente. Donuer un 
bon texte de cette pièce était un service à rendre aux lettres et à la 
langue. C'est ce que M. Génin a entrepris; mais beaucoup de diffi- 
cultés arrêtaient l'éditeur. Au premier rang, on mettra l'excessive 
rareté des manuscrits. Une œuvre dramatique est particulièrement 
confiée à la mémoire des comédiens. La vogue même de la pièce dut 
lui être une cause perpétuelle d'altérations : selon les provinces où 
ils récitaient, les comédiens remplaçaient un mot suranné par une 
expression courante : on changeait un proverbe, une rime, un vers 
devenu obscur; un changement en appelait un autre. C'est dans cette 
pénurie de bons textes qu'il faut interpréter les locutions tombées 
en désuétude, corriger les phrases altérées, remettre sur leurs pieds 
les vers boiteux, et donner à chaque mot l'orthographe qui lui con- 
vient. Remarquez une complication de plus : au xv* siècle, la langue 
est dans une transition ; elle se sépare déjà, par des caractères tran- 
chés, de celle des xii* et xiii* siècles, et n'est pourtant pas encore 
celle qui prévaudra dans le xvi*. L'éditeur doit être constamment en 
éveil pour ne pas faire une correction qui soit relativement ou ar- 



RECHERCHES NOUVELLES SUR PATELIN. 349 

. cbâjsmeou néologisme, et pour ne pas prêter à Patelin une locution 
plus vieille que lui ou plus moderne. Entre ces écueils, Térudilion au 
goût fin et au tact exercé, l'habitude des textes, la connaissance de 
l'histoire littéraire sont requises. De tout cela le nouvel éditeur a 
ample provision. Aussi le Patelin s en est-il ressenti, et j*ai pris un 
singulier plaisir à lire ces phrases régulières, ces vers exacts, ce dia- 
logue vif, dans un volume d'une très belle impression et corrigé avec 
uo soin extrême. Voilà, se peut-on dire en tenant le livre et en Técou- 
taot parler, voilà comme nos aïeux d'il y a trois cents ans causaient 
entre eux! Voilà les tournures de leurs conversations, les formules 
dont ils s'abordaient et se saluaient, les plaisanteries qui leur plai- 
saient, les allusions qui avaient cours! Tout cela est très différent de 
DOîre langage actuel : les formes, les mots, les locutions ont varié, et 
il faut quelque habitude (habitude, du reste, qui se pr